Vides et déjà-vu

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Elly.

Souffle un bon coup, Elly.

 Deux semaines. Quatorze jours. Moins, si je prends en compte que je n'ai pas l'intention de bosser les dimanches. Donc douze, tout au plus. Dix, si j'ai mes week-ends complets.

  • Tout est bon pour vous mademoiselle Johnson ?

 J'acquiesce sans un mot, mes fesses bien installées au fond du fauteuil et les yeux en exploration sur chaque objet qui m'entoure dans le bureau du RH, sans que je ne puisse rien contrôler. C'est ainsi depuis que je suis arrivée devant la tour KMC. Je suis même restée devant l'immense bâtiment de verre plusieurs longues minutes, la tête tournée vers le ciel à m'en rompre une cervicale, le cœur entre deux cadences, et l'appréhension sur mes épaules comme un manteau trop chaud en hiver.

 J'ai donc cédé.

 Il y a une semaine, quand le chéri de Mélia et ses deux acolytes sont venus à la maison, quand même le ciel dégagé n'avait pas vu arriver les nuages de la dispute, l'orage a éclaté. Je ne me suis pas reconnue, car je n'ai jamais été celle qui tape du poing sur la table pour se faire entendre. Mais ça, c'était avant. Je veux aller de l'avant. Ne plus me brider. Ça m'a fait du bien, de me lâcher. Je ne me suis pas reconnue mais j'ai apprécié ce souffle de liberté.

 Cette démission, j'y avais bien réfléchi. Pesé le pour et le contre. Et il y avait plus de « contre », d'où ma conclusion logique . Ce que je n'avais pas envisagé un seul instant, c'est qu'elle puisse m'être refusée. Je pensais qu'ils comprendraient ma décision. Tous. Même ceux dont je n'ai pas souvenir.

 Mélia m'avait pourtant dit que nous étions amis, et l'impression qu'ils m'ont fait en arrivant, avant même de me prendre furtivement dans leurs bras à tour de rôle, était positive. J'ai senti un cumulus de quiétude m'envelopper de son drap de soie. J'ai même été émue de cette « rencontre ». Bousculée par le sentiment de me tenir devant des copains d'enfance, sans plus être capable de mettre la main sur les souriants souvenirs, ni de réentendre le son de nos éclats de rire. Pourtant, le lien semblait présent. L'idée qu'une relation authentique avait bel et bien existé; que j'étais bien la seule, à tout avoir oublié.

 Il y avait dans leurs yeux le voile d'un trouble commun. Une tristesse que ma mémoire les ait effacés, probablement. La rancœur de l'injustice, aussi, quand je me rappelle de ceux qui m'ont volé une vie, face à la déficience de ma tête qui a occulté les personnes qui m'ont ,elles, accueillie dans la leur à bras ouverts.

 Une lueur d'espoir ensuite, de certainement pouvoir reconstruire ce que nous avions, à défaut de réussir à le retrouver un jour.

 «Rien ne sert de creuser, on va juste tout recommencer».

La pensée du jour d'Amélia Scott.

 Mélia, toujours dans la mesure, me donne les informations avec parcimonie, sur les conseils des médecins. Pour que je puisse me faire mon propre opinion des gens, en toute liberté. Mon libre-arbitre ne devant plus jamais être menotté.

 Comme me l'a aussi conseillé le Dr. Dresher, que j'ai rencontré dès ma sortie du centre de repos, je dois laisser parler mes émotions, mes sensations. Mais quand les deux s'opposent, je fais quoi, moi ? Lorsqu'une partie de moi me donne l'impression de vouloir me rapprocher de quelqu'un que j'ai toute à la fois envie d'étrangler pour lui faire ravaler, et de travers si possible, son arrogance et son égo, saupoudrés par une bonne dose de domination déplacée? Car quand il a dit «c'est définitivement non», toute ma sérénité s'est envolée avec le drap. Loin. Une gigantesque bourrasque s'est réveillée en moi. Puis, le tout s'est métamorphosé en combat sous le typhon, au moment où son océan tempétueux est entré sur mon ring.

 J'ai perdu, puisque je suis là. Mais uniquement parce que la bataille était déséquilibrée. Ils étaient à quatre contre moi. J'étais plus que désavantagée.

 Traîtres.

Quatre avis identiques contre un. Peut-être ont-ils raison, Elly.

 Ne prends pas partie, toi .

 Et me voilà! Nous avons négocié deux semaines. C'est notre compromis, celui qui a apaisé les esprits échauffés.

 J'ai quinze jours pour leur prouver que ma place n'est plus ici, parce que je ne suis plus celle que j'étais. Celle qu'ils connaissaient.

 Je crois que je suis enfin sur le chemin de l'acceptation de mon état. J'aurais donc aimé être soutenue, entendue. Même ma meilleure amie a fait front avec l'ennemi sur ce coup-là. Soit.

 Je vois cette épreuve comme «deux semaines de préavis à effectuer». Je ne compte pas me saboter, plutôt me laisser porter par mon ignorance saisissante sur ce poste, les dossiers, le fonctionnement dans son ensemble. Après tout, ça me fera passer le temps. J'espère simplement ne pas avoir envie de me jeter du haut de la tour d'ici à la fin de la journée. Ou de buter quelqu'un... Remarquez, au moins, c'est moi qui aurais gagné.

Ou pas. Pour le moment, ça va, Elly.

 C'est un peu à leurs risques et périls. Ils sont prévenus.

 Bon sang, mais comment j'avais atterri ici, moi déjà ?

Par avion. Elly...

  • Mademoiselle Johnson, vous êtes toujours avec moi ?
  • Oui, excusez-moi. Deux badges. Toujours sur moi. Toujours porter le jaune en évidence et vous prévenir si je les égare, de jour comme de nuit, c'est important, je lui répète en hochant la tête.

 Ses lèvres se tordent dans un rictus rieur que je n'interprète pas. D'un geste du bras, il m'invite à le précéder dans le couloir. Je jette un dernier coup d'œil aux murs de son bureau, ne pouvant m'en empêcher.

  • Un problème ?
  • Non, M. Darmont. Je ... excusez-moi. J'essaie juste de ... lui dis-je en faisant tourner mes mains dans le vide les mots me manquant.
  • Je ne vais pas vous mentir et vous dire que je comprends ce que vous vivez, Elly, m'interpelle-t-il par mon prénom. Ce que je peux affirmer sans aucun doute, par contre, et pardonnez-moi ma familiarité, c'est que vous en êtes très bien tirée dès votre intégration. Je travaille ici depuis deux décennies déjà...
  • Oui mais...lance ma bouche mal polie.

 Sa main droite se dresse entre nous pour me demander de lui permettre de terminer son laïus. Penaude de l'avoir coupé, j'acquiesce.

  • J'en ai recrutées plusieurs, des assistantes pour M.Walsh depuis près de six ans que lui et M. Kavanagh ont succédé à leurs parents, et croyez-moi sur parole, aucune n'a laissé autant sa marque que vous, à la Direction, énonce-t-il en pointant les étages de son index dressé. Alors peut-être ne savez-vous plus comment vous y prendre, mais je ne pense sincèrement pas que cela soit un réel handicap, pour vous. Vous n'en saviez pas plus le jour de votre arrivée. Pourtant, en une semaine, vous aviez déjà plus révolutionné l'organisation sommaire de toutes celles qui vous avaient précédée. Le seul handicap que vous aurez, c'est celui que vous, vous vous créerez. Vous avez tout appris une fois, Elly. Si vite. Ce n'est pas la première que vous passez par mon bureau, de surcroit, sourit-il énigmatique. Alors permettez-moi de vous donner un conseil franc et amical. Laissez-vous porter sans vous mettre d'entraves. Sans vouloir me vanter, je suis plutôt bon dans ce que je fais. Votre place est ici. De plus, personne n'attend de vous que vous soyez à cent pour-cent opérationnelle d'ici à l'heure du déjeuner. Prenez votre temps pour récréer vos marques, vous remettre dans le bain.Mlle Brenann vous y aidera. Je suis persuadé que les choses reviendront naturellement. Vos idées, vos habitudes, j'entends, précise-t-il pour lever toute ambiguïté possible sur ses propos qui m'ébranlent plus que de raison.

Parce qu'il a raison.

 Ne trouvant rien à rétorquer, je m'élance dans le couloir. Contre toute attente, personne ne me scrute comme si j'étais un étrange énergumène au milieu d'un cirque. Au contraire, chaque personne que je croise me salue gentiment d'un signe de tête, alors qu'ils savent toutes que je suis en mode «reset ».

 Ça, c'est Neve, qui me l'a raconté.

 Après le kidnapping et l'arrestation de celui qui avait tout orchestré pour lui soutirer plusieurs millions de dollars, comme si leur fille était une valeur marchande et non un être humain, elle a rendu l'affaire publique. Pour ce qu'elle m'en a dit, l'un des trois ravisseurs se serait réfugié sur un autre continent, dans un pays qui n'a pas d'accord d'extradition avec les États-Unis. Mais sa famille tenait à ce qu'il sache qu'il ne serait jamais en paix. Son frère et son cousin ayant fait de sa traque «une affaire personnelle».

 J'ai eu un aperçu de leur obstination quand ils se sont ligués contre moi. Je sais que leurs moyens financiers sont infinis. Tôt ou tard, ils lui mettront la main dessus. Ce n'est qu'une question de temps. Donc, tout le monde dans cette entreprise est au courant. Pour mon amnésie, du moins. Le reste + fait la une des journaux locaux de Seattle, pas de N-Y, Dieu merci ! Finalement, les regards inquisiteurs m'auraient aidé dans mon projet...

Donc, ça va aller, Elly.

 La traîtresse dans ma tête me file la migraine. Elle se la joue moralisatrice au lieu de la mettre en sourdine. À croire que ma santé mentale est définitivement une cause perdue.

 J'appuie sur l'un des boutons du double ascenseur. Mes yeux ne cessent jamais leur inspection, y compris quand nous arrivons à l'étage de mes patrons. Le dernier.

 Si je n'ai pas voulu que Mélia m'accompagne ce matin, souhaitant me débrouiller toute seule et couper un peu le cordon qu'elle retient encore fermement entre nous, j'ai également refusé que ce soit Ethan qui fasse le pied de grue dans le hall. Pas de traitement de faveur qui m'aurait mise en lumière encore plus. Je voulais être comme n'importe quel autre employé. D'ailleurs, c'est quoi, ce niveau maximal de sécurité, ici ? La prochaine fois que j'ai une radiographie à faire, je ne m'embêterai pas à prendre un rendez-vous dans un centre médical. Les portiques feront très bien le job ! Je suis certaine qu'ils peuvent voir qui a une hanche bionique. Ou un stérilet ... Vive la notion du droit à la vie privée ...

 Ils doivent avec le matériel par la NASA ou le Pentagone, ce n'est pas possi...

 «Je serai au Pentagone toute la journée » résonne soudain dans ma tête.

  • Elly ?

Momentanément indisponible.

  • Elly ?

 Je sens ma cage thoracique se soulever plus vite, mais mes poumons ont, eux, de la difficulté à fonctionner à plein régime, bloqués par des blocs de pierre qui les compriment. Le smartphone et la tablette que m'avait donnés plus tôt M. Darmont chutent de mes mains moites. Une infime lueur de réminiscence de quelque chose me fait trembler de l'intérieur.

 «Ne pas focaliser pour ne pas fermer les portes», je me répète tel un mantra.

 Ce n'est peut-être plus une si mauvaise idée que ça, après tout, ces deux semaines de préavis.

Non, tu crois ?

  • Elly ? Tu te sens bien ?

 La voix inquiète d'Ethan me fait quitter ma torpeur. Liam me tend mes affaires qu'il a ramassées pour moi, puis fait signe au RH qu'ils récupèrent le paquet. Moi.

 Non.

  • Oui, je ... pardon, balbutié-je avant d'inspirer un bout coup en me foutant une méga claque mentale. Oui. Ma thérapeute a dit que parfois, j'allais être un peu secouée ou déconnectée les jours à venir, je leur explique en balayant l'endroit du regard. Que les choses dans ma tête chercheraient à se mettre en place quand je me retrouverai dans les environnement familiers. Et j'ai fait ma première séance d'hypnose avant de venir, je les informe. Je savais que les moments de creux étaient possibles. Mais ça va aller. Et puis je vous avais prévenus, tous les deux, dis-je nonchalamment en pivotant vers eux avec un haussement d'épaules. Je ne serai pas efficace. Enfin, si vous voulez me payer pour rien, c'est vous qui voyez, après tout !

 Et puis pourquoi je suis là, moi d'abord ? Je n'ai pas besoin de cet argent, pour le moment.

Sale hypocrite, parce que tu as dit que jamais tu ne resterais à ne rien faire !

 C'est toi, qui devrais démissionner. Colabo.

  • Bien essayé, Lyanor, mais c'est toujours un grand « non », soupire le PDG, dépité, en se frottant les yeux.

 «Têtu» doit être son deuxième prénom, à lui. Même si nous avons trouvé un terrain d'entente, nous n'avons pas cessé de nous tirer dans les pattes, sur mon retour, tous les soirs de la semaine passée. J'ai tenté des renégociations, j'avoue. Parce que tous les soirs, nous sommes tous sortis dîner dans un lieu différent. À quatre, cinq, ou à six, quand Neve, ou Aaron et sa copine se sont joints à nous. Des restos sympas, en plein air dans Central Park ou Times Square. C'était à la fois déroutant de me retrouver avec mes futurs patrons milliardaires, et plaisant d'être dans un petit cercle que je serai quoi qu'il advienne amenée à côtoyer sur la durée, puisque Mélia semble avoir trouvé son âme sœur.

 Une belle petites bandes ... de gamins.

 Qui aurait cru que le PDG et le Vice-PDG de KMC puissent être des êtres humains une fois leurs costumes rangés au placard ? Pas moi, en tout cas. Tous les friqués que j'avais rencontrés par Brittany et Gerald au cours de ma vie ne leur ressemblaient en rien. Ni de près ni de loin. Tous des coincés BCBG, pince-sans-rire, avec double balais bien coincés au fond du rectum.

 Préjugés explosés. Aucun d'eux n'est comme ça.

 Donc, j'ai dû le supporter toute la semaine. Et dans la mesure où je suis dorénavant rancunière, car son refus d'accepter ma démission m'est bien restée en travers, j'ai pris un malin plaisir à l'ignorer le plus possible. Ou à l'envoyer bouler dès que possible. Il ne prend pas mes requêtes comme des raisonnement valables à ses yeux dans lesquels il semble si facile de se perdre; à s'y noyer. Mais ce n'est pas le sujet. Il m'énerve, je ne fais rien pour le cacher. Le pire, c'est que ses réactions excédées m'amusent au plus haut point autant qu'il m'agace comme des miettes dans un lit. Mais je ne peux pas le lui dire. Tout comme je refuse d'admettre que si sa présence a le don de m'horripiler, elle a aussi l'insolite pouvoir de titiller une libido qui devrait continuer à hiberner. Jusqu'à la fin des temps.

 Je suis totalement déréglée. Dans tous les sens du terme. Je chasse l'horrible pensée que je ne veux pas avoir à affronter en journée. J'ai bien assez à envisager dans l'intimité de ma chambre.

 «Intimi...»

  • Tu es fatigante, Lyanor. Viens dans mon bureau, il faut qu'on parle.

 Je le regarde, les yeux ronds, plus trop sûre d'avoir bien entendu l'intégralité de sa phrase..

  • Le mot magique ? m'échappe.

 Ethan, qui semble avoir l'habitude de nos prises de bec et me donne ainsi de nouveau un indice sur le type de relation, ou non-relation que nous entretenions, lève les yeux au plafond, puis passe un main dans mon dos pour me faire avancer. Je me retiens de tirer la langue à l'autre casse-pieds. Pas que je ne l'ai jamais fait, en plus.

 Comment peut-on être aussi beau et aussi chiant ?

 Non, pitié, ne dis rien ... oui, je l'ai dit.

Quinze jours, Elly. Tu leur donnes quinze jours, et tu n'auras plus à le supporter ici, je m'encourage.

 Le regard de Liam descend sur ma tenue, puis revient s'ancrer dans le mien avec toute l'arrogance dont il est capable :

  • Mademoiselle Johnson, j'aimerais vous voir dans mon bureau, si ce n'est pas trop vous demander, bien entendu, déclare-t-il frondeur, les mains dans les poches de son costume bleu nuit qui fait ressortir la clarté de ses yeux envoûtants.

 Ma conscience hausse un sourcil, à deux doigts du fou-rire -ou de l'étouffement-, pointant une fois de plus ma bipolarité autant que mon hypocrisie sur la situation.

 Oh mon Dieu ! Je deviens folle !

Ou pas.

 Si. Parce qu'à chaque fois qu'il pose ses yeux sur moi, que ce soit pour me pousser dans mes retranchements ou essayer de me faire rire afin de se faire pardonner de m'avoir mise en rogne, j'ai la sensation que son regard me dénude totalement. Ma peau se couvre de chair de poule. Mes pensées virevoltent vers des idées qui me perturbent, mon corps tout entier entre dans la salle d'attente surchauffée d'un truc qui n'arrivera jamais.

 Oui. Définitivement, l'étrangler pour ne plus l'avoir sous les yeux est une formidable idée. Et puis il n'a pas une maison, au lieu d'essayer de me rendre chèvre tout le temps ?

  • C'est vous le boss, Monsieur ... je lui souris narquoise.

 Un courant électrique me transperce.

 Je tente de ne rien montrer et laisse Ethan me guider. Heureusement que c'est lui, mon patron. Enfin, celui avec lequel je vais passer mes journées. Parce que «Monsieur regard bleu qui tue» est un peu imbu de lui-même, parfois. Je l'ai entendu parler au téléphone à plusieurs reprises. Non content d'être directif à tendance dominateur, il peut se montrer aussi froid qu'un iceberg au milieu de cercle arctique.

Chaud, le glaçon.

 Je prends le temps de visualiser l'espace. Tout est tellement design et aéré, avec des cloisons entièrement vitrées, contemporain sans être trop épuré. Les volumes et la lumière attrapent l'œil. Les matériaux se mélangent, les couleurs claires-obscures aussi. Tout comme dans le bureau de M. Darmont, de grands tableaux de paysages ornent les murs. C'est comme un bol d'air frais, de voir la mer turquoise et la montagne verdoyante quand par les baies, je peux aussi voir le ciel new-yorkais où pullulent des hautes tours d'acier.

 La conviction que j'ai déjà détaillé au possible cet endroit fait naître un doux frisson sur ma peau, jusqu'à ce que mes yeux bloquent sur une autre photo encadrée. Mes pieds se mettent en grève. Et pas qu'eux. Tout mon corps est lesté d'une charge phénoménale. Une impression de déjà-vu plus vive que les précédentes me violente. Et violent, c'est le mot. J'en perds mon souffle. Mon équilibre, même, prise dans une secousse sismique que moi seule doit subir.

«N'importe quoi pourrait être un déclencheur, Elly

 Je sens les regards des deux hommes qui m'accompagnent, mais ils ne disent rien. Je les en remercie silencieusement. Ils tiennent ainsi leur promesse de me laisser le temps de m'acclimater. Je m'étais préparée à être envahie de sensations vives. La psy m'y avait elle aussi préparée au cours de nos trois séances de la semaine dernière. Mais rien n'annonçait ça. Cette tornade qui déferle en moi en essayant de remplir les espaces laissés vacants par mon amnésie. Elle veut me dire quelque chose, insiste, persévère face à mes lacunes, mais je n'ai pas le traducteur. Pas de décodeur. Je sais que je suis en train de réagir à un élément qui a du sens, mais je ne sais pas quoi.

 Je reste captivée. Mais je ne cherche pas à fouiller mes archives qui sont sans dessus-dessous. Je dois passer outre, je le sais.

 Me reconstruire. Trouver qui je veux être, me contenter pour le moment de ce que je sais pour pouvoir avancer, pas stagner. Si les choses doivent revenir, alors elles reviendront.

  • Lyanor ? m'interroge Liam en posant une main sur mon épaule.

 Son contact lui aussi, attise un autre trouble qui paraît pouvoir combler un vide. Cette réflexion me désarçonne, autant que la bivalence que je ressens en sa présence. Comme un aimant qui m'attire et me repousse. Il me semble plus que nécessaire que je garde une distance de sécurité, le temps que j'ai une discussion avec mon corps qui se plaît à cultiver une certaine tension. Le magnétisme de cet homme doit être problématique pour les femmes, ici. Et dehors. On peut dire ce qu'on peut, il est casse-pieds et autoritaire, mais attirant comme une glace à la vanille en plein désert aride.

 Putain d'hormones ! C'est vraiment le summum du comble de mon existence.

Je ne suis pas aidée. Un ophtalmo ?

  • Oui, Monsieur. Je devrais tenir mon poste durant quinze jours.
  • Tu resteras plus de quinze jours, Elly, intervient Ethan toujours aussi sûr de lui sur la question. On a confiance en toi, ce serait bien que tu fasses de même. Ta place est ici. Avec nous. Tu l'as dit toi-même il y a quelques ...
  • Ethan ! gronde le PDG.

 Il lui mime un «non» de la tête, les sourcils froncés.

  • Je veux savoir !

 Cette fois, c'est une montée d'angoisse qui me cloue. Qu'ils ne m'en disent pas trop, je peux l'entendre. Nous en avons longuement discuté tous ensemble, pour que tout soit cohérent avec ma thérapie et ce que j'en attends. En revanche, ce genre de petite scène qui sonne comme une gigantesque cachoterie, c'est non. Je ne peux pas l'encaisser.

  • Il n'y a rien à savoir, me fait-il entrer dans son grand bureau. Lyanor... soupire-t-il de nouveau. C'est difficile pour toi, nous en avons conscience, mais ça l'est pour nous aussi, crois-moi. Cinq mois ... ou huit. Si nous pouvions remonter le temps d'une quelconque manière pour te rendre tes souvenirs, nous le ferions. Mais ce n'est pas le cas. Il te manque plusieurs mois, mais pas à nous. Nous, nous te connaissons toujours, mais si tu ne nous laisses pas t'aider, c'est comme si tu nous effaçais une seconde fois, finit-il le regard dans le vide, et les traits tirés.
  • Liam ... murmure Ethan derrière moi, mais sans continuer.

 Mes poumons se vident totalement dans une expiration silencieuse. C'est mon souffle que je viens de perdre. Comme s'il était le dernier.

 À cet instant, je perçois ce qu'il me semblait bien avoir deviné il y a plusieurs jours. Dans ses sourires retenus dont les ébauches se meurent souvent avant d'être nées, ses yeux fuyants. Ses absences même quand il est avec nous. Il porte le poids d'une solitude qui le ronge, comme mes pertes me dévorent à chaque seconde, quoi que je fasse ou pense. Le temps se suspend pour me donner le temps de vibrer un instant.

 Les tressauts de ses maxillaires se répercutent sur moi par vagues puissantes, successives, se propagent en un raz-de-marée qui me fait monter les larmes aux yeux. Il y a des vides chez cet homme. Certainement pas les mêmes que les miens. Est-ce que les autres voient, que dans la chaleur de son apparence il y aussi le froid de ses béances ? Ou est-ce juste moi, qui capte que lui aussi, est accroché à un radeau de survie ? Nous ne sommes pas sous la même tempête, mais peut-être est-ce pour cela, qu'il essaie de m'accorder un peu d'attention, y compris dans mes emportements. Les abimés se sentent-ils ? Avons-nous une odeur, pour nous reconnaître sans mal dans le mal qui nous accable, nous habite ? Lui connaît le mien. Les miens. Mon histoire.

 Quel est le nom de ton vide, Kavanagh ?

 Son nom me tire un sourire invisible.

 Nous sommes si différents. Tous nous oppose. Nos tempéraments. Qui nous sommes. D'où nous venons. Pourtant, un jour, une chose a bien dû nous rapprocher. Ethan et moi. Et lui et moi.

 Était-ce notre envie de nous étriper mutuellement ? Ça devait faire rire Ethan, de nous regarder nous affronter. Car il y a une tendresse non feinte et peu dissimulable, quand l'amoureux de Mélia nous observe à la dérobée. Une nostalgie. Je me demande bien comment nous avons réussi à nous apprivoiser, d'ailleurs. Neve a bien suggéré que nous avions eu des piques épiques!

 Dans nos similitudes ? Mais lesquelles ? Ou par nécessité absolue ? Ou alors n'avons-nous pas du tout réussi ?

Et si ...

 C'est une nouvelle énigme, et pas sûr que celle-là, j'accepte de la foutre sous le tapis.

 Je cherche une réponse sur son visage. L'ourlet de ses lèvres pleines me captive. Ses sourcils se froncent. Je suppose alors qu'il sent mon regard sur lui. Mais il n'en dit rien. Personne ne dit rien. Nous sommes tous figés.

 Oui, je ne bouge plus d'un millimètre, mais à l'intérieur, je suis tiraillée. Un pressentiment prend soudain de l'ampleur, si grand qu'il va déborder, voire me noyer. C'est quelque chose qui somnolait déjà dans mes entrailles. Une intuition qui me démange et me dérange foncièrement, que j'aurais préféré pouvoir tapir dans mes ombres. Car si c'est ça, j'aurais simplement voulu tout recommencer à zéro, en effet. Ne pas savoir. Mais ce n'est plus le cas. Elle gronde. Je suis obligée d'écouter. Je n'ai pas le choix.

Ou tu la fais rugir pour avoir des réponses.

 Dans nos affrontements, je crois que j'avais la réponse. Même s'il essayait de les tempérer. Pourquoi ? Pour qui ? Ethan ? Alors quel intérêt de se préoccuper de moi, de tous ces beaux discours?

 Oui, il y a bien une bivalence, entre nous. Une expérience de combats menés, je le sens au plus profond de moi. Je me prépare mentalement, dresse rapidement une petite muraille que j'espère suffisante pour me protéger, mais mon élan est trop vite coupé par les effluves masculins de son parfum, qui s'insinuent en moi pour me rendre ma respiration.

 Je dois être masochiste. Impossible de stopper ma lancée :

  • Ethan dis-moi la vérité, je me tourne vers lui. Est-ce que Liam et moi, on se détestait ? Est-ce que vous vous servez de mon amnésie pour étouffer ce qu'il se passait ? Il me détestait ?

 Pourquoi je le sens ? Comme une cicatrice qui se réveille.

  • Oh non, Elly. Vous ne vous détestiez pas...

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Plus la peine de vous faire un laïus sur le 4 mains, hein ?
Avec Lecossais, on a remis ça, encore et encore. Cabrel dirait : c'est que le début, d'accord, d'accord, d'ailleurs ;)

Bonne lecture !
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