Chapitre 3

20 minutes de lecture

 Ainsi commencèrent ses escapades solitaires. Elle prit tout d'abord ses marques dans l'enceinte du château, puis franchit les murs internes afin de s'aventurer dans la ville même de la citadelle. Elle n'avait réellement eu l'occasion de se promener dans la cité royale, puisque son éducation auprès de Maître Bard ne lui avait accordé que peu de temps étant enfant, puis les ordres de son Père furent limpides : éviter au possible le contact avec le peuple, qui pouvait s'avérer dangereux pour une jeune femme au titre si prestigieux. Andora n'avait jamais compris le désir impérieux du roi de conserver sa famille à l'intérieur des murs internes de la citadelle, ni sa crainte du monde extérieur pour ses enfants. Ce sentiment d'inquiétude et d'appréhension se transmit à sa fille tandis qu'elle arpentait nerveusement les rues principales de la cité.

Cependant, elle se rendit rapidement compte d'une chose fantastique : personne ne la reconnaissait, ou ne prêtait attention à elle, même si les individus qu'elle croisait parvenaient à mettre un titre sur son visage. Andora n'apparaissait que très rarement en public en compagnie de ses parents, contrairement à son petit frère qui représentait l'héritier au trône, ou encore Melya, qui se faisait un devoir de seconder son père à chaque instant, si bien que les citoyens ne connaissaient pas réellement la cadette de la famille royale. La princesse pouvait alors déambuler sur le marché, visiter les échoppes ou simplement observer les villageois et leurs coutumes en mettant de côté son inquiétude au profit de son émerveillement. Elle apprit bien plus en quelques semaines de vagabondage qu'en des années de lecture passive sur la vie en communauté et les sentiments humains.

Rapidement grisée par ses découvertes et le sentiment de liberté qu'elle effleurait enfin du bout des doigts, elle se fit plus hardie et à la tombée de la nuit, elle alla chercher le réconfort et la sérénité à l'orée de la forêt. Se tenir au milieu de ces êtres ancestraux et majestueux, sous l’œil attentif des myriades d'étoiles qui constellaient la voûte sombre, l'apaisait et la sécurisait. Elle avait le sentiment que dans les bois, dans cet espace de grandeur et de pureté, rien ne pourrait lui arriver.

C'est pourquoi elle prit l'habitude de partir chevaucher de longues heures en forêt, profitant de la solitude, des bruits caractéristiques de la vie sauvage et de la liberté qu'elle s'accordait enfin. Bien entendu, son père voyait d'un mauvais œil ses disparitions répétées et interdites, lui fit la morale à de nombreuses reprises, mais elle trouvait toujours le moyen d'échapper à la vigilance des gardes pour s'enfuir dans son havre de paix. Bientôt, le monarque ne prêta plus attention aux frasques de sa fille cadette et ne l'obligea même plus à être présente pour les repas familiaux, las de ces tentatives de discipline vaines qu'elle s'évertuait à ne pas écouter. Sa fille avait toujours été téméraire pour une jeune princesse, et prenait dorénavant rarement en compte les mises en garde de ses parents, qu'elle avait suivi à la lettre des années durant sans en comprendre le sens ou l'utilité.

Andora savait pertinemment qu'au delà de la forêt se trouvait un monde encore à explorer, qui l'émerveillerait et la ferait rêver et que cet attrait était bien plus fascinant que la perspective de rester enfermée dans le château de pierre froide et solitaire. Toutefois, dans certains moments, elle pouvait concevoir l'inquiétude de ses parents lorsque la possibilité de traverser les bois pour se rendre de l'autre côté l'effrayait. Elle avait alors l'impression d'être une enfant qui découvrait les recoins secrets de sa demeure, s'imaginant des univers fantasques à partir des ombres mouvantes, et se sentait honteuse de sa propre peur. La présence de son cheval la rassurait par son calme et sa chaleur réconfortante, mais elle ne se sentait pas encore prête à franchir cette étape. Toutefois, elle fut un jour contrainte et forcée de sortir du couvert des arbres et d'être confrontée au monde réel et non édulcoré comparé à la ville royale, qui profitait de la richesse du château et du commerce que ce dernier entraînait. En effet, ses promenades ne passèrent pas inaperçues aux yeux de certains et attirèrent rapidement l'attention des plus avides.

Une après-midi où le ciel était gris et le soleil renfrogné, alors qu'elle faisait marcher son cheval au pas pour profiter de la fraîcheur et du silence des sous-bois, un homme surgit des fourrés en poussant un hurlement tonitruant, effrayant l'animal qui désarçonna Andora de surprise. La princesse roula à terre, en amortissant sa chute comme le lui avait enseigné son maître d'équitation, mais s'égratigna tout de même les bras contre la terre sèche. Deux autres individus émergèrent de l'ombre, un agrippant le cheval par les rênes pour le contrôler et l'autre menaçant Andora d'un coutelas dont la lame étincela dans la faible lumière des sous-bois. La princesse se releva prudemment, les gestes lents et les mains en avant.

  • Alors, Majesté, on se promène sans escorte, déclara le premier brigand.

Andora ne pensait pas que quelqu'un la reconnaîtrait durant ses escapades et n'avait ainsi jamais pensé pouvoir intéresser des détrousseurs de grand chemin.

  • File nous ta bourse, grogna le blond qui brandissait un couteau vers sa gorge.
  • Tous les voleurs sont-ils aussi stupides qu'ils en ont l'air, soupira-t-elle d'une voix lasse. Me croyez-vous donc bête et inculte au point de me promener avec les poches pleines d'or ? Je ne possède rien sur moi.

Sa voix était assurée et glaciale, comme elle le fut la première fois face à Rog. Mais bien que ce dernier n'effrayait plus la jeune femme, ces trois-là semblaient nettement plus dangereux et capables du pire. Celui qui semblait être le chef ricana.

  • Toi, tu n'as peut-être rien, mais les rumeurs disent que ton père possède beaucoup. Conduis-nous au trésor et on te laissera la vie sauve.
  • Et si je refuse, se surprit à demander la princesse. Si je refuse, vous me tuerez, et vous vous retrouverez au point de départ, sans or, mais avec les soldats du roi à vos trousses pour l'assassinat de sa fille. Quelle idée brillante !

L'homme qui tenait le coutelas leva alors la main et frappa la princesse à l'aide du manche de son arme. Andora se mordit la langue sous la force du coup, et ne put empêcher un gémissement de douleur de franchir ses lèvres. Elle porta les doigts à sa pommette et les ramena tâchés de sang. Son habitude à la fanfaronnade et à la démonstration de sa supériorité avait visiblement déplu au détrousseur, et elle ne put s'empêcher de se gifler mentalement. Afin d'optimiser ses chances de survie, elle se devait de mettre de côté son caractère princier si hautain qui pourrait la tirer de nouveau dans une situation des plus problématiques.

Les brigands décidèrent donc de la garder en otage et de demander une rançon au roi. Andora se remordit la langue, mais volontairement cette fois. Si son père apprenait qu'elle s'était faite capturée alors qu'il lui avait plusieurs fois interdit de sortir du château, elle était certaine qu'il ne paierait pas la rançon, en guise de punition, afin de lui apprendre l'obéissance. Elle se retrouva alors installée sur un cheval noir, les mains ligotées et un bandeau sur les yeux, le bandit blond derrière elle, la maintenant contre son torse pour qu'elle ne puisse s'enfuir ou tomber. Elle ne s'était pas retrouvée aussi proche d'un homme depuis que Rog l'avait plaquée contre le mur de son cabinet et le rouge lui monta aux joues lorsqu'elle pensa qu'elle avait préféré ce contact là plutôt que celui qu'elle subissait à l'heure actuelle. Elle fut une captive conciliante, obéissant aux brigands afin d'échapper aux sévices et autres remontrances. Elle savait pertinemment qu'elle n'avait aucune chance de fuir et qu'ils la rattraperaient rapidement s'il lui venait l'idée de courir dans les bois. De plus, ses côtes lui faisaient toujours mal depuis sa chute de cheval, et elle ne souhaitait pas déclencher de nouveau la violence des trois hommes.

Ils l'emmenèrent dans un cabanon abandonné, servant autrefois d'écurie, à la bordure d'une petite ville où ils l'attachèrent à un poteau en bois avant de partir. Elle avait réussi à assurer sa survie pour quelques heures supplémentaires, elle ne devait donc pas gâcher cette opportunité. Sa dame de compagnie, Rose, voyait également ses sorties hors du château d'un mauvais œil, mais ne pouvant interdire à la jeune femme d'agir comme elle le souhaitait, la vieille femme tentait au mieux de l'accompagner jour après jour et de l'aider de ses conseils judicieux. Andora la remercia en cet instant en se remémorant l'une des astuces lui plus utiles qu'elle lui eut donné jusqu'à ce jour : connaissant le caractère potentiellement dangereux du monde, la suivante lui avait confectionné une petite gaine de cuir à accrocher à son avant-bras, dissimulée sous ses manches longues, afin d'y installer une lame, en cas d'urgence. Andora, après maintes contorsions, parvint à faire glisser son canif entre ses doigts fins et commença à limer ses cordes, comme Rose le lui avait appris. Cela lui prit plusieurs dizaines de minutes, et l'angoisse de voir revenir les brigands à tout instant faisait trembler ses mains. Finalement libérée de ses entraves, les muscles des bras endoloris par l'effort inconfortable, elle se leva prudemment, tendant l'oreille.

Aucun bruit.

Elle s'approcha alors de l'unique porte du cabanon, et tenta sa chance. Elle ouvrit le pan de bois le plus discrètement possible, et, après une profonde respiration, se mit à courir aussi vite qu'elle le put. Elle se félicita alors de porter sa tenue d'équitation, plus pratique que ses longues robes habituelles. Toutefois, elle se fit vite rattraper et la surprise lui coupa tout autant le souffle que sa course effrénée. L'un des bandits était resté en surveillance et l'attrapa par l'épaule, la stoppant brutalement dans sa tentative de fuite. Il la jeta alors en arrière et elle rencontra de nouveau le sol dur et rocailleux. Sa chute lui écorcha le coude et elle sentit un liquide chaud couler le long de son bras, rapidement absorbé par sa manche noire. Cependant, elle n'y fit pas cas et tenta de se défendre, tout d'abord avec la lame qu'elle continuait d'agripper comme si sa vie en dépendait. Sa tentative fut toutefois vaine, car l'homme empoigna son bras avec tant de force qu'elle en lâcha son couteau, que le détrousseur balaya d'un coup de pied. La princesse lança alors ses jambes vers l'abdomen de son ravisseur, espérant frapper assez fort pour le repousser, mais il écarta ses bottes d'un revers de main, presque amusé de tant de facilité. Andora se maudit : alors qu'elle voulait partir à l'aventure, découvrir le monde et ses merveilles, elle avait foncé tête baissée dans cet univers qu'elle ne maîtrisait pas et pour lequel elle n'était nullement préparée. Elle ne savait ni se battre ni se défendre, malgré la présence de la lame contre son bras, et avait refusé, par vanité et stupidité, l'aide du seul homme qui aurait été capable de la sauver de ce genre de situation. Elle fut néanmoins sortie de ses pensées navrantes lorsque l'homme l'attrapa par les cheveux et la releva avant de la traîner de nouveau dans le cabanon.

Les deux autres lui semblaient être partis depuis une éternité, et Graveh avait été désigné pour surveiller la princesse. Cependant, l'ennui le gagna rapidement, et tandis que ses frères recevaient toute la gloire et les lauriers de cette capture inespérée, il se devait de rester assis sur un vieux tonneau devant une écurie délabrée à l'odeur de foin moisi. Étant le benjamin de la fratrie, Graveh récoltait toujours des basses besognes pour lesquelles ses frères ne souhaitaient pas se salir les mains, et cette situation commençait à l'agacer fortement. Il faillit ne pas repérer la tentative de fugue de la princesse, tant son renfrognement l'accaparait, et la surprise le laissa coi quelques secondes, car il ne s'était jamais attendu à ce qu'elle fut aussi hardie. Heureusement pour lui, elle n'était pas habituée aux efforts physiques, et il la stoppa rapidement lorsqu'il reprit le contrôle de ses jambes. Son frère aîné, qui s'était désigné chef de leur petite bande, lui avait clairement fait comprendre qu'ils ne devaient pas perdre cette prise si précieuse et il se félicita d'avoir endigué cette ébauche de révolte. Ainsi, il ne s'attirerait ainsi pas les foudres de son chef, bien qu'il s'ennuyait toujours. Alors une idée lui vint à l'esprit tandis qu'il traînait la princesse par les cheveux jusqu'à l'écurie : ils devaient la garder en vie, mais personne n'avait précisé qu'ils ne devaient pas s'amuser avec elle.

Il la jeta donc sur le sol recouvert d'une paille sèche et rance, et plaqua son couteau contre sa gorge pour stopper net toute autre tentative de rébellion. Il déboutonna la veste noire d'Andora et passa une main avide sur son ventre. La princesse tenta de se dérober à l'agression, mais le couteau entailla légèrement sa gorge et elle gémit en refrénant sa volonté de se révolter. Malgré les avertissements de son père et de Rose, jamais elle n'aurait imaginé sa première excursion dans le monde extérieur de manière aussi désastreuse, et ce genre de situation n'était pas relaté dans les livres qu'elle avait pu rencontrer dans les longues allées de la bibliothèque du château. Graveh ricana et voulut poursuivre ses caresses lorsqu'il s'interrompit brusquement, ahuri. Un couteau plongea entre ses côtes et la lame fine remonta jusqu'à son cœur. Le sang envahit sa bouche et il le cracha au visage d'Andora qui hoqueta, effrayée et stupéfaite. Elle fut d'autant plus désemparée lorsqu'elle aperçut le visage de Rog derrière celui, crispé, de Graveh, qui s'écroula sur le côté dans un râle d'agonie. Andora se sentit sale. Le sang de sa blessure au coude avait coagulé, mais elle sentait celui qui coulait le long de son cou, et pire, celui encore chaud de Graveh sur ses joues, ainsi que ses mains sur son corps. Elle n'osait plus bouger, même lorsque Rog s'accroupit à côté d'elle, son couteau ensanglanté toujours dans les mains. Il ne souriait pas, et Andora lui en fut reconnaissante.

  • Que faites-vous ici, souffla-t-elle d'une voix tremblante.
  • Deux gros lourdauds se sont vantés d'avoir capturé une petite princesse en balade. Je suis venu voir si c'était vrai.
  • Êtes-vous venu pour vous moquez de moi ? Pour me prouver que sans vous, je ne peux pas m'en sortir ?

  • Pour être franc, au début, oui, l'idée m'a traversé l'esprit. Tu pensais vraiment que les promenades solitaires d'une princesse passeraient inaperçues et qu'elles n'attiseraient pas les convoitises ? Tu es faible, tu t'es crue plus forte que tout le monde en refusant ma proposition. Mais regarde toi, princesse. Comment veux-tu que je me moque d'un être aussi fragile et perdu ? Lorsqu'on voit un oisillon à terre, on ne l'écrase pas, on l'aide à retourner dans son nid. Et c'est ce que je compte faire : te ramener chez toi. Tu n'aurais jamais du en sortir seule si mal préparée.

Cette remarque vexa et blessa Andora au plus haut point. Il était venu la sauver, pour la retrouver dans une situation humiliante, mais qui plus est, il osait la rabaisser. Néanmoins, son air sérieux et le cadavre de Graveh contre elle l'intimèrent de se taire. Malgré cet acte de barbarie qui resterait sans doute gravé à tout jamais dans sa mémoire, Rog venait de sauvegarder son honneur et sa vie. Une brève pensée pour les deux autres détrousseurs l'effleura, mais elle préféra ne pas s'enquérir de leur état auprès du voleur, n'étant pas prête à recevoir la réponse qu'elle devinait peu joyeuse. Elle le laissa l'aider à se relever et le suivit à l'extérieur du cabanon. Ses jambes étaient flageolantes, et elle craignait qu'elles ne cédassent à tout instant sous son poids. Elle vit son hongre attaché plus loin et voulut le rejoindre.

  • Attends, l'interrompit le voleur.

Elle ne chercha même pas à lui rappeler son rang social tant sa voix était dure et impérieuse. Elle obéit alors prestement, se retournant à demi vers lui. Il sortit un morceau de tissu d'une de ses poches, le plongea dans l'abreuvoir des chevaux et s'approcha d'Andora. Il le leva vers son visage pour la nettoyer, mais elle écarta son geste d'un revers de main.

  • Je peux encore me laver seule.

Elle arracha le mouchoir de la main de Rog et fit un pas en direction de l'abreuvoir, lorsque le bras musculeux du voleur lui barra la route.

  • Non. Ne te regarde pas, crois moi.

Il ne s'était pas départi de son sérieux inhabituel et son regard dur plongeait dans le sien comme dans celui d'un égal. Elle se laissa absorber par la contemplation de ses pupilles cerclées de noir et découvrit que des pointes de rouge venaient en briser l'uniformité. Elle n'opposa aucune résistance lorsqu'il reprit le tissu. Ses doigts effleurèrent les siens, et Rog se fit la remarque que sa peau pâle était aussi froide qu'elle paraissait. Tandis qu'il allait remouiller le mouchoir, elle leva la main vers son visage et sentit le sang séché sur ses joues. Il avait raison, elle n'aurait sans doute pas supporté la vue de ses cheveux défaits et pleins de paille, son visage maculé du sang d'un mort, l'entaille à sa gorge. Elle devait paraître misérable et en eut honte. Rog revint et passa délicatement le tissu frais et humide sur sa peau, frottant un peu plus fort aux endroits où le sang se montrait récalcitrant. Il ne disait mot et son regard était fixé sur sa tâche.

  • De quoi ai-je l'air ?

Un court arrêt et un léger soupir furent les seules réponses qu'il donna.

  • Vous ne m'avez pas habituée à être si muet…
  • Je me dis que m'écouter doit être la dernière chose dont tu as envie.
  • C'est faux. Parlez, je vous en prie. Entendre votre voix me semble la chose la plus rassurante et apaisante à cet instant.

Rog soupira une nouvelle fois et lança le mouchoir rougi dans l'abreuvoir avant de la fixer durement. Il enleva un brin de paille de ses cheveux, ainsi que l'épingle qui tentait de les maintenir attachés malgré les épreuves qu'elle avait subi.

  • Vous ressemblez à ce que vous êtes, princesse. Une jeune femme espiègle, courageuse, rêveuse, éprise de liberté. Mais seule et perdue. Presque tout le monde ici savait pour tes balades. Et même si tu avais refusé ma proposition, j'aurai du être présent, plutôt que ces trois-là. Je ne suis peut-être qu'un voleur sans foi ni morale à tes yeux, et je ne t'en veux pas : tout le monde nous voit comme ça. Mais j'ai quand même certaines valeurs, notamment celle de ne pas abandonner une femme quand elle en a besoin. Tout l'or du monde ne vaut pas la vie d'une femme, et encore moins celle de ma petite princesse.

  • Êtes-vous ivre ?

  • Oui, un peu, je l'admets. J'étais à la taverne lorsque j'ai entendu les frères Racov se vanter de leur prise.

Un sourire apparut sur les lèvres du voleur et cela réconforta la princesse. Elle secoua la tête et fit finalement demi-tour pour rejoindre son cheval. Elle se mit en selle et la voix grave de Rog résonna de nouveau.

  • Où crois-tu aller comme ça ?

  • Je rentre au château bien sûr.

  • Attends moi.

  • Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous, combien de fois devrais-je vous le répéter ?

  • Tu préfères peut-être faire le trajet seule, et te retrouver dans la même situation que tout à l'heure ?

Elle lui lança un regard noir, mais ne répliqua rien. Rog s'appropria la jument de l'un des brigands et ouvrit la voie. Le trajet se fit sans encombre, chacun profitant du silence de la forêt et de l'air frais pour se changer les esprits. Andora se laissa bercer par le pas assuré de son hongre, qui suivait docilement la jument de Rog. Cet homme la surprenait toujours. Il était entré dans sa vie d'une manière des plus inattendues et incongrues, et ne se décidait visiblement pas à en sortir de sitôt. Il l'avait exaspérée, énervée, gênée, ravie et finalement sauvée. Grâce à lui, elle voyait dorénavant le monde d'un œil nouveau et ne pouvait lui en être que reconnaissante malgré les mésaventures passées. Elle ne l'avouerait jamais, mais le voleur avait été un souffle d'air pur dans sa vie monotone et terne, un rayon de soleil réconfortant après une pluie trop longue.

Le voyage de retour lui parut infiniment court et ils virent bientôt l'orée de la forêt et l'enceinte du château.

  • Je vais continuer seule à présent. Vous pouvez retourner à votre dégustation d'alcool.

Rog ricana et arrêta sa jument. Andora ne lui jeta pas un regard supplémentaire et continua sa route.

  • Ce fut un plaisir de te venir en aide, petite princesse. Si tu as encore besoin d'un garde du corps, n'hésites pas !

Andora haussa les épaules en soupirant. Elle n'osait pas se retourner. Elle se sentait encore trop honteuse de la situation pour croiser le regard du voleur. Elle redoutait surtout de céder à la tentative et d'accepter sa proposition si jamais elle tournait la tête vers l'arrière. Elle rentra alors au château seule, laissa son hongre aux bons soins du palefrenier, et gagna ses appartements. Elle se débarrassa rapidement de ses vêtements souillés de sang et se trouvait en petite tenue lorsque sa dame de compagnie, Rose, arriva en trombe. La vieille femme semblait affolée, et une pointe de soulagement détendit son visage lorsqu'elle avisa la princesse.

  • Mille excuses ma dame, mais des gardes m'ont fait part d'une nouvelle dont je voulais discuter avec vous. Il paraîtrait que vous êtes revenue de votre promenade accompagnée d'un jeune homme. Si jamais votre père apprend que vous sortez retrouver un homme, il...
  • Non ! Je veux dire, il n'y a rien à craindre. Je ne le connais pas. Cet humble voyageur a proposé de me raccompagner au château afin d'éviter quelque attaque de brigands et de voleurs de grand chemin.
  • Oh ! Quel acte charitable !
  • Oui...

Andora ne prêta bientôt plus attention à Rose. Cette dernière alla lui chercher d'autres vêtements et lui prépara un bain. Andora justifia le sang sur ses habits par ses coupures au coude et à la gorge lors de sa chute de cheval. En regardant distraitement la vieille femme s'agiter, Andora prit conscience de l'importance de Rog. Si elle voulait continuer à sortir et découvrir, elle se devait de l'avoir à ses côtés. La nécessité de passer du temps en compagnie du voleur lui arracha un rictus, d'autant plus qu'il leur faudrait être plus prudents : si les gardes les voyaient de nouveau ensemble et rapportaient cela au roi, elle serait consignée dans ses quartiers jusqu'à la fin de sa vie. Elle ensevelit sa tête sous l'eau lorsqu'elle s'imagina chevaucher chaque jour ou presque aux côtés du voleur. De telles pensées ne devaient pas traverser l'esprit d'une jeune femme convenable et le sien en était pourtant rempli. Cependant, la volonté de partir à la découverte du monde était plus grande que sa honte. Le seul problème était qu'elle ne savait comment contacter le voleur afin de lui faire part de son choix.

Plusieurs jours passèrent et la solution lui apparut d'elle-même, en la présence de Rog en personne, dans sa chambre, confortablement installé dans ce fameux fauteuil rouge si précieux, qui contrastait avec sa chevelure noir ébène et ses vêtements poussiéreux. Andora se félicita une fois de plus de ne pas être accompagnée de Rose et s'empressa de refermer la porte derrière elle.

  • Qu'auriez-vous donc fait si c'était l'une des domestiques qui était entrée plutôt que moi ? Vous êtes un inconscient et vous allez nous attirer des ennuis à agir de manière aussi inconsidérée.

Sa voix se voulait froide et cinglante. Le reproche était juste, mais Rog le balaya d'un revers de main.

  • Je me débrouille toujours petit princesse, ne t'en fais pas pour ça. Tu n'es pas ressortie depuis la dernière fois, d'après ce que les rumeurs disent.
  • C'est exact. En réalité, je réfléchissais sérieusement à ce que vous m'avez dit.
  • Tu as décidé d'abandonner ?
  • Bien au contraire, sourit Andora.

Elle déposa sur la table une petite bourse en cuir bordeaux, dont le tintement attira l'attention de Rog. Ses doigts étaient encore teintés de noir, signe qu'elle venait de passer le début de journée à déchiffrer et parcourir d'anciens manuscrits. La voix féminine et assurée qui s'éleva alors lui fit lever les yeux.

  • J'ai besoin d'un garde du corps. De quelqu'un qui m'accompagne dans mes voyages, qui me protège, et qui connaisse le monde comme sa poche. Vous seriez ce quelqu'un, d'après ce que les rumeurs disent.

Le voleur toisa la jeune femme en s'enfonçant dans le siège. Un léger sourire étira ses lèvres.

  • Tu te débrouilles pas trop mal, pour une fillette. Mais qu'est ce que j'y gagne ?
  • Ceci... fit-elle en désignant la bourse.

Rog perdit son sourire et fronça les sourcils.

  • C'est tout ? Gamine, tu devrais prendre des cours de négociation, car ce n'est vraiment pas ton fort...
  • A chaque sortie.

Rog arrêta de respirer pendant un court instant. Il fixa la bourse et tendit prudemment la main vers elle. Andora ne l'arrêta pas lorsqu'il en prit possession et l'ouvrit. Dix pièces d'argent.

  • Cinq pièces d'argent pour chaque excursion. Celle-ci vaut pour celle de la dernière fois, avec un supplément pour le... sauvetage inespéré.
  • Si on sort tous les jours, tu me donneras cinq pièces d'argent par jour ?
  • C'est ma proposition. En échange de vos services, je vous paie. J'aurai ainsi mes voyages, et vous votre trésor. C'était ce que vous vouliez, n'est-ce pas ?

Rog lança un dernier regard aux pièces avant d'éclater de rire.

  • Décidément, tu sais comment me parler !

Il se leva et dut de nouveau baisser les yeux pour regarder la princesse. Il tendit la main et Andora plongea son regard sombre aux reflets verts dans celui presque rougeoyant du voleur. Serrer la main de quelqu'un n'était pas dans ses habitudes, encore moins s'il s'agissait d'un homme. Toutefois, si elle voulait voyager avec lui, elle allait devoir plus ou moins adopter sa manière de faire. Elle tendit alors la main à son tour et Rog l'enveloppa avec douceur mais fermeté. La poignée de main la fit frissonner, sans qu'elle en sache la raison.

  • Comment saurez-vous quand j'ai besoin de vous, s'enquit-elle finalement, une fois qu'ils s'étaient tous deux rassit dans les fauteuils.

  • Dis moi les jours où tu veux que je vienne.
  • Je ne peux pas. Mes obligations peuvent changer à toute heure, en fonction des visites diplomatiques ou de la volonté de mon Père.
  • Je me doutais bien que ton plan n'était pas parfait, se moqua le voleur. Dans ce cas, est-ce que ça te convient si je viens aux jours où je suis disponible, car oui, petite princesse, j'ai moi aussi quelques obligations à respecter. Je viens, et on voit ensemble sur le moment si tu repars avec moi ou non.
  • Oui, je pense que cela devrait convenir ainsi.

Elle fixa alors le sourire du voleur, un frisson agréable le remontant l'échine. Elle savait que ce contrat allait changer sa vie, et un seul sentiment l'envahit. Contre toute attente, ce n'était pas la peur du monde extérieur, ou de la réaction de son père s'il venait à les découvrir, ce n'était pas l'appréhension de voyager auprès d'un homme quasiment inconnu. Le seul sentiment qui réchauffa son cœur à cet instant, plongé dans les lueurs rouges qui émanaient du regard du voleur assis face à elle, était l'impatience. Sa vie prenait un tournant inespéré et elle avait hâte de sortir à nouveau de sa tour dorée.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Recommandations

Naya

Les cuisines, ton manager aime bien appeler ça « la prod » – « le lobby », pour ce qui est du curetage des chiottes – qui sait, ça le flatte peut-être dans son statut de chaînon stratège d’une big multinationale, toi pour autant que tu saches ça t’a jamais empêché d’assembler correctement les petits pains du Big Mac, et vu ce qu’on te paie pour le faire ça te fait pas de mal, un peu de sémantique.
Il est dix-huit heures quand tu prends ta dernière commande, un double cheese sans le cheese et pas de salade dans le Big Tasty please.

Aux fourneaux, le rire de Ruben refait tourner les steaks sur eux-mêmes.

Tu lui harponnes un bras dans les vestiaires, y’a longtemps que vous vous êtes pas fait une petite bouffe juste tous les deux quand même, si on compte pas les burgers engloutis en deux minutes à la pause déjeuner.

Comme d’habitude Ruben te balance une date en l’air et comme d’habitude ton sourire résigné lui revient en boomerang. Sans te regarder, il s’enfonce sous sa capuche en silence, et slalome tout schuss entre les flaques d’automne poisseuses.

De retour chez toi, ton 20m² te tire la gueule et le ciel a des allures de punition collective. Y’a des coquillettes mutantes sous cellophane dans le frigo, de la poussière sur les plinthes, ta mère dépose à peine un pied sur le seuil qu’elle dégaine déjà le bidon d’Ajax et la paire de gants en caoutchouc rose qui va avec…

Ton père est là aussi, à cinq mètres de ta mère, distance nonchalante, et le trousseau de la Meriva qui tinte vaguement entre ses doigts, derrière son dos. Ça t’étonnera toujours, l’espèce de froid cordial qu’il y a entre eux, cette façon qu’ils ont de s’accommoder l’un de l’autre comme on s’accommode d’un parasite, deux inconnus bourrés de pudeurs hostiles pourtant largement dépassées, et même plutôt deux fois qu’une, il y a plus de vingt ans de ça.

Tu les as jamais vus autrement que comme ça d’ailleurs, depuis bébé. Depuis que ton père a aventuré sa coupe mulet comme MacGyver entre les jambes d’une minette trop consentante, à l’hiver 91. C’était en plein mois de février : il a prétendu être coincé au bureau à cause du blizzard dehors et toi t’avalais ta morve et tes petits pots de légumes devant Dragon Ball Zed-Zed-Zed – du moins c’est ce que ta mère te rappelle à chaque fois qu’elle touche l’enveloppe de la pension, des restes aigris jusqu’aux pattes d’oie.

« Bon, on la descend cette commode ? », te demande ton paternel, aux aguets comme un employé Darty alors qu’au loin ta mère bougonne – mais il est bouché ce siphon ou quoi ? – à quatre pattes sous l’évier.

Tes parents ont fait deux heures de route depuis Tours pour récupérer cette commode dont tu ne te sers pas – à part pour t’y cogner le petit orteil quand t’es à la bourre. Tu l’as eu du pote d’un pote qui te l’a exposée comme un coupé-cabriolet huit tiroirs toutes options – « Un vrai fourre-tout, j’te dis. » – et toi t’as sauté sur l’occase comme on saute sur tout ce qui bouge quand on a envie de meubler son appart, des projets en vrac plein la cervelle.

Tu lui as envisagé quelque dessein prospère à la lueur du petit chandelier de l’entrée, tout ça pour réussir à en tirer que dalle au final : ça fait un an que tu la regardes tous les jours s’encrasser de poussière à force de trôner sur ton chemin sans jamais savoir comment l’aborder.

Un peu comme ton père.

D’ailleurs, ça ne t’étonne pas qu’il accepte que tu la lui refourgues.

« Mais elle est pas vieille cette commode, Catherine…»

« Non, elle est pas vieille, Patrick. », ta mère : acerbe à tendance exaspérée, côté passager.

« Elle est pas du tout vielle. En la faisant poncer, y’a largement moyen d’en faire quelque chose de bien. Largement. », ton père : la foi aux poumons, mains posées à plat sur la portière du coffre.

Ta mère l’ignore, te prend dans ses paumes, bisous mon chéri, appelle-moi toutes les semaines hein, travaille-bien, ne sors pas tard, embrasse Ruben pour moi, et n’oublie pas d’apporter les papiers à la CAF, Guillaume, yeux fâchés puis yeux tristes, tu vas me manquer mon bébé, et ton père qui sifflote par-dessus le volant, qui guette le vide avec conviction. Il attend que ça se passe, que tu te casses, pendant que les minutes, les Parisiennes et leurs talons lui filent autour. Pendant que ta mère pleure comme si t’étais mourant et qu’il la regarde de loin, comme ça du coin de l’œil – si ça continue c’est lui qui va se mettre à chialer devant la note du parking.

Et seulement quand tu te penches vers lui pour le remercier, là seulement ça lui prend : il t’encercle de son bras velu, grasse tapette à l’épaule, et quand tu te délaces d’un coup il a des yeux fiers ; il se redresse et te tape même la bise.

La bise.

T’en rigoles encore dans ton canapé devant Manchester-Milan en direct-live. Au fond du couloir, la commode a laissé comme un renfoncement évanoui dans le mur, une empreinte fantôme pile dans ta ligne de mire.
13
9
15
64
Défi
MARQUE


En ce temps-là, Je me nourrissais d’herbe, de mirabelles et de mûres. Je me laissais parfois séduire par quelque bel étalon, mais seul le saphisme me faisait hennir de plaisir.
Un jour les hommes sont arrivés, avec leurs lassos et leurs révolvers à crosse de nacre.
Ils m’ont regardée hostilement, brutalement. J’ai galopé tant que j’ai pu. Une corde s’est abattue sur mon cou, puis une autre. Je suis tombée en suffoquant. Ils m’ont amenée dans un ranch et attachée à un arbre. J’ai tiré, mordu, ragé. Mais jamais je n’ai pu me délier.
À force d’être chevauchée, j’ai fini par me familiariser avec les hommes.
Ils me flattent parfois, disent que j’ai l’étoffe d’un champion. Ils dosent même mes aliments avec l’aide d’un nutritionniste.
Mais je ne me soumettrai jamais. Je les hais du haut de leur arrogance à l’odeur fade de leur épiderme. Jamais ils ne parviendront à me corrompre.
Jamais.
5
3
0
1
Défi
PaulineLambrechts

Beaucoup répondent à la question " Qu'est ce que le bonheur?" par "la famille" ou "les amis" mais je trouve que c'est une réponse conventionnelle et qu'un certain nombre de personnes ont peur d'être jugées si elle répondaient autres choses. Pourtant le bonheur est très subjectif et je crois que les choses qui permettent d'y accéder changent en fonction de l'âge, de la situation ou du lieu de chaque personne et qu'il est beaucoup plus complexe que ce qu'on veut le faire croire. Il ne suffit pas de manger un "Kinder" comme le montrent les pubs ou d'acheter une grosse voiture ou un parfum. 
Pour ma part, je pense être heureuse lorsque je suis bien installée dans un fauteuil ou dans mon lit avec un bon bouquin. Je suis heureuse lorsque je suis au calme et que je peux me détendre. Je suis aussi heureuse quand j'apprend de nouvelles choses que ce soit à l'école, par moi-même ou grâce à quelqu'un d'autre. Ou encore quand je discute avec mon amoureux couchés l'un contre l'autre, quand on rit ou se chamaille.
Ces petites choses agréables contribuent au bonheur et sont des détails qui en facilitent l'accès. Mais dans quelques années, après mes études, je suis certaine que mes critères de bonheur changeront et que ceux-ci ne me permettront plus d'être parfaitement heureuse.


J'ai encore des difficultés à exprimer ce qu'est le bonheur car pour moi, c'est aussi un état de  plénitude qu'on ressent au plus profond de soi. Qui est beaucoup plus complexe à atteindre que le simple contentement. Vivre dans un environnement stable, gagner de quoi vivre convenablement et pouvoir rester fidèle à mes principes sont des critères que je juge important pour être heureuse dans ma vie future. Et même si nous ne savons jamais de quoi sera fait l'avenir,je me battrai pour les atteindre.
1
4
0
1

Vous aimez lire Eugénie F. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0