Epilogue Partie I

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Elly.

     Je m'étire comme un félin sans ouvrir les yeux, des quatre membres en retenant un feulement, voulant prolonger au maximum l'état de bien-être dans lequel je me trouve ce matin. Je suis en paix. À l'équilibre. C'est une sensation que je chéris chaque jour tant elle m'a manqué la première partie de ma vie. Je n'en avais pas vraiment conscience, me contentant de ce que j'avais avec l'idée rassurante que c'était déjà d'avantage que certains moins chanceux. Je ne savais pas que j'avais besoin de plus que de l'attention de mon ex-mère -mais pour toujours génitrice- pour cesser de tanguer sur mon radeau de fortune. L'anneau de compression qui nouait mon estomac et mes poumons n'existe plus. Cette oppression physiologique que j'avais mis trop de temps à définir est congédiée au passé.

     Ce matin, je me sens bien. Tellement bien qu'une petite vague d'émotion me chamboule déjà piquant mon nez enfoui dans le tissu. J'exhale une bouffée d'air libératrice en tâtonnant mollement le corps encore assoupi contre le mien, une main paisiblement posée sur mon omoplate.

     Si les réveils new-yorkais ne m'ont pas toujours fait sourire, mais plutôt grimacer après mes chutes successives, c'était seulement pour que je remonte mieux. Je ne pense pas être en haut de l'échelle pour autant, j'ai le reste de ma vie pour gravir des sommets dont je dois imaginer la taille en me fixant mes propres objectifs, mais en ce qui concerne mes sentiments pour Liam, ils frôlent déjà des galaxies extrasolaires pas encore découvertes par l'Homme. Je tombe plus amoureuse de lui chaque jour, qu'il neige ou qu'il vente, parce qu'il est mon soleil derrière sa couche de grêle superficielle.

     Mon cœur tambourine plus fort tandis que mon ventre accueille une nuée de bulles azotées et de papillons qui se réveillent pour pétiller ensemble à cette pensée. Une chaleur agréable vient réchauffer un peu plus mon anatomie déjà couverte d'une toute fine pellicule de sueur. En cause: la masse qui me colle et la climatisation que nous ne pouvions pas prendre le risque de trop pousser.

     Je ne veux plus de matin sans lui. Plus de coucher sans lui. Liam est mon rythme et sans lui, il me manque un sens, une grande part de ma motivation à traverser les journées, y compris les bonnes.

     Nos météos ne sont pas toujours au beau fixe, mais c'est ce qui nous rend plus solides : notre capacité à ne pas nous perdre dans un amour qui détruirait qui nous sommes individuellement, nous aveuglant sur nos faiblesses respectives. Nous avons appris à conjuguer nos personnalités, à nous apprivoiser pour nous comprendre. Le langage du corps a été notre premier pour nous accorder, dans des cris d'extase plus que de douleurs. Les mots calmes sont venus ensuite, pour tenter de gommer les maux acides, les gestes rudes, les phrases assassines. Tout.

     Aujourd'hui, nous sommes un indéfectible tandem. Une entité bien rodée sans négliger nos individualités, nos libertés. Non, je ne pourrais pas vivre sans Liam, pourtant j'ai besoin de mon petit jardin, de mon espace intime, même minime, dans lequel souffler et me renfermer si besoin. C'est exceptionnel, mais savoir que m'isoler m'est possible, plus encore que l'homme que j'aime sera présent à ma sortie pour me prendre dans ses bras réconfortants est un cadeau d'une valeur inestimable que m'a fait la vie.

     Savoir qui je suis consolide qui nous sommes. Et inversement. Ce qui est vrai pour moi l'est aussi pour Liam. Il a rempli cette part de mon être, ce vide abrupte en me montrant que mon identité je pouvais la trouver là où je ne pensais pas devoir la chercher : chez un autre individu. Liam est mon autre. Mon moi, celui qui me complète, me fait déborder d'amour, de passion. Je n'aurais pas parié dessus le jour où nous nous sommes rencontrés même si l'on m'avait prouvé par A+B qu'avec un dollar j'étais sûre de décrocher le jackpot. Rétrospectivement, j'aurais eu tort. Mais j'ai appris, j'en suis intimement convaincue, que même après un mauvais choix si le destin est écrit quelque part, sur Terre ou ailleurs, alors les choses se mettront dans l'ordre un jour où l'autre.

     Un destin prévu dans le temps.

     J'ai fait un choix, il y a un an. Celui de protéger une petite grenouille innocente -plus si petite au passage, on est plus sur du joli raton-laveur maintenant-, quel qu'en soit le prix à payer. J'ai moi-même fait tomber le premier domino d'une série, donnant l'occasion providentielle à Brittany de me retirer bien plus que ce qu'elle convoitait. C'est la vie, il faut parfois composer avec l'inattendu, même difficile, et trouver d'autres voies pour atteindre notre bonheur. Notre « je ». J'aimerais dire que je me suis relevée à la force de mon envie de me battre pour prouver à l'univers tout entier -et à moi-même-, que je pouvais le faire, mais ce serait mentir ; occulter des vérités. J'ai été entourée de ma troupe génialement folle et fidèle, même quand je ne le savais pas ; plus. Ils étaient là, agissant dans la lumière ou me soutenant depuis l'ombre, les coulisses, mais présents.

     Les bras d'Amélia m'ont tirée vers le haut quand le spectre du poison de ma mère hantait encore mon sang et ma tête.

     Les coups de pieds au derrière de Neve, qui s'est imposée dans mon cercle avec sa douceur légendaire de bébé pachyderme un jour de bain de boue, ont aussi été des rayons de lumière nécessaires.

     Quant à Ivy, elle a été le petit moteur solaire pour me pousser à avancer quand j'ai remis le nez dehors. Mon halo étincelant. La voir piailler de sa petite voix suraiguë, baragouiner son langage codé avec des sourires plus grands que sa bouille de bébé, c'était l'oxygène dans mes larmes. Le sel nettoie, purifie, cautérise. Ivy est tout ça pour moi. Cette petite dragonne blonde est le pourquoi je devais regarder vers le haut, plus vers le bas. Devant, pas derrière. Pour elle, tout vaut la peine. Cette enfant merveilleuse, intelligente, vive et espiègle qui nous fait tourner en bourrique mais ramper à ses petits pieds est le futur de cette famille. Ce qu'il nous faut préserver de toutes nos forces.

     Je ne regrette rien. Encore moins aujourd'hui.

     Encore moins demain, Elly.

     Même la squatteuse nymphomane et cynique, j'ai fini par m'y habituer. Oui, je suis définitivement folle à lier. Mais liée de la plus fabuleuse des façons...

     Non, rien à regretter.

     Je profite de la douce canicule des draps en enlaçant avec plus de poigne mon confortable oreiller, qui sent bon la lessive florale mêlée à la senteur de l'huile de monoï avec laquelle j'ai badigeonné mes longueurs hier. Juste avant de me jeter dans les bras du baldaquin. J'inspire à faire éclater mes poumons comme pour mieux mémoriser cet instant. Un petit flots d'images vient brouiller mon coin de paradis. Je n'ai aucune envie d'être parasitée par des ombres aujourd'hui, alors je me mets arbitrairement d'accord avec moi-même accordant à mon esprit cinq petites minutes pour se déterger une dernière fois des grains de sables malvenus.

     Je ne suis pas là par la simple force des choses. Elle a aussi contribué à mes aujourd'hui, tout comme ceux qu'elle s'est offerts derrière les barreaux d'un centre pénitencier ; pour plusieurs années. Elle en aura des milliers, de matins et de soirs, qui se ressemblent. Certaines de mes pages étaient probablement déjà écrites, crayonnées, mais j'ai tout de même mon libre arbitre. Tous les chemins mènent à Rome, non ? Liam était mon Demain. Mon Après eux. Brittany est et restera mes hier, ceux que j'ai sciemment laissés derrière moi, dans un autre tome que j'ai enfin refermé le jour où s'est clôturé son procès. Elle avait dégoupillé depuis longtemps l'agenda de la suite de sa vie. Inconsciente que tout pouvait d'un instant à l'autre lui exploser à la figure. Non contente d'avoir profité de moi, n'en ayant jamais assez et sans se dire que peut-être je l'aurais aidé si elle venait à m'avouer la vérité sur mon héritage, elle a miné son parcours sans plus laisser la place à des pas chinois pour qu'elle puisse avancer en toute sécurité.

Parce que son histoire ne peut pas finir autrement, Elly.

     Je n'ai pas pu lui faire mes Au revoir tels que je les avais imaginés aux Galapagos. Pas de feux d'artifices avec des doigts d'honneur dressés à l'effigie de mon ressentiment devant une foule de ses faux-amis vrais-faux-culs, je n'en ai quasiment plus. Elle m'est devenue indifférente. J'appréhendais le face à face au tribunal, surtout avec elle. Cooper et Gerald m'ont finalement simplement fait pitié. Les rendez-vous préparatoires avec mes avocats n'ont pas été des parties de plaisir, mais il fallait en passer par là. Au moins pendant mon amnésie rétrograde, j'avais oublié cette belle journée de merde en concentrée où tout avait commencé. Une enfilade de circonstances agaçantes jusqu'à l'apothéose de la révélation panoramique du secret qui avait aveuglé ma vie trois ans durant.

     Un Dickman qui se prenait pour le roi du monde que je rêvais d'empoisonner ou au moins d'ébouillanter avec un de ses expresso puis un enfoiré qui m'avait brûlée au café dans la rue. Des déjections canines au mauvais endroit mais annonciatrices de ce qui m'attendait chez moi : la vue de Betty chevauchant mon futur-ex-fiancée dans l'allégresse de leurs gémissements communs, cette enflure me giflant comme si j'étais la fautive alors qu'il enfilait autre chose que des perles avec sa copine et par tous les orifices disponibles.... Ses phalanges farfouillant un endroit privé auquel lui n'avait eu accès sur moi, heureusement -pour moi- sont encore incrustées dans mes rétines. L'impression oppressante que le poids de la trahison commune m'écrasait de l'intérieur. Ce sentiment d'abandon que j'avais ressenti, que je refoulais depuis pas mal de temps déjà. Pas celui de Cooper, mais de ma mère. Elle savait. Ils savaient.

     J'avais compris qu'elle trempait joyeusement dans la supercherie de mon mariage -arrangé, donc- mais pas qu'elle était la principale instigatrice de ce mensonge qu'était devenue ma petite existence tranquille. Je pensais naturellement que les Pettersen, les parents de Cooper, étaient de mèche. Qu'ils voulaient tous sceller leur partenariat professionnel par une union de leurs deux enfants, comme si cette fausse convention sociale que je pensais abrogée depuis des décennies aurait changé quoi que ce soit à leurs vies ; mais je ne comprenais pas le pourquoi. Encore moins pourquoi Cooper avait accepté ce deal foireux et immonde. J'aurais pu chercher longtemps car il n'y en avait pas, puisque je faisais fausse route. Il n'y avait dans le leurre que le trio infernal.

     Je ne me rappelais pas non plus de la violence de cet homme avec qui je sortais depuis si longtemps et qui devait devenir mon mari, violence qu'il m'avait bien cachée. Chez lui sous les yeux de sa véritable compagne, puis à New-York, dans mon tout petit studio aussi mal isolé du bruit que du froid. Le harcèlement qu'ils m'avaient tous fait subir ainsi que ma peur s'étaient volatilisés. Quant à Campbell ... je ne veux plus y penser. C'est archivé. J'ai eu des débuts difficiles dans la grande pomme, mais je préfère me dire que ce n'était en fait que les dernières lignes mal écrites d'un livre que je m'apprêtais à refermer. Définitivement.

     La voie vers le bonheur n'est pas un long fleuve tranquille.

     Il suffit d'avoir une bonne embarcation, Elly.

     Ils ont tous témoigné les uns contre les autres.

     C'était un grand cirque au tribunal de Seattle, ultime représentation publique de leur navire qui faisait naufrage sous les projecteurs. À côté du jeu d'actrice de ma mère, Léonardo DiCaprio et Kate Blanchett peuvent aller planquer leurs Oscars dans une veille malle du Titanic. Une comédie sans tragi. Ils étaient tous aussi pathétiques les uns que les autres. Et du public, elle en a eu. C'était mon petit cadeau de départ pour Brittany : m'assurer que sa très chère société mondaine soit là pour saluer sa performance ; celle de toute une vie. Et puis si la morale de l'histoire sur le Karma qui revient toujours en boomerang pouvait changer des mentalités, c'était toujours ça de gagner.

     Pas de doigt d'honneur, donc, mais un joli Fuck tout de même quand le juge, après mon témoignage, m'a demandé si j'avais quelque chose à lui dire, à elle. J'en aurais eu des milliers, mais je voulais utiliser ma salive et mon temps à bon escient. Alors mes derniers mots, je les ai pesés, soigneusement. Au gramme près. Elle n'a peut-être pas ma mémoire, mais je voulais que chaque lettre se grave profondément en elle. Pas dans son cœur, elle ne m'y a jamais fait une place, mais dans sa tête. Je voulais qu'elle me regarde droit dans les yeux une dernière fois en chair et en os. Et qu'elle me voie debout, littéralement. Comme un symbole non pas seulement de ma reconstruction, mais de ma renaissance. Ma véritable naissance, quand j'ai pu respirer un air sain, aseptisé de sa traitrise et ses manigances dégueulasses. Un oxygène à l'odeur de la vérité. À la fragrance de l'amour de Liam, mais aussi de sa famille qui m'a accueillie à bras ouverts.

     C'est ce jour-là que j'ai, pour la dernière fois, fixé sur ma mère assise entre deux hommes de loi, dans son tailleur crème. Son dernier apparat. Son visage reflétait son âge une fois dépourvu de toutes ses crèmes et lifting et ses cheveux blancs bien visibles de là où je me tenais, même noués dans un chignon stricte, m'ont tiré un sourire. L'image de sa déchéance, synonyme pour moi de Justice. Mon monologue tourne dans ma tête, à l'instar d'un vieux vinyle rayé, mais le temps imparti à mon esprit évasif est écoulé dans le sablier. Place à ce qui a de l'importance...

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