Bonus 1

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Au revoir.

Elly

— La pathologie de ma cliente n'a plus à être démontrée Votre Honneur ! tonne encore mon défenseur.

    L'avocat de ma mère, celui des deux qui me paraît avoir passer le plus de temps dans un tribunal vue la couleur poivre et seul de sa chevelure, à l'air de baser ses honoraires sur le nombre de fois où il prononce le mot « objection » quand je parle. Je n'ai qu'une envie, une idée fixe, aller me faire les griffes sur la tronche de cet espèce de salopard qui n'a pas compris que le but de la manœuvre ici, c'est le procès de Brittany Baumont. Pas de crier que ma mémoire est une couverture à ce qu'il appelle « des altérations faciles de la vérités ».

     Je t'en foutrais moi de la vérité, enfoiré ! Enfin Baumont, bientôt Mitchell puisqu'elle va devoir rependre son nom de jeune fille. Mais qui s'en soucie ?

     Pas nous.

Objection rejetée, Maître Aliziarro. C'est déjà la quatrième fois aujourd'hui que vous intervenez de manière aussi inopportune que non pertinente dans mon tribunal, gronde le Juge Abram-Jones du haut de son perchoir. Mademoiselle Johnson, se tourne le grand-homme de couleur au-dessus de moi qui ne m'inspire que respect et sympathie tant je l'ai trouvé impartial et juste depuis le début, avez-vous quelque chose à dire à l'accusé ? Sans que cela ne soit subjectif pour les jurés, bien entendu. Des faits, rien que des faits.

     Il retire ses petites loupiotes puis avale cul-sec son grand verre d'eau. Je hoche la tête pour acquiescer, ébauchant un sourire timide mais sincère, ravie qu'il ait accéder à ma requête par le biais de mon avocat. C'est le moment. Je me redresse, accroche le regard de ma génitrice folle :

— Je ne vais pas commenter ces deux jours d'audience, les mots, les preuves, ont déjà tout dit. Je ne vais pas m'adresser au jury non plus, ni à l'assemblée qui s'est déplacée, par soutien ou curiosité. Uniquement à la toi, la femme qui m'a portée pendant neuf mois en elle, puis qui durant vingt-cinq ans, a oublié jour après jours pourquoi elle avait voulu devenir mère. Rassure-toi, lui dis-je en occultant la centaine de paires d'yeux, y compris celles de Liam, si tu en as été une un jour, peut-être il y a trop longtemps pour que je sois capable de m'en souvenir, tu as cessé de l'être il y a deux décennies au moins. Tu t'es libérée seule de ce que tu as vu comme un fardeau, te contentant de loin de profiter des avantages, me voyant souvent, moi, comme l'inconvénient. Tu as été constante dans ton rôle pour la société dans laquelle tu évoluais, mais ce qui aurait dû être ton plus beau rôle, celui de maman, en ayant eu la chance de pouvoir sentir la vie grandir en toi, bouger en toi, tu l'as simplement relayé à l'arrière-plan, voire mis au placard. Je me vois comme la pièce rapportée planquée sous l'escalier, sans la baguette magique.

     Le silence qui règne est pesant, pourtant, plus les secondes s'égrènent, plus je me sens allégée d'une lourdeur que je ne pensais pas abriter. Nos yeux ne se quittent pas. Les siens expriment une froideur, une colère que j'ose lui porter publiquement ce coup de grâce. Je la vois ciller, je sais malgré tout que j'ai touché quelque chose. Je pourrais m'arrêter là, mais je ne le fais pas :

— Aujourd'hui, si je devais citer un regret, un seul, sache qu'il n'y en aurait qu'un sur ma liste, et sûrement pas celui auquel je crois que tu penses. J'aurais préféré être adoptée, dis-je clairement en m'agrippant à l'arrondi du bois sombre devant moi. Aller en foyer peut-être, bien que les histoires sordides que l'on entend souvent dans les médias nous laissent un effroi en y songeant. J'espère de tout cœur qu'elles ne sont pas représentatives d'une réalité généralisée, tempéré-je pour ne pas être accusé de diffamation -manquerait plus que ça !

     C'est que l'enfoiré surveille et pourrait faire rappliqué des asso en salissant ton nom.

     Elle ne baisse toujours pas le regard, prend son air chagriné de femme blessée dans sa dignité inexistante, attaquée, je le vois dans sa gestuelle, son collier auquel elle s'arrime comme à une branche au-dessus d'une falaise. Mais je la connais, je ne suis plus dupe de ses mascarades. Je repère sa lueur mi- assassine mi- dédaigneuse. J'ai la vie qu'elle voulait elle. J'ai une place dans la société, un emploi, une vraie vie, et par moi-même. La Société, aussi, même si je m'en contrefiche de celle-ci. Me mêler à des portefeuilles qui dégueulent le fric et ne pensent qu'à en brasser toujours plus sans en faire profiter un peu les bonnes œuvres qui en ont besoin, s'afficher pour se montrer, briller pour éblouir, ça ne m'intéresse pas. Le véritable pouvoir, c'est de donner de sa voix pour faire bouger les choses. La Société doit servir la société, Liam et moi sommes en harmonie sur ça.

     Oui. J'ai une vie à moi. Et je vais épouser un homme bien plus riche que la famille de Cooper, et ça, elle doit l'avoir de travers. Elle l'a bien en travers. Mon avocate m'a lu sa dernière supplique avant l'ouverture du procès. En résumé : j'ai tout, elle n'a plus rien. Elle a compris -Quoi ? elle seule le sait, ou pas-, je dois me montrer « indulgente » et « faire les bons choix ». En gros, d'après la traduction de Maëve, « lui pardonner et tout faire pour que son calvaire s'achève ». Pas la tuer, évidemment, j'ai toujours le orange en horreur -sur moi du moins, car l'imaginer porter par cette femme est un pure bonheur- mais la faire sortir de son trou à rat. Rien que ça !

     Où elle n'est pas la reine.

— Mais quand je regarde en arrière, quand j'observe de loin le chemin sur lequel j'étais, j'ai beau avoir eu un toit au-dessus de la tête, des jolis vêtements, une éducation, jamais trop froid ni trop chaud, je n'ai pas eu ce que tout enfant mérite : de l'amour. Tu m'as privé de ça, Brittany, et tu m'en as privé sciemment. Dans les hier jusqu'à mon départ de cette ville, il a un manque chez l'enfant puis la jeune femme naïve que j'étais, et même une dose de culpabilité, parce que je pensais que rien de ce que je faisais n'était jamais assez bien pour te satisfaire, te plaire à toi, ma mère. Que je n'étais pas assez, répété-je en déglutissant lentement pour ne pas perdre ma contenance. Dans mes aujourd'hui, il y la lassitude de devoir perdre du temps avec toi. Dans mes demain Brittany, dis-je avec plus de conviction que précédemment, le menton haut et la nuque droite comme elle me l'a montré jadis en secouant le visage pour appuyer mes dires, tu n'existes plus. Tu n'es déjà plus rien. Si ton souvenir ne pourra pas être supprimé de ma mémoire, ton existence, elle, vient d'être rayée de la carte par la météorite que tu as lancée.

    Elle blêmit, comprenant que dans mon monologue, il n'y aura aucun pardon.

— Félicitations, maman, l'interpellé-je avec tout le mépris dont je suis capable ainsi pour la harponner violemment, tu auras au moins réussi une chose dans ta vie. Tu m'as enseigné que les apparences sont trompeuses. Qu'il faut creuser le noir pour trouver la lumière et que le doré n'est pas toujours la définition de l'or. Qu'il faut se méfier de l'eau qui dort. Que donner naissance ne fait pas de nous un parent, mais qu'aimer créer des familles aux membres qui se sont choisis par la force des cœurs, pas des conventions, ajouté-je en déplaçant mon regard vers ceux qui sont ma famille, et pour qui mes yeux s'humidifient par l'émotion qu'ils m'inspirent que je parle d'eux, de ce qui nous lie.

— Lily ! se lève-t-elle brusquement faisant réagir l'assemblée et le juge qui la recadre.

— Aujourd'hui, Brittany, tu quittes définitivement mon livre, tous mes chapitres, tous mes tomes. Ton stylo est vide et mon encre n'est pas pour toi, trituré-je mon collier. Je me fous royalement de combien de temps tu resteras enchaînée à ta prison. Un an, dix. Plus, moins. Peu importe. Mais toi et moi, ça s'arrête ici. Maintenant, quelle que soit la peine qui sera prononcée. Pour toi, je n'ai pas plus de miséricorde que tu n'en as eu pour moi, énoncé-je lentement pour qu'elle intègre bien tout : le son de ma voix, la tonalité, le rythme. On dit « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que les autres te fassent. » Tu as fait ton choix quand tu as préféré ton fric à ma santé. Je n'invente rien, précisé-je à l'attention de Mister Objection, tout a déjà été démontré. Tu as choisi de me mener à l'autel en te servant de ma faiblesse physique et mentale, de ma confiance en toi, celle qui devait me protéger, au lieu de me laisser à l'hôpital. Tu t'es proclamée juge et bourreau. Tu as décidé que récupérer de l'argent était plus important que de prendre en compte les risques, les conséquences de tes envies de petite vie de bourgeoise huppée sur mon futur, mes désirs à moi, en tant que femme. Tu as pris une décision arbitraire et unilatérale pour ma vie, jugeant que si tu me retirais ma fertilité, mon droit de porter un enfant de l'homme que j'aimerais un jour, de l'homme que j'aime, ce ne serait pas si grave. Tu m'as droguée, presque tuée. Ta folie porte le nom de Cupidité. Tu as fait des choix qui t'ont conduite ici. Je fais celui de t'y laisser, sans regret aucun. Tu m'as tourné le dos, enclavé ma personnalité, nié mes libertés naturelles. Tu m'as niée. Je ne te renie pas en retour, ce serait te donner de l'importance. Je te dis simplement au revoir. Les Adieux sont pour les personnes qu'on va regretter. Toi, tu n'en fais pas partie.

        Quelques heures plus tard, c'est un autre verdict qui lui tombe dessus, et je ne m'en émeus même pas en l'entendant, mes doigts entremêlés à ceux de Liam. J'ai d'ores et déjà scellé ce livre. Elle est celle qui côtoiera le plus longtemps le fer des barreaux de sa cellule, qui chérira sa précieuse savonnette dans les douches communes en repensant avec nostalgie à tous les soins spa dont elle n'a pas suffisamment profité. Dans un miroir collectif, elle verra chaque jour son image se modifier, loin des coiffeurs, des créateurs et de ses précieux masseurs qui entretenais la façade de son ignominie intérieure.

      Cooper, lui, ne passera que peu de temps à l'ombre, grâce à un accord passé dès son arrestation. Moins de douze mois fermes, mais peu importe, il a tout perdu. Ses parents lui ont tourné de dos, sa petite amie l'a quitté, et sans un sou en poche il est.

     Quant à Gerald, il est finalement celui pour qui j'arrive à ressentir un poil de pitié. J'ai fini par comprendre qu'il peut être plain. Il a aimé Brittany, mais elle aimait bien plus ce qu'il avait à lui offrir lorsqu'elle s'est mise avec lui. Il n'est pas un agneau chétif, il a sa part de responsabilité, mais il est le seul qui peut dire qu'il a aussi agit sous l'aveuglement de l'amour. Au moins un peu, pour ne pas la perdre. Le jour où elle m'a droguée à l'overdose pour me marier de force, il a découvert jusqu'où ses ambitions pouvaient la mener, bien qu'elle n'avait pas l'intention de me faire passer de l'autre côté du portail de la vie. Si elle a été reconnue coupable d'enlèvement de personne fragile, de séquestration, fraudes, de détournements de fonds et de lègue, et d'administration de produits stupéfiants pouvant entrainer la mort, pour ne pas citer tous les chefs d'inculpation de son nouveau CV judiciaire, la complicité de mon ex-beau-père n'a pas été retenue pour tout. Sa condamnation est donc allégée, mais il ne retrouvera pas sa liberté avant une peine de sureté de quatre ans.

      Je sors définitivement libérée d'eux.

     Avant le coucher de soleil de cette journée qui a un goût de Justice et de passé, que je n'oublierai jamais, j'apprends avec une stupéfaction sans pareille que mon futur est déjà là. Notre futur, à Liam et moi. Une merveilleuse surprise ! Un petit être a silencieusement élu domicile dans mon ventre après ma stimulation ovarienne pour la ponction ovocytaire il y a plusieurs semaines. C'est aussi imprévu que c'était imprévisible, les spécialistes de la fertilité m'ayant toujours annoncé que j'avais moins de dix pour-cent de chances de tomber enceinte naturellement au vu des mes antécédents. Ce parcours médical, nous l'avions entamé en prévision d'une future GPA*. J'avais trop peur de porter moi-même un embryon et de le perdre et préférais me tourner vers une femme en meilleure santé endométriale que moi. J'avais accueilli à bras ouverts l'idée de fouler d'autres sentiers vers la maternité il y a longtemps déjà, avant même l'ovariectomie qui a été réalisée lors de mon deuxième coma, celui qui a suivi l'overdose. Et cette grossesse en dehors de mon propre corps, je l'avais prévu après une première adoption. Mais je ne peux pas être plus heureuse et j'imagine déjà la réaction de Liam quand je lui apprendrai, dans quelques jours ou semaines, mais uniquement quand je serai absolument certaine que tout va bien dans mon nid.

     Me voilà donc sur un chemin que je ne pensais jamais atteindre.

     Mais les plus belles surprises sont souvent là où on ne les attend pas, n'est-ce pas ?

Notes

* GPA : gestation pour autrui ( interdite en France )

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