Les Interdits. Partie I

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Liam.

— Ça va aller Liam ? Liam ? Tu m'écoutes ?

—Laisse-le respirer, poussin.

— Oui. Oui...

Non.

 En réalité, pas vraiment.

 Une boule d'appréhension est logée en moi depuis hier soir. Je ne peux pas dire que la nuit a été courte, et pour deux raisons simples. La première, c'est que cela signifierait qu'elle pourrait avoir été autre chose, or, ce n'est plus le cas depuis des semaines ; qui me paraissent des lustres à la marche ralentie. La seconde, c'est que pour pouvoir dire « la nuit a été courte », encore faut-il avoir fermé l'œil, vraiment. Pas juste pour un battement de paupières entre deux douches brûlantes, mais jamais assez pour me décrasser de toute cette merde. Et ce n'est pas le cas non plus. Si je suis orphelin de ma boussole, mon astre, je le suis aussi des nuits. Je survis dans une vaste obscurité même quand le soleil est au mirador. Je garde les yeux grands ouverts quand tous les ont fermés. C'est contre-nature. Parce que mon corps sait que ce n'est pas ainsi, qu'il veut s'endormir.

 Les insomnies à mon compteur laissent leurs traces sous mes yeux. Et pas qu'elles. Il y a d'autres coupables. D'ailleurs, Neve et Ethan n'ont pas manqué de me le faire savoir en venant me chercher il y a une demi-heure. D'après eux, je ferais « peur à un légiste en fin de carrière ».

 Loin de moi l'envie d'avoir une gueule de déterré ou de dix pieds de long, encore moins aujourd'hui. Mais je n'ai pas pouvoir sur un sommeil qui me boude. Enfin non, j'ai sommeil, la fatigue me pèse comme la misère sur les nécessiteux. C'est Morphée, qui ne veut plus de moi. Me punit-il de mon laxisme, de n'avoir pas su protéger celle qui est mon trésor ? Si tel est le cas, je vais devoir lui envoyer une note informative : je me fustige pour huit milliards de cet enfer qui berce et cadence mon lugubre quotidien. Il peut revenir, car même si mon corps lui se repose, mes cauchemars se chargent avec minutie de ne jamais laisser mon esprit torturé en paix. Les vices appellent le vice. Et entre eux, ils rient de mon supplice.

 Je vis une épouvante grandeur-nature, que ni l'horloge ni le calendrier n'ont réussi à stopper. La psychose dans ma tête s'est transformée en une monstrueuse aberration qui n'a rien d'un délire virtuel : elle est devenue réalité, s'est ancrée dans l'ADN de mes journées. Mes heures. Elle fédère. Martèle de ses aiguilles un organe est charpie.

 De toutes les angoisses que j'ai cultivées des années durant, c'est ma crainte la plus récente qui a traversé les barrières de la spéculation, pour pulvériser l'heureux présent qui nous enveloppait enfin.

 J'avais trouvé ma lumière. À croire que pour la pénombre, je suis le meilleur des persécutés.

Un seul grain de sable est capable de briser le plus solide des rouages. Mais rien n'est irréparable, Liam.

 Plus de Carpe Diem dans mon univers, car comment vouloir profiter d'une plaie dont l'hémorragie ne peut être cautérisée que par une infirmière qui ne sait plus qu'elle l'est ? Mais reste la notion que les instants les plus précieux sont aussi les plus éphémères. Le doux passé a une saveur de secondes, le sordide présent, lui, d'infini désolation sans lendemain heureux.

 Sans que je n'aie entendu le bruit du carillon, la porte d'entrée s'ouvre. Mélia nous serre tour à tour dans ses bras, en prolongeant l'étreinte avec Ethan.

 Ils passent peu de temps ensemble, depuis que Lyanor a rouvert les yeux après six nouveaux jours de coma. Une traversée du désert sans eau ni vivres, pour moi. D'abord parce que Mélia n'arrive pas à se détacher de son amie, ayant besoin de sa présence autant que Lya a besoin d'elle. Ensuite, parce qu'il a fallu faire un choix. Difficile. Cornélien. Nous devions ensemble décider de la manière d'agir, ou plutôt d'interagir avec Lyanor.

 Le corps médical nous conseillait d'y aller en douceur, par étape. De laisser Taylor et Amélia, puisqu'eux seuls ont la clémence de sa mémoire, discuter avec notre Blanche Neige pour, peu à peu, sans la brusquer, lui parler de nous tous. Dans cette optique presque idyllique, nous pouvions, après une dose de patience, envisager nous aussi de devenir ses visiteurs.

 L'autre solution évoquée, bien moins approuvable et acceptable pour moi, était de pas nous approcher de leur « patiente fragile » avant qu'elle ne se soit réintégrée au préalable à un semblant de normalité. En dehors de l'hôpital, donc.

 Finalement, nous n'avons pas été les preneurs de décision.

 C'est Lyanor qui s'est coupée de tout, sauf de ses deux amis. Une nouvelle balle tirée à bout portant d'une arme au chargeur qui ne semble jamais épuisé.

 Si elle n'avait aucun souvenir de sa chute, son réveil n'en a pas moins été vivace dans l'affliction. Son amnésie a été pour elle la plus terrifiante de ses blessures de guerre. Celle qui, ironiquement, lui a laissé la plus atroce cicatrice. Invisible mais tangible.

 Nous avons tout fait pour que les agents du FBI ne l'assaillent ni de questions, ni d'informations. Il ne fallait pas qu'ils l'effraient. La choquent. Mais c'est arrivé, malgré les précautions prises. Pourtant, ils ne lui ont dit le « stricte minimum » pour laisser le moins de vides possibles dans leurs dossiers : celui du kidnapping orchestré par Colson, puis par la marâtre-folle-à-lier. S'est même posée la question de « Et si tout était lié ? ». Mais non. Véritable concours de circonstances. Les Baumont ont joué un coup de Poker. Ils étaient à un jeton de gagner le jackpot, Lyanor de mourir. Rien que d'y penser, j'en ai encore des frissons. C'est cette image que je vois, quand je ferme trop longtemps les yeux.

 Mes entrailles se tordent à cette pensée. J'ai des abdos en béton armé à cause des contractions musculaires trop répétées, jusqu'à cramper. Je convoque un souvenir plus heureux. Un dans lequel son rire résonne dans ma poitrine creuse du manque qu'elle a laissé. Sur la plage. Lorsque je lui courrais après. Son sourire ravivait la clarté du soleil à l'aube de son coucher. Juste avant de lui déclamer toutes les nuances de ma folie qu'elle a domptée mais magnifiée. Avant de lui avouer à quel point je l'aimais. À quel point je l'aime, car de mon côté, rien n'a changé. La conviction est au contraire plus vigoureuse encore.

 Je crois n'avoir jamais été aussi déchiré de toute ma vie. Ingérable quand Lya s'est effondrée. Et pour tout le reste. Même moi, je me suis perdu dans mon emportement. Je ne me reconnaissais plus. Mais rien de moins anormal : je venais -encore- d'être amputé ; s'il restait quelque chose à me prendre.

 Quand mon tout, la seule chose qui n'avait pas de prix, s'est effacée en restant toutefois sous mes yeux. Hors de ma vue mais plantée dans mon cœur à bout de souffle.

 « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ».

 Combien de fois ai-je entendu ça ? Trop. Mais le sens, bien que clair dans le dicton, est devenu concret pour moi à la seconde où ses yeux se sont fermés. Les miens étaient ouverts sur les ténèbres qui, depuis, ne m'ont plus quitté.

 Je suis victime forcée d'une solitude qui n'en est pas une tant mes démons me collent à la peau, prêts à s'infiltrer en moi. Ma rage a laissé une brèche. J'ai failli dérouler le tapis rouge au Masque qui n'attend que ça. Il guette mon abdication, ma totale résignation sur cette vie qui n'en a plus rien d'une sans elle, pour reprendre le contrôle. Il chuchote, murmure en continue et sans faiblir, que tout ça, c'est parce que j'ai voulu vivre selon un modèle différent du sien, sans sa protection. Sans lui. Pour elle.

 Il dit qu'il suffirait que je le laisse entrer pour ne plus souffrir, ne plus me sentir périr, encore en encore. Car je meurs. Je suis dans le monde des vivants comme un zombie condamné à errer entre deux portes fermées. Plus tout à fait vivant, mais pas définitivement tué non plus. Ardent dans mon errance. Un bagnard dans le couloir de la mort, qui saigne sans fin, crie sans que personne ne puisse entendre qu'il crève à chaque seconde qui passe.

 On m'a dit de « laisser le temps au temps ».

 Ils ne comprennent pas que le temps m'assassine, m'éloigne de mes jours heureux. Que ma bouteille d'oxygène est inaccessible. Que ma transfusion est à portée de main sans que je ne puisse m'en approcher vraiment. Mais c'est ça, la damnation. Peut-être l'ai-je trop fait souffrir il a plusieurs mois. Ethan m'avait bien demandé « mais jusqu'où es-tu allé ? ».

Si loin, Liam.

 Et tellement plus encore.

 Peut-être que le bonheur d'avoir un jour été dans ses bras, bien plus que celui d'avoir froissé ses draps, faisait-il partie du châtiment que je n'ai pas vu se profiler. Me la donner pour ensuite me la reprendre, en la laissant si près, mais intouchable. La torture suprême. Savoir aujourd'hui qui elle est pour moi, quand Lya, elle, ne sait plus ce qu'elle représente. Mon univers. Ce que l'on a représenté l'un pour l'autre. Ce que nous nous sommes promis, aussi.

 Lyanor est ma rédemption. Je l'ai frôlée. Touchée. Caressée. Gouttée. Vénérée. Possédée. J'y été même indubitablement accro avant de l'avoir eue. Toute entière. Son corps d'abord, puis son âme, quand elle m'a laissé accéder à sa bouche, enfin.

 Oui, Lya est ma drogue, et il n'existe aucune cure de désintoxe. Son goût est le seul que je garderai. Il n'y aura qu'elle.

 Le spectre du masque à tort de penser avoir la moindre chance, car elle est tellement plus forte que lui. Toujours sans en avoir conscience, Lyanor mène ce combat pour moi, le chasse, gladiatrice malgré elle. Sa voix est la plus haute et claire dans ma tête meurtrie. Ma reine le tient à l'écart en étant elle-même à distance de moi.

 Jamais je n'aurais imaginé qu'elle pourrait être ma perdition absolue ; mon magnifique bourreau. Pourtant, en étant celle qui me pousse, elle est aussi celle qui me retient sur le fil abimé d'un rasoir qui lacère mes chairs. Mon harnais de sécurité dans le crash. Mon Enfer et mon Paradis. Son ignorance de « nous » me montre le vide tout en agrippant la main, tel un espoir dans le noir.

 Je suis seul dans ce « nous ». Je tiendrai nos promesses, pour deux. Le temps qu'il faudra. Toute ma vie s'il le faut. Je peux mourir chaque jour si je la vois respirer et vivre. Même si c'est sans moi. Oui, je peux me satisfaire de ma survie, si elle, elle vit. J'ai prié pour.

 L'infini camaïeu de ma folie a grandi. Elle a m'a emporté dans son coma, et je n'en suis pas tout à fait ressorti. Je suis encore sous respirateur, conscient de l'être, conscient de la douleur, du passé comme du présent, incertain pour l'avenir. Je passe par toutes les couleurs du tourment en moins de temps qu'il ne faut pour le dire.

Ne te décourage pas, Liam.

 Il y aura forcément un « nous » à deux, n'est-ce pas ?

— Liam ? En douceur, ok ? me demande soudain Amélia. Je sais que c'est dur, mais ne flanche pas. Pas devant elle, elle ne comprendrait pas.

— Ou peut-être au contraire qu'elle comprendrait ! la corrige sèchement Neve qui a bien du mal elle aussi à encaisser qu'on doive y aller «en douceur». Excuse-moi, Mel. Je ne voulais pas ...

— Tu es toute pardonnée, ma belle. Nous sommes tous à flux tendu. Ça va aller. Mais s'il vous plait, vraiment, soyez prudents. Elly est à fleur de peau. Encore très sensible, sur les nerfs.

— Réceptive, traduis-je dans un murmure.

— Vous êtes certains qu'on fait ce qu'il faut ? nous interroge Neve.

 La Dragonne est comme moi. Elle voudrait tout lui dire, brute de décoffrage. Ça la bouffe là où moi, ça me détruit. Je vis sans exister, car plus rien n'a de sens, quand il manque l'essence. Je me sens ligoté à un éventail de possibilités, en priant pour que tout redevienne rapidement comme « avant ». Pourtant, je sais qu'Ethan, Amélia, et la psy ont raison :

— Le bien-être de Lya avant tout, Neve. Je crois qu'elle mérite bien notre patience après ce qu'elle a traversé.

 Je réussis l'exploit de le verbaliser, et ça fait un mal de chien, bordel. Elle acquiesce, les lèvres pincées, récupère sa fille qui était encore blottie contre moi, sa sucette à la bouche. Mon seul réconfort pour que je garde la tête hors du cyclone qui m'a absorbé. Je compte à rebours les secondes qui me séparent d'elle. Celle qui hante mes pensées, détient toutes les clés pour me libérer. Mais pas d'elle. Jamais d'elle.

— Je n'ai pas idéalisé nos retrouvailles. Je sais à quoi m'attendre, et surtout, à quoi ne pas m'attendre. Les chances que la mémoire lui revienne, rien qu'en nous regardant, sont proches de zéro. Je garde aussi en tête que quoi qu'il arrive, qu'elle dise, fasse -ou pas- je ne dois pas réagir dans l'excès. L'important est dans la mesure.

Plus facile à dire qu'à faire, vieux.

 C'est vrai. Mais Lya est mon unique motivation. C'est pour elle que je me lève chaque matin. Que je ne me laisse pas aller à des solutions plus radicales pour trouver le sommeil. Que je me bats contre mes vieux démons, fidèles comme mon ombre. Que je tiens debout quand à l'intérieur, c'est le chaos et la dévastation, avec banderoles, en pleine révolution.

 Nous quittons le pas de la porte, traversons le hall et le séjour dans un calme religieux aux antipodes de nos tempêtes respectives. Puis, enfin, sa silhouette attire mon regard comme un aimant surpuissant. Dans sa longue robe noir et blanche aux bretelles en cuir Camel assorties à sa ceinture qui marque sa taille plus menue que dans mon souvenir, elle est splendide. Je ne préjugeais pas du contraire, mais je ne m'attendais pas à être ainsi foudroyé.

 Tout est toujours là. Mon corps au diapason. Mon cœur aux arrêts dans une posture de salut militaire, attendant les ordres de son Général. Son maestro.

 Sur la terrasse, de dos, tournée vers le panorama de la ville, elle m'offre une image qui fait s'interrompre mon avancée. Le doute me violente, rayonne dans mon plexus. Sa dague est acérée. La majesté de cet instant que j'ai tant espéré est comme abattue en plein vol par un dessein que je n'avais pas envisagé. J'essaie de pas y avoir de symbole. Ses yeux rivés au paysage, droit devant elle. Nous, derrière. Regarde-t-elle l'avenir et ne sommes-nous rien d'autre que son passé dont elle doit se détacher pour avancer ? Se trouver ? Se réinventer ?

 On nous a dit qu'il nous faudrait la re-rencontrer. Et réciproquement. Quelle est toujours elle, mais plus tout à fait la même non plus. Que huit mois ne sont rien dans une vie, mais tellement quand ils ont au contraire servi à bousculer une existence.

 C'est ce qui s'est passé pour Lyanor.

 Elle a plaqué ses chaînes pour suivre son propre chemin. Sur une page vierge, elle avait écrit un chapitre ; voire plusieurs. Tracée une nouvelle voie. Ces huit mois, c'était la fin d'un tome, et le début d'un nouveau. Lya a égaré huit mois, oui, et une partie d'elle est restée au bord du chemin. Dans cet entrepôt où elle était retenue. Abandonnée. Et les produits que sa mère lui a fait absorbés n'ont rien arrangé. Ils ont même empiré son état de santé. Son infection s'était propagée. L'overdose d'opioïdes a fait son œuvre en premier. La septicémie seule, aurait fait lâcher son corps. Ce n'était qu'une question d'heures.

 Je vire mentalement ce qui obstrue ma vue au moment où Ethan se racle la gorge et énonce à voix basse :

— Je sais à quoi tu penses, Liam. C'est un blasphème. On sait qui elle est. Qui nous sommes. Elle nous a oubliés, mais elle n'a pas changé. Ne lui en demande pas trop tout de suite. Ce que vous aviez, vous l'aurez encore.

Tout est encore là, Liam.

 Toujours aussi sur de lui, il pose une main sur mon épaule. J'inspire, fais craquer ma nuque tandis que Neve, elle, rejoint Lyanor sur le balcon. Je veux qu'il ait raison. Il a raison. Cette femme est mon évidence, à moi de faire ce qu'il faut pour redevenir la sienne.

 Ma conscience acquiesce en fanfare.

 Nous avançons. Je ressens sa présence. Elle me réchauffe. Me réanime. Fait fondre la glace qui avait peu a peu repris possession de moi, comme pour me mettre sur pause. Une Cryogénisation pour éviter la combustion définitive de tout mon être vidé ; émacié. Mais c'est ça, l'amour. L'amour est un feu, pas que de joies, à l'image de tout ce dont est fait la vie. Des hauts, des bas. Des montagnes russes à la ligne d'arriver lointaine, qu'il faut supporter même en étant cardiaque.

 L'amour crépite du bon, du mauvais. Il faut savoir l'oxygéner pour qu'il mette en cendres ce qui affaiblit la lumière de la flamme, et qu'il ne reste que les étincelles vives du meilleur à vivre. Lyanor a craqué pour nous deux l'allumette de notre passion. Un amour exalté, volcanique. Peut-être lui fallait-il le temps de se reposer. Alors s'il faut arroser l'incendie que sont nos sentiments, au kérosène de ma patience, compagne de guerre de ma persévérance, pour qu'il retrouve toute leur exubérance, avec des bases plus solides encore que celles de notre « avant », soit. Si mes moyens sont illimités, mes « je t'aime », eux, sont incommensurables ; ont la longévité de mille éternités.

 L'amour est un feu. Je veux me brûler encore. Brûler me fait vivre, évite de me sentir mort.

Parce que tu ne l'es pas.

 L'excitation de ma filleule disperse le brouillard. Je fixe la scène, pris entre plusieurs émotions qui me font trembler complétement. Lyanor éclate en sanglots face à Ivy qui lui tend les bras en chantant des phonèmes qu'elle seule comprend, certainement au comble du bonheur de retrouver celle qui lui a manqué. Comme à nous tous.

 Ebranlé par le son de ses flots, je recule. Je ne m'attendais pas à grand-chose, si ce n'est à souffrir le martyre de ne pas pouvoir la toucher, mais pas à être à un cheveu de craquer moi-même.

—Liam ? me souffle Ethan surpris.

— Je n'y arriverai pas...

 Je recule d'un pas encore, m'éloigne du chambranle de la baie, les mains devant moi, comme si cela pouvait conjurer le sort. Un sortilège pour remonter le circuit de l'horloge tomberait à point nommé. Sa mélancolie me broie.

— Ne fais pas ça. Ne baisse pas les bras. Pas maintenant que tu es là, siffle-t-il entre ses dents.

— Un problème ? lance Amélia trop fort.

Plus moyen de fuir, au moins.

— Non mon cœur ! Tout va bien, lui répond-il fier de lui, un rictus marquant son visage de traitre.

 Ivy aux bras en appui sur sa hanche gauche, Lyanor s'approche de nous à pas de loup, mue d'une hésitation tangible. Son regard se porte d'abord sur Ethan qui ne dit rien, pour une fois. Elle le considère. De haut en bas, comme si elle le découvrait pour la première fois. Ce qui est le cas pour elle, d'une certaine manière. Le temps se suspend. La brise elle-même n'ose plus déranger le silence qui vient de s'installer. Je crois que nous retenons tous nos respirations. Puis Ethan retrouve sa langue :

— Bonjour Elly.

— Bonjour, lui sourit-elle timidement, resserrant un peu plus le bébé tel un bouclier.

— Est-ce que je peux te prendre dans mes bras ? Ou ce serait-ce trop invasif pour toi ?

 Je sais ce qu'il fait. Il ouvre la voie. Ce n'est pas la première fois qu'il joue de rôle de l'éclaireur pour moi. C'est sa manière de me soutenir, en plus de me coller aux pompes. Je l'en remercierai plus tard. Si je suis toujours de ce monde. Rien n'est moins sûr. Je manque d'air face à mon oxygène.

— Ça dépend. Est-ce que c'est quelque chose qu'on faisait, avant ?

 Elle se tourne vers Mélia avant même que mon frère ne lui réponde. Son amie confirme par un mouvement de tête, et un grand sourire. Ethan atteste lui aussi de la véracité du fait :

— Oui, Elly. Mais je ne veux pas que cela te mette ...

— Si vous voulez m'aider, il faut que les choses soient naturelles au moins de votre côté, puisque, forcément, il ne faut pas trop compter sur moi, pour le moment ... s'excuse-t-elle presque alors que sa voix se meurt. Je ...

 Elle rend Ivy à sa mère, s'approche d'Ethan. Evidemment que nous voulons l'aider !

Surtout toi.

— Mon thérapeute pense que les gestes sont aussi importants que les mots, alors ...

 Elle l'enlace. Plusieurs secondes. Je les compte, jusqu'à ce que ses yeux s'arriment au miens, enfin. Ma poitrine se gonfle. Mes poumons se remplissent avec lenteur mais allégresse de pouvoir rallumer leurs moteurs. Je crois bien que tout le monde entend les explosions de joie de mes alvéoles qui sortent de leur hibernation, et mon cœur battre à tout rompre. Lyanor penche la tête, fronce ses sourcils. Le coin droit de sa lèvre inférieur est emprisonné entre ses dents. Son regard ne me quitte qu'un instant. Elle ne me lorgne pas mais m'épie. J'aimerais pouvoir lire en elle par télépathie, et par la pensée lui dire tout ce qu'il m'est interdit de prononcer. Mes « je t'aime comme un fou » sont Les Interdits. Les Bannis.

Bientôt.

 Elle me balaie toujours avec intérêt comme elle l'a fait pour Ethan il y a une minute. Je retiens le souffle qu'elle me rend rien qu'en posant ses yeux sur moi. Ses émeraudes brillantes sont une caresse pour mon cœur qui bondit. Je ne sais pas ce qu'elle pense précisément, mais je sais, comme tout le monde ici, que le moment est important pour elle. Elle n'a pas conscience à quel point il l'est également pour moi.

 La minute s'étire. Lyanor me scanne autant qu'elle implore son cerveau de fouiller dans les archives du passé. Elle prendra même les miettes de sensations comme point de départ de quelque chose. Et des sensations, j'espère qu'elle en ressent durant son inspection qui me donne l'impression de me mettre à nu devant elle.

Mais tu ne peux pas.

 Non, je ne peux pas. Pourtant, ce serait une solution de facilité. Mais trop brutale, d'après la psy.

 «Vous devez d'abord recréer un lien» a-t-elle dit.

 Moi, je sens le lien. Il me percute. Je suis bousculé par l'œil du cyclone qui se déchaine. Mais le perçoit-elle ?

 Je n'ai qu'une envie, me ruer sur elle pour la prendre dans mes bras. Ne plus la laisser partir. Tout lui dire. Mais je ne peux pas. Ça me fait exploser tout autant que sa présence m'apaise. J'avance. Nos regards toujours agrippés.

— Bonjour Lyanor. Je suis content de te revoir.

 Ma voix est mal assurée, mais je ne peux pas faire mieux. Mon trouble est dans chaque fibre de mon être, car mon corps tout entier veut briser ses chaînes et se blottir contre elle. Je lui tends la main. Ses yeux s'écarquillent d'étonnement dès que je prononce son prénom.

— Bonjour.

 Un instant, je doute qu'elle m'ait vraiment parlé tant le mot était murmuré. Mais mes tremblements internes ne mentent pas. Avant même qu'elle ne réponde favorablement à ma requête silencieuse, je sais que je m'apprête à chuter. Et je suis prêt. J'accepte à bras ouverts autant que je l'accueille contre moi. Car dans ses yeux pétillants de questionnements, je me vois. Je revois mon reflet, il réinsuffle la vie en moi. Je me sens de nouveau respirer. Je tombe, oui, mais pour mieux me relever. Nous relever.

 Je suis face à elle, je sais qu'elle me voit sans me distinguer totalement. Mais loin de me désespérer, je me dis que c'est le premier pas depuis plus de six semaines sur le chemin qui est toujours le nôtre. Il y a toujours un « nous ». À moi de le nourrir, jusqu'à ce Lya soit prête le tenir avec moi de nouveau.

 Elle comble le mètre qui nous sépare, sans savoir qu'il y a bien plus. Nos membres se joignent. L'électricité nous grille quand un courant nous traverse. Ça, je le prends volontiers comme un signe. Le frottement de l'allumette.

 Sa chaleur m'embaume, s'insinue sur ma peau qui réagit à cet assaut, à son toucher. Des vagues de frissons naissent dans mes reins, remontent ma colonne, se diffusent, meurent, et renaissent avec plus d'ardeur.

 Avec pudeur, elle me laisse l'étrenner. C'est éphémère. Toute en retenue. Pourtant, Il ne m'en faut pas plus pour ne plus réussir à contenir un soupir de soulagement. Et au fond de moi, je sais qu'elle le sent.

 Les interdits ne sont-ils pas faits pour être franchis ?

Ou pas.

 Elle se détache rapidement en ne laissant qu'un grand vide dans mes bras. Me lance un petit sourire gêné qui me fait fondre, mais j'essaie de ne rien en montrer.

— Bon je ne sais pas vous, mais moi, si j'attends une minute de plus, je vais me jeter comme une affamée sur les pâtisseries ! s'exclame Mélia pour détendre l'atmosphère étrange qui s'installait.

— Menteuse ! Tu as encore du sucre au coin de la bouche ! réplique Lyanor en s'esclaffant. Il te fallait des forces pour rentrer à la maison ?

 «À la maison».

 Un gant de fer comprime mon cœur.

Mauvaise idée, Liam.

 Ou la meilleure que j'ai eue.

 Ok. Je vais être patient. Mais j'y mets une date de péremption. J'ai mon plan en tête. Plus qu'à le mettre à exécution.

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Plus la peine de vous faire un laïus sur le 4 mains, hein ?
Avec Lecossais, on a remis ça, encore et encore. Cabrel dirait : c'est que le début, d'accord, d'accord, d'ailleurs ;)

Bonne lecture !
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