Les lueurs. Partie I

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Liam.

— Alors ?

— Encore éteint, me répond Neve en déposant un baiser sur le crâne de sa fille, qui essaie de remplir entièrement son sceau de sable pour agrandir notre construction.

     Elle s'installe à ma gauche, pose sa tête sur mon épaule. Nous restons silencieux un moment, les yeux rivés sur Ivy qui ronchonne lorsqu'on veut l'aider. Aussi caractérielle et indépendante que sa mère, cette petite. Elle a de qui tenir. Mais je ne conçois pas ma vie sans cette mini tornade. Elle m'en rappelle une autre, capable de faire mentir n'importe quelle prédiction météorologique. Et je suis bien prêt à sauter au cœur d'un typhon pour elle, pour nous, pour qu'au moins cet orage d'amour qui nous inondait puisse gronder encore, jusqu'à ma mort. Que je ne sois plus le seul, à lui ouvrir les bras pour être emporté par sa puissance.

     Avant, je rêvais d'accalmie. De ciel sans nuage. De journée sans pluie, et de nuit sans lune noire. Aujourd'hui, je suis d'attaque pour tous les tonnerres, tous les éclairs, chaque tempête ou détonation qu'elle voudra bien m'offrir, que j'ai raison ou tort, du moment que dans ses yeux, je nous vois tous les deux.

—Je commence à me dire qu'on a pris la mauvaise décision, Liam.

—Non tu crois ? grommelé-je amère, m'en voulait immédiatement.

— Je voulais dire dans notre attitude envers elle, Liam. On l'étouffe, c'est pour ça qu'elle n'est pas venue. On l'a infantilisée depuis son retour. On aurait dû accepter qu'elle démissionne, lui faire une jolie lettre de recommandation, et rester ses amis. On a tout voulu tout de suite comme si cela pouvait nous aider à rattraper le temps perdu, mais nous n'avons pas pensé qu'on pouvait tout foutre en l'air.

     Je sais qu'elle n'a pas tort, mais je suis aussi bien placé pour savoir qu'on ne refait pas le passé. J'avais besoin de la savoir en sécurité. Et bien entourée. De nous. Pour pouvoir guetter ses réactions, et respirer le même air qu'elle. Je ne m'attendais pas à ce qu'en moins de trois semaines, dont à peine deux au bureau, elle se sente mise en cage et prenne le large. À l'autre bout du pays. Pour passer du temps avec une amie, d'après Mélia. Sans nous.

On n'enferme pas un oiseau en quête d'identité, Liam.

     Je compte dès le début de la matinée les heures qui me séparent de la fin de journée. Quand nous devons tous nous retrouver pour passer la soirée ensemble. Lyanor n'avait jamais manifesté le moindre signe qu'elle en avait marre. Au contraire, elle semblait apprécier nos sorties, ou nos plateaux TV. Même la semaine avant sa reprise, quand elle m'en voulait de ne pas lui rendre sa liberté professionnelle. Elle ne nous avait jamais envoyés paître.

     Je marche parfois sur des œufs, en équilibriste, lorsque des pulsions difficilement domptables tentent de prendre possessions de moi, mais je tiens bon.

     J'ai dû faire appel à tout mon self-control pour ne pas exploser de colère dans l'ascenseur. De colère, et d'autre chose. J'en viens à regretter ses tailleurs austères de ses débuts chez KMC, qui lui donnaient un genre fille-coincée. Mais hier, dans sa robe bleue, elle m'a tué. Ma bouche ressentait l'urgence de rejoindre la sienne, de goûter son souffle, d'être paralysé par sa chaleur, dézingué par l'avidité de ses baisers.

     Ethan m'avait prévenu, qu'il y avait une légère avancée. Qu'elle se trouvait sans se chercher. Qu'elle lui avait demandé l'autorisation de se mettre plus à l'aise. Je pensais la voir en jean avec une chemise...

Arrête de penser.

— Tu crois qu'elle est allée voir sa mère ?

Ça m'a traversé l'esprit, oui.

— Non. Mon avocat a vérifié les demandes de parloirs. Elle n'en a pas fait.

     Tant mieux. D'une part, parce qu'elle n'a rien à faire avec cette folle qui ne lui a même pas servi de mère digne de ce nom, encore moins seule, et d'autre part parce que je n'aurais pas eu d'autre choix que de la rejoindre là-bas. Hors de question qu'elle apprenne quoi que ce soit par elle. L'horloge tourne, nous en sommes tous conscients. Elle ne devra pas se retrouver démunie plus qu'elle ne l'est au procès. Procès qu'il va bien falloir qu'elle prépare avec ses conseillers. Donc, à moment ou un autre, nous allons nous retrouver au pied du mur.

     Et moi coincé si les choses n'ont pas évolué.

     Celle qui s'est pris un mur, et à grande vitesse, c'est Sonja. Elle a encore joué en se servant de ce que je lui avais raconté de l'amnésie de Lya. Et elle a perdu. Définitivement cette fois. Elle n'aura plus à faire qu'à Ethan. S'il veut encore faire appel à ses services. Rien n'est moins sûr.

— Je suis désolée Liam.

— Arrête de l'être. Tu n'y es pour rien.

— C'est moi qui ai demandé à Elly se s'occuper d'Ivy ce jour-là. Je m'en veux, si tu savais... sanglote-t-elle.

     Je la serre plus fort contre moi. Ma filleule nous rejoint pour un câlin de groupe, jamais en reste pour des bisous. Elle grandit bien trop vite à mon goût. C'était hier que nous étions à la maternité pour l'accueillir parmi nous. Que mon cœur a bondit quand j'ai posé les yeux sur elle, j'en ressens encore les écho quand j'y pense. Notre petit rayon de soleil. Elle m'en a fait passer des nuits blanches, entouré de biberons et de couches, pour aider Neve. Mais c'était pour la bonne cause. Ethan et moi devions même tirer à la courte paille pour savoir lequel d'entre nous dormirait chez elle, avant de tomber d'accord sur le fait qu'il nous fallait un planning.

     Neve a vite laissé tomber l'idée de nous dissuader de l'aider avec le bébé. C'était comme ça, et pas autrement. Elle avait besoin de se reposer, et accepter d'être soutenue n'est en rien un aveu de faiblesse. Il fallait qu'elle le comprenne. Nous sommes tous humains. Même moi. Je l'ai appris de bien des manières, dernièrement ...

— Lyanor a fait un choix, ce jour-là, Neve. Celui de rester avec Ivy. Il faut croire que les choses devaient se passer ainsi, c'est tout. Elle t'a dit elle-même que même si elle ne s'en souvient pas, elle pense avoir fait ce qu'il fallait pour ta fille, et qu'elle le referait si besoin.

— Mais tu en souffres, Liam.

— Hey, Neve, je pivote pour la prendre par les épaules, elle est toujours là ...

— Mais tu en souffres, répète-t-elle les yeux bordés de larmes.

— Oui, et non.

     Elle lève un sourcil circonspect, la même mimique que Lya lorsque, je le sais, elle me prend pour un fou avec mes humeurs changeantes.

Quand tes émotions se mélangent et débordent.

— J'ai mal du souvenir de ce que nous étions, oui. De ce que nous avions réussi à devenir. Mais c'est toujours moins douloureux que ce que j'ai ressenti quand j'ai cru qu'elle partait pour de bon, à cause de l'overdose Neve, je lui avoue le cœur serré de revoir ce souvenir. Elle est vivante, et à chaque fois qu'elle sourit, qu'elle rit, ou qu'elle m'envoie chier sur mars avec ou sans mots, c'est comme si la dague dans mon thorax se retirait un peu. C'est douloureux, mais ça veut aussi dire que la plaie est moins profonde. Et je sais qu'au fond d'elle, elle n'a pas changé. Même si elle ne souvient jamais, elle refera surface. C'est ma lueur d'espoir, ca prendra le temps qu'il faut.

— Il faut que tu arrêtes de la pousser dans ses retranchements.

     Là, je ne suis encore pas d'accord sur tout.

— C'est notre dualité qui nous a liés en premier.

— Tu n'as pas peur que justement, elle ne se souvienne que de ça ? Elle ne retrouvera peut-être jamais la mémoire, ou peut-être que partiellement. Et si elle ne se rappelait que du connard que tu as été ?

— Ce n'est pas grave, Neve. Elle a découvert qui j'étais au-delà des merdes que j'ai faites. Quelque part, je pense qu'il faut qu'elle sache que celui que je suis aujourd'hui, c'est justement parce que j'étais un connard et qu'elle m'a foutu à terre. Si je suis apaisé, c'est grâce à elle. Elle devra le savoir, sinon, j'ai l'impression qu'il lui manquera toujours un bout de moi. Alors qu'elle retrouve la mémoire ou pas, peu importe. Et si reviennent les moments de guerre, je sais qu'elle est toujours capable de voir plus loin. Aujourd'hui, elle veut retrouver son autonomie. C'est déjà ce qu'elle était venue chercher. Tu as raison, et je suis arrivé à la même conclusion que toi : on lui a encore foutu des chaînes aux chevilles. Ceci-dit, elle n'a pas démissionné vendredi, dis-je avec un rictus satisfait.

     Oui, c'est risqué de vouloir un jour lui dire qu'il y avait bien une rivalité en tenue de gladiateur quand nous nous sommes rencontrés. Mais pour une raison ou une autre, elle l'a senti, puisqu'elle a demandé à Ethan il y quinze jours si nous nous détestions. Si je la détestais.

— Elle est partie plus tôt hier, Liam ...

— Si elle avait voulu rompre son contrat, elle l'aurait fait même avec un putain de post-it collé sur la porte de mon bureau ! m'esclaffé-je en visualisant ce que cela aurait donné. Elle a déjà démissionné deux fois par mail : de son boulot à Seattle, et de chez nous. Mémoire ou pas, elle a toujours de la ressource, et tout plein d'idées à la con qu'elle seule est capable de mettre à exécution ! Et elle ne fait jamais rien comme les autres quand elle est en colère. En plus, elle est descendue au service RH avant de partir en catimini. Kristopher n'a reçu aucune lettre de démission de sa part. Elle va revenir, affirmé-je avec conviction.

     Moi, je le sens.

— Et si elle rencontre quelqu..

     J'ai mes limites.

— Taylor ? je la coupe avant qu'elle ne s'engage sur une pente qui pourrait définitivement me gâcher mon week-end, voyant le frère d'Amélia débarquer sur la plage.

     Son arrivée me sauve d'une discussion que je n'ai pas envie d'avoir. Ni avec elle, ni avec personne. Ethan a déjà essayé, et quand il a compris à mon regard noir qu'il était en train de jouer les matadors, il a vite battu en retraite. Cette conversation, je l'ai eue dans ma tête. Et j'en saigne encore. Alors non, personne n'envisagera que Lya puisse rencontrer d'autres hommes.

     C'est elle et moi. Point. Il y a des évidences qui sont indiscutables. Plus qu'une prophétie, Lya moi, c'est déjà gravé. Et pas que dans le marbre.

     Elle nous a racontés quelques-unes de ses séances de groupe, l'histoire de cette femme et maman qui n'est plus capable de vivre avec son mari. C'est triste pour elle, pour eux, mais moi je sais que Lya et moi, nous sommes plus forts. La lumière peut s'éteindre, mais l'électricité, elle, ne disparaît pas.

— Mais je croyais que tu ne pouvais pas te libérer ! se lève Neve plus vite que son ombre pour l'accueillir.

     Ivy, loin de vouloir partager cette effusion qui ne fait que confirmer une intuition que j'avais, retourne à son château de sable à deux mètres de moi. C'est bientôt l'heure de son bain, et j'espère qu'elle sera K.O après la journée qu'elle a passée. Sa sieste a duré si peu de temps que je n'ai même pas eu le temps de faire une partie de billard en entier avec Ethan, pendant que les filles étaient en ville pour une virée shopping de maillots de bain.

     Je me lève pour lui serrer la main. Avant d'ouvrir la bouche, il jette un coup d'œil furtif à mon torse et esquive un léger sourire, me tendant un t-shirt. Mes sourcils se froncent d'eux même alors que j'essaie de comprendre son geste.

— Eh bien il faut croire que le destin avait d'autres plans pour moi ! Du coup, j'ai vu ça comme un signe, je me suis démerdé et je reste toute la semaine. Ma frangine me fera de la place. Au pire je dormirai avec Elly, ce ne serait pas la première fois !

     Je m'apprête à répliquer qu'il ne vaut mieux pas qu'il s'amuse à me piquer s'il tient à ce que son espérance de vie perdure au-delà de ces quelques jours loin de son chez-lui, mais son clin d'œil m'indique qu'il n'y a rien d'ambigu. Leur relation est purement platonique.

— Mais comment tu nous as trouvés ? le questionne Neve très peu discrète sur l'intérêt qu'elle porte à Taylor.

— J'ai mes sources qu'est-ce que tu crois !

     Oui. Grande, rousse, avec un sacré tempérament. Et Ethan en bijou de pieds.

     Je souris intérieurement à ma vanne.

—J'imagine oui.

— Pas sûr, se penche-t-il sur Ivy. C'est la première fois que je prenais un jet ! C'était vraiment cool ... déclare-t-il rieur.

— Attends quel jet ? lui demande Neve les yeux écarquillés. Ethan t'a envoyé le jet ?

— Enfile ton T-shirt, mec ! Et non, c'est Elly qui a appelé le l'appareil. Franchement, je veux bien être votre assistant moi aussi, il ne lui a fallu que deux minutes pour tout organiser à six heures du matin, juste parce que c'est l'assistante de ton frère ! Je suis encore sur le cul. Personne n'a vérifié si Ethan allait être du voyage, nous explique-t-il. Elle a appelé ce matin, elle a simplement donné son nom, demandé à ce que le jet vienne la chercher à Seattle, et c'est tout ! Comme une lettre à la poste ! Sérieux si vous recrutez ...

     Il me faut une seconde pour comprendre, que les choses se mettent en place. J'enfile mon T-shirt en deux mouvements en lui demandant pour être certain que mon esprit ne me joue pas des tours, le cœur battant la chamade :

— Lyanor est là ?

— Putain vieux, je suis en train de te dire qu'elle a utilisé le jet, et tout ce que ce que tu retiens c'est qu'elle était dedans ?

     Oui. C'est l'information principale. Qu'est-ce qu'il veut que ca me foute qu'elle ait pris un de nos avions pour arriver plus vite ?

Il comprend vite mais faut lui expliquer longtemps.

— Mais était avec toi à Seattle ? l'interroge Neve m'autant les mots de la bouche encore une fois.

Tu es trop lent, vieux.

— C'était pas prévu qu'on se voit avant cet après-midi parce qu'elle un rendez-vous ce matin, et elle avait refusé que je l'héberge, mais elle s'est pointée au milieu de la nuit plus remontée qu'une horloge suisse ! Dès que le soleil s'est levé, elle a décidé de rentrer plus tôt, mais les vols étaient surbookés. Ceux où il y avait des places n'étaient qu'en fin de journée. Alors elle a pris la tangente, elle a fait venir le jet d'Ethan. Franchement, quand elle m'a dit qu'elle comptait s'en servir, j'ai cru qu'elle se foutait de ma gueule... et je n'avais pas bu mon café, précise-t-il comme si c'était l'explication la plus logique. Mais non, comme je vous l'ai dit, elle a fait venir le jet comme si tout était parfaitement normal, puis elle a demandé à Alexis de lui envoyer l'adresse d'ici.

— Mais il ne m'a rien dit !

— Liam, vieux ... elle l'a soudoyé en lui promettant de lui ramener des beignets pour sa fille ... tu crois quoi ? Mémoire ou pas, elle est loin d'être bête. Méfie-toi, la prochaine fois c'est toi qui risques de payer sa note ...

— Ce n'est pas un problème ça. Et Lyanor a une multitude de droits par son poste auprès d'Ethan. Personne ne lui aurait demandé de compte pour des trajets, elle dispose des accréditations. Pourquoi a-t-elle changé d'avis ?

— Et c'était quoi, ce rendez-vous ?

— Eh oh ! Vous m'avez pris pour la CIA ou quoi ? Je tiens à la vie, moi en ...

— Non mais Elly tu te rends compte de ce que tu as fait ! Pourquoi tu ne m'en as pas parlé !?

     Des éclats de voix nous font nous retourner tous les trois. Quatre, car Ivy passe entre nos jambes.

     Stupéfait, je cesse de bouger. De respirer. Mais pas de la détailler, mon regard harponné par sa silhouette qui dévale les escaliers de la villa menant à la plage privée. Dans un bikini-brassière blanc qui marque le galbe de ses hanches qui se balancent au rythme de ses pas rapides, elle est à tomber. Mélia continue de râler en la suivant, Ethan sur leurs traces, mais Lyanor ne semble pas faire cas des remontrances de sa meilleure amie.

     Une sensation familière rampe le long de mon échine et se diffuse dans tout mon corps, prémices d'une bosse qui risque d'être rapidement visible dans mon short. Ma poitrine frappe fort pour crier son sentiment de bien-être de la voir ici. Ma température corporelle augmente sensiblement. Il n'y a pas à dire, elle dégage toujours cette onde magnétique qui me frappe en sa présence. Je cligne des yeux. Non, pas de mirage, elle est bien là, élancée vers nous.

     Tôt ou tard, elle se rendra compte qu'elle porte en elle le poids de mon cœur et de mon âme. Je ne les lui ai pas donnés, ils sont simplement à elle, de fait, car c'est elle, qui les a découverts, magnifiés. Elle détient cette partie vitale de moi. Ils sont d'ailleurs gravés. Mais le sens n'est pas le même, si elle n'en a pas conscience. Elle abrite en son sein des passagers qui sont encore clandestins. Mais moi, je crois au destin, depuis elle. Elle ne le sent pas, mais je lui tiens encore la main. Je le ferai demain, et tous les autres jours, jusqu'à ce qu'elle se rende compte que nous marchons sur le même chemin. La lueur est là, elle redeviendra flamme.

— Mélia, dit-elle sans la regarder en arrivant à nos côtés, je suis désolée mais je n'avais pas à te demander la permission pour ça. J'y avais déjà réfléchis, et tout est devenu encore plus clair il y a quelques jours. Fin de la discussion, termine-t-elle fermement.

— Salut ma belle ! enchaîne Neve pour couper court à l'intention de Mélia de continuer leur joute. Pourquoi tu ne nous as pas prévenus ? On serait venu vous récupérer à l'aéroport !

Oui, ça, je ne doute pas une seule seconde qu'elle se serait précipitée. Mais pas que pour Lya...

— Je ne voulais pas vous déranger, lui répond-elle en l'enlaçant. Et puis... j'avais déjà détourné un avion à plusieurs millions de dollars, je ne voulais pas abuser plus, énonce-t-elle gênée en se tournant vers Ethan.

— Elly, tu as bien fait, je t'ai dit, souffle-t-il en retirant ses lunettes de soleil, prenant sa copine par la taille qui rumine dans sa barbe les bras croisés.

— Lyanor.

— Liam.

     Je m'avance vers elle pour la serrer rapidement dans mes bras, même si j'aimerais ne plus la relâcher. Elle me rend mon accolade, partageant avec moi la chaleur accueillante de sa peau l'espace d'un instant. C'est bref, mais suffisant pour que mon corps reconnaisse le sien et en frissonne d'extase.

     Ivy chantonne, heureuse de retrouver son amie elle aussi, et lui tend ses petits bras, impatiente.

— Hey ma poupée ! Mais tu sais que tu m'as drôlement manqué, toi !

Si elle savait à quel point à moi aussi, elle m'a manqué ces dernières vingt-quatre heures.

Et à quel point tu as psychoté, aussi.

— Il s'est passé quelque chose à Seattle Elly ? s'enquiert Neve n'y tenant plus.

     Elle échange d'abord un regard de défi avec Mélia qui pince ses lèvres entre ses dents en inspirant bruyamment, signe qu'il se passe effectivement quelque chose qui nous dépasse encore. Puis avec Taylor, plus doux, qui lui hausse les épaules en secouant légèrement son visage, habillé du flegme qui le caractérise lorsqu'il ne veut pas prendre parti. J'imagine que grandir avec ces deux femmes, même si Lya était plus chétive avant, lui a donné un certain instinct de survie. Lui doit savoir décrypter quand il vaut mieux la boucler. Comme maintenant.

— Je ... hésite-t-elle en embrassant la joue d'Ivy qui se love tendrement dans ses bras.

     Un demi-sourire fend son visage. Ses yeux fuyants trahissent son trouble. Mon corps, mon cœur, en particulier, réagissent à cet air confus qu'elle arbore tout à coup. Je la connais, je décèle parfaitement cette pointe de timidité qui l'aiguillonne. Nerveux moi-même de ce silence qui s'étire, et imaginant des milliers de raisons qui l'auraient ramenée ici après sa soirée à Seattle hier, je suis à un doigt de me laisser à tomber à genoux pour la supplier quand ses yeux s'arriment aux miens durant un battement de paupières. Percuté par la force de cet instant éphémère, j'en oublie de respirer, mais reste pendu à ses lèvres :

—Je suis venue pour m'excuser.

— Pardon ? m'étonne-je en même temps que les autres.

— J'ai réalisé que j'avais été injuste de vous tourner le dos tout à coup, et que mes propos hier devant Ethan et Liam l'étaient tout autant. J'ai décidé toute seule que j'étais un poids pour vous et que nous devions reprendre le cours de nos vies, sans vous demander avant ce que vous, vous ressentiez face à ma situation. À notre situation.

— Elly ...

— Attends Ethan, je n'ai pas fini. Si je suis encore là aujourd'hui, c'est parce que vous avez vu plus loin que mes décisions mal prises quand je me suis réveillée de mon premier coma. Vous avez traversé le pays quand je suis partie, et si vous n'aviez pas appelé les secours avant même d'arriver à la cérémonie, je serais six pieds sous terre dans une boîte en bois vernis. Je vous ai balancé que j'avais besoin de souffler, comme on annonce à son voisin qu'on a changé de rideaux dans son salon. En y repensant, je me suis fait l'effet d'une enfant pourrie-gâtée qui faisait son caprice ou sa grise d'ado. C'est indélicat, au vu de tous ce que vous avez fait pour moi. Irrespectueux. Et ce n'est pas cette personne que je veux être. Je crois toujours que vous avez aussi vos vies à vivre, évidemment, mais vous tourner le dos comme ça, comme si je vous claquais la porte au nez alors que vous vouliez encore qu'on passe du temps ensemble, c'était grossier. Je ne veux pas que vous vous sentiez obligés de m'inclure de partout ...

— Ce n'est pas le cas, Lyanor, je la coupe.

—Je sais, me sourit-elle les yeux dans les yeux, une lueur de malice dans ses prunelles vertes. Je l'ai juste compris trop tard, mais je pense qu'il fallait que j'arrive à cette conclusion toute seule pour qu'elle résonne totalement en moi. Vous avez respecté ma demande d'isolement quand j'étais à l'hôpital et que je n'étais pas capable de me confronter à des personnes que j'avais oubliées. Je me suis enfermée dans ma cage, en vous en excluant, sans me soucier de ce que vous, vous pouviez ressentir de ce rejet. Je vous ai repoussés aussi durant mes semaines à l'institut. Vous auriez toutes les raisons de m'en vouloir, d'être rancuniers de mon comportement égoïste, pourtant vous êtes là, à essayer de m'entourer et de jouer le rôle d'une famille que je n'ai eue durant des années que par Taylor et Mélia. Et là tout à coup, je me suis dit que vous m'aviez enfermée. Mais c'est faux. Vous m'avez au contraire empêché de m'isoler dans la solitude que je m'étais construite. Je crois qu'il faut que j'apprenne à communiquer dans ma vie personnelle, et que j'arrête de considérer que je suis seule, car ce n'est pas le cas. Ce n'est plus le cas. Et c'est grâce à vous. Je peux vivre avec un vide de huit mois, déclare-t-elle la voix tremblante en se cramponnant plus à Ivy ravie et en admiration sur le haut de son sein gauche, mais je me suis rendue compte que je n'ai pas envie de vivre sans vous, bande de malades ... Dans mon calendrier, vous êtes avec moi depuis trois semaines. Mais je sais que dans mon cœur, c'est bien plus que ça, et c'est tout ce qui compte, termine-t-elle en m'observant avec attention.

     Sans nous laisser le temps de répliquer, elle tourne les talons, Ivy en mode koala sur sa hanche, et court jusqu'à l'eau.

— Mélia ? l'interpelle Neve.

Je pivote vers mon amie qui n'a toujours pas changé d'expression. Ni de pose, et ne quitte pas Lya du regard.

— Elle était chez son gestionnaire, ce matin. Elle a fait don de quatre-vingt-dix pour-cent de son patrimoine. Un tiers au service de néonatalogie l'hôpital de Seattle dans lequel elle était, un tiers à un orphelinat de là-bas, et le reste à un orphelinat de New-York. Elle est aussi allée sur la tombe de son père.

— Mais... elle... bégaie Neve aussi abasourdie que moi, Ethan semblant déjà au courant.

— Elle n'avait pas tort, c'était son argent, Mélia, dis-je.

— C'est vrai, acquiesce-t-elle. Mais j'ai peur qu'elle ait fait ça sur un coup de tête et qu'elle le regrette.

— Elle n'a pas besoin de ce fric, mon cœur. Et c'est un très noble geste qu'elle a fait. Pourquoi tu te mets dans cet état au lieu de la féliciter ?

     Non, elle n'en avait pas besoin. Nous en pour plusieurs vies. Les nôtres, et même en dépensant sans compter, nos petits-enfants en auront encore pour les leurs.

— J'ai peur que le calme annonce une tempête, déclare Mélia la voix blanche.

     Merci pour cette belle leçon d'optimisme, Miss Scott.

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Plus la peine de vous faire un laïus sur le 4 mains, hein ?
Avec Lecossais, on a remis ça, encore et encore. Cabrel dirait : c'est que le début, d'accord, d'accord, d'ailleurs ;)

Bonne lecture !
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