Chapitre 1

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  Il était une fois, dans le royaume de Kandris'ka, un château ancestral, tout de pierres bâti, qui se dressait fièrement au sommet d'une colline verdoyante bordée à l'ouest d'une immense forêt dont les sous-bois regorgeaient de dangers et de mystères, et au sud par la grande capitale, lieu de commerce et d'échange. Le castel abritait le couple royal et ses trois enfants : le petit dernier, le prince Aldric, l'héritier au trône du haut de ses dix ans, l'aînée, la douce Melya qui affichait quatorze années de plus que lui et enfin la cadette, Andora, qui talonnait sa sœur d'un an seulement. Le quotidien de la famille royale était réglé, calme et sans désordre. Le château était d'ordinaire serein et presque trop ennuyeux pour la dernière des filles, qui rêvait d'aventures et de magie.

Celle-ci passait le plus clair de son temps dans la grande bibliothèque qui recelait nombre d'ouvrages précieux et mystérieux, mais dont toute une partie restait illisible pour le commun des mortels. En effet, elle était écrite en Elysmerien, langue des premiers habitants du continent, à ce jour oubliée depuis des siècles. Toutefois, ces trésors de pages et d'encre étaient toujours accessibles à la jeune princesse qui avait hérité du don de Lecture de sa grand-mère maternelle, lui permettant ainsi de lire et déchiffrer les textes anciens. Cette capacité se devait d'être toujours présente au sein de la famille royale, comme un privilège réservé à l'élite du royaume, bien qu'elle ne fut pas considérée à sa juste valeur ni utilisée à bon escient selon la cadette de la fratrie princière. La caste des Liseurs avait toujours été source de murmures, de rumeurs et de légendes. Ce pouvoir sibyllin se transmettait parmi les générations à la mort du détenteur et son héritier se voyait soudain capable de traduire les textes anciens d'un simple regard. Certains conteurs des pays reculés narraient que les Liseurs passaient un accord avec les morts des ancêtres pour être capables de lire cette langue morte depuis des siècles. Les possesseurs du don de Lecture étaient donc entourés d'une aura de mystère, de crainte et de respect. Vénérés par certains, considérés comme erreur de la nature par d'autres, cette caste de la société ne laissait pas indifférent.

À cause -ou grâce- à cette particularité, les seuls amis d'Andora étaient donc les manuscrits et autres tablettes gravées qu'elle dénichait dans les divers rayons de l'immense bibliothèque du château et le bout de ses doigts fins et pâles était noirci d'encre à mesure de tourner les pages jaunies par les siècles. Les jours passaient et se ressemblaient, inexorablement. La princesse s'enfermait dans la grande pièce qui sentait le vieux papier et le bois des heures durant, et ne faisait que de brèves apparitions auprès de sa famille, notamment lors des repas ou des réunions familiales au cours desquelles le roi informait ses proches de l'avancée de certaines affaires politiques ou diplomatiques. En effet, le monarque mettait un point d'honneur à ce que ses enfants s'informassent de l'évolution de la situation du pays, afin d'être préparés à la succession le jour venu. Le père misait sur la complicité de ses enfants et sur la maturité de ses filles afin d'accompagner l'héritier lors de sa montée sur le trône. Il espérait secrètement que les aînées conseilleraient et resteraient aux côtés de leur petit frère afin de l'épauler dans son rôle et son devoir qui deviendront les sacerdoces de sa vie future.

Cependant, toute cette vie monotone et sereine, rythmée selon les codes et les règles inhérents aux familles royales, fut bouleversée lorsqu'une grande agitation s'empara du palais. Les hommes de la garde du roi couraient en tous sens, les officiers aboyaient des ordres dans la cour et même le monarque arpentait nerveusement les couloirs à la tête d'un petit groupe de soldats. Inquiet et pourtant presque certain de ce qu'il allait trouver, il poussa la porte de la chambre d'Andora d'une main rageuse et son exaspération se confirma lorsqu'il découvrit la pièce vide. Il l'appela par son prénom, mais aucune réponse ne lui parvint, pas même de la salle d'eau privative qui jouxtait la chambre de la princesse. Il soupira bruyamment en sortant de la pièce et passa une main sur son visage las et sa courte barbe grisonnante. Des bruits de pas résonnant dans le couloir le firent toutefois se retourner et il avisa sa plus jeune fille, à la fois soulagé et agacé.

  • Enfin te voilà ! Où étais-tu passée cette fois ? J'ai bien cru que nous allions encore devoir mettre une heure à te chercher dans tout le château et ce n'est vraiment pas le moment. Ces jeux de cache-cache étaient déjà agaçants lorsque tu étais enfant, mais à ton âge, tu pourrais faire un effort ! Tu es une adulte dorénavant, agis comme tel, par les Neuf.

Andora, qui ne semblait pas concernée par les propos de son père, se contenta de hausser les épaules. Ce n'était pas la première fois qu'il lui faisait une leçon de morale, en public ou non, et elle se doutait malheureusement que cela ne cesserait pas de sitôt.

  • Que se passe-t-il donc ici, s'enquit-elle afin de détourner la conversation et de l'emmener sur un sujet qui la désavantagerait moins. Pourquoi toute cette agitation tout d'un coup ?
  • Un intrus a été décelé entre nos murs. Un vaurien de voleur s'est introduit dans mon château et ose jouer avec mes soldats en les faisant tourner en rond et me ridiculise ! Alors, rentre dans tes appartements pour que je puisse aller attraper ce brigand et le mettre au cachot moi-même.
  • Et en quoi ma présence dans ma chambre vous aidera à résoudre cette affaire ?

Le roi foudroya sa fille du regard et sa voix claqua dans le couloir de marbre.

  • Nous ne connaissons pas le degré de dangerosité de cet intrus. Ce mécréant se promène peut-être armé, et mon devoir est de mettre ma famille en sécurité. Alors obéis dans l'immédiat. Nous discuterons de cela plus tard si tu le souhaites.

Andora fit alors quelques pas et passa le seuil de sa chambre, son regard noir braqué dans celui, tout aussi sombre, de son père. Le roi tendit la main à l'intérieur de la pièce et prit une clé d'argent accrochée à côté du chambranle de la porte.

  • Je t'enferme. Je ne souhaite pas qu'il s'enfuie par là ou te mette en danger.
  • Pourquoi ne puis-je pas conserver la clef moi-même ?
  • Je te connais, Andora, et je me méfie. Tu ne resteras sûrement pas sagement dans tes appartements comme je te l'ai demandé, mais tu retourneras errer dans les couloirs dès que j'aurai le dos tourné, et cela ne m'arrange pas.
  • Très bien, faites, si cela vous rassure, concéda Andora d'un revers de main. Du moment que vous venez m'ouvrir pour l'heure du souper, peu m'importe. Cependant, je ne pense pas que cela soit une excellente idée d'y aller vous-même si cet individu est peut-être armé. Il y a une possibilité pour qu'il vienne ici pour vous nuire, c'est donc dangereux pour votre vie.
  • J'en suis conscient. Toutefois, c'est mon devoir et je l'assume. Maintenant, sois sage.

Le père ferma la porte sans un regard supplémentaire pour sa fille et, après avoir rangé la clef dans la poche intérieure de son veston, reprit ses recherches. Andora soupira, s'assit au bureau de bois rouge à droite de la porte d'entrée et se mit à feuilleter un livre distraitement. Bien que son ouvrage ancien -le plus précieux du royaume- était le sujet d'étude qui accaparait ses journées entières depuis quelques temps, elle ne parvenait pas à se plonger dans sa Lecture. Elle décida alors de lever les yeux de la Saga d'Ivoch, et déclara calmement, d'une voix détachée.

  • Pourriez-vous sortir de mon armoire, je vous prie ? Je ne trouve pas cela très décent.

Un petit rire étouffé s'éleva dans son dos et elle entendit les portes du meuble s'ouvrir dans la seconde. Sans se retourner, elle distingua des pas lourds qui s'arrêtèrent devant son petit salon, au pied de son lit. Un bruit sourd la fit néanmoins se redresser et la curiosité la poussa à observer la scène, toujours aussi froidement. L'individu, un homme de grande taille, s'était vautré dans l'un de ses précieux fauteuils de velours bordeaux et avait eu l'audace de poser ses pieds sur sa table basse en bois rare et sculpté. Le brigand faisait jouer un couteau entre ses doigts et semblait réellement amusé par la situation.

  • Cette table n'est pas faite pour recevoir vos immondes bottes crottées, gronda la jeune femme. Savez-vous que tout ce mobilier est onéreux et vaut une petite fortune ?
  • Et vous, princesse, vous savez que vous avez de très jolies choses dans votre armoire ? De très beaux sous-vêtements notamment. J'ai eu le temps de regarder un peu pendant que vous bavardiez avec votre papa à mon propos.
    • Oui, de beaux vêtements, assurément, et de bonne qualité, répondit-elle sans se départir de son sang-froid.

Elle se retourna et reprit le feuilletage de son livre. Cela attisa l'intérêt de l'homme, dont la voix, rieuse et chantante, s'éleva de nouveau dans la grande chambre.

  • Que fais-tu donc, princesse ?
  • Je ne vous permets pas de me parler aussi familièrement. Et je lis. Mais je ne m'étonne guère de votre ignorance à ce sujet.

L'homme se leva et s'approcha de la princesse, sans que cette dernière n'esquissât le moindre geste. Il plaqua sa main fermement sur le livre, l'obligeant à stopper sa lecture. Malgré sa position assise, elle le toisa de haut. Le petit sourire sarcastique qu'il ne cessait d'afficher commençait à insupporter la princesse, mais elle tenta de ne rien laisser paraître.

  • Que fais-tu, réitéra-t-il d'un ton enjoué en détachant chaque syllabe. Pourquoi restes-tu là et ne préviens personne ?
  • Nous sommes enfermés. Tous les gardes sont à votre recherche. Je ne tiens pas à m'épuiser à appeler au secours en sachant pertinemment que personne ne répondra.
  • N'as-tu donc pas peur ?
  • Si, lorsque je vous vois, je suis effrayée par tant de stupidité dans ce monde. Comment un homme peut-il se jeter dans la gueule ouverte du loup et continuer à en rire alors que les crocs sont prêts à se refermer sur lui et à le broyer ? Êtes-vous aussi inconscient que vous en avez l'air ?

Malgré son apparence calme et sa voix posée, Andora cachait les tremblements de sa main. Elle savait qu'à tout instant, l'homme pouvait empoigner son arme et lui trancher la gorge. Cependant, et contre toute attente, le brigand éclata d'un rire franc en se redressant.

  • La petite princesse a donc peur pour moi, comme c'est mignon ! Finalement, je ne suis pas mécontent d'être enfermé dans cette chambre, je sens que ça pourrait être marrant.

Andora sentit ses joues s'échauffer, non pas de gêne mais d'agacement. Elle inspira profondément et essaya d'occulter la présence de l'homme à ses côtés en focalisant de nouveau son attention sur les lignes d'encre de la Saga, afin de se calmer. L'homme retourna s'asseoir lourdement dans le fauteuil de velours et passa une jambe par-dessus l'accoudoir, s'installant confortablement. Malgré son attitude nonchalante et grossière, ses gestes et déplacements témoignaient d'une grande appréciation de son environnement et d'une maîtrise parfaite de son espace. Le voleur semblait toujours contrôler ce qui gravitait autour de lui, comme un prédateur à l'affût du moindre craquement de brindille ou du moindre souffle exhalé. Aucun son ne s'élevait lorsqu'il marchait, à peine un froissement de tissu ou un déplacement d'air. La princesse tenta de ne pas s'offusquer face à l'inconvenance présentée, si rare dans les appartements du château, et préféra changer de sujet afin de penser à autre chose.

  • Par où êtes-vous entré ?
  • Par la porte, pardi ! Par où crois-tu que je suis passé ? Par la fenêtre ? Je ne suis pas le héros d'un de tes romans d'aventure, princesse.
  • Cela aurait été bien plus épique, pourtant. Vous me décevez, je vous croyez plus téméraire.
  • Mon but n'est pas de me rompre le cou bêtement, répliqua l'homme dans un éclat de rire.
  • Quel est votre but, exactement, s'enquit Andora en se tournant vers lui.

  • D'après toi, petite princesse ? On ne s'introduit pas dans un château pareil pour simplement admirer les tapis.
  • Vous devriez.

L'individu haussa un sourcil et Andora enchaîna d'un ton présomptueux.

  • Un seul de ces fameux tapis serait suffisant pour vous acheter un corps de ferme. Brodés main par les meilleurs et les plus réputés tapissiers de ce monde, le tissu utilisé est d'une qualité rare et entremêlé de fils d'or pour la plupart des tentures.

Le brigand considéra le tissu qui reposait sous sa botte d'un nouvel œil, mais fut vite interrompu par Andora.

  • Sauf celui-là. Mon père ne me fait pas assez confiance pour me confier une tapisserie d'une telle valeur.

L'ombre d'un sourire narquois apparut sur son visage lorsqu'elle vit l'homme se renfrogner dans son fauteuil.

  • Je suis navrée, mais ce n'est pas dans cette chambre que vous trouverez votre trésor. Vous devriez tenter le sous-sol, c'est généralement là que se trouve l'or des rois, dans des recoins sombres et méconnus, emplis de dangers à braver pour se forger une réputation.
  • Tu vis vraiment dans un roman, toi, hein ? Et comme tu l'as si bien fait remarquer tout à l'heure, princesse, on est enfermé. Je connais mieux mon boulot que toi, je sais pertinemment où se trouvent les trésors des châteaux, mais ton cher père et sa garde me sont tombés dessus.
  • Vous devez être un bien piètre voleur pour vous faire remarquer avant même d'atteindre les sous-sols…

La jeune femme sentit que son insolence allait trop loin lorsqu'elle remarqua le visage fermé et agacé du brigand, qui faisait de nouveau tourner sa lame entre ses doigts gantés de cuir noir. Elle se racla la gorge en refermant l'épais ouvrage qui reposait sur son bureau et caressa la couverture parcheminée du bout de ses doigts noircis.

  • Pourquoi faites-vous cela, s'enquit-elle d'une voix murmurée.

  • A ton avis, princesse, grogna le brigand. Pour quelles raisons les voleurs volent, dans tes bouquins ?

  • Pourquoi vouloir atteindre le grand trésor du château, et ne pas vous contenter de quelques babioles trouvées ci et là dans les couloirs ?

Le rire de l'homme s'éleva de nouveau dans la pièce, surprenant la princesse par un tel écart d'émotions.

  • Tu ne veux pas avouer que tu t'inquiètes pour le sombre mécréant qui s'introduit dans ta chambre, mais tes paroles me prouvent le contraire, petite princesse !

Les joues d'Andora s'échauffèrent, et elle pinça les lèvres en détournant la tête vivement, un soupir d'agacement sifflant entre ses dents. Le ricanement de l'intrus propageait des frissons le long de son échine et elle l'observa du coin de l’œil, pourtant bien décidée à lui montrer sa contrariété. Celle-ci éclata à nouveau lorsque l'individu planta son couteau dans la table basse, avant de prendre appui sur le manche pour se relever du fauteuil précieux. Le hoquet de surprise mourut dans la gorge de la princesse. Andora bondit hors de son siège, la colère déformant ses traits fins, sa patience atteignant sa limite.

  • Êtes-vous donc fou, explosa-t-elle.

  • Oh. C'est l'habitude, éluda l'homme d'un revers de main.

  • L'habitude ? Vous avez donc l'habitude de détériorer le bien d'autrui de la sorte, sans aucune considération, merveilleux !

Déjà, le voleur ne l'écoutait plus et s'était approché du large lit à baldaquin afin de caresser les draps de soie, tissu qu'il avait peu l'habitude de côtoyer dans son milieu. Andora expira profondément afin d'évacuer sa colère, traversa le petit salon et s'approcha d'une des deux grandes fenêtres qui encadraient sa haute cheminée de marbre blanc.

  • Savez-vous pourquoi j'ai choisi cette chambre ? C'est la plus petite et la plus sombre. Elle n'est jamais bien ensoleillée, même aux heures les plus chaudes de l'été et en hiver, il y fait plutôt froid. Mais la raison pour laquelle j'ai décidé de vivre dans ces appartements est leur particularité surprenante.

La princesse se tourna vers l'homme et s'avança à travers la pièce pour atteindre la seconde porte, à l'opposé de celle d'entrée.

  • Suivez-moi.

Sa voix était froide et autoritaire, mais elle entendit l'homme lui emboîter le pas rapidement, sans émettre la moindre objection. Ils débouchèrent sur le cabinet de toilette de la princesse, relativement petit mais tout aussi luxueux que la pièce principale. Une large baignoire sur pieds trônait au centre de la salle, tandis qu'un lavabo comblait l'angle à gauche de la porte, surmonté d'un miroir au cadre d'argent. Une coiffeuse longeait le mur à droite de l'entrée et un paravent masquait le coin droit opposé à la porte. En observant le cabinet de toilette, l'homme ricana dans le dos de la jeune femme.

  • Envie d'un bain à deux, princesse ?
    • En temps normal, je vous aurais fait couper la tête pour de telles paroles, répliqua froidement Andora, les joues légèrement rouges.

Elle se stoppa devant le mur de droite, nu, et agrippa une applique murale qui s'abaissa. Alors, la pierre se mit en branle et un passage secret s'ouvrit devant la princesse qui tourna la tête vers le brigand, le regard fier. L'homme resta un instant stupéfait avant qu'un large sourire étirât ses lèvres. Il s'avança à grands pas jusqu'à la porte creusée dans la pierre et avisa l'escalier qui s'enfonçait dans les profondeurs. Andora calma néanmoins son allégresse.

  • Cet escalier mène près des cuisines, au rez-de-chaussée. À cette heure-ci, les couloirs seront vides. Toutefois, les soldats sont toujours à votre recherche, ce qui vous obligera à abandonner votre projet et à sortir au plus vite du château.

Cela ne sembla pas enthousiasmer l'homme qui perdit son sourire.

  • Je suis vraiment navrée de vous décevoir, fit-elle d'un ton ironique.

L'individu grogna et plongea son regard noir aux reflets rouges dans l'obscurité qui engloutissait les marches de pierre. Il ne se retourna pas lorsque la voix de la princesse retentit de nouveau.

  • Ne faites donc pas cette tête dépitée, vous me feriez presque de la peine. Vous pouvez toujours emporter ceci, ainsi, vous n'aurez pas l'impression d'être venu inutilement.

L'homme tourna la tête et s'aperçut qu'elle s'était approchée de la commode où reposait une large boîte à bijoux et quelques ustensiles de coiffure. Elle refermait la boîte lorsque le regard sombre du brigand se posa sur elle. Andora avança alors à sa hauteur et lui tendit un collier en argent dont le pendentif était surmonté d'un saphir, reposant sur un somptueux tissu de velours noir. L'homme haussa un sourcil devant ce geste si surprenant de la part d'une princesse.

  • Il est en or gris et le saphir vient des mines exploitées au-delà des mers. Cela pourrait m'arranger que vous m'en débarrassiez.
  • Tu souhaites t'en débarrasser ?
  • Ceci est le présent d'un prétendant, qui attend patiemment la prochaine réception donnée au château pour obtenir ma réponse. Si je consens à porter ce bijou, cela signifierait que j'accepte sa proposition et qu'il demandera ma main à mon père. Mais oh ! Quelle tristesse, le vil brigand qui s'est introduit au château aujourd'hui s'est emparé du bijou, je ne peux donc pas le porter, déclara-t-elle d'un air faussement contrit en minaudant, avant d'ajouter d'une voix devenue monotone et grave : quel dommage.

D'abord suspicieux, le voleur ne se le fit cependant pas dire deux fois et prit le collier qu'il fourra dans une des poches intérieures de sa veste en ponctuant son acte d'un éclatant « Si cela peut rendre service ! » Andora ricana devant le manque de tact de l'intrus et s'empara d'une torche avant de prendre les devants pour descendre les escaliers.

  • Refermez derrière vous, je vous prie. Et prenez garde aux marches, elles peuvent s'avérer traîtres.

L'homme repéra un anneau au milieu de la porte de pierre et la tira à sa suite. Ils se retrouvèrent dans un noir épais, uniquement éclairé par la torche que tenait fermement la princesse. Dans son dos, le voleur en profita pour détailler ce qu'il pouvait en voir. Sa longue robe, d'un bleu roi de haute qualité, traînait sur les pierres froides. Ses avant-bras étaient découverts et la lueur de la flamme faisait ressortir sa peau pâle de manière spectrale. Il avait soudain l'impression de suivre un fantôme dans son caveau et il se sentit oppressé par toute la masse imposante qui l'entourait. Afin d'occuper son esprit sur un autre sujet que son sentiment d'être englouti par un monstre de pierre, il réengagea la conversation, bien que sa voix le fit frissonner en se répercutant sur les voûtes qui le surplombaient.

  • Pourquoi ne pas simplement lui dire non ?

  • Mon seul divertissement entre ces murs de pierre est de pouvoir jouer avec le coeur des rares hommes qui s'approchent de moi. Laissez-moi donc ce plaisir.

L'homme émit un bref ricanement et reporta son attention sur les cheveux de la princesse qui se balançaient au rythme de ses pas. Ils étaient bruns, bien que la lumière vacillante de la torche faisait ressortir quelques reflets acajou, et simplement retenus en une queue-de-cheval haute. Il remarqua de plus que, hormis de fines boucles d'oreille en argent, elle ne portait aucun bijou, ce qui étonna l'homme. Les princesses étaient réputées pour leur faste et leur luxe, leur démonstration de richesse et leur parure tape-à-l’œil, tandis que celle qu'il avait devant les yeux se fondait dans la masse et pouvait facilement être confondue avec une simple noble de bas étage. Seuls son port de tête fier et droit et son attitude lui prouvaient sa condition royale.

Tout à ses pensées, il ne vit pas que la princesse s'était arrêtée et il lui rentra dedans, sans aucune élégance ou délicatesse. Elle tourna un regard courroucé vers lui et lui fit signe de faire moins de bruit. Visiblement, ils étaient arrivés au rez-de-chaussée. Elle poussa sans difficulté un pan de pierre, qui s'ouvrit dans la plus grande discrétion, et déposa sa source de lumière dans le porte torche prévu à cet effet. Ils sortirent enfin de l'escalier et l'homme respira profondément, soulagé d'être à l'air libre. Ils traversèrent un petit couloir et arrivèrent à une intersection.

  • Les cuisines sont à gauche, lui indiqua Andora. Traversez-les, et vous atteindrez la porte de service des domestiques. Une fois dans la cour, vous vous dirigerez vers la porte nord où vous pourrez sortir du château plus facilement.
  • Pourquoi m'aides-tu, princesse ?
  • Dites-vous que cela est tout aussi amusant pour vous que pour moi. J'ai hâte de voir si vous pouvez vous en sortir. Et ainsi, vous arrêterez de malmener mon mobilier.

Des bruits de pas précipités les firent tous deux sursauter. Du chemin de droite arrivait au pas de course une petite escouade de six soldats. Andora fit signe à l'homme de se cacher dans le couloir qu'ils venaient de quitter, contre le mur de droite. Même si recevoir des ordres venant d'une femme ne lui plaisait guère, il obéit néanmoins, conscient que sa fuite reposait sur les épaules pâles et frêles de la princesse.

  • Princesse Andora ! L'intrus n'a toujours pas été retrouvé, majesté, vous ne devriez pas être dans les couloirs, cela peut être dangereux.
  • Et vous, que faites-vous encore ici ? Je croyais que cet individu avait été repéré près de l'enceinte sud et que mon père avait demandé tous les renforts possibles pour l'épauler dans sa capture.
  • Nous n'étions pas au courant, ma Dame.
  • Vous n'avez pas du croiser la route du Général. Mais maintenant que vous le savez, hâtez-vous.

Rapidement, les soldats firent demi-tour et s'éloignèrent. L'homme sortit de sa cachette, un large sourire collé au visage.

  • Décidément princesse, tu m'étonnes de plus en plus.
  • Hâtez-vous, vous aussi. Et si jamais vous vous faites capturer, je vous serai gré de ne pas informer mon père de notre rencontre.
  • Un service pour un rendu, petite princesse. Je ne vous ai jamais vu.

Le brigand fit une parodie de révérence face à Andora et cette dernière préféra détourner le regard, les lèvres pincées. L'homme lança un dernier clin d'œil à la princesse et emprunta la direction des cuisines. Lorsque sa longue chevelure noire disparut au détour du couloir, Andora soupira et fit le chemin inverse afin de regagner sa chambre.

Le regard pensif, elle s'assit dans le fauteuil qui tournait le dos à la porte et fixa celui sur lequel était assis le voleur quelques instants plus tôt, face à elle. Soudain, son attention se porta sur le couteau de l'homme, toujours planté dans sa table basse, et une nouvelle vague de colère s'empara d'elle. Elle s'avança au bord de son siège, plaça avec précaution sa main autour du manche de bois sombre finement gravé et tira sur l'arme. Elle fut étonnée de l'inefficacité de son geste, et le réitéra, plus fermement. Mais une fois encore, le couteau ne frémit pas. La lame légèrement incurvée semblait profondément incrustée dans le bois de la table et n'était pas décidée à s'en retirer. Sa curiosité et son agacement piqués au vif, Andora se leva et fit le tour de la table afin de se poster au dessus de l'arme, qu'elle empoigna vivement avant de la tirer de toutes ses forces. Malgré sa longue robe, elle se mit à genoux entre la table et le fauteuil et regarda sous le meuble en bois pour s'apercevoir que la lame dépassait de cinq bons centimètres.

- Père me tuera s'il voit ça, grogna-t-elle.

Elle se releva et époussetant machinalement sa robe et après trois tentatives vaines et infructueuses, elle abandonna en soupirant, et se contenta de déposer un mouchoir de tissu sur le couteau afin de l'ôter de sa vue, bien que cela ne suffit pas à arracher le voleur de ses pensées.

Elle ne connaissait pas vraiment la raison de ses actes, peut-être l'ennui se dit-elle, mais sa rencontre avec le brigand lui avait laissé un drôle de ressenti. Il n'était pas comme elle s'imaginait les voleurs ou comme ils étaient décrits dans ses romans. Lui avait été souriant, presque amical, absolument pas agressif ou brutal et malgré son physique surprenant pour la princesse, sa présence, même courte, lui avait paru agréable. Andora se gifla alors mentalement. Elle était une princesse et une telle pensée n'était pas digne d'elle. Finalement résolue à oublier cet homme, elle s'approcha de la fenêtre afin de laisser son regard errer sur l'orée de la forêt, à l'ouest du château. Là, elle se perdit dans des pensées plus romanesques jusqu'à l'heure du dîner, lorsque sa dame de compagnie, Rose, vint la délivrer de sa chambre et de ses pérégrinations mentales par la même occasion.

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« Elle est pas du tout vielle. En la faisant poncer, y’a largement moyen d’en faire quelque chose de bien. Largement. », ton père : la foi aux poumons, mains posées à plat sur la portière du coffre.

Ta mère l’ignore, te prend dans ses paumes, bisous mon chéri, appelle-moi toutes les semaines hein, travaille-bien, ne sors pas tard, embrasse Ruben pour moi, et n’oublie pas d’apporter les papiers à la CAF, Guillaume, yeux fâchés puis yeux tristes, tu vas me manquer mon bébé, et ton père qui sifflote par-dessus le volant, qui guette le vide avec conviction. Il attend que ça se passe, que tu te casses, pendant que les minutes, les Parisiennes et leurs talons lui filent autour. Pendant que ta mère pleure comme si t’étais mourant et qu’il la regarde de loin, comme ça du coin de l’œil – si ça continue c’est lui qui va se mettre à chialer devant la note du parking.

Et seulement quand tu te penches vers lui pour le remercier, là seulement ça lui prend : il t’encercle de son bras velu, grasse tapette à l’épaule, et quand tu te délaces d’un coup il a des yeux fiers ; il se redresse et te tape même la bise.

La bise.

T’en rigoles encore dans ton canapé devant Manchester-Milan en direct-live. Au fond du couloir, la commode a laissé comme un renfoncement évanoui dans le mur, une empreinte fantôme pile dans ta ligne de mire.
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MARQUE


En ce temps-là, Je me nourrissais d’herbe, de mirabelles et de mûres. Je me laissais parfois séduire par quelque bel étalon, mais seul le saphisme me faisait hennir de plaisir.
Un jour les hommes sont arrivés, avec leurs lassos et leurs révolvers à crosse de nacre.
Ils m’ont regardée hostilement, brutalement. J’ai galopé tant que j’ai pu. Une corde s’est abattue sur mon cou, puis une autre. Je suis tombée en suffoquant. Ils m’ont amenée dans un ranch et attachée à un arbre. J’ai tiré, mordu, ragé. Mais jamais je n’ai pu me délier.
À force d’être chevauchée, j’ai fini par me familiariser avec les hommes.
Ils me flattent parfois, disent que j’ai l’étoffe d’un champion. Ils dosent même mes aliments avec l’aide d’un nutritionniste.
Mais je ne me soumettrai jamais. Je les hais du haut de leur arrogance à l’odeur fade de leur épiderme. Jamais ils ne parviendront à me corrompre.
Jamais.
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PaulineLambrechts

Beaucoup répondent à la question " Qu'est ce que le bonheur?" par "la famille" ou "les amis" mais je trouve que c'est une réponse conventionnelle et qu'un certain nombre de personnes ont peur d'être jugées si elle répondaient autres choses. Pourtant le bonheur est très subjectif et je crois que les choses qui permettent d'y accéder changent en fonction de l'âge, de la situation ou du lieu de chaque personne et qu'il est beaucoup plus complexe que ce qu'on veut le faire croire. Il ne suffit pas de manger un "Kinder" comme le montrent les pubs ou d'acheter une grosse voiture ou un parfum. 
Pour ma part, je pense être heureuse lorsque je suis bien installée dans un fauteuil ou dans mon lit avec un bon bouquin. Je suis heureuse lorsque je suis au calme et que je peux me détendre. Je suis aussi heureuse quand j'apprend de nouvelles choses que ce soit à l'école, par moi-même ou grâce à quelqu'un d'autre. Ou encore quand je discute avec mon amoureux couchés l'un contre l'autre, quand on rit ou se chamaille.
Ces petites choses agréables contribuent au bonheur et sont des détails qui en facilitent l'accès. Mais dans quelques années, après mes études, je suis certaine que mes critères de bonheur changeront et que ceux-ci ne me permettront plus d'être parfaitement heureuse.


J'ai encore des difficultés à exprimer ce qu'est le bonheur car pour moi, c'est aussi un état de  plénitude qu'on ressent au plus profond de soi. Qui est beaucoup plus complexe à atteindre que le simple contentement. Vivre dans un environnement stable, gagner de quoi vivre convenablement et pouvoir rester fidèle à mes principes sont des critères que je juge important pour être heureuse dans ma vie future. Et même si nous ne savons jamais de quoi sera fait l'avenir,je me battrai pour les atteindre.
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