Chapitre 2

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 La princesse retourna à son quotidien morne et monotone, reléguant cet événement dans un coin de ses pensées, noyé sous ses tracas princiers et ses rêves d'évasion et de liberté. Elle fut donc de nouveau tranquille et sereine durant quelques jours, avant de se retrouver une nouvelle fois, en début d'après-midi où elle revenait du dîner, nez-à-nez avec le brigand, nonchalamment installé dans son petit salon. Surmontant rapidement sa surprise, elle se hâta de fermer la porte derrière elle afin que personne, et notamment les domestiques -avides de rumeurs, ne l'aperçût et elle se félicita d'avoir donné congé à sa suivante.

  • Par les Neuf, puis-je savoir ce que vous faites ici ?

 Sa voix cinglante et froide claqua dans l'atmosphère chaleureuse de la chambre. Malgré tout, le voleur souriait, la tête penchée sur le dossier du fauteuil. Il s'était réinstallé sur le siège de velours qui faisait face à la porte d'entrée, le même qu'il avait occupé lors de sa première visite et fixait la jeune femme d'un regard rieur.

  • Bien le bonjour à toi aussi, princesse, c’est un plaisir de te revoir. Tu m'as vite découvert lorsque j'étais caché dans ton armoire, alors je ne fais plus d'effort pour paraître discret. Et si tu ne voulais pas que je vienne aussi facilement, il ne fallait pas me montrer un moyen rapide et efficace de monter jusqu'ici.

 Sa voix grave et chaude était tout le contraire de celle d'Andora. Elle était posée, calme et imposait la tranquillité et une certaine forme de respect par admiration. Andora se surprit à apprécier ce timbre de voix, rassurant et excitant à la fois.

  • Aurais-je l'audace de m'informer de la raison de votre présence dans ma chambre ?
  • La dernière fois, je n'ai pas pu faire ce pour quoi j'étais venu.
  • Et qu'était-ce ?
  • Petite princesse, qui suis-je, d'après toi ?

Andora soupira par le nez en le foudroyant du regard.

  • Je sais bien que vous n'êtes qu'un voleur. Mais qu'êtes-vous venu voler exactement ?
  • Tout, ma chère ! Le château royal est le summum des missions. L'étape ultime à passer pour devenir le meilleur, le Maître, pour acquérir une autorité et une réputation inégalables. C'est comme une sorte de rite de passage. Jamais personne n'a encore réussi à s'introduire dans le château et en ressortir avec ne serait-ce qu'une partie du trésor.
  • Évidemment, répliqua Andora d'un air entendu. Et sans moi, vous ne seriez même pas sorti vivant la dernière fois.
  • Et avec toi, je pourrais devenir l'homme le plus respecté de mon milieu.
  • N'y pensez même pas. J'ai accepté, dans un moment de faiblesse, de vous aider, mais cela reste exceptionnel et inacceptable. Ne comptez pas sur moi pour réitérer ce genre d'actions pouvant être qualifiées de traîtres à la couronne.
  • Si tu pensais vraiment ce que tu dis, tu aurais appelé la garde en me voyant dans ta chambre, tu n'aurais pas pris le temps de connaître la raison de ma présence ici, en me cachant à la vue de tous.

 Cette remarque perturba la jeune princesse et bloqua sa respiration un bref instant. Avait-il raison ? Se dressait-elle inconsciemment contre son roi, ce père absent qui faisait passer son devoir avant l'amour de sa famille au point de considérer sa fille cadette comme une petite chose uniquement douée pour la Lecture et la traduction de textes oubliés ? Non, ce voyou cherchait simplement à embrouiller son esprit, et créer des conflits au sein même de ses pensées. Cependant, elle qui rêvait souvent d'aventures, cet homme pouvait être le moyen pour elle de s'échapper de son quotidien si ennuyeux... Andora secoua la tête. Ce brigand était un manipulateur, elle ne devait pas l'écouter.

  • Vous devriez repartir, messire. Je ne vous aiderais pas à réaliser vos sombres desseins.

L'homme soupira, mais haussa les épaules et ne bougea pas.

    • Tant pis. Dis, c'est pour continuer à penser à moi que tu gardes mon couteau dans ta table ?

 Andora fut surprise qu'il n'opposât aucune résistance et préféra ignorer sa dernière remarque, malgré le ricanement persistant du voleur. De plus, elle ne comprenait pas la présence de l'homme dans ses appartements, et lui fit part de ses interrogations.

    • Avoue, c'est parce que tu n'as pas réussi à le retirer, hein, rit-il en désignant la lame plantée, avant de tourner la tête vers la jeune femme pour lui répondre nonchalamment. Je suis revenu en partie pour toi. Je te trouve étrange pour une petite princesse. Et puis, c'est plutôt cosy ici, alors je vais rester encore un peu. Ça change des endroits que je fréquente d'habitude. Tu peux vaquer à tes occupations, ne t'inquiète pas pour moi.
    • Où vous croyez-vous, explosa Andora. Ce n'est pas une taverne où vous pouvez disposer du mobilier comme bon vous semble. Et retirez vos bottes de cette table basse !

Cet éclat de colère n'eut pas l'effet escompté. Le voleur éclata d'un rire franc et non retenu et une petite larme perla au coin de son œil.

  • Décidément, tu me plais bien.

 Andora resta choquée, debout devant cet homme improbable, dans l'incapacité d'émettre le moindre son ou mouvement. Elle n'arrivait même plus à penser correctement. Certes, elle savait qu'elle n'était pas une personne effrayante et imposant le respect grâce à sa carrure, elle s'était d'ailleurs forgée un caractère froid et autoritaire en conséquence, mais de là à ce qu'un roturier, un hors-la-loi se moquât d'elle de la sorte, cela la sidéra. N'avait-il donc aucune connaissance des politesses ? Se rendait-il vraiment compte qu'il s'adressait à une princesse ? Il acheva de la perturber en déclarant de manière distraite :

  • Je m'appelle Rog.

Andora n'eut aucune réaction face à cette présentation.

  • Tu t'appelles Andora. Tu es une princesse, la cadette de ta fratrie, donc sans grande utilité pour le royaume car le trône sera occupé par ton frère et que le véritable mariage d'intérêt est promis à ta sœur. Le roi va donc devoir débourser une dot pour toi alors que tu ne lui rapporteras rien en retour, car qui penserait qu'épouser la cadette de la famille royale vaut réellement le coup ? Ton père n'a pas le temps de s'occuper de toi malgré l'affection que tu demandes au vu de ton comportement vis-à-vis de moi. Tu recherches désespérément une figure masculine à laquelle t'accrocher afin de grandir un peu. Alors que moi, je ne suis qu'un voleur qui tend à la richesse et au pouvoir absolus, car c'est ce que veulent tous les hommes de ma condition. Une vie d'aventures et sans lendemain m'est donc assurée pendant un bon moment encore. Et j'ai vu tes sous-vêtements. Tu vois, maintenant, on se connaît plutôt bien tous les deux. Alors je peux rester.

La princesse le fixait, les sourcils froncés, signe d'une intense réflexion, tandis qu'il énumérait les faits d'un ton détaché. Quel goujat ! Il n'avait effectivement aucun respect pour l'autorité du royaume et n'avait pas hésité à lui rappeler sa piètre condition sans aucun remord. Et il osait parler de ses sous-vêtements au milieu d'une conversation comme si de rien n'était ! Andora sentit le rouge lui monter aux joues. Elle soupira bruyamment, bien décidée à ne pas se laisser perturber par ce nuisible. Elle balaya l'air de sa main pâle et partit s'asseoir à son bureau, sans un regard pour le voleur. Elle entendit ce dernier bouger, mais se concentra sur sa lecture et n'y fit pas attention.

  • Ce n'est peut-être pas la meilleure chambre du château, mais outre son passage secret, elle possède une vue magnifique sur la forêt.

Andora n'esquissa même pas un signe de tête. Elle savait pertinemment que la vue qu'elle bénéficiait était superbe, et c'est en partie pour cela qu'elle appréciait sa chambre. Les arbres lui permettaient une évasion fictive, et elle s'était plus d'une fois imaginée s'enfuir à travers leurs troncs ancestraux, dissimulée sous leur feuillage fournis, ses traces perdues dans la mousse. Mais jamais elle ne l'admettrait à cet homme. Elle préféra l'ignorer, ce qui le fit soupirer d'agacement.

  • Tu pourrais éviter de faire comme si je n'existais pas ?

Il ne reçut aucune réponse. Il s'approcha du bureau à pas de loup et jeta un coup d’œil à la lecture de la princesse par-dessus son épaule. Les mots qui s'étiraient sur le vieux parchemin semblaient des séries de formes indéchiffrables à ses yeux, et il du se reporter à la traduction couchée sur le papier par la princesse afin de comprendre la nature de l'ouvrage.

  • La Saga d'Ivoch ? Tiens donc, la petite princesse s'intéresse aux légendes et s'amuse à les retranscrire ? Liseuse en plus de ça, intéressant.
  • Tiens donc, le voleur sait lire, tout simplement ?

Rog ricana, visiblement vexé par la réplique. Il était étonné que la princesse n'ait pas peur de lui. C'était un brigand après tout, alors pourquoi lui tenait-elle tête ainsi ? Physiquement, il était tout son contraire, mais elle ne semblait pas effrayée.

  • Évidemment, grogna-t-il avant de repartir s'effondrer dans le fauteuil, son orgueil piqué au vif.

La jeune femme lui jeta un coup d'œil discret. Il avait tourné la tête vers les fenêtres et semblait perdu dans des pensées lointaines, tandis qu'il jouait machinalement avec le couteau qu'il avait retiré de la table basse d'un simple geste vague, ce qui vexa la princesse.

Rog était un homme grand, sans doute l’un des plus grands qu'il ait été donné de rencontrer à la princesse, et musclé. Son corps avait été forgé par le monde abrupt et violent dans lequel il évoluait, et les quelques cicatrices qu'elle pouvait apercevoir sous ses vêtements en témoignaient. Cet homme choquait véritablement parmi ceux qu'Andora fréquentait à la cour. Ses longs cheveux noirs en épis étaient retenus en arrière par un large bandeau kaki qui recouvrait également son front, et deux longues mèches encadraient son visage. Son oreille droite était ornée de trois boucles d'oreille, chose qu'elle n'avait jamais vue sur un homme. Elle retourna la tête prestement avant qu’il ne se rendît compte qu’elle le fixait depuis quelques minutes déjà, mais elle avait très clairement remarqué que sa tenue était quasiment similaire à celle qu’il portait lors de leur dernière rencontre : une tunique noire sans manche, bordée de cuir, une large ceinture en cuir kaki autour de la taille, une pantalon lâche grisâtre replié à l’intérieur de bottes noires et une paire de gants en cuir sombre.

Andora s’étonna de la présence du voleur en ces lieux : il n’avait décidément pas pu passer inaperçu à l’intérieur du château, et c’était sans aucun doute un miracle que son intrusion ne fut pas remarquée avec un tel accoutrement. Et que dire des étranges marques qui ornaient sa peau ? La jeune princesse avait lu dans un ouvrage quelconque qu’il s’agissait de tatouages, des peintures réalisées sous la peau des personnes à l’aide d’outils barbares. En lisant ce paragraphe, Andora avait été choquée d’apprendre que des personnes se mutilaient à ce point et souhaitaient souffrir de manière aussi ridicule. Cela devait être affreusement douloureux de faire passer l’encre sous l’épiderme et la description de la réalisation de ces soi-disant œuvres d’art avait retourné l’estomac de la princesse. Cependant, elle devait avouer que celui que portait Rog sur son bras gauche et qui semblait remonter sur son épaule était d’une finesse remarquable, avec une certaine poésie. Mais cet homme continuait de la choquer : il en possédait un sur le visage ! Comment un homme pouvait-il autant aimer souffrir au point de se faire réaliser un tatouage sur la joue ? La jeune femme l’avait remarqué dès les premières secondes de son face-à-face avec le voleur, et cela lui avait sauté aux yeux. Sa joue gauche était parcourue de traits d’encre, certes très artistiques, mais au combien voyants et excentriques. Elle décida subitement d’engager la conversation, afin de penser à autre chose qu’au physique de cet importun.

  • Vous devriez renoncer à votre quête.
  • Tu parles toujours de manière aussi formelle ?

Sa voix était bourrue, abrupte, signe qu’il était toujours vexé de sa remarque précédente.

  • J’ai été élevée ainsi, navrée. Mais, formulé d’une manière correcte ou non, mon conseil reste le même : renoncer.
  • La petite princesse a peur de manquer de quelque chose si je lui vole quelques piécettes, demanda Rog d’un ton de nouveau sarcastique et joueur.
  • Vous pourriez prendre l’intégralité du trésor royal, cela ne m’importe guère. C’est dans votre intérêt que je vous dis cela.
  • Et dans mon intérêt toujours, je décide de ne pas t’écouter, et de voler ce trésor, pour devenir riche, connu et craint. Je serai celui qui est parvenu à m’infiltrer dans le château, à m’emparer du trésor, et à sortir vivant. Une véritable divinité dans mon milieu !
  • Cela n’arrivera jamais, soupira Andora. Je ne doute pas forcément de vos compétences dans votre domaine. Mais le trésor royal est le bien le mieux gardé de tous les royaumes confondus. Sa défense est telle que tous les hommes l’ayant approché sans autorisation sont morts. Les Trésoriers ne vous laisseront jamais ne serait-ce qu'apercevoir la lueur d'une pièce d'or. Vous ne l'atteindrez jamais, messire Rog.
  • Messire, hein ? Je le deviendrais peut-être quand je serais riche. Et tes trésoriers ne me font pas peur.

Toutefois, Andora ne put répliquer : des coups furent frappés à sa porte. L'air quitta ses poumons et une boule alourdit son estomac. Si quelqu'un découvrait le voleur dans ses appartements, ils étaient tous les deux bons pour le cachot. Elle se figea pendant des secondes qui lui parurent des heures, jusqu'à ce que les doigts de Rog effleurant son bras nu la réveillassent. S'était-il déplacé si furtivement ou était-elle plongée si profondément dans la peur, elle ne sut le dire, mais elle ne l'avait pas entendu approché. Ses capacités de brigand lui étaient visiblement fort utiles et il pouvait se mouvoir sans un bruit lorsqu'il le désirait vraiment, malgré sa corpulence impressionnante. La panique la submergeait tellement qu'elle ne pensa même pas à réprimer l'homme d'avoir oser la toucher et elle se leva à son tour. Elle se sentit soudainement minuscule si près du corps massif de Rog, mais un appel de l'autre côté de la porte détourna son attention de son physique désavantagé.

- Andora ? Tu es là ?

Elle reconnut presque avec soulagement la voix du prince Alrich. Sa voix reprit de l'assurance lorsqu'elle s'adressa au voleur.

- Dans le cabinet, murmura-t-elle. Fermez la porte et ne faites aucun bruit. Vous savez où se trouve le passage si jamais vous voulez disparaître.

Elle se retournait déjà vers la porte, espérant qu'il lui obéisse une fois de plus.

- Que fais-tu ici, Alrich, s'enquit-elle en ouvrant la porte à son petit frère.

- Maître Bard est ennuyeux ! Pourquoi faut-il que j'étudie ?

Le garçon s'était engagé d'un pas las dans la chambre de sa sœur, une petite moue boudeuse sur le visage, et s'assit dans un siège en velours rouge. Celui face à la porte. Andora faillit le retenir de s'asseoir à cet endroit, mais se ravisa au dernier moment. Ces derniers temps, elle n'avait vu que Rog se tenir dans ce fauteuil, l'air impérieux de ceux qui n'ont rien, l'attitude nonchalante de ceux qui peuvent se permettre tout. Pour une raison inconnue, elle trouvait dérangeant de voir son frère, petit être si pur et innocent, assis à la même place que ce vaurien et brigand de Rog.

Après avoir refermé la porte, elle s'assit sur le petit canapé et posa un regard attendri sur Alrich. Le petit prince possédait de courts cheveux châtains toujours en bataille et de grands yeux bleus qu'il tenait de leur mère.

- C'est important d'étudier. Tu es voué à de grandes choses, tu prendras la place de Père sur le trône, tu dirigeras le royaume. Pour cela, il te faut être instruit.

- Je sais cela, on me le répète tout le temps, gémit l'enfant. Mais ce n'est pas ce que je veux. Je veux jouer avec les chiens dans le parc, je veux chevaucher toute la journée, je ne veux pas passer mes journées enfermé avec Bard ! C'était à Merkan de faire cela !

L'évocation de ce nom brisa le cœur d'Andora. Elle sentit une langue glacée remonter son échine et ses yeux s'embuer. Cependant, elle ne souhaitait pas montrer sa faiblesse à son petit frère et se reprit rapidement. Elle comprenait la détresse du prince héritier et décida alors de lui dire ce qu'elle pensait réellement, plutôt que ce que l'on attendait d'elle.

- C'est à toi que revient cette responsabilité maintenant, Al. J'imagine que c'est dur. Tu es jeune et tu voudrais profiter de ta vie, comme tu l'entends. Mais tu sais, c'est en étudiant que j'ai pu m'en sortir. Je n'ai véritablement aucun autre talent que celui-là et je te parle alors en connaissance de cause. Je peux t'assurer que les livres sont des choses merveilleuses. Aussi surprenant que cela puisse paraître, apprendre à lire te permet de t'évader. Grâce à la lecture, j'ai pu me plonger dans des tas d'univers, des mondes différents et bien lointains, j'ai pu rêver et découvrir de nouvelles choses. Les livres sont mes meilleurs amis, car ils me montrent ce que je n'aurais peut-être jamais l'occasion de voir par mes propres yeux, et rencontrer des personnes que je ne pourrais sans doute jamais croiser ici. Ils m'apprennent ce que les Hommes ignorent aujourd'hui et ce qu'ils auraient la capacité de faire demain. Ils me racontent des légendes et des contes qui m'aident à m'endormir le soir lorsque je me sens seule. Ils me permettent de mettre des couleurs sur les mots et du son sur les images. Les livres sont la porte ouverte à l'imagination et à l'émerveillement. Il suffit simplement de le vouloir. Je ne te parle pas forcément en tant que Liseuse et des textes anciens, mais également de la lecture à la portée de tous, que l'apprentissage permet d'acquérir.

- Cela a l'air tellement intéressant quand c'est toi qui en parles ! Mais maître Bard est si soporifique...

- Ne t'en fais pas, nous sommes tous passés par là, et nous avons tous survécu ! Alors accroche-toi Al, et essaie de toujours voir le côté positif des choses. Maître Bard te paraît vieillissant, mais c'est le meilleur, crois-moi. Père ne laisserait jamais un incompétent se charger de l'éducation de ses enfants, et encore moins de son petit prince adoré !

Le sourire réconfortant de la princesse rassura Alrich qui retrouva sa bonne humeur à son tour. Il sauta de son siège et s'approcha du bureau de sa sœur, afin de toiser l'épais volume qui y reposait.

  • Que lis-tu en ce moment ?

  • La Saga d'Ivoch.
  • Qu'est-ce ?
  • Ivoch est le fondateur du royaume et du château. Il est celui qui a crée le monde tel que nous le connaissons aujourd'hui. Nous lui devons tout. Ses exploits militaires et politiques sont rapportés dans cette saga, ainsi que des anecdotes plus étranges.
  • Quelle sorte d'anecdotes ?

L'enthousiasme d'Alrich se lut dans son regard pétillant et les lèvres d'Andora s'étirèrent en un fin sourire.

  • Il est raconté par exemple qu'Ivoch a vu l'avenir et qu'il a tout consigné dans ses carnets. Mais le temps a passé et beaucoup de ces feuilles ont disparu. Cependant, ce qu'il reste de ses écrits est transmis en héritage à notre famille depuis des siècles, bien que peu de personnes soit encore capable de lire ce langage ancestral.
  • Toi, tu peux !
  • Oui, je peux, répondit doucement Andora.

Alrich continua de lui poser des questions sur les livres et son don pendant presque une heure, la bonne humeur envahissant la pièce de vie de la princesse, puis le garçon se rappela qu'un autre cours en compagnie de Maître Bard l'attendait. Il vint embrasser sa sœur en un baiser bruyant sur la jour avant de sortir en courant de la chambre. Andora vint refermer la porte derrière lui et s'y adossa quelques instants. Elle décida d'aller se rafraîchir le visage avant d'aller se promener dans le parc. Alrich n'avait que dix ans et pourtant une lourde responsabilité reposait sur ses frêles épaules. Devoir gérer un royaume tout entier, ainsi que les relations internationales, ne devait pas être chose aisée, et pour rien au monde elle n'aurait voulu être sa place. Lorsqu'elle ouvrit la porte du cabinet, elle poussa un cri de surprise en tombant nez à nez avec Rog, qu'elle avait oublié durant sa conversation avec son petit frère.

  • Que faites-vous encore là ? Pourquoi n'êtes-vous pas parti ? Êtes-vous resté debout derrière la porte à nous écouter tout ce temps ?
  • Je peux te montrer ce que tes livres ne te font que miroiter. Sors d'ici avec moi, petite princesse, et viens découvrir la vraie vie dehors. Évades toi pour de bon.

Andora resta sans voix, les yeux écarquillés. Rog l'avait coincée contre un mur et même s'ils ne se touchaient pas, elle sentait le corps imposant du voleur près du sien, et le rouge lui monta aux joues.

  • Êtes-vous devenu fou ? Je ne peux partir d'ici avec vous, pour qui vous prenez-vous ! Et pour qui me prenez-vous pour croire que j'accepterais cette proposition indécente et absurde, de partir à l'aventure avec un voleur !
  • Je suis sérieux, princesse. Je te propose tout ce que tu as toujours voulu. Je ne te demande pas de quitter ta tour dorée pour toujours, juste pour quelques heures. Vois ce qu'il y a au-delà de l'enceinte de ton château. C'est ce que tu aimes dans les livres, non ? Alors c'est ce que tu aimeras avec moi. Je te donnerais de la liberté et du rêve. Mais en contre partie, tu devras m'aider à trouver le trésor.

Andora se sentit défaillir. Elle aurait donner tout l'or du royaume à cet homme pour partir quelques heures avec lui loin du château.

  • Non, s'entendit-elle répondre pour autant.

Sa voix lui paraissait lointaine, fantomatique. Son cœur et son esprit étaient déchirés entre deux volontés divergentes. Mais sa raison, à cet instant, fut la plus forte. Son devoir de princesse lui était répété inlassablement depuis son enfance, et elle ne pouvait pas balayer son éducation d'un simple revers de main aussi facilement, pour les beaux yeux d'un voleur encore inconnu. Rog eut un mouvement de recul imperceptible en réponse au refus de la jeune femme. Son regard se fit plus dur et il plaqua sa main contre le mur, juste à côté de la tête d'Andora, qui sursauta face à cette brutalité soudaine. Elle eut l'impression d'être une biche acculée au pied d'une falaise par un loup affamé et cela la fit frissonner.

  • J'aurai ce trésor, que tu m'aides ou non. Mais ma proposition ne te sera jamais refaite, ni par moi, ni par qui que ce soit. Tout pourrait très bien se finir pour nous deux. Alors réfléchissez bien, Majesté.

Il avait craché le dernier mot et son ton si dédaigneux et méprisant brisa le cœur de la princesse. Le voleur s'éloigna d'elle et se retournait pour s'enfuir par le passage secret lorsque la voix d'Andora le stoppa.

  • Que je vous aide ou non ne changera rien : vous n'aurez jamais le trésor ! Il vous aura tué avant même que vous soyez sorti des sous-sols. Renoncez et ne vous approchez plus d'ici. J'aimerais vous donner tout ce que j'ai pour partir ne serait-ce que quelques heures avec vous, mais ce ne serait jamais assez à vos yeux. Alors renoncez à votre quête, partez, et ne revenez jamais.

Les épaules du voleur furent secouées d'un rire jaune et sarcastique, dénué de toute joie.

  • Je n'ai pas d'ordre à recevoir d'une petite princesse comme toi.

Sa voix était cinglante et froide, et des frissons traversèrent le corps de la jeune femme. Elle retrouva alors son attitude hautaine et méprisante de leur première rencontre.

  • La petite princesse que je suis est en train de sauver votre misérable vie. Alors surveillez vos paroles, vaurien.

Il se retourna seulement pour voir la longue chevelure de la princesse disparaître par la porte et cette dernière se claquer derrière elle. Rog disparut sans un mot de plus et il ne revint pas auprès de la jeune femme, ni au sein du château, durant les semaines qui suivirent. Le départ soudain de cet homme étonnant laissa un vide inattendu dans la vie d'Andora. Elle tenta de nouveau de combler ce manque par le temps passé en compagnie de sa famille et par la Lecture intensive, mais la possibilité envisagée par le voleur de découvrir le monde par soi-même était bien plus attrayante que les lignes d'encre sur le papier. Elle se perdait de plus en plus souvent dans la contemplation de la forêt et des environs, passant des heures à sa fenêtre à s'imaginer parcourir les bois et les plaines, ne faire plus qu'un avec son cheval durant quelques heures, sentir le vent frais dans sa nuque et l'odeur de l'herbe sous ses pieds. Elle délaissa rapidement ses livres et sa plume, et son travail de traduction des textes anciens sombra dans l'oubli et l'ignorance. Jamais elle ne s'était sentie aussi attirée par le monde extérieur, et cette volonté se fit bientôt trop forte pour opposer une quelconque résistance. Ses rêves étaient ponctués d'aventures merveilleuses, de promenades au coeur même du royaume, et les paroles de Rog ne cessaient de hanter ses pensées, nuits et jours. Après tout, se dit-elle finalement, lorsque la simple contemplation devint trop fade à son goût, je n'ai pas besoin d'un brigand pour faire ma vie comme je l'entends.

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