Sine Tempus. Vox Partie II

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Liam

— Qu'est-ce que tu as encore foutu ? me blâme Ethan après avoir refermé la porte de mon bureau derrière Aaron et mon père.

— Quoi ?

— Elly !

— Développe, fais-je mine de ne pas comprendre en traversant la pièce.

— Elle est d'une humeur massacrante depuis ce matin, traduit mon assistant.

     Ethan opine du chef en desserrant sa cravate rouge sans détourner ses billes vertes rendues plus foncés par son emportement. Je m'assieds sur un fauteuil après avoir récupéré un dossier à relire pour ma réunion de quatorze heures puis me libère de ma veste de costume que je plie soigneusement en vérifiant machinalement le contenu de ma poche intérieure.

     Nous les enchaînons aujourd'hui, car c'est la dernière ligne droite avant la conférence trimestrielle.

— J'ai l'impression qu'Elly s'est levée du pied gauche, surenchérit mon père se servant un verre d'alcool ambré bien rempli.

      Ne pas pouvoir rentrer dans ma salle de bains a surtout attisé le bouillonnement de son volcan. Mais je ne peux pas leur répondre ça, bien que je suppose sans mal qu'Ethan se doute déjà que j'ai encore été obligé d'éconduire ma belle.

     Ne rien lui avoir dévoilé depuis qu'elle nous a laissés re-rentrer dans sa vie a considérablement corsé mes difficultés. Mais je veux qu'elle reprenne sa place légitime grâce à ses sentiments, pas par une fausse obligation qu'elle aurait pu ressentir envers moi. Je veux que les choses se recréent naturellement. Seule voie vers une pérennité immuable.

— Liam ?

— Je vais vous laisser, annonce Aaron.

— Non, je n'ai rien à cacher.

Si au contraire.

     Pas à eux.

— Fiston tu attends quoi ? L'inspiration divine ?

— Ou qu'elle tue quelqu'un ce qui ne saurait tarder, continue mon assistant en passant une main dans ses cheveux. Je ne l'avais jamais vue comme ça et je m'attends à la voir cracher du feu à tout moment. Elle s'est défoulée sur une des filles de l'accueil du douzième qui l'a reluquée de la tête aux chevilles comme une bête étrange avant la réunion. C'était sa goutte d'eau. Elle nous a tous cloués ! s'exclame-t-il. Je sais qu'on a tous nos jours, mais Elly ne fait pas les choses à moitié, s'esclaffe-t-il. Il faudrait peut-être faire passer une note interne pour que personne ne s'approche d'elle aujourd'hui si on ne veut pas que ça finisse aux urgences.

— Je vais appeler Neve, propose mon père qui sort déjà son portable de sa poche. Elle pourra peut-être savoir ce qu'il lui arrive, entre femmes...

— J'irai lui parler papa, je lui assure intérieurement nerveux de cette discussion à venir. C'est un problème entre Lya et moi.

— Je réitère donc, s'installe Ethan à son tour. Qu'est-ce que tu as fait ? Ou pas fait, en l'occurrence.

— Ferme-la vieux, grogné-je. À moins que tu veuilles que je fasse venir ton père pour que la fête soit complète sur ce qu'il se passe dans nos chambres respectives ? Tu veux qu'on parle des fesses de ta femme ?

— T'es con quand ça touche à ta ...

— Rappelez-moi vos âges vous deux ?

     Mon père gronde sa question, mais son large sourire ne trompe pas. Ce n'est pas parce qu'il a passé la soixantaine qu'il n'est plus actif. Je ne me leurre pas là-dessus. Mes parents n'ont pas arrêté de s'envoyer en l'air à ma naissance. Et même si lui et mon oncle ont toujours été très ouverts le sujet et d'une oreille aussi attentive que rassurante, il n'est pas question que je parle de Lyanor avec eux. Pas comme ça. De notre abstinence. Ethan, oui. Aaron, je ne suis pas contre, il en sait tout autant que les autres, mais mon père, c'est ma limite lorsqu'il s'agit de la femme avec qui je fais ma vie. Elle n'est pas de passage, je compte bien qu'elle reste dans mon paysage jusqu'à mon dernier souffle. Je veux qu'elle soit mon aube et mon crépuscule. De plus, tous sont au fait de ma « problématique ».

Elle est écrite.

— De toute façon il va falloir que tu aies une conversation franche avec elle Liam, reprend-il après un court silence. La date de la première audience sera bientôt fixée. Elle va devoir se préparer avec son avocate, et elle aura accès au dossier complet.

     Il a raison et ce n'est pas le premier à me mettre en garde contre l'horloge qui tourne, et pas forcément à mon avantage pour le coup. Donc, à tout ce qu'a dit cette bande d'ordures aux autorités, y compris notre intervention à la cérémonie, ainsi que nos propres dépositions. Je refuse qu'elle apprenne les choses de cette manière. Elle ne fera pas une crise de panique deux fois à cause des enlèvements. C'est un non catégorique. Jusqu'à maintenant, sa volonté de ne se concentrer que sur sa rémission en reportant au possible de se replonger dans ce cauchemar m'a permis de garder pour moi la nature précise de notre histoire avant que sa commotion ne gomme plusieurs chapitres de sa mémoire. Inexorablement va arriver l'heure de poser des mots sur ce « nous » qu'elle ne connait plus. Dont elle ne sait plus la valeur ni l'ampleur.

     J'ouvre la bouche pour demander conseil à mon père mais la sonnerie du téléphone d'Aaron me coupe l'herbe sous le pied. La mine d'abord sérieuse et un ton toujours professionnel, une expression plus médusée s'affiche ensuite sur son visage. Il fait répéter son interlocuteur une première fois, puis une deuxième en mettant le haut-parleur.

— C'est la sécurité 1 du hall. Ils cherchaient à te joindre Ethan, ou Elly mais n'est pas dans son bureau et toi non plus. Molly est partie déjeuner.

     La main sur le micro de son portable, il nous explique sommairement avant de laisser la parole au chef de la sécurité :

— M. Walsh est ici, il vous écoute. Allez-y.

— Monsieur, je suis navré mais un badge d'accès visiteur de niveau quatre a été totalement désactivé. Annulé, se corrige-t-il. Il me faut votre accord ou celui de M. Kavanagh pour en recréer un autre. Dans l'attente, la personne est au petit salon.

     Curieux, Ethan et moi nous redressons sur nos sièges tel un seul homme. Mon père se rapproche en déposant trois verres devant nous. Niveau quatre, c'est l'accès à la tour, à presque tous les services de l'immeuble mais surtout, au dernier étage. La plupart de nos employés ont un badge de niveau deux voire trois. Peu possèdent un pass supérieur. La Direction n'est pas un hall de gare. Alors encore plus rares sont les visiteurs dotés de ce privilège.

— Qui ?

— Excusez-moi Monsieur ?

— Qui est le visiteur ? réitère Ethan.

— Eh bien votre rendez-vous Monsieur.

Il vérifie l'heure sur sa Bell&Ross Phantum, se lève.

— Mon prochain rendez-vous est dans trente minutes et en extérieur, énonce-t-il clairement pour être entendu en me fixant, je n'attends personne ici. Attendez... vous parlez de ma compagne ? s'enquiert-il pensant avoir compris. Amélia Scott ?

— Non Monsieur. Non. Mademoiselle Woodforth, réplique-t-il. Elle est bien sur votre planning et ...

— Oh putaiinn ... ponctue Aaron se doutant tout comme moi de ce qui va suivre.

— Qui a désactivé ce badge ? demandé-je en même temps qu'Ethan.

     La liste des coupables est relativement réduite. Mais j'ai bien un nom en haut de la liste qui clignote sous mes yeux comme un sapin à Noël...

— Ce sont les codes de Mademoiselle Johnson Messieurs, nous révèle-t-il après une légère hésitation confirmant ce que je pensais. L'action date de moins de quinze minutes d'après le relevé d'informations numériques...

     Mon père m'observe sans rien dire, l'index entre ses dents pour retenir un fou-rire. Ethan consulte sans attendre sa boite mail puis hoche la tête.

— Faites-la patienter s'il vous plait, je descends.

— Pour ses accès monsieur ?

     Qu'elle se les foute où je pense, ce sera déjà pas mal, pensé-je. Je sais qu'il y a largement la place d'y caler une vingtaine de badges.

Au moins.

— J'arrive, répète-t-il avant de couper la communication. Ne faites rien. Ne lui dites rien.

     Ils peuvent toujours l'enfermer dans un box au sous-sol. Ce n'est pas moi qui leur en tiendrais rigueur...

— Ethan ? l'interroge mon père.

— Elle m'a prévenu par mail qu'elle viendrait me rejoindre ici car elle avait de l'avance sur son organisation. Elly lui a répondu pendant la réunion de suivre ce qui était prévu car j'avais d'autres engagements pour le moment.

— Clair. Net. Précis, commente notre ainé qui ne retient plus son éclat de rire.

— Je suis certain qu'elle rêvait de lui dire d'aller se faire foutre, se marre mon meilleur ami.

— Et elle aurait eu bien raison, valide mon père. Qu'est-ce qu'elle ne comprend pas cette jeune femme ?

Tout ?

— Comme la plupart des new-yorkais, elle a probablement lu la rubrique people du journal ce matin c'est tout, marmonne Aaron dans sa barbe, son verre à la main. Mais oui bien-sûr ! se tape-t-il le front. Elly a...

— De quoi tu parles ?

     Il relève les yeux vers moi. Mon père le gratifie d'un regard désapprobateur.

— Papa ?

— Un article est paru suite à l'anniversaire d'Ethan, et à l'officialisation de sa relation avec Mélia, surtout. Pas du grand journalisme si vous me permettez la remarque, mais Amélia est mieux placée que moi pour en faire la critique. Quoi qu'il en soit, l'auteur a cru utile, ou vendeur, de dresser la liste des dix célibataires milliardaires, « meilleurs partis de la ville » cite-t-il en mimant les guillemets, et tu es encore dans le top 3 mon fils. L'instant n'est pas aux félicitations n'est-ce pas ? énonce-t-il sarcastique.

      Non, cela ne mérite pas de félicitations. Ou plutôt si. C'est ma dragonne jalouse que je devrais congratuler de sa prise d'initiative pour marquer son territoire. Cette idée me tire un sourire. Je pouffe même, une main sur mon front.

     Ma folie est folle de la sienne.

— Elle te teste Liam, m'avise mon père gravement. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé entre hier soir et aujourd'hui, même si j'ai bien une théorie, mais son acte n'a rien à voir avec ton frère. C'est un message qu'elle t'envoie à toi, sois en sûr. Si vous laissez mademoiselle Woodforth rentrer les garçons alors qu'Elly vient de marquer à ses pieds une ligne rouge en lui accrochant autour du cou le collier public d'un sens interdit, c'est une déclaration de guerre. D'autant plus si Elly a effectivement lu la presse et qu'elle pense que sa rivale aussi. Qu'elle est ici pour vérifier par elle-même la véracité de l'information sur ton célibat.

     Comme quoi, la désinformation est le fléau de la médiatisation.

— Elle n'a pas de rivale, grondé-je. Lyanor est la seule. J'ai déjà mis les choses au clair avec Sonja, merde !

— Tu sais très bien qu'elle vient pour toi Liam, m'enfonce mon double. Je vais lui remettre une couche pendant le déjeuner, ne t'en fais pas, m'assure-t-il.

— Vire-la.

— Quoi ?

     Je me lève et pars en direction de la porte de mon bureau, bien décidé à aller m'expliquer avec celle qui s'est transformée en chien de garde.

— Vire-la, merde ! Dis-lui que notre partenariat professionnel est arrivé à son terme par sa seule décision, ou dis-lui d'aller se faire sauter ailleurs, je n'en ai rien à foutre ! Elle a fait ça pour emmerder Lyanor ! Elle savait qu'elle verrait le mail dans ta boîte de réception, sinon elle t'aurait envoyé un sms, tout simplement. Elle voulait faire chier Lya ! insisté-je. Je l'avais prévenue. Elle a joué, elle a perdu. Maintenant, elle dégage ! C'est mon dernier mot. Et appelle Lyanor s'il te plait, je lui demande en me calmant, si c'est moi elle va encore me filtrer. Dis-lui de venir. Le reste, je m'en charge.

      Aaron part rejoindre sa copine pour le déjeuner. Mon père le suit après m'avoir accordé quelques conseils de self-défense, hilare, mais non sans m'avouer qu'elle lui fait beaucoup penser à ma mère il y a trente ans, et que l'amour, le véritable, ne se trompe jamais.

Tu es sûr de toi.

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