Cérémonial. Partie I

20 minutes de lecture

Elly

Quelques heures plus tôt.

Bras tendu, je tâtonne à l'aveugle, à la recherche du gobelet, tousse encore. Ce goût immonde de bille sur ma langue me redonne un haut le cœur. Pourtant, je n'ai plus rien à régurgiter. Heureusement. Cette pensée me réconforte. Mon œsophage ne supporterait pas un autre round. Ma tête tourne comme dans un manège qui va trop vite, mes yeux coulent et me brûlent. Ma main, cette têtue, explore encore, mais seul le froid de la céramique de la vasque lui répond.

— C'est la merde.

Le vomi, Elly.

J'ai soif. Tout le temps soif. Enfin il me semble que cette réflexion revient inlassablement. Qu'elle est constamment là. Ou pas. Je ne suis plus sûre de rien. Si. J'ai bien conscience que mes douleurs aigües sont réelles; qu'elles n'ont malheureusement rien d'imaginaire, et que la superficie de ma vaste chambre n'est en rien une obstruction à mon sentiment d'étouffement. Pourtant les murs sont gris vert pastel, reposants. Ils devraient l'être. L'espace est roi. Plusieurs plantes en pot apportent couleur, oxygène et vie à la pièce assez épurée, tandis que les nombreux tableaux stimulants pour les yeux relèvent la déco cosy-chic-contemporaine. Quelques tapis de lin crème protègent le sol. L'ambiance se veut relaxante, brame même à l'apaisement. Je suis sourde. Je me sens confinée. À l'étroit. Emmurée. Dans un placard sous l'escalier, sans l'oncle et la tante fous pince-sans-rire, et sans les pouvoirs magiques d'un petit sorcier qui est en réalité bien plus que cela.

Harry Potter est moins claustro que toi, oui.

Respire, Elly.

Je n'arrive plus à me faire confiance, prise d'une indélicate impression que je manque d'honnêteté, que mes propres pensées sont cruellement dépourvues de sincérité. J'influence mon cortex aphasique, lui promettant mon et merveilles s'il accepte de sortir de sa léthargie qui n'a rien de bienvenue. De son mutisme. S'il me rend la vue, mon panorama. Mon trois cent soixante degrés, sans angle mort. Je le supplie. Encore et encore.

Rien. Ça sonne creux. Il n'y a que l'écho de mon infatigable volonté qui persiste à faire pression, sans faille, alors même que je suis crevée. Même ma mémoire à court terme joue à cache-cache, la boudeuse. La lâcheuse. Peut-être parce qu'elle a perdu sa grande sœur. Ça me prend la tête, à en rire de moi-même, de ma pathétique condition. Ironique au possible, une fois de plus. Moi, la fille qui n'oubliait rien.

J'en perds la tête, à devenir folle, car je la sens vide, inexorablement et déplorablement dépeuplée pour la première fois de ma vie. Je ne sais plus ce qui est vrai, ce qui est souvenir, ce qui est création de mon esprit qui cherche constamment à rallumer la lumière, prêt à inventer pour combler les trous.

Je suis lâchée dans mon propre labyrinthe, de nuit, pied-nu, sans carte ni lampe torche pour me déplacer sans risquer de me blesser. J'ai du mal à me situer dans le temps, aussi. Comme si l'horloge me faisait des farces. Mélodramadrique tragicomédie qu'est le théâtre de mon présent. Il y a des touches de burlesque et d'absurde, dans la recette de ma pauvre infortune. À être si insipide et ennuyeuse, La Vie, lassée de mon film soporifique à s'endormir même sous transfusion de caféine, a voulu y ajouter son grain de sel, pour la rendre moins fade. Expérience ratée, de mon point de vue amateur. Avant, le plat était certes sans goût, insignifiant et n'ouvrait pas l'appétit. Mais dorénavant, c'en est juste écœurant. Mes nausées ne diront pas le contraire. Et nul ne sait combien de temps je vais devoir restée à table, devant cette assiette qui me donne envie de partir en courant. De heurter ma tête contre un mur -et le reste-, dans l'espoir que tout redevienne comme avant. Ou que tout ça s'arrête ; simplement.

Quatre jours, et je suis déjà au bout du rouleau. Sur quel rouleau ? Je cherche encore. Rien n'est clair, tout est sombre. Sans dessus-dessous. Quatre jours. Alors plus ?

Ma mère me répète pour me rassurer au mieux que la désorientation n'a rien d'anormal ni d'alarmant, que le médecin m'avait prévenue. Que j'aurais dû rester une semaine de plus alitée à l'hôpital, sous surveillance, mais que j'ai refusé bec et ongles de suivre les conseils du Professeur B...je... blocage...je n'en peux plus. J'ai encore envie de pleurer toutes les larmes de mon corps déshydraté. Ou de casser quelque chose. De me défouler pour extérioriser le champ de bataille que c'est en moi. Terre de désolation. De désarroi. Mais pas que.

— J'ai oublié son nom... soufflé-je dépitée mais surtout en colère.

Respire et bois, Elly.

Prenant appui sur la cuvette des toilettes, je tire la chasse, me redresse sur mes jambes flasques. À croire que je n'ai plus de muscles en plus ne plus me souvenir de ce qu'il s'est passé il y a à peine deux jours.

J'ai vraiment fait n'importe quoi, cette fois. Je ne me comprends pas moi-même. Je ne me reconnais pas, pour être précise. « Du grand n'importe quoi», comme le radote ma chère mère à tout-va, comme si elle était soudain devenue un magnéto lancé en boucle. Cela-dit, ça ne l'empêche pas d'être plus excitée qu'une accro au shopping le jour du Black-Friday. Je ne me souviens certes plus de ses réprimandes sur mon insistance à vouloir quitter New-York le plus vite possible, mais le résultat est là : elle est à pied d'œuvre pour les derniers préparatifs du mariage. Bon, elle a tout de même piqué des crises parce que je ne voulais plus d'un grand mariage, tout à coup, jouant les martyres sous mes yeux gonflés de « devoir décommander à la dernière minute une grande partie des invités ».

Presque tous.

Si elle le dit. Pas de souvenir non plus sur ces conversations. Le vide. Le Néant.

Cooper ne semble pas être incommodé par mon caprice, lui. Bien au contraire, en réalité. Il m'a assuré qu'une cérémonie en toute intimité lui convient tout aussi bien, et que c'était d'ailleurs son premier choix, quand nous nous sommes attaqués à cette phase de la préparation. Que c'est moi, qui ai demandé des noces de conte de fée avec plus de deux cents invités. Pas mon genre pourtant. Je suis convaincue que ma mère a dû me faire sa propagande, puis qu'elle a gagné sur la grille des mondanités.

Bref. À mon réveil, j'aurais donc décidé de raccourcir drastiquement la liste des convives. Mais cela ne m'étonne guère. J'ai égaré plusieurs mois de faits et gestes, de paroles. Je ne me vois donc pas être une attraction curieuse qui nourrit plus les discussions que les estomacs le jour de mon mariage. Je ne le supporterais pas. D'ailleurs, pour ça aussi, je ne me comprends pas. Qu'est-ce qui m'a pris bon sang ? D'où vient cette précipitation ? Qui a envie de se marier avec la tête de la fiancée de Frankeinstein ? De ressembler à un monstre en putréfaction sur les photos de ce qui est censé être le plus beau jour de sa vie ? Qui fait ça ?!

La réponse est souvent la plus logique, Elly. La première intuition.

Je m'apprête à souffler mes vingt-cinq bougies. Trois cents mois d'existence, si on peut appeler cela ainsi. Huit seulement ont été effacés de mon disque dur surchargé, par beaucoup de superflus, puisque mon cerveau gardait trop. Stockait tout. Victime d'une forme peu commune du Syndrome de Diogène, certainement : incapable de trier, de jeter l'inutile. Cette perte, ce sinistre subi par mon cerveau, il ne représente que 2.67% de mon histoire, de ma naissance à aujourd'hui. Alors pourquoi ai-je la sensation déchirante que c'est d'un organe vital ainsi que de moitié de mon corps, que la vie vient de m'amputer ?

C'est peut-être le cas, réfléchit sérieusement ma conscience qui elle, n'a pas disparu dans les dégâts de l'attaque que j'ai subie.

C'est comme si je me manquais à moi-même, mais sans savoir pourquoi, exactement. Un souvenir fantôme, ou plutôt le spectre de tous mes souvenirs envolés, qui murmure qu'ils ont existé mais que je ne peux plus les voir, pour piquer là où ça fait mal. Car c'est le cas. Les plaies à vif des poignards ne sont pas que physiques. Elles ne sont pas les plus désagréables. Pas les plus regrettables, car elles, elles ne seront bientôt plus qu'un lointain souvenir. Comble de l'ironie, toujours. Une partie de moi est paralysée. Sans moteur. Presque sans cœur. Les maux de l'esprits sont un supplice sans traitement.

Alors non, je ne me comprends pas, plus. Moi, j'étais la fille relativement sage, raisonnable et raisonnée. Celle qui menait simplement une petite vie rangée. Presque toute orchestrée, avec seulement quelque fausses notes à sa partition qu'elle n'a même pas écrite, juste un peu modifiée. Car la musicienne n'a rien d'une virtuose, plutôt tout d'une docile interprète, fraudeuse à ses heures de rébellion. Elle tente de jouer une mélodie quelque peu trafiquée, ode à une sommaire recherche d'indépendance. Besoin grandissant d'émancipation.

J'étais celle qui écoute, se tait la plupart du temps. Mais force est de constater que je suis bien là. Plus dans un lit d'hôpital, faisant fi des conséquences pour ma santé, préférant fuir les médecins pour m'enfermer loin d'eux. C'est inexplicable, car mon esprit se la joue impénétrable. Pour moi, mon attitude est même inconcevable, signe d'une réelle altération de mes capacités mentales à ce moment-là.

Ce n'est pas moi. Plus moi. Je n'étais forcément pas moi-même, quand j'ai pris ces décisions impulsives. Pas apte à le faire, mais on m'a laissée faire. Pour aucun de mes jugements, mon avis n'était à prendre en compte, car faussé. Il est clair que ce mariage avancé, aussi, il est hors de toute rationalité. Le choc, sans doute.

À quelques jours près, ça changeait quoi, finalement Elly? je me questionne plusieurs fois, espérant que le silence me réponde enfin.

Mais qu'est-ce qui m'a pris? J'étais shootée ou quoi ?

Ou pas.

Je me passe de l'eau froide sur le visage, soupire d'aise au contact de cette dose de fraîcheur. Ose un regard dans le miroir. Non. Définitivement, je ne me reconnais pas. Mes cheveux sont plus courts que dans mon dernier souvenir. Le blond grignote la quasi-totalité de mes racines, quand je me revois plutôt bronde. Mes demi-longueurs étaient dans une palette polaire, oui. Je visualise comme si mon image du passé se superposait à celle d'aujourd'hui, mais le reste était plus foncé. J'ai changé. Je fais peur à voir

Un hématome bombé et encore rougi orne le coin gauche de mon front. Des bleus jaunis marquent mon visage en une affreuse constellation, souvenir visible de ce qu'il m'est arrivé , mais même mes yeux, eux, semblent différents. Bien sûr, leur couleur n'a pu muter. Mais quelque chose les a transformés. Quoi ? Seul l'espace vide dans ma tête le sait. Mais il se tait. Bâillonné.

Je m'observe avec attention, mais cela n'a rien d'une agréable contemplation. Mon reflet me fait mal, à l'intérieur. Il aiguillonne une plaie en hélant mes larmes tout juste séchées. Je clos mes paupières, envisage un instant de les coudre ; pas pour créer un barrage imparable, mais pour ne plus me trouver en face de l'évidence : je me sens comme une inconnue dans mon propre corps. Dans ma propre vie. Je prie silencieusement pour un miracle, prête à aller allumer un cierge dans une église, un temple, n'importe où. Partout. J'ai besoin de savoir. De me remémorer, même s'il paraît que forcer les choses est la pire des techniques.

J'essaie. Serre même mes mains, comme si cela pouvait m'aider. Mes ongles laisseront des traces à mes paumes. Mais impossible encore de me concentrer. À chaque fois que j'entreprends une introspection, une fouille poussée dans mes archives, c'est un avis de non-recevoir, que je me prends comme un mur à toute vitesse. Je suis la propriétaire, mais je ne peux pas rentrer.

— Ça suffit les conneries, Elly ! C'est n'importe quoi !

Je suis ridicule, je me crie quand une énième vague de supplice transperce mon ventre. Et personne ne tape du poing sur la table pour me faire changer d'avis. Non. Tout le monde court pour ce mariage à la va-vite. C'est débile et risible. Et puis New-York ? Qu'est-ce qui m'a pris d'aller m'acheter une robe de mariée à l'autre bout du pays ? C'est quoi, cette crise d'ado ? Qui est cette fille qui s'est crue dans Sex and The City, pseudo-fashionista faisant un caprice pour une robe blanche de créateur ? Belle idée de merde ! Y'a que moi pour prendre mes cliques et mes claques un beau matin dans le dos de tout le monde, et finir agressée puis kidnappée, par un gang de bouseux attardés dans un quartier mal fréquenté. C'est donc ça, l'histoire de ma vie ? J'ai fait un choix de merde, mais hors de question que j'en refasse un aujourd'hui !

Les miracles existent.

Je vais reprendre ma vie en main. Dès aujourd'hui. Dès maintenant. Tout de suite, en rampant s'il le faut. Il va y avoir des cris, des paroles déplaisantes, mais j'aurais une bonne raison d'avoir envie de me faire sauter la cervelle à cause de ces putains de céphalées. Merde, j'ai juré ! Putain !

Ça fait du bien, hein ?

Oui. Il me manque des cases, probablement dans tous les sens du terme, mais les faits sont là : les choses ont changé -bien que j'espère que cet état de fait est révocable. J'ai couru dès mon réveil vers l'autel pour me marier à un homme qui n'était même pas présent à mes côtés quand j'ai quitté les bras de Morphée. Qui suis-je ? Qui fait ça ? J'ai peut-être tutoyé la faucheuse, mais je refuse de sauter dans le vide sur un coup de tête. En n'ayant plus toute ma tête.

Malheureusement pour ma mère, je n'ai pas oublié que de nous deux, c'est elle qui a crié « Oui» quand Cooper a fait sa demande l'an dernier. Je ne sais plus ce qu'il s'est passé depuis, mais ça, je le sais. Logique donc que si elle a voulu que je reste hospitalisée, elle ne dise rien en revanche sur notre union. La raison aurait voulu que tous proposent un report, mais c'est moi qui en suis le moins pourvu : j'ai voulu tout avancer. Pourtant, aujourd'hui, je peux ajouter à liste restreinte de mes certitudes que je ne ressens aucune urgence. Bien au contraire. Depuis mon réveil, c'est bien la première fois que j'ai l'impression d'être cohérente. Oui. C'est ça.

Je perds une fois de plus la notion du temps, profitant de ma faible capacité de réflexion qui m'honore de sa présence. Mais réflexion tout de même, c'est assez notable pour le relever.

J'ai mentalement dressé une petite liste des choses à faire, mon petit cérémonial qui remplacera la cérémonie. J'entends déjà les cris de ma mère outrée en mode hystérique. Les vocifération de mon beau-père, calculette à la main, pour me citer le montant exact de ce que lui coûte cette nouvelle lubie; pour ne pas dire «caprice». Mais mon choix n'a rien d'extravagant. Il est, je crois plutôt mature, réfléchi. N'a rien d'un déséquilibre de mon esprit malmené. Je le trouve judicieux et sain. Je tombe d'accord avec moi-même sur la marche à suivre : aujourd'hui, je m'empare de mon libre-arbitre et m'y accroche. M'y menotte.

Premier jour d'une nouvelle vie.

Je ne suis peut-être pas forte, mais je refuse d'être de nouveau faible. Je veux vivre pour moi. Et si je dois me battre, ce sera pour ça.

Je fixe mon reflet à travers le miroir, me regarde dans les yeux. J'aimerais pouvoir trouver dans mon regard, tout ce que j'ai perdu de vue, égaré. Je hoche la tête. Accord silencieux avec mon double. Je vais faire entendre ma voix. Enfin, façon de parler. Mes cordes vocales sont restées dans le passé. Mais c'est l'intention qui compte.

Et l'intention fera l'action.

***


Un flash explose mon bas ventre qui se crispe si fort, comme si on l'essorait à la force d'un titan, que je n'ai pas d'autre instinct que de me plier en deux. Je me tords, cesse de respirer, toutes côtes plâtrées dans du béton armé. Et puis il fait chaud, ici ! Un vrai sauna.

— Tu n'y penses pas voyons, Lily !

Une main agrippée à son collier -tic nerveux chez elle-, déjà parée de sa plus belle tenue, une robe cocktail blanche, avec un gros nœud dans de la longueur de son dos, et dans son dos, elle s'écrie de sa voix haut perchée pour me réprimander comme si j'étais une enfant. Je viens de lui annoncer la nouvelle. Mais à en croire sa réaction, elle n'entend pas que je ne lui demande pas sa permission. J'ai décidé qu'il en serait ainsi. Aujourd'hui, je ne lui dirais pas oui. Ni à elle, ni à Cooper Pettersen. Je suis dans un état qui ne nécessiterait pas de me déguiser pour Halloween, alors me marier, cela semble complètement tiré par les cheveux ! Mais rien n'arrête Brittany Baumont quand elle a une idée fixe :

— Tu es encore sous le contrecoup des médicaments Lily, c'est tout, ma fille. Ta confusion n'est qu'une manifestation des effets indésirables de tous tes traitements. Et c'est parfaitement normal d'avoir des angoisses le jour J ! Toutes les mariées en passent par-là ! Bien, je vais faire venir la maquilleuse et l'habilleuse ...

Qu'est-ce qu'elle n'a pas compris dans « j'annule tout et je veux aller à l'hôpital ?»

— Maman !

Elle ne m'écoute pas. Plus. Si tant est qu'elle l'eut déjà réellement fait; pour autre chose que mes avis sur ses stupides avis pour son boulot qui lui, est toute sa vie. Moi, je suis un passe-temps. Quand elle l'a, le temps. Quitte à oublier, j'aurais voulu qu'il ne reste rien.

Elle continue de m'expliquer à quel point je suis dans le déni. Que ce n'est rien. Ou plutôt si, un trop-plein de tout, mais qu'après le mariage, je me sentirais enfin mieux.

« Tout va rentrer dans l'ordre », répète-t-elle à chacune de ses phrases. Elle ne lésine pas sur ma responsabilité dans ce qui m'est arrivé, au passage. Encore. Un vieux disque rayé. Moi, la fille «ingrate» qui n'en avait jamais assez pour mon mariage, malgré tous ses efforts. Moi, sa fille qui n'en ai fait qu'à ma tête au lieu de la laisser gérer.

Va-t'en Elly.

Ses reproches, les plus incisives, entaillent ma peau comme des lames de rasoir. Mais plus j'ai mal, à l'intérieur, plus mes maux deviennent lancinants, et plus ma rage me hurle que je n'ai pas tort, cette fois. Elle parle de ce putain de mariage comme de l'évènement de nos vies. Nos vies. Pas que la mienne et celle de Cooper. Des mois de préparatifs, d'investissements financiers, du temps, aussi. Elle parle. Me sermonne sur mon attitude. Jure que je ne sais plus ce que dis. Elle converse surtout avec elle-même.

Je l'entends vaguement téléphoner à Gerald, puis à mon fiancé. Fiancé que je n'ai que très peu vu, « tradition oblige», d'après ma génitrice. Ce qui l'intéresse, c'est que je « me reprenne pour aller me préparer » car « je ne peux pas être en retard à mon propre mariage». Que je sois à la limite du malaise à cause de la douleur, je dois être en train de le rêver. De l'halluciner. Ce doit être dans ma tête.

Ou pas.

J'ai soudain froid. Une crise de bâillement s'ajoute à la liste déjà fournie de tout ce qui me parasite, me lacère.

— Ton corps répond au stress, Lily, me lance ma mère en me tendant un verre de ce qui me semble être du champagne.

Oui. Je suis en plein rêve, ou dans une réalité alternative. Moi qui me croyais devenir dingue, c'est eux, qui sont gravement atteints !

— De l'eau.

— Décoince-toi un peu enfin ! C'est ton mariage Lily ! Cooper, dis-lui toi !

Il ne se fait pas prier dans son costume gris sur-mesure, mais mon cerveau ordonne à mes oreilles de se verrouiller. Je lutte contre un vertige quand ma tête se remet à tourner. Cooper m'aide à m'asseoir. Je vois ses lèvres bouger, ses mains en coupe sur mes joues, mais sans le son. Scène intéressante. S'il savait le nombre de fois où j'ai eu envie de prendre une télécommande pour le mettre sur mute, alors même que nous venions de passer des jours séparés par son boulot. Cette pensée en amène une autre : ne pas être dans ses bras, cela ne m'a pas manqué depuis que nous nous sommes retrouvés. Je n'ai pas une seule fois ressenti le besoin d'aller me réconforter auprès de lui, ni de lui parler quand il n'était pas avec moi. Souvent, donc. Pour me laisser me reposer, en plus de respecter une tradition.

On me sert à boire. Mes pensées deviennent peu à peu confuses, mais je m'accroche. Je bois plusieurs verres d'eau, ne me concentrant que sur cela. Les bienfaits du liquide frais dans ma gorge, mais aussi du cristal froid sur ma peau. Puis ma mère me tend mes gélules, se rendant enfin compte que je ne suis pas dans mon assiette.

— Oh Lily.

— Elly, maman ! je la corrige sèchement dans un réflexe qui la fait se redresser comme si je venais de la gifler.

Il faut que je sorte de là. Je leur demande d'appeler un médecin. Cooper pose maintenant sa main sur mon front. Son toucher me gêne. Pire, il me met mal à l'aise, comme si son attention était déplacée. Pour moi, c'est le dernier déclic :

Je ne peux pas l'épouser.

Je ne veux pas l'épouser.

D'un geste que je veux vif mais qui me semble trop lent, je repousse sa main. Le repousse lui. Je me lève avec difficultés en les prévenant que je vais chercher mes affaires.

Je rassemble mes pensées. Putain de journée de merde ! Cette réflexion me laisse songeuse un instant. Elle me frappe d'une manière particulière. En plus, j'ai tout un arsenal de grossièretés qui font la queleuleu dans ma tête.

Je quitte la pièce. Me sens presque un peu mieux, mais ma mère me talonne plus vite que mon ombre. La Luky Luke de l'Enfer, cette femme.

Ça va aller, Elly.

Je vais tout faire pour. Et correctement, cette fois.

Il y a une raison à tout. Si je n'ai pas oublié tout ça, c'est forcément pour ne pas faire une connerie. Il est temps de tirer le frein à main, et de prendre ma propre route.

Tout ce que j'ai entendu, ce que j'ai bien voulu écouter, ça sonnait terriblement creux, en moi. Non ; pas les piques de ma mère, elle sait où appuyer. Mais toutes les raisons pour lesquelles je délirais, selon eux, que cela allait passer. Rien n'a atteint mon cœur, pas même la présence de Cooper. Parce qu'il n'y a pas sa place, pas comme un mari. Même pas comme un compagnon. Et je n'ai même pas peur de regretter cette décision. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé durant nos huit derniers mois, mais aujourd'hui, je sais que je n'ai pas envie d'en passer d'avantage à ses côtés. Je ne vais pas lui dire « oui », alors que je ne ressens rien quand je le regarde. C'est peut-être triste. Moi, je ne le suis pas. Je ne suis même pas désolée, allez savoir pourquoi. Mais ce qui est certain, c'est que quand mon regard croise le sien, cela me fait autant d'effet que quand j'ai arrosé les quelques plantes tout à l'heure.

Ainsi, peut-être ma mémoire n'est-elle pas la seule à avoir déserté le navire de ma petite existence. Il semblerait que mon cœur aussi, soit aux abonnés absents. Tant pis. Il y a une raison à tout. Ma préoccupation la plus urgente, c'est de me rendre aux urgences.

Et ?

— Je veux parler à Amélia, maman. Donne-moi ton téléphone s'il te plait, je lui demande en atteignant ma chambre, une main sur mon ventre.

— Lily, me répond-elle encore alors que je lui ai demandé d'arrêter avec ce surnom, je ne sais plus comment te le dire pour que tu t'en souviennes ! s'exclame-t-elle en se dirigeant vers une desserte pour me resservir à boire tandis que je vais vers ma salle de bains rassembler un petit nécessaire de toilettes. Amélia est au Kenya pour son reportage, elle n'est pas joignable et ne devait rentrer que dans quelques jours pour le mariage. Tu l'as avancé. Tu ne la verras que quand elle reviendra, ma chérie. Je suis dé...

— Donne-moi ton téléphone maman !

— Li..

— TON PUTAIN DE TÉLÉPHONE ! je m'écrie avec autant de force que possible. Je vais appeler Taylor, aussi.

Oui. Mélia et Taylor. Eux, ils sauront quoi faire. Eux ils m'écouteront.

— Lyanor Elysabeth ! se fige-t-elle choquée. Tu vois bien que tu délires, enfin !

— Voilà ! Je délire, maman ! Preuve que je ne suis pas en état de me marier, le problème est réglé ! dis-je en sentant une nouveau vertige me prendre.

— Tu ne te sens pas mieux ?

Oui et non. J'ai effectivement moins mal, mais loin de pouvoir dire que je me sens mieux. Sensation très contradictoire. Ambiguë. Mes maux de ventre cessent leur rave party, vont decrescendo. Malgré cela, j'ai chaud et froid à la fois. Il me semble que je transpire trop, il me faudrait une douche. Quand à mon épiderme, il me démange soudain, comme si je m'étais faite piquer par des insectes.

— Non.

— Tiens, bois encore un peu de citronnade, cela te fera du bien. Je vais t'aider à préparer une valise. Je m'occupe de tout, et je vais aller chercher mon portable, il est dans mon sac, m'annonce-t-elle quand elle retrouve son calme et sa raison, au passage.

Les miracles existent ! J'irai mettre des cierges. Quand je le pourrais. Pour le moment, je vais m'allonger. Après, ca ira mieux.

***


Je crois que tu as un peu trop abusé du Champagne, ma chérie ! plaisante ma mère qui marche à mes côtés.

Elle a sûrement raison.

Je relève la tête vers le ciel. Les rayons du soleil cognent agressivement sur mes tempes, alors que ma peau est recouverte de picots de frissons, signature visible de la vague de froid qui s'est emparée de moi. A poinçonné mon corps. J'ai l'impression de marcher pieds nus sur la banquise. Que le soleil ne peut combattre la glace. Pourtant le feu gagne toujours, non ?

Concentre-toi, Elly.

Allez Lily, sourit !

Je n'en ai pas réellement envie, mais ma bouche obéit à son instruction. Ma tête est lourde. Ou mes cervicales sont en coton. L'un ou l'autre. Un instant, je croirais même que je titube.

Je vis la scène au ralenti. Pose mon regard sur les fleurs, essaie de me tenir droite, aussi, quand ma mère me le demande. Je ne me sens ni heureuse ni triste. Presque détendue, physiquement. La micro-sieste que je me suis apparemment octroyée avant de me préparer m'a fait du bien. Trop. Je suis tel un chamallow fondu avec un pic à glace en guise de colonne vertébrale. Mais en ce qui concerne mes fonctions cognitives et cérébrales, je confirme que j'ai dû abuser de l'alcool. Bravo Elly!

Bon, le jour s'y prêtait, mais quand même.

J'avance les derniers mètres. La musique se tait.

C'est bizarre, ma petite voix n'est plus là. Je l'aimais, je crois.

Je jette un œil à la petite assemblée. C'est très intime. Intime, intime... mais combien de coupes j'ai bu, moi ?

Et puis oui, c'est intime. Privé. Ma mère n'a pas fait une syncope ? À en croire son large sourire jusqu'à la barrette en or dans ses cheveux, non. Bon, les choses changent, après tout. Cooper me prend la main, lui aussi ravi. Mais quelque chose manque. Une angoisse paralyse encore plus mes gestes, mes pensées bousculées, enivrées. Mais elle est passée, Mélia ?

Je la cherche du regard, mais ne la vois pas. Cooper met plus de pression sur mes doigts pour me ramener à l'instant. Je reste là, debout, à écouter des paroles qui, peu à peu, se noient avant même d'arriver jusqu'à moi. Il a du bruit, pourtant, car les sons me secouent. Ou quelqu'un.

Annotations

Recommandations

Défi
Aspho d'Hell
Je sais, c'est affreux... désolée Rafi...
17
45
3
1
Line P_auteur
[En cours de republication après correction]


Elle pensait avoir tout prévu ... sauf l'imprévisible !

À vingt-cinq ans, Livia suit un chemin tracé dont elle seule détient la carte.
Abimée par les drames de son passé, elle aspire à une vie calme, ne laisse que peu de personnes entrer dans son cercle et a revêtu depuis longtemps un masque pour se protéger.

L'amour ? Pas pour elle; elle le fuit comme la peste, persuadée qu'elle gagnera toujours sa partie de cache-cache avec Cupidon.

Une meilleure amie, un week-end au pied levé à l'autre bout du monde et une dose d'alcool de trop, c'est la recette idéale pour que tout bascule ...

Star de cinéma mondialement connu, Hayden Miller entre dans sa vie telle une tornade inattendue. Entre attirance, rejets, nuits torrides, non-dits et secrets, leur petit contrat amis avec bonus; va raviver son corps et pourrait bien devenir quelque chose de plus ... à condition de s'en rendre compte.

Qui ouvrira les yeux en premier ? Les dangers sont-ils toujours les plus évidents ? Mais surtout ... Toutes les promesses sont-elles faites pour être tenues?

Quand le passé entache le présent, peut-il y avoir un avenir ?

Et si commencer par la fin était finalement la meilleure voie pour trouver son chemin ?


Contient des scènes à caractère sexuel.
Public averti : +18 ans
Copie interdite


TOUS DROITS RÉSERVÉS©
Plagiat interdit selon Article L335-2, Modifié par LOI n°2016-731 du 3 juin 2016 - art. 44.

Tous Droits Réservés
Œuvre Protégée
1104
227
451
1165
Line P_auteur
Quand Rose, jeune femme intrépide et un brin grande gueule fait ses valises un beau matin pour partir s'installer à l'autre bout du monde sans se retourner, elle sait ce qu'elle quitte, mais ne se doute pas un seul instant de ce qu'elle va trouver, là-bas. Pourtant, elle n'a pas choisi sa destination par hasard, mais rien ne l'avait préparé à un tel choc. Littéralement. Un camaïeu de couleurs, de gens, de cultures, perdu entre terre et montagnes, passé et présent, qui renferme bien plus de secrets que de réponses qu'elle n'était venue en chercher ; et pas que ...

Alors qu'elle pensait pouvoir se faire discrète, Rose s'aperçoit avant même son arrivée que ses prévisions étaient trop téméraires quand on a l'ambition de mettre les pieds dans une ville où même les roues ont des yeux et des oreilles. Une voiture capricieuse qui la lâche au mauvais moment et c'est la première secousse de son séjour pas réellement entamé, qui détruit définitivement son doux espoir d'anonymat. Une collision "titanesque" dont les tremblements ne sont pas que ceux de la tôle froissée.

A la tête des Dark Evil Lions, les bikers protecteurs de la cité, le ténébreux Titàn est l'incarnation même de l'attirante menace. Celle qu'on sait être agressive et prête à tout pour gagner, mais que l'on ne peut s'empêcher de vouloir toucher car irrésistible, et dont l'apparence n'est qu'une partie de la véritable valeur.

Accaparés par deux quêtes différentes, ils s'affrontent, se repoussent, se désirent, se haïssent, jusqu'à ce que la faucheuse elle-même ne sorte de l'ombre pour pointer de son outil aiguisé une question que nul ne se serait jamais posé: Qui est réellement pour eux, le plus grand spectre du danger ?

Doit-on vivre par amour, ou mourir pour lui?

Contient des scènes à caractère sexuel explicit
Public averti
Copie interdite, y compris utilisation des personnages dans d'autres œuvres

TOUS DROITS RÉSERVÉS©
Histoire protégée

Plagiat interdit selon Article L335-2, Modifié par LOI n°2016-731 du 3 juin 2016 - art. 44.
509
64
29
603

Vous aimez lire Line P_auteur ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0