Les paysages. Partie I

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Elly.

— Elly, tu viens déjeuner ? Tu n'as pas répondu à mon mail. Ni à mon texto. Tout va bien ?

     Le postérieur bien ancré dans le sofa, une tasse de tisane aux épices entre les mains et un coussin rose sur mes genoux, je détourne dans un soupir las mon regard de ce paysage qui me fascine et m'attire toujours autant pour répondre à Aaron.

— Excuse-moi, j'ai commencé ma pause il y a ... vingt minutes, lui dis-je après un coup d'œil à l'horloge.

     Il entre dans mon espace, me pousse pour que je me décale. Son parfum musqué chatouille mes narines me rappelant celui d'un autre homme. Une légère crispation dans mon ventre nait sans prémices, suivi de près par un frémissement généralisé sur ma peau. C'est le cas à chaque fois que mes pensées s'envolent vers Liam. Son visage, le bleu étincelant de ses billes dans lesquelles j'aime me perdre en apnée, l'ourlet de ses lèvres pleines sans être trop charnues. Juste ce qu'il faut pour qu'il puisse prendre le control de nos baisers addictifs.

     Ils le sont pour moi.

     S'il y a une quelconque divinité quelque part en ce bas monde – en dehors de l'homme qui codirige cette méga société du plus haut étage de la tour– elle sait que Liam Kavanagh met un point d'honneur à contrôler ce qui l'entoure. Et plus je côtoie les deux facettes de cette personnalité surprenante, plus il me laisse faire connaissance avec un aspect de lui qu'il ne réserve qu'à son entourage proche, laissant aux non-initiés le soin de ne le voir que comme un homme à la glaciale arrogance aussi haute que son intelligence, plus je me convaincs qu'il n'a jamais autant le contrôle des évènements avec moi que quand il tente de s'en séparer. C'est lorsqu'il cesse de combattre ses propres pensées, entre raison et impulsions, que je choisis moi-même de rendre les armes. 

Avoir l'espoir d'une lutte bien plus concupiscente, Elly.

     Je me surprends à apprécier cette part de domination en lui, dans laquelle il excelle sur un plan professionnel, et bien qu'elle m'agace parfois sur un plan personnel, elle m'excite aussi dans un domaine plus charnel. Ou du moins, elle convoque en moi des images parfaitement indécentes que je n'avais jamais eues avec aucun homme. J'aimerais que le fantasme devienne réalité avant de rentrer en auto-combustion tel un objet pénétrant l'atmosphère. J'aimerais beaucoup de choses. Y compris comprendre ses hésitations qui me rongent à petit feu, me rendant folle à grande vitesse.

     Il me rend dingue, ce type qui a le pouvoir de griller mes cellules.

    Il te montre un chemin.

    Si je suis en thérapie, la voix dans ma tête, elle, a besoin d'apprendre à s'exprimer si elle entend me faire passer un message.

— Ni Ethan ni Liam ne te feront de remarques sous prétexte que tu as pris vingt minutes de pause supplémentaire aujourd'hui, Elly. Considérant toutes celles que tu ne prenais pas à ton arrivée chez KMC.Corp, tu as encore de quoi rallonger tes déjeuners pour... une décennie au moins ma belle ! badine-t-il avec une tape sur mon d'épaule ne se rendant pas compte de sa force qui me fait chavirer sur le côté. Littéralement.

     Je ne sais pas s'il s'en rend compte, j'ai le plus souvent l'impression que non, qu'il ne contrôle simplement pas le flot de paroles qui quitte sa bouche tant son esprit est énergique, mais ses petites railleries mignonettes piquent ma curiosité au vif. Et c'est sans évoquer les pointes de rancœur que cela génère en moi à chaque fois, d'avoir ce vide sur mes propres actions qu'eux, n'ont pas.

    Un passé proche, aux allures de gruyère. Je suis anorexique de huit mois de ma vie. Comme si orpheline de parents n'était pas suffisant, il fallait rajouter une couche au pudding écœurant de mon infortune.

    Ça va aller, Elly.

     Oui, ça va aller. Jusqu'à ce que je doive me confronter à ma mère, du moins. Là, pas sûr que je puisse encore dire que ça ira.

     Rien que d'y penser, j'ai l'estomac en vrac. Un champ de bataille sur un navire un jour de typhon apocalyptique. Elle ne cesse de demander, par avocats interposés, que je vienne lui rendre visite. Ce matin encore, le ridicule espoir que je serais frappée par une amnésie bien plus étendue que réellement, que je répondrais positivement cette fois, l'a cueillie au réveil.

     L'espoir fait vivre, Elly.

     Autant que son idéal de vie a failli me couter la vie. Une morceau est resté là-bas.

     Comme quoi, cette femme ne comprendra jamais la signification d'un « non » de ma part. Il est définitif, gravé dans le marbre, tel l'épitaphe lugubre et amer inscrit sur la tombe de mon attachement à elle.

    Elle est ma mère. Mais, comme une mauvaise menthe à l'eau, elle en a la couleur sans l'arôme auquel on s'attend en connaissant la définition du mot et ce que cela devrait impliquer pour nos papilles. Ma génitrice est  la saveur de l'ignominie, du mensonge, de la trahison. Du mépris qu'elle mérite. Ma présence même sans lui adresser la parole serait lui accorder une considération dont elle n'est absolument pas digne. Elle y verrait un triomphe, le sceau d'une propriété qui n'existe plus que pour elle quand de mes yeux, c'est l'enseignante du Diable, que je vois me faire face.

     Son temps était trop précieux pour qu'elle le perde avec une enfant, son enfant. La chair de sa chair. J'avais une valeur si et seulement si il y avait un retour sur l'investissement temporel, puisque financièrement, je sais à présent que c'est mon père qui a monétairement assuré mon éducation -pas sûr qu'il l'envisageait ainsi en cas d'absence de sa part. J'étais un service que je lui rendais sans le savoir, un faire-valoir pour briller, montrer qu'elle pouvait jongler entre sa passion, sa place dans la société qu'elle affectionnait temps, et sa vie de famille -tableau qu'elle sortait du grenier en cas de vital nécessité.

     J'étais l'objet stocké à dépoussiérer les soirs de grands bals.

     Et aujourd'hui, c'est elle qui vit dans un cachot sans confort , Elly.

     Alors plus question que moi, j'en perde. Je ne peux rien faire de plus pour couper le cordon que l'atrocité de ses propres actes. Elle, je ne l'ai pas oubliée. Signe évident que cette expérience longue de vingt-cinq ans, tatouage non-éphémère que je porterai toujours sur et en moi malgré une apraxie de ma mémoire doit me servir.

Tout comme d'autres tatouages doivent te rappeler la signature de la page tournée.

     Non, je ne mettrai pas les pieds au pénitencier. Son nouveau chez-elle, bien moins ostentatoire que son grand manoir dans une banlieue chic de Seattle à la pelouse plus entretenue que l'entrejambe d'une actrice de films pour adultes. Mais imaginer cette femme, auparavant apprêtée du lever au coucher, maintenant en combinaison orange, dans un neuf mètre carré qu'elle doit certainement partager avec une codétenue, WC compris, à des milliards d'années lumières de son univers prospère où elle pensait porter une couronne dorée surmontée de diamants, ça me fait doucement sourire. Le procès n'est pas encore passé, mais son incarcération sans possibilité de libération sous caution est déjà la preuve qu'il y a une justice, à mes yeux.

Le karma, Elly.

     Elle, elle n'aurait jamais dû devenir mère. Si la justice existe, l'injustice n'est pas une chimère. J'ai des arguments fondés que tout tribunal compétent valideraient.

     Néanmoins, je me sens plus légère, qu'elle ne puisse plus, plus jamais, interférer dans mon existence remise sur les rails de l'émancipation la vraie. Je ne suis pas en paix pour autant avec cette situation. J'ai mes hauts et mes bas, comme tout à chacun, surtout en ce moment. Pas de nostalgie d'un passé abimé, elle était bien trop absente pour cela, même en étant envahissante à distance, mais un voile de regret qui, je crois, sera difficile à estomper.

     Gerald, lui, m'a écrit. Deux fois. Là encore, c'est mon avocate qui a tout réceptionné. Et lu, à ma demande, pour m'en faire une synthèse en une phrase. Une femme merveilleuse, à qui je vais bientôt reverser l'intégralité de mon salaire sur plusieurs mois. Heureusement que je me suis gardé un petit pécule de côté... parce que ses honoraires me donnent la sensation qu'elle a cent douze ans de carrière derrière elle ... D'ailleurs, elle m'a dit hier encore m'avoir transmis la facture demandée, par mail, pour que je puisse déjà payer les heures de travail effectuées, mais je n'ai rien vu dans ma boîte de réception.

— Elly ? Tu es encore quelque part loin d'ici ?

Bien trouvé FBI.

     Si seulement ...

     Dans le décor de ce superbe tableau aux proportions impressionnantes, ce serait parfait. Idyllique. Il m'inspire chaque seconde une délivrance de chaînes que, pourtant, je n'ai plus l'impression d'avoir à mes pieds. Je ne suis plus sous le joug de parents qui n'en sont pas ; plus de prison. Pourtant ... cette vue sans béton d'un ciel qui semble dépourvu de nuage de pollution, l'écume des vagues à l'horizon que j'ai l'impression de pouvoir inhaler en inspirant profondément, me donnant la sensation que j'ai simplement ouvert une fenêtre sur un monde sans tracas qui me tend les bras. Cette palette de verts, de bleus, d'ocre volcanique, c'est une bouffée d'oxygène dans mes poumons que tout mon sang paraît réclamer, telle une transfusion urgemment nécessaire.

     Moi, c'est une certaine piqure que j'ambitionne comme une morte de faim sur un lit de luxure.

     Je m'y vois dans cette quiétude, comme si mes pieds avaient déjà foulé cette terre, caressé de mes pas le paysage en y laissant mes empreintes. Ma tête imagine des odeurs qu'elle ne connait même pas. Mon corps entier se tend, voulant plonger dans la toile tandis qu'une partie de moi défaille sous la houle marine qui m'assaille dans un éclair d'illusion qui m'ébranle un instant. Fausse rétrospective, mais si apaisante.

— Je suis là, et je vais rester ici, je lui confirme en me levant d'un bond. J'ai des choses à faire, et je n'ai pas faim, de toute façon.

Pas de nourriture.

     J'attrape mon téléphone portable et ma tablette sur mon bureau. Mes yeux bloquent sur mon pot à crayons. Tout s'arrête de tourner autour de moi. Une expiration d'exaspération maximale comble le silence. Je me fatigue toute seule, mais ma psy dit qu'il n'y a rien d'anormal à mon état d'auto-lassitude. Ça, c'est parce qu'elle n'est pas dans ma tête, la bienheureuse.

     Même ma conscience aurait une camisole, si elle avait un aperçu, même bref, de ce qui se trouve là-haut.

Je suis toi...

    Mes paumes en suspension au-dessus du meuble sans le toucher, mues de leur propre volonté, elles cherchent quelque chose en dehors de ma conscience décisionnaire. Je ferme les yeux, attendant le flash qui, je le sais, ne va pas tarder à pointer le bout de son nez, le signe ayant déroulé le tapis rouge. Mais sitôt les images arrivent, sitôt elles m'abandonnent me laissant lésée, interrompues par la voix grave de mon collègue qui déboutonne le col de sa chemise parme :

— Tu ne viens vraiment pas ?

— Non.

     Triple non.

— Pourquoi tu souris comme ça ? Tu sais que tu me fais peur ? Tu me fais penser à Hannibal Lecter1. En femme, évidemment. En plus sexy, aussi, ajoute-t-il après un temps d'arrêt, mais tu me fous autant la frousse Elly.

     Oui, eh bien pas assez «sexy» aux yeux d'un certain grand brun aux iris océan arctique, qui enflamme ma dentelle à chaque baiser même sage, mais ne semble pas pressé de me l'enlever, ce putain de bout de tissu !

     Bref c'est un autre sujet.

Frustrant, le sujet.

     Trois semaines que nous nous fréquentons. Depuis que je les ai tous rejoints dans leur propriété au bord de l'eau. Lui, Ethan, et la petite bande de joyeux dérangés qu'ils forment. Ivy comprise. Mon petit rayon de soleil blond, même dans un ciel gris nuageux. Ma mini lune par voûte noire. Son rire est une musique oscarisée à mes oreilles, sa bouille joyeuse une perfusion d'amour. Non, je n'ai aucun regret, je referai mille fois le même choix, pour elle.

Dispersion, Elly.

     Mon volcan intérieur a plus que passé le cap du réveil. Déjà, ce soir-là, l'ébullition avait pris les commandes de mon être. L'alcool est un excellent combustible quand on a besoin d'une dose d'auto-encouragement avec huit onces d'audace pour se jeter à l'eau. Dans mon cas, il y a bien eu humidité. Des litres. Les chutes du Niagara entre mes jambes. Puis eau salée. Un jacuzzi géant chauffé par notre étreinte que je n'avais pas du tout envie de cesser. Je ressens encore sur ma peau la chaleur torride des mouvements de ses doigts, de sa langue, aussi. Doigts bien trop chastes à mon humble avis et mon plus grand désespoir. J'avais envie de plus sur son corps à demi nu sur moi. J'avais besoin de le sentir en moi. Alors aujourd'hui, je suis montée sur ressorts alimentée à l'énergie nucléaire. La constance de ma patience s'est désagrégée quand j'ai péniblement ouvert les yeux ce matin. Je suis au-delà de la frustration. Je me sens dépossédée. En manque. Il me faut mon shot. Mon shot de Liam. Vite. Ou je vais exploser sous la force centrifuge du courant d'insatisfaction physique qui obnubile la quasi-totalité de mes pensées, devenues libidineuses au possible. Je n'avais jamais été ce genre de femme. Je visualise avec précision des scènes entières de sexe pas toujours très convenables, mais à chaque fois mémorables. Je le veux. Mais lui tempère mes ardeurs, alors que je perçois sans mal la preuve de son appétit quand je scelle nos bassins. Je suis rassurée, un peu. Je lui fais de l'effet. Chiffonnée, beaucoup, parce que je ne comprends pas ses incessants rejets sous couvert qu'il veut y aller en douceur. On ne peut pas s'envoyer en l'air en laissant parler nos corps et avancer pas à pas sur terre quand il faut écouter nos têtes ? Dans la mienne, mon plan fonctionne, pourtant. Surtout celui qui inclue de naviguer dans un cosmos de plaisir. Lui, moi, fusionnant.

     Je vais crever, et ce sera sa faute, cette fois !

     Moi, je veux de la ferveur à la hauteur de la façade de froideur qu'il affiche parfois auprès de ses collaborateurs. Je veux la même dévotion en moi que quand il m'embrasse avec passion. Je veux un accès à ce qu'il me refuse jour après jour.

Essai après essai. Echec après échec.

     Je ne sais plus quoi faire. J'y pense dans mon lit, sous la douche, dans les transports. Je ne parle même pas de ce qui me passe par la tête quand je suis dans l'ascenseur qui me fait grimper au sommet du bâtiment à défaut que Liam me refasse atteindre les cieux de la luxure...

En réunion, aux déjeuners...

      L'avoir en entier est devenu une obsession. Être systématiquement laissée devant le portail d'une vraie relation corporelle, sans autre habits que nos désirs primitifs de communier dans l'intimité, un douloureux calvaire. J'ai mal, et pas que physiquement de la tension accumulée sous ma robe. Je me pose des questions qui m'aliènent, car trouve dans la solitude de mes craintes des dizaines de réponses que je veux accepter. Plus je doute, plus je pense que lui aussi. Je sais que nous avons chacun un rythme qui nous est propre, mais ce n'est pas comme si nous n'avions pas déjà fait l'amour au milieu d'une cuisine avec pour presque seul éclairage les étincelles des feux de nos désirs, durant un week-end de colocation à six. Sept, avec la petite princesse. Taylor a eu un aperçu de la tension explosive entre Liam et moi, d'ailleurs. Hors de question que son intrusion inopportune nous interrompe, telle un canadair durant un incendie. Je viens de me voir dans un autre paysage. J'ai besoin de me calmer, seule.

— À plus tard Aaron ! Bon appétit ! lancé-je en quittant mon bureau.

— Elly ? Où tu cours comme ça ?

     Mélia m'intercepte quand, perdue dans ma liste de tâches, je la croise sans la voir dans le couloir. Surprise rien qu'une seconde, je la prends dans mes bras, respire son odeur fruitée. Elle a ressorti son flacon magique qui inonde l'air de patchouli et de senteurs orientales sur son passage. Un parfum que j'adore. Je me souviens de tous les détails la première fois qu'elle l'a porté, dans les rayons d'un grand magasin. Printemps 2010. On faisait les grandes parce qu'on avait cinquante dollars à dépenser, avec la ferme intention de le faire pour des produits de beauté. Cette fragrance, c'est la nôtre. Notre commune. Elle sent les émanations d'un souvenir heureux que je peux presque agripper des deux mains.

     Mon acolyte n'a pas changé. Enfin si, elle est encore plus folle, une lueur machiavélique de haut niveau quand elle part en bataille, mais je ne pourrai jamais l'aimer plus. Ma jauge pour elle est pleine, elle déborde. Mon roc, ma deuxième conscience... et la gardienne de secrets qu'elle pense que je ne soupçonne pas. C'est sans compter sur la providence qui a ouvert un volet. De quelques centimètres, mais j'ai pu respirer au passé, comprendre des bribes du présent ; avec de l'aide, même. Moi aussi, j'ai mon jardin clandestin. Je ne regarde plus en arrière. Je ne peux simplement pas devenir hermétique à la coïncidence quand elle se plante devant moi, les bras ouverts. Avec une bouteille de Champagne rosé bien fraîche...

Il y a une raison à tout, Elly.

— Je dois aller vérifier un dossier.

— Tu ne déjeunes pas avec nous ?

— Non, je n'ai pas faim, je l'ai déjà dit à Ethan, tenté-je de me sauver.

     Elle me considère gravement des pieds aux pointes de mes cheveux en hochant la tête, la ligne de ses sourcils auburn froncés autant que son nez.

— Ok, j'attends ton retour alors.

     Ok, c'est sérieux.

— Pourquoi ? Tu as besoin de quelque chose pour ce soir ? J'ai déjà préparé mes pâtisseries alors ...

Ma meilleure amie me tire par le bras pour me pousser dans un bureau ouvert et vide. Ses deux billes topaze rencontrent sans mal la verdure fatiguée de mes petites jade, me renvoyant l'image d'une inquisitrice inquiète.

— Je t'ai entendu Elly.

— Quoi ?

— Cette nuit, enfin, vers six heures, je suis passée à la maison pour prendre des affaires propres, et je t'ai entendu.

Je la regarde les yeux ronds sans comprendre où elle veut en venir exactement. Mélia pose ses deux mains de part et d'autre de mes épaules, la tête inclinée sur la gauche, attendant que je devine ce qu'elle ne dit pas, ou que je lise en elle. Mon regard s'évade de lui-même vers la sortie. J'y vois un gigantesque message non-subliminal de mon esprit qui refuse d'être prisonnier ici sans pouvoir ni savoir de quoi il s'agit, ni se défendre. Ma vision se stoppe sur l'une des nombreuses photographies de paysages paradisiaques qui maculent joliment les murs de l'étage. Je veux encore passer la barrière de l'image pour me retrouver de l'autre côté, le dos dans le sable ou les doigts dans la végétation. Je veux sentir la rosée sur mon visage et la caresse iodée de la brise de fin de journée. Mais à cet instant, je suis bloquée dans cette pièce par et avec ma sœur de cœur qui a cru que j'avais un don de télépathie malgré les ténèbres de mes lacunes. Par une nouvelle expression facile circonspecte, elle me somme de me bouger les fesses. Mais je ne vois pas.

    Mon sommeil étant incessamment perturbé, je dors en version saccadée, Morphée ne voulant m'accorder huit heures consécutives dans des songes calmes. Je ne réussis à rester assoupie que par tranches de trois heures, avant de me réveiller baignant dans l'obscurité et la sueur, le cœur faisant la course avec une formule 1.

     Mes rêves sont trop étranges pour ne pas vouloir les quitter par mesure de sécurité. Comme dans une autre langue, peuplés de fumées opaques qui ne me permettent pas de les interpréter facilement. Ce ne sont que des film encodés que je ne sais pas décrypter. Ma psy dit que c'est normal. Je devrais peut-être en changer. De psy. Pour l'ange du sommeil, je pense qu'il n'y a rien à faire. Le Dr. Dresher attend de moi que je trouve les réponses...

Comme la grande rousse qui va mourir ici, Elly.

— Éclaire ma lanterne Fée Rousette, lui souris-je en passant mes phalanges dans ses mèches longues.

     Elle lève les yeux au plafond, un petit rictus difficilement dissimulable sur sa bouche qu'elle tort. Son rouge à lèvres carmin mat lui va comme un gant. Ses paupières charbonneuses indiquent qu'elle a encore sorti le grand jeu pour son amoureux, qui ne tardera pas à se rouler sous la table devant une telle beauté captivante.

     Ni à se mettre à genoux, j'en suis persuadée. Mon flaire est activé.

Respire Elly.

— Elly qu'est-ce qu'il y a ? Elly?

     J'ai fermé les yeux, rien qu'une fraction de seconde. Pourtant quand je les rouvre, je suis au moins deux pas en arrière, le poing fermé sur mon plexus solaire, la respiration hachée. Je cherche mon air.

— Rien ... je... c'est...un coup de mou, mens-je à moitié. C'est à moi de te poser cette question. Explique-moi au lieu de tourner autour du pot, sinon il faudra que ça attende plus tard.

     Prenant appui sur le dossier d'une chaise, je fais en sorte de calmer mes poumons qui se sont crus dans un marathon.

— Tu criais, Elly, s'étonne-t-elle voyant que je ne cherchais pas à lui cacher sciemment un fait.

     J'encaisse l'information. Ma salive se fait plus compacte que du pain rassis dans ma trachée obstruée. Une larme dévale silencieusement ma joue gauche, je m'empresse de l'effacer de son index, mais l'eau convoque l'eau. Je referme les yeux, me concentrant sur ce que je ne pensais pas avoir vécu la nuit dernière. Un début d'inondation détériore mon maquillage sans invitation. C'est la colère qui s'exprime.

Et tes nerfs qui forcent sur le barrage que tu as érigé, Elly.

— Je ne m'en souviens pas Mélia, affirmé-je avec sincérité. Je ne me suis pas réveillée, cette fois.

— Tu veux qu'on en discute toutes les deux ? On pourrait faire un brainstorming ...

     Elle s'interrompt soudain, les yeux en balle de base-ball :

— J'ai hésité avant d'ouvrir ta porte, je pensais que Liam serait avec toi. Mais comme tu ne t'arrêtais pas, j'ai supposé qu'il avait besoin d'aide mais...

— Liam n'était pas là, finis-je pour elle en subissant la brûlure qui rayonne dans mon thorax et remonte par l'échelle de ma gorge serrée.

     Je n'en dis pas plus. Je ne veux pas en parler. Je ne comprends pas moi-même pourquoi je suis autant affectée. Lui et moi, c'est tout frais.

     J'aurais vraiment besoin de conseils, de son point de vue, me rendant compte à quel point je suis novice dans les relations sentimentales, Cooper étant à jamais rayé de la liste de mes véritables histoires. Ce que j'ai vécu avec lui était scénarisé de A à Z. J'étais actrice bénévole sans avoir été avertie, mais j'allais lui rapporter un pactole. J'étais la seule à être sincère, et encore, je pense qu'il savait que mon affection n'était pas de l'amour. Mais j'en avais. Lui, il aimait ce que j'allais lui offrir, et probablement aussi les orgasmes que nos ébats lui procuraient. Oui, j'aurais besoin de Mélia. 

      Elle, elle saurait me dire avec toute l'honnêteté et la bienveillance qui la caractérisent, même quand elle empiète un peu sur mon libre-arbitre. Elle le fait en tout amitié, et elle est une grande partie de tout ce que j'ai. Pourtant mes craintes refusent de former des mots pour exprimer ce qui fait boule de lave agglomérée dans mon estomac en corrodant mes idées autant que mes organes. En étant parfaitement honnête, je suis aussi effrayée par ce que je pourrais moi-même comprendre. Tant sur l'origine de mon angoisse, que sur celle, ou celles, des réticences de Liam.

    Passer des soirées à discuter, à regarder des films, à se chamailler sur des jeux de société -oui, il triche!- ou à se promener incognito, c'est bien. 

     Un gros câlin c'est mieux.

     Si seulement

— Et ca te chagrine, Elly. Je le vois même si me tournes le dos. Encore plus parce que tu me tournes le dos ma puce. 

     Je me tourne d'un quart, arrimant mes yeux qui ont dû rougir aux siens. Je n'ai aucune envie d'aborder le sujet, encore moins ici. Dans un bureau qui n'est pas le mien, alors qu'Ethan pourrait débarquer à tout moment, ou Aaron. Je me sens déjà suffisamment honteuse en me faisant l'effet d'être une nymphomane qui ne pense qu'à se faire sauter par... eh bien je ne sais pas. Par qui ? Liam et moi n'avons pas posé d'étiquette sur cette relation. Finalement, nous bavardons, débattons, aussi, pour apprendre à nous connaître, peut-être que je réapprenne moi à le connaitre. J'ai souvent l'intuition que je savais déjà certaines choses à propos de lui. Mais quant à définir ce truc entre nous, c'est silence radio. 

     Tabou.

     Ou pas, Elly. 

— Pas maintenant, Mélia, s'il te plait. Juste ... pas maintenant. 

     Elle acquiesce sans rien ajouter, bien que je sache qu'elle voudrait m'enfermer ici avec elle, et me laisse fuir cette conversation que j'aimerais dissoudre autant que mes doutes.

     Une cachet effervescent pour tout soigner.

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