Réveil en arrière

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Elly


— Elly prenez le temps qu'il vous faut. Tout va bien.

Il me l'a déjà dit, ça, non ? Je ne sais plus. Je crois que oui.

La voix est agréable. Posée. Rassurante. J'ai l'impression que mon esprit flotte dans une nébuleuse vaporeuse. Que mon corps n'est plus là, comme si je n'en avais plus. Je me demande si je suis réellement consciente, ou si je rêve. Un peu des deux ? Rien n'est clair. J'ai une notion sommaire de ce qu'il se passe; en moi mais aussi dehors, un long moment. Moins ? Plus ? Je replonge, remonte. Où ? Impossible à dire. J'ai l'horrible sensation de devoir lutter pour garder les yeux ouverts, alors qu'ils sont fermés. J'espère du moins, car tout est noir. L'anxiété me caresse. Ils sont bien fermés, n'est-ce pas ? Je ne peux pas réfléchir plus. Je m'endors. Ou je pars. Entre deux portes. Je crois que je m'égare. Puis tout redevient calme.

— Constantes stables.

J'émerge. Je perçois de nouveau des bruits. Des paroles. Plus vives, moins cotonneuses. Des bips stridents donnent un rythme au temps. C'est angoissant, car pas vraiment régulier. Je ressens une légère agitation dans la pièce. Du mouvement. C'est oppressant. Comme si j'étais enfermée dans un lieu exigu. Je suis claustrophobe de mon propre moi <moi>. C'est mon enveloppe qui me serre. Pourtant je ne la perçois pas. Ça me fait peur. Tout est trop. Mais tout est loin. Proche en même temps. Je ne sais plus. J'essaie de me focaliser sur quelque chose. C'est difficile. Où est-ce que je suis ?

Les sons me percutent. M'agressent. Je suis comme dans une avalanche. Où est le haut ? Où est le bas ? Notions en cours de maintenance. Qu'est-ce qui m'arrive ? Je crois que je délire toute seule, dans ma tête.

Ça va aller, Elly.

— Elly, il faut que vous restiez calme, me demande la voix masculine de mon interlocuteur. Prenez votre temps. Essayez de serrer ma main si vous comprenez ce que je vous dis.

Je suis calme là, non ? Bon sang, j'en sais foutre rien ! Je prends conscience que quelque chose n'est pas normal. Pas à sa place. Moi, en particulier. Mon discernement s'affole quand il voit le train de la vérité arriver sur nous à toute allure. Il me traverse. C'est douloureux alors que j'ai bien dû mal à savoir si j'ai toujours un corps. Si j'en suis toujours la pilote, surtout. Là, je ne suis plus calme. J'ai un mauvais pressentiment qui se mue en désagréable fait avéré : moi, allongée, et pas sur une place tropicale. Moi, qui ne peux pas parler, comme si je n'avais plus ni gorge ni cordes vocales.

— Elle est désorientée.

— Elle reprend conscience, phase réactive. La phase d'éveil va suivre, affirme l'homme au milieu de timbres féminins.

—Température corporelle à 36.8. Réflexes articulaires normaux. Pression artérielle en hausse.

— Bien. Elly, vous n'avez pas à vous inquiéter, vous êtes dans un lit, vous ne pouvez pas tomber, m'explique sereinement la voix masculine que j'ai entendue à plusieurs reprises. Je ne sais pas depuis quand vous percevez nos voix. Je suis le Docteur Brown. Je vais attendre quelques minutes encore avant de vous demander de répondre à mes questions. Nous allons simplement poursuivre la vérification précaire des stimuli afin de nous assurer qu'il n'y a pas de séquelles sensorielles, articulaires ou musculaires qui devraient être prises en charge avant même l'essai d'une station debout. Votre gorge doit vous paraître sèche, irritée, continue-t-il. Peut-être ressentez-vous ses symptômes dans vos oreilles, aussi. Tout ceci n'est dû qu'à l'intubation. Vous respirez à présent par vous-même, vous n'avez plus d'assistance respiratoire depuis une demi-heure environ. Une infirmière va vous aider à vous hydrater, mais un peu seulement, et principalement pour tester votre capacité de déglutition, puis regarder votre larynx...

Non non non ... Ça va trop vite. Certains mots m'écorchent les oreilles. Docteur. Séquelles. Intubation. Infirmière. Je suis dans une géante hallucination psychédélique, mais sans les couleurs et les flashs lumineux qu'on nous montre dans les films. Tout est sombre. Effrayant. Je rassemble mes idées. Trop manquent à l'appel. Je ne comprends plus rien, ou si. Le médecin me parle toujours, je n'écoute plus. Je sens enfin, avec soulagement, que quelqu'un me touche. Ça me donne envie de pleurer.

—Elly, inspirez profondément puis essayez d'ouvrir les yeux, s'il vous plaît.

Ils sont bien fermés. Deuxième vague d'apaisement. J'essaie de combattre la lourdeur de mes paupières. Des larmes passent leurs rideaux, coulent pour aller se perdre dans ma nuque. Un filet de lumière m'éblouit désagréablement. Brûle mes rétines qui protestent.

Il me faut plusieurs minutes pour réussir l'exploit de me reconnecter visuellement au monde qui m'entoure. Mes membres sont engourdis. Mais je n'ai pas mal. Les médicaments, certainement. Contrairement à mon corps peu mobile, mes pensées, elles, mes craintes, se bousculent avec violence sous mon crâne. C'est encore brumeux, en haut. J'ai trop de questions. Il faut mettre de l'ordre là-dedans, mais ma concentration ne veut pas collaborer. Ça m'énerve. Ça m'angoisse d'autant plus.

Qu'est-ce que je fais là ? J'ai beau chercher , je ne vois pas à quel moment les évènements ont pris une mauvaise tournure pour que je me retrouve à l'hôpital.

— Bonjour, Elly, me sourit un homme mûr tout en palpant ma nuque que je sens raide.

Enfin, il me semble qu'il me sourit. Les images ne sont pas encore nettes.

— Nous allons y aller par étapes. Si vous vous sentez soudain fatiguée, ne luttez pas.

Comme si je pouvais faire quoi que ce soit ...

Ça va aller, Elly...

***


— Vous risquez d'avoir des maux de gorge les prochains jours, mais cela ne durera pas, et la lidocaïne devrait bien apaiser cela . Evitez de trop solliciter vos cordes vocales. Le temps fera son œuvre. Il n'y a pas d'œdème, pas de dysphagie ¹.

Je ne comptais pas intégrer une chorale de gospel ou faire du rock, alors bon, je devrais pouvoir appliquer ce conseil. Je rirais bien de mes propres sarcasmes, mais je n'y arrive pas. Je n'arrive pas à grand chose, à vrai dire. C'est pathétique et pétrifiant. Comme si j'étais plâtrée de la tête aux pieds. Or, ce n'est pas le cas. J'ai simplement une attèle d'épaule que je ne garderai pas longtemps. Le médecin est optimiste, en plus de tout faire pour ne pas utiliser de termes trop techniques et de vouloir me rassurer au mieux sur ma condition. Bien pourrie, la condition, soit dit en passant.

Ça va aller Elly ...

Eh bien oui. À un moment, plus bas, ce serait m'enterrer, alors ça devrait aller, c'est certain ...

Je l'écoute religieusement encore plusieurs minutes me refaire la liste des soins à venir. Il n'a pas encore répondu à mes questions. Ma question. Celle qui est sur les starting block de la ligne de départ que sont mes lèvres sèches. Si je dois souffrir de parler, ce sera pour cette question. Mais plus il m'explique, plus je me demande si je ne suis pas tombée d'un train en marche puis me suis faite rouler dessus par un trente-six tonnes avant d'être prise sous les sabots d'un troupeau de buffles. Je suis parcourue de plusieurs ondes d'effroi qui font me dresser les poils sur tout le corps. Détestable sensation.

Mais au moins tu en as, des sensations.

Sans le vouloir, je finis par décrocher de son discours. Mes yeux sont attirés par la lumière venant des baies. Par l'extérieur qui m'appelle. Un joli chant de sirènes en automne, avant qu'elles ne doivent aller se cacher sous les eaux des lacs qui parsèment la grande ville au ciel d'ordinaire nuageux en cette saison ; avant que la couche de glace qu'apporte l'hiver froid ne leur permette plus de plonger. Avant qu'il ne les emprisonne à la surface, et ne leur montre que le monde des hommes aussi, peut être cruel. J'observe avec attention le peu de nuages qui se chassent les uns les autres. C'en est presque hypnotisant, la diligence dont font soudain preuve mes pensées qui se fixent toutes vers la voute bleue. Elle me distrait cette vaste étendue, comme si elle voulait me dire quelque chose.
Je me dis même que le ciel me sourit pour mon réveil, tant il me paraît étrangement éclairé aujourd'hui. Je vois d'ici des tours de fer et de vitres qui tentent de le grignoter, mais il ne se laisse pas faire...

Respire Elly .

Des tours de fer.
Des tours de fer.
Des.tours.de.fer...

— Quel hôpital ?

Oh mon Dieu! D'où sort ma voix ? Elle est si rauque, ténébreuse, rocailleuse, que je pourrais passer pour une accro à la clope depuis ma naissance! Et le médecin a raison, parler est douloureux. Ma gorge est trop irritée. Une infirmière approche la paille de mes lèvres. Ma tête a dû la mettre sur la voie de ma demande silencieuse. J'aspire. Avale. Tousse. Le Professeur Brown redresse mes oreillers. Mourir étouffer par une gorgée d'eau après avoir survécu... punaise mais à quoi ? Il faut payer pour savoir ici ou quoi?

Sois patiente. Ne force pas, me conseille ma conscience bonne élève. Mais c'est plus fort que moi. Malgré l'avertissement du Doc qui n'a rien de House ou de Docteur Mamour, plutôt Docteur Nounours mais avec des yeux couleur étang azur un jour de grands soleil. C'est perturbant, d'ailleurs, des iris pareilles.

Un élancement aux apparats de marteau piqueur vient irradier ma tête et mes yeux quand j'essaie de faire rappliquer mes souvenirs au galop. Le Néant me bouscule. Tout ce que je récolte, c'est de la cendre et de la poussière à l'issue de la tentative avortée. Et la crise d'asthme qui ne pas va tarder à pointer le bout de son nez, une fois que mes poumons auront décidé de respirer de nouveau. Il faut une première fois à tout. Et ils doivent avoir de la Ventoline, ici. Des cartons entiers, n'attendant que l'expectoration de mes bronches pour venir m'assaillir, à défaut que mes souvenirs ne le fassent. Traîtres.

C'est qu'ils sont encore sous l'effet des sédatifs, les flemmards. J'espère qu'ils seront bientôt de retour. Je me note mentalement de demander combien de jours de congés nous avons pris, eux et moi. Un ? Deux ? Puis je me dis que vu l'état douteux dans lequel je me trouve, avoir l'ambition de faire confiance à ma tête est une belle utopie. Chaque pénible déglutition fait résonner en moi la question « Pourquoi a-t-on dû me mettre un tube dans la gorge ? ».

— Où pensez-vous être ?

J'ai posé la question en premier.

Pourquoi ne répond-il pas simplement ?

— Quel hôpital ?

— Je vais vous répondre, Elly, dit-il en croisant les mains devant lui, droit comme un poteau de clôture. Mais avant, j'ai encore quelques questions.

Ça ne va pas. Je ne me sens pas bien. Il fait trop jour. Le ciel est bien trop bleu, bien trop lumineux, ensoleillé. Les rayons du soleil qui traversent les vitres jettent leurs UV sur mon visage comme en été. Le paysage est en décalage avec ce que je sais. Les questions se tirent dessus, se disputent, se font procès dans mon crâne. Je tente de masser mes tempes de mes deux mains, mais mon attèle se rappelle à moi. Souvenir inutile, là, tout de suite. Ce n'est pas ça que je veux savoir.

— Pouvez vous me donner votre nom complet, s'il vous plait ?

Pourquoi, il ne sait plus lire, tout à coup ? Quinze années d'études pour se prendre pour Colombo, franchement ... Même Mélia ne me l'aurait pas faite, celle-là. J'inspire. OK. Coopérer pour avoir mes informations.

— Elly Johnson.

— Elly est votre prénom complet? réplique-t-il les sourcils levés alors qu'une infirmière semble prendre notes de mes réponses.

— Lyanor Elysabeth Johnson, j'articule avec précaution.

S'en suit ensuite tout mon état civil. C'est tout juste s'il ne me demande pas mon bonnet de soutien-gorge. Quoi que, il doit déjà le connaître. Apparemment pas d'incertitudes de son côté, je suis bien moi. Pas une schizophrène qui tenterait de voler l'identité d'une pauvre femme. J'espère du moins que son petit interrogatoire avait ce but, parce que quand même, si je devais en changer, j'en prendrais une bien plus prolifique et intéressante que ma pauvre petite vie rangée et orchestrée du levé au coup de notre astre chaud.

— Savez-vous quel jour nous sommes, Elly ?

« Savez-vous quel jour nous sommes, Elly ? »

« Savez-vous quel jour nous sommes, Elly ? »

— Elly ?

- Je ... Nous ... C'est ...

J'ai le droit à un indice ? Le nombre de demi-journées de sieste que je me suis octroyées, par exemple ?

Vu sa tête, pas sûr, non.

— Ce n'est pas grave, Elly. ne forcez pas, les choses reviendront naturellement. Le choc que vous avez reçu à la tête est sans doute la cause dans votre confusion spatio-temporelle. Il se peut que ce soit une amnésie lacunaire, précise-t-il sans que je ne comprenne le terme. Peut-être ne vous souviendrez-vous jamais de ce qu'il vous est arrivé, cette période a pu être simplement effacée de votre stockage, ou peut-être cela reviendra-t-il dans une heure, un jour. Quel est le dernier souvenir qui vous vient spontanément ?

Rien ne se perd, chez moi, il est mal informé, le gentil bonhomme. Tout va revenir. Dès que j'aurais totalement évacué les produits qui sont mélangés à mon sang, je serai de nouveau entièrement moi. Constatation non éclatante, mais bon, on doit faire avec ce que l'on a . Ce que l'on est. Ce que je suis, à présent.

— Je devais aller travailler, je lui raconte à voix basse pour ne pas abuser de mes cordes vocales. Je devais prendre le métro... Où est Amélia ? Oh mon Dieu où est Mélia ! je m'affole. Vous m'avez appelé Elly ! Amélia était avec ...

Punaise, ça fait mal ! Nouvelle quinte de toux. Ma résolution de ménager mes cordes n'aura donc tenu que huit secondes, tout au plus.

— Elly, non, vous faites fausse route. Quel mois sommes nous ? Non Cooper n'était pas ...

— Cooper ? J'étais avec Cooper ? Non Cooper est en dé ...

— Elly, calmez-vous, s'avance-t-il jusqu'à moi les sourcils si froncés que cela doit lui faire mal. Quel mois ? Après, je répondrai à certaines de vos questions.

— Novembre ! Nous sommes en novembre ! Dites-moi ...

Pas le ciel.

Je ne sais pas si j'ai déjà expérimenté l'arrêt cardio-respiratoire, mais à voir ainsi tous les visages présents dans la pièce converger vers moi avec des têtes d'ahuris, je me dis que le chariot de réa à tout intérêt à être très proche d'eux, car dans le cas contraire, les prochaines heures, les prochains jours, et quel que soit le calendrier, je les passerai sur une table dans un espace clos réfrigéré. Et je déteste le froid ! Je hais tout ce qui a un rapport avec le froid. Pourtant, le karma s'amuse de mon agonie est ordonne à des frissons gelés de venir se poser sur mon épiderme qui prend des air de chair de poulet déplumé.

— Nouvel IRM Professeur ? Et recherche d'hypothyroïdie ? s'enquiert une infirmière rompant le silence pré-syncope.

On peut attendre de savoir avant de tutoyer les sapins Elly ?

L'homme en blouse immaculée acquiesce.

— Elly, ce sont des choses qui arrivent ...

— QUELLES CHOSES !? je lui m'énerve en manquant d'air, m'annonce-t-il avec des pincettes.

— Vous êtes à New-York, et c'est déjà l'été, Elly.

Je vais me réveiller. Bon sang, j'ai dormi combien de temps ?

***

Je me réveille en nage, mais la bouche pâteuse; ou sableuse. Une sensation absolument immonde à vous donner envie d'avaler un tube de dentifrice avant même de boire deux litres d'eau. La tête sous pression, telle une cocotte minute dans un étau qui se resserre sur elle. Mes cervicales me tirent. Mon épaule me lance. Mes yeux peinent à s'ouvrir. Même dormir fait mal.

Plus de rêves, mais beaucoup de brouillard, d'ombres qui semblent vouloir protéger les éléments manquants de mon histoire, de ce passé caché par des portes aussi épaisses que des montagnes. Des paroles presque inintelligibles, qui créent un stress à mon repos qui n'en que très peu un. Il en a le nom, mais ni l'air ni le refrain. Je sors du sommeil en sursaut, à chaque fois, avec des difficultés à me souvenir des images qui m'ont parasitée. Je reprendrais bien un peu du cocktail avec lequel les médecins m'avaient plongée dans le coma. Replongée, pour m'aider. Un coma sans noirceur. Un sommeil sans douleur. Un sommeil apaisé, loin des maux agresseurs. Loin des questions où seul l'écho de ma propre voix me répond. Des objections de mes interlocuteurs. Loin des tentatives d'effraction du coffre fort qu'est devenu mon cerveau, caveau scellé des derniers mois qu'il retient comme la mort lorsqu'elle nous met la main dessus.

Sans crier gare, un bout de moi a disparu, m'a abandonnée, laissée sur le bord de ma propre route. Je ne renonce pas à tenter l'intrusion de force, mais rien à faire, les tensions scient ma tête, mais jamais le blindage de mes méninges qui font barrage, gardiennes d'une prison de haute sécurité entourée de barbelés. Il y a une résistance, je refuse la capitulation, malgré les avertissements. Malgré tout sens commun qui voudrait que je prenne acte des conseils des médecins. Si ma chute et le choc causé ont proclamé une révocation de plusieurs semaines dans l'almanach de ma vie, moi, par mon obstination, j'invalide cette décision. Je veux être seule juge de mon sort. Il n'y a que sur cela que j'ai encore un pouvoir.

Alors je réfute minute après minute l'arbitraire promulgation. Cette sentence qui a condamné des bribes de mon passé. Je lutte, pour la première fois de ma vie. Ironiquement, je bataille contre moi-même, à défaut d'avoir eu un jour le courage de lutter contre autrui. Ces autruis véritables décisionnaires, à qui j'ai toujours consenti de laisser les rênes, attendant le jour où mon abnégation porterait enfin ses fruits. Pour la bravoure, passez votre chemin.

Pour le dénigrement, vous êtes à la bonne adresse.

Je suis en nage, et je nage dans un océan de céphalées, à force d'enquêter sur moi-même, de vouloir retrouver l'agenda de ces mois sous clé. Je savais à quoi m'attendre. J'ai été prévenue en long, en large, et en diagonal des effets physiques et psychiques de l'amnésie sur le cerveau humain, à la suite d'un traumatisme crânien. Et d'une infection sanguine. Oui, je n'ai pas fait les choses à moitié, je me suis payée le packaging complet de la parfaite petite malade. Comme d'habitude, j'ai joué la première de la classe, je leur ai fait cocher toutes les cases sur leurs jolis dossiers. La facture a due être salée. Je ne sais pas comment ma mère a fait pour ne pas me tuer tout de suite, elle qui est si proche de son porte monnaie. Bref. J'ai eu une liste exhaustive des potentiels effets notoires de mon amnésie rétrograde, l'option antérograde m'ayant heureusement quittée rapidement. Sur les sauts d'humeur. La dépression. Les angoisses. Le stress post traumatique d'un traumatisme dont je ne me souviens même pas.

Oui, ironie du sort, encore. Je vais lui faire une petite carte VIP, je sens qu'elle va m'accompagner longtemps, ma nouvelle meilleure-ennemie.

J'ai besoin de comprendre. De retrouver le butin de ma quête. Je me sens volée. Ça me rend folle.

Ne supportant plus ma migraine, je sonne une infirmière. Elle arrive illico. Si le reste pouvait être aussi simple...

Quand je sors des bras d'un Morphée agité, ma première pensée est que tout est calme, ici. Plus de cris, de disputes dans les couloirs dont je ne comprends pas tout. Le calme, rien que le calme. Pourtant, la situation ne me semble pas cohérente. Je perçois une agitation en moi, comme si une tempête voulait mugir. Encore, j'ai la sensation d'un décalage. Le son et l'image ne vont pas ensemble. Liés par une antonymie palpable. Je suis fatiguée, déjà.

— Bonjour Lily. Je commençais à m'inquiétais, tu sais ?

Mon cœur fait un grand écart quand la voix me parvient. Je pensais être encore seule.

— Tu t'inquiétais de loin, alors, je lui réponds en me tournant vers lui.

— Ma puce, je ne me suis pas absenté longtemps, s'excuse-t-il en venant prendre ma main dans la sienne. Si j'avais su que ...

— C'est bon. Je veux encore me reposer, le coupé-je après avoir récupéré mon membre. Je voudrais voir mon médecin. Et j'ai besoin de mon téléphone, aussi.

Surtout.

— Chérie, nous t'avons déjà expliqué pour ton portable, tu l'as perdu, réplique-t-il visiblement désolé. Mais je vais aller t'en acheter un autre. Le médecin passera demain...

— Je veux le voir. Maintenant. Je veux lui parler. J'ai mal au ventre, mens-je à moitié pour le faire céder.

Il recaresse ma main. Son geste qu'il veut tendre me met étrangement mal à l'aise. Mais cela aussi, c'est sur la liste. Je vais devenir une charmante associable non-tactile. Il se rend compte de mon trouble, agacé cette fois. Il ne doit pas comprendre que je ne sois pas au comble de la joie de le revoir, alors que m'a mère m'a méticuleusement fait l'historique de son angoisse. « Sa terreur, Lily ! Il était complétement retourné et affolé le pauvre ». Il doit me prendre pour une sale ingrate, du coup. Malheureusement pour lui, je n'ai pas la patience pour ses états d'âmes, car j'ai suffisamment à faire avec les miens. Ma mère peut dire ce qu'elle veut, dépeindre avec le même art que De Vinci le tableau de mon fiancé, moi, je ne retiens qu'une chose -et pas de bol pour lui car je suis un poisson rouge depuis mon réveil qui n'a rien eu de celui que l'on voit dans les contes de fée : je sais qu'il n'était pas à mon chevet.

Pour ne pas changer.

— Ah Cooper ! Je te cherchais débarque ma chère mère. J'ai deux petites choses à voir avec toi, après. Elly, je vais t'aider à te redresser. Mon Dieu ma fille, tu as une mine affreuse alors que tu passes ton temps allongée, comment est-ce possible ?

Pour la compassion maternelle aussi, passez votre chemin.

— Brittany, tu as laissé ton tact à la porte, lui signale Cooper en minaudant trop selon moi. Sois indulgente, s'il te plait, Lily doit se ménager. Ça ne peut pas attendre ? pointe-t-il du doigt des papiers qu'elle a en main.

Elly alerte. C'est le moment de se réveiller.

— Non. Lily a déjà tout lu tout à l'heure, elle n'a plus qu'à signer, cela ne lui prendra qu'une minute. Après quoi, je vous laisse, j'ai encore beaucoup à faire moi ! Tu ne pourras plus dire que je ne fais rien pour toi ma fille ! je cours plus qu'un marathonien ! se plaint-t-elle.

Cette femme m'épuise. Et puis de quoi parle-t-elle, encore ?

Eux seuls le savent. Elle installe un plateau sur pieds devant moi, le tas de feuilles, me fourre le stylo dans la main droite puis me fait signe de menton de me mettre à l'œuvre. Esclave que je suis. Mais non.

— Ouvre un peu les rideaux s'il te plait maman, je ne vois rien. Et c'est quoi, ça ?

— Mais Lily enfin, tu m'inquiètes ! s'exclame-t-elle en posant sa paume sur mon front comme si une fièvre pouvait être la source de mon nouvel égarement. Nous avons eu cette discussion il y a quelques heures à peine et ...

Trop de mots. Où est son bouton « stop » ?

— Maman je suis crevée, lui dis-je en poussant le petit meuble vers elle. On verra plus ...

— Lily, m'interrompt-elle les bras croisés quitte à froisser sa veste de tailleur, je me démène pour toi, là. Pour faire ce que tu m'as demandé. Pourrais-tu avoir l'obligeance et la décence de rester constante au moins vingt-quatre heures consécutives ? Nous sommes tous en train de courir pour tes volontés! Signe ces papiers, ce sont simplement des bons de commandes, ensuite je vous laisserai tranquilles tous les deux ! Le Révérant Nielson m'attend, au cas où tu ne t'en souviendrais encore non plus !

Affirmatif Votre Commandant !

Je ... j'ai du mal à respirer, tout à coup. Ça va trop vite. Ça recommence. Le coup des montagnes russes. Un vertige me prend, mais ma mère insiste, alors je m'exécute pour mettre fin à mon calvaire, pendant que Cooper se lève pour aller me servir un jus de fruits frais sur la desserte en verre.

— Voilà ! tape-t-elle dans ses mains, ravie. Eh bien, ce n'était pas si compliqué, tout compte fait !

- Mon Dieu Cooper!
C'est quoi ça ? je manque de m'étouffer en me figeant quand une gigantesque boule de poils grise grimpe sur mon lit.

— Ma chérie, c'est Wolfgang, ton Main coon ! s'étonne-t-il de ma question. Son frère Sirus ne doit pas être bien loin. Ils adorent les lits ! Je te les ai offerts à Noël ...

Je décroche de ce qu'il me raconte, mes yeux ancrés aux billes vertes émeraude du félin géant à poils longs, me demandant s'il pourrait me manger. Non. Ce n'est pas un Doberman non plus, l'animal. Et il semble être en recherche d'attention et de caresses, le beau matou. Pourtant, dans ma tête, j'entends soudain des grognements qui me font hérisser les poils. Les miens. Une grêle de peur sournoise me transperce. Le Professeur Brown m'avait aussi prévenue de ça : le dérèglement émotionnel.

Je balaie mentalement cette crainte stupide qui n'a rien à faire là. C'est bien un majestueux chat qui se trouve fièrement face à moi.

— Pardon mon beau, je suis un poisson rouge ! Mais je me mange pas, je plaisante en lui gratouillant la tête, je suis droguée aux médicaments ! Une vraie shootée !

Exactement, Elly.

Ma mère soupire, hausse les yeux au plafond à ma remarque qui ne la déride pas. Je bois, les vois s'éclipser ensemble, sans un mot de plus. Puis le silence, avant le noir. Le noir complet.

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Plus la peine de vous faire un laïus sur le 4 mains, hein ?
Avec Lecossais, on a remis ça, encore et encore. Cabrel dirait : c'est que le début, d'accord, d'accord, d'ailleurs ;)

Bonne lecture !
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