Tiens-moi la main

19 minutes de lecture

Liam


— Une minute.

Une minute.
Une.putain.de.minute ! Il peut s'en passer des choses en une putain de minute ! Je résiste à la tentation d'envoyer chier Alexis, qui nous a rejoint avec plusieurs de ses hommes chez cette pourriture de Damian dès que je l'ai informé que nous savions «Qui». Il n'y est pour rien.

Dis plutôt dès que le «Qui» n'avait plus la mâchoire à un endroit naturel, Liam.

C'est moi qui ai été infoutu de m'assurer de sa sécurité. Moi. Liam Kavanagh. Ce n'est pas comme si je n'avais pas les moyens ! Je ne peux que m'en prendre à moi-même. Moi, et personne d'autre. C'était à moi de la protéger, encore plus depuis son agression. Comment ai-je pu espérer que notre bulle de quiétude équatorienne, loin des dangers, pourrait survivre quand nous avons quitté notre petit coin de paradis ? La laisser me convaincre qu'elle ne risquait rien, elle ? Belle utopie ! Connard d'abruti naïf que je suis !

J'ai plié devant ma dragonne, par faiblesse de l'amour. Faiblesse. Parce que même si Lya m'a donné les clés du monde en m'ouvrant son cœur, le mien est victime consentante du syndrome de Stockholm. Je ferais tout pour elle. J'ai tout fait. Je l'ai laissée gagner, peut-être la seule putain de fois de ma vie où j'aurais vraiment dû sortir les armes. Je l'ai laissée gagner. Voilà où ça nous a menés. Près de quarante heures que je ne respire plus. Je ne vis plus, je survis, tout au plus, retenu dans un équilibre précaire par les ficelles de l'idée qu'elle ne peut pas m'être enlevée. Pas pour toujours. Mon cœur se retourne. Je crois que je grogne de cette torture, mais personne dans le véhicule ne me fait de remarque.

J'aurais dû la protéger. Elle n'était pas à quelques semaines près, ça allait arriver. J'aurais dû lui expliquer plus que je ne voulais pas «la pister», pas la priver pas de ses libertés. Pas «l'infantiliser», comme elle me l'a reproché. Plus insister sur les nuances. Ne pas céder.

Elle doit l'avoir compris maintenant.

On vit dans un monde de requins fous! Certains s'en prennent directement à nous pour un peu de fric, comme si ça ouvrait les portes du bonheur suprême. D'autres, comme cette ordure de gueule cassée qui pleurait sa mère quand on l'a laissé aux bons soins de quatre de mes agents de sécurité qui devaient se charger de prévenir le FBI, ont assez de couilles pour vouloir le pactole sans jouer au loto ou au casino, mais pas suffisamment pour nous la faire en frontale. Alors ils s'en prennent à la clôture quand ils veulent atteindre la baraque.

Un minute. Que vais-je trouver, dans une minute ? S'est-elle endormie pour passer le temps? S'est-elle évanouie de soif ? Comment vont ses reins au bout de quarante-huit sans avoir bu ? Ou était-ce moins ? Peut-on se fier à ce que nous a dit Colson? Mieux vaut pour lui.

Un poète espagnol a écrit «Chaque minute de cafard vous prive de soixante secondes de bonheur». Je fais un rapide calcul mental en me frottant la tête pour occuper mes mains dont mes phalanges droites ont laissé une belle signature sur la gueule de Damian : il m'a donc privé de plus de deux mille six cent quarante minutes de bonheur.

Des milliers de minutes sans Lyanor, à me ronger les sangs pour elle. Des milliers de minutes qui ont dû lui sembler des jours, à se demander si on allait venir la chercher. Il était inimaginable qu'on ne la retrouve pas. Pas à temps.

J'aurais remué plus que ciel et Terre, pour toi, Lya, lui dis-je dans ma tête comme si elle pouvait m'entendre. L'univers tout entier. Ne me lâche pas !

Je ferai plus tard le calcul du temps que Colson, lui, va passer loin de tout, sauf des douches communes de la taule dans laquelle il va aller s'installer pour plusieurs années. Ce soir, quand Lya sera dans mes bras, moi dans les siens, quand la douceur de sa chaleur apaisera comme un baume les cloques de la brûlure laissées par mes peurs. Enlèvement d'enfant et séquestration, déjà, ça lui faisait un palmarès coquet, mais ajouter à son pedigree l'enlèvement de Lyanor, la séquestration, et la tentative d'assassinat, c'est tapis rouge pour qu'il crève là-bas.

Je déplore que la peine de mort ait été abolie en 2007 à N-Y ; cet enfoiré aurait pu crever entre le couloir de la mort et la table à injection létale. Il y aurait eu un petit suspense. Va-t-il clamser demain ? Après-demain ? Dommage, c'est un programme dont j'aurais volontiers été le diffuseur, en exclu, et prime-time. «Le dernier calendrier de l'avant de Damian Colson». On aurait même pu organiser des paris en ligne, sur la date de son trépas. Un sacré divertissement ! Enfin, avec un peu de chance, un kidnappeur d'enfant avec sa tronche de premier con de la classe tout droit sortie d'une série pour minettes ou du salon d'une esthéticienne, trouvera vite du réconfort entre les bras d'un gros pervers qui lui tiendra chaud la nuit. Je trouve du réconfort ou je peux, il crèvera peut-être d'une fissure mal placée. Une belle grosse hémorragie.

Une balle dans la tête, ça marche bien aussi.

Cette « sous-merde » comme l'a si justement nommé Neve, a tenu moins de cinquante-cinq secondes avant de tout balancer. À peine le temps de lui péter une ou deux dents, peut-être le nez -merci Amélia pour cette magistrale intervention- qu'il avait presque rédigé et signé ses aveux de son sang. Il est remonté si loin dans son mobile, qu'il nous a même appris avoir essayé d'extorquer Neve quand elle était enceinte de huit mois, mais aussi Ethan, à la naissance d'Ivy. Ce fut donc un grand moment de révélations familiales, puisque aucun des deux n'en avaient jamais parlé à quiconque. Neve l'avait envoyé se faire foutre, mais pas assez loin, le menaçant de divulguer à toute la Fac et New-York son penchant pour des petits sachets transparents remplis de poudre blanche lorsqu'il allait en soirées. Pas que, selon moi, elle n'a pas dû tout nous divulguer. Ce penchant, ça lui aurait fermé pas mal de portes professionnelles. Et puisqu'il ne voulait pas du bébé quand elle lui a annoncé sa grossesse, qu'il a tringlé plus qu'un Escort-boy durant sa tournée jet-set et n'était revenu vers elle que parce qu'il la prenait pour un pigeon doré -une Claryssa version masculin- elle lui a dit qu'il était hors de question qu'il reconnaisse son bébé. Son bébé à elle. Il en est le géniteur. Certainement pas le père. Elle n'a pas manqué de le lui rappeler de manière musclée quand le poussin était devenu un aigle affamé. Une maman très en colère.

 Quant à Ethan... il lui a filé un peu de fric, mais pas les vingt et un millions qu'il demandait, cet abruti de rapace. Vingt-et-un millions pour vingt et une années ! C'est qu'il fait de l'esprit en plus, le con.

Il a tenté.

Oui. Si c'est son chiffre fétiche, on peut toujours lui souhaiter cette peine de prison. Fois deux. Cadeau. Neve l'a bien en travers. Que son ex ait soudoyé son frère. Que son frère ait payé, aussi. Moi, je me pencherai sur le fait qu'il me l'a caché plus tard car...

— Liam, m'interpelle Ethan sa main sur mon épaule, me sortant de mes réflexions. Garde ton sang-froid. Quoi qu'il arrive.

— Tu ... Merde! Ne dis pas un truc pareil !

C'est quoi, son putain de problème ? De me la jouer défaitiste tout à coup ?

Réaliste, Liam.

Je sors de la voiture dans la précipitation laissant la portière ouverte, et pars en direction de l'entrée. L'angoisse perce mes tripes. Ma gorge se serre d'une appréhension que j'ai du mal à interpréter. Damian nous a dit qu'ils l'ont laissée là avant-hier, lui et ses deux complices, quand ils sont partis avec Ivy. Complices qui seraient déjà loin de New-York, plus aux États-Unis. Mais ils ne seront jamais suffisamment loin pour que je ne les rattrape pas. Ils ont un peu d'avance. Du répit. Pour l'instant.

— Reculez ! prévient l'un des pompiers déjà sur place, contactés par Amélia depuis la voiture de Neve en rouge.

Pompiers, et ambulanciers. Ils viennent tout juste d'arriver, tentent de libérer l'accès à l'entrepôt n° 2, bloqué par des gravats et de grandes plaques de tôles rouillées savamment posées. C'est dans une partie d'un cimetière qui borde l'Harlem River qu'ils se cachaient. Un cimetière !

Ils ne dérangeaient personne.

L'endroit est en phase d'agrandissement, mais les travaux ont été stoppés il y a plus d'un mois d'après Alexis à cause d'un affaissement de terrain. La planque idéale pour ne pas être importunés, car les voisins sont plutôt silencieux et peu regardants sur les locataires de la surface quand on doit se faire discrets et ne pas attirer l'attention de la populace environnante.

Damian n'avait pas la clé. Il nous a dit que c'est l'un des deux autres qui s'est occupé «d'installer» Lyanor avant qu'ils ne l'abandonnent ici, au milieu de nulle part avant hier, sans possibilité d'être entendue par quiconque. La tombe la plus proche est à plus de cent cinquante mètres environ ; le chantier cerné par des barrières et des bâches pour la mise en sécurité de la zone. Non, personne n'aurait pu l'entendre.

Si ce n'est les morts. Des milliers de résidents très calmes.

Les arbres, le fleuve.

Plusieurs larges chaînes entremêlées et cadenassées à la porte d'accès résistent à la grosse pince-monseigneur. Un homme apporte une scie à métaux. Vu le vacarme, Lyanor doit déjà avoir compris que son calvaire prend fin.

Si elle est réveillée.

Des sirènes de polices retentissent venant s'ajouter au mauvais concerto. Les morts vont penser qu'il y a vraiment de l'animation, ici. Enfin, la porte s'ouvre. Je me précipite pour entrer, mais un pompier et un officier de police me barrent la route. J'explose.

— Laissez-nous passer ! Dégagez ! C'est nous qui vous avons contacté ! C'est ma…

Ma phrase reste en suspens quand des bribes de conversations animées entre les ambulanciers et le médecin à l'intérieur qui s'occupent d'elle me parviennent. Dans le brouhaha de cris et de sirènes hurlantes encore, j'entends distinctement de part et d'autre : <inconsciente>, <traumatisme multiples>, <hémorragie>, <pouls faible>, <systolique trop basse>, <déshydratation avancée> <évacuation par hélicoptère> etc.

Ma tension chute tout à coup. Je crois que je sors de mon propre corps.

— La scie à métaux ! Vite ! hurle un homme depuis l'intérieur.

—Liam ! m'appelle Ethan alors que je me débats soudain pris d'une colère monstrueusement puissante qui me permet de me dégager de leur prise.

Je m'élance dans le hangar. La chaleur étouffante me coupe presque les jambes. Mais c'est la vision d'horreur de Lyanor, enchaînée à une chaise et gisant au sol, sur le côté, dans une position absolument pas naturelle pour le corps humain, entourée de secouristes qui essaient de la libérer «sans causer plus de dégâts» une partie de son visage en sang ainsi que sa combinaison, qui finit de me faire vriller.

Démuni face à ce spectacle épouvantable, je ne sais pas si je crie simplement son prénom, ou si c'est le bruit de mon cœur qui vient d'exploser sous l'afflux de la douleur qui résonne autant dans le bâtiment comme si un obus venait de nous frapper, mais je perds totalement le contrôle. Je me débats avec plus de vigueur quand on veut encore m'empêcher de la rejoindre, je bouscule des corps sans faire attention aux visages. Des gouttes qui ne sont pas de la transpiration perlent sur mon visage. Je l'appelle, elle. Encore et encore. Celle qui détient ma vie. Notre futur, car je n'en aurai pas sans elle. Je ne peux pas. Je ne veux pas. Je hurle son nom, c'est une supplique. Je l'implore de me répondre. Mais elle ne me répond jamais, alors qu'elle est juste là. Elle devrait m'entendre. Elle devait juste nous attendre... putain !

Finalement, à force d'entendre mon frère les supplier de me laisser la rejoindre, mes mouvements reviennent libres. Tous s'affairent, mais avec une précaution qui me bousille. Au sol, son teint est aussi gris que le béton blanchi par la poussière. Une cage de fortune trône au milieu de la zone.

Mes yeux ne se détachent plus de la scène : Lyanor, au sol, que l'on branche à une perfusion, d'abord. Sa combinaison découpée aux ciseaux sur toute sa longueur, ensuite. Sa peau striée. Ses lèvres si pâles comme la mort que ça me fait mal.

— Lyanor bordel Non ! LYA!

Ses yeux sont clos. Il y a du sang sur elle. Beaucoup de sang. Un médecin qui cherche une hémorragie externe. Ses yeux toujours clos. Lyanor qui ne bouge pas. Immobile. Paisible, alors que je m'entends hurler qu'il faut qu'il la sauve. Du sang sur elle. Pourquoi elle saigne? Je ne comprends plus rien. C'est pas possible. Ça ne peut pas être en train d'arriver !

Ethan vient me soutenir; il me semble, quand mes jambes vacillent, je les aide en me tenant les genoux, hors d'haleine. Je ne m'attendais pas à ça... j'entends le chaos en moi. Le chaos ambiant, aussi. Tout explose, c'est la guerre. C'est nucléaire. C'est dévastateur. Comme ma vengeance le sera. Il a de la chance que l'urgence de la situation ne nous ait pas permis de lui tenir compagnie plus longtemps. Maintenant, je me dis que seulement quinze secondes supplémentaires m'auraient suffi à lui laisser une signature bien plus immuable sur la tronche. J'aurais dû lui offrir la paix éternelle. Un aller simple pour un trou creusé dans la fosse commune de ce cimetière aurait fait l'affaire. Il ne mérite pas plus. Même bien moins. Aucune considération pour son cadavre dont même les charognards ne voudraient pas tant il est pourri jusqu'à la moelle.

Mes barrages cèdent. Je me mords le poing, essayant de me contenir. Vainement. Ma rage et ma peur prennent le dessus et je les laisse faire. J'avais encore un semblant de contrôle jusqu'à maintenant, mais à présent, les fondations de mon espoir de la retrouver tout au plus somnolente à cause de la faim ou de la déshydratation est éclaté par la grenade qui vient de me péter à la figure. Je pensais avoir été fou, avant que Lya ne m'ouvre mes yeux. Je me rends compte à quel point j'étais aveugle. À quel point j'étais loin de tout : c'est maintenant, que je fais connaissance avec la véritable folie. Maintenant que je suis livré en pâture, en offrande, à la véritable peur : celle de la perdre pour toujours. Cette possibilité me déchire en deux. Je me laisse donc ensevelir par mon effondrement intérieur, dans les bras de mon meilleur ami. Mon frère. Mais je sais qu'aussi solide soit-il, il n'y a qu'elle, qui pourra me réparer.

Mais il faut d'abord qu'elle le soit.

Allongée sur un brancard, inconsciente, pleine de sang, les paupières toujours affreusement closes, Lyanor quitte cet enfer, alors que moi, j'y entre par la grande porte en foulant un tapis rouge immaculé, presque sous les flashs et applaudissements du Diable et ses apôtres déchus.

L'enfer c'est les autres¹ ?
Non. L'enfer, c'est de perdre «son autre».

Une fois dehors, les choses s'accélèrent. Un hélicoptère se pose à une cinquantaine de mètres, sur un petit terre-plein dégagé. Les brancardiers se hâtent, signe de l'urgence qui les guide. On m'empêche de monter avec elle, m'expliquant qu'il n'y a de la place que pour les soignants. J'insiste, puis abdique, comprenant qu'ils ont raison. Je ne peux pas l'aider, même si j'aimerais plus que tout ne pas la quitter. Ne plus la quitter. Je conjure le médecin de prendre soin d'elle, de la sauver, pense même à lui signaler que Lyanor m'a dit être allergique à la pénicilline.

Elle me l'a dit la semaine dernière, quand on a joué au jeu des vérités, comme deux ados devant une série TV. Durant les jours où nous n'avons pas quitté la suite. Vivant d'amour et de nourriture à base de fruits de saison et de chocolat.

Et pas que. Mais un régime spécial.

— On va faire notre possible Monsieur, m'assure le médecin pressé mais compatissant. Vous pouvez la rejoindre à l'hôpital. À mon signal ! lance-t-il pour soulever le brancard.

— Attendez s'il vous plait…

Ils s'interrompent une seconde comprenant ma demande ; un secouriste se décale pour me laisser passer à gauche de Lya. Je prends doucement sa main inerte dans la mienne, caresse son visage tuméfié pour m'imprégner un peu plus de sa souffrance. Je voudrais toute la prendre pour moi. Être à sa place. Elle a des bleus sur les bras, le visage gonflé et violacé par un coup qu'elle a dû recevoir. Ma fureur bouillonne. Que lui ont-t-ils fait putain ?

Veux-tu vraiment le savoir ? Supporterais-tu les réponses, cette fois ? me questionne ma conscience inquiète de ma santé mentale.

Et elle a raison, de s'inquiéter. J'ai une vision très précise de ce que j'ai envie de faire, maintenant. Et cela inclus Colson. Ce sale petit enfoiré s'est foutu de nous, encore ! Et si jamais, quand Lyanor se réveille -car elle va se réveiller, il ne peut pas en être autrement dans ma tête- elle me dit que c'est lui qui a osé lever la main sur elle puis qui l'a attachée de cette manière comme un vulgaire bout de viande, je jure que se faire enfiler dans sa cellule par son codétenu lui paraîtra être une sinécure, en comparaison de ce que moi, je lui réserve.

— Lya, tiens bon mon amour. Je t'en supplie, tiens-moi la main encore longtemps, je lui souffle à l'oreille avant de déposer un rapide baiser sur ses lèvres meurtries. Ne me laisse pas. Tu me l'as promis Princesse...

Puis elle m'est arrachée, en même temps que mon palpitant, part avec elle, puisqu'elle le détient depuis des semaines. Je la regarde s'envoler, dans un bruit assourdissant, écho à mes propres pensées . Prie pour que ce ne soit pas un signe. J'entends Ethan jurer à tout va. Amélia, restée en retrait, semble inconsolable, main dans la main avec Neve. Elle se rue sur moi, plonge dans mes bras. Je comprends sa douleur. Elle comprend certainement la mienne. Et je sais qu'à cet instant, nous lie également la même soif de nous venger, car nous l'aimons tous les deux , même si ce n'est pas du même amour. C'est inscrit dans ses yeux qui trouvent les miens. Elle doit lire le même message en moi. Elle acquiesce en silence, malgré la cacophonie de ses larmes. Des miennes, probablement, aussi.

J'aime Lyanor de toutes mes forces bordel ! Si elle ferme les yeux, Colson n'ouvrira plus jamais les siens.

***

L'attente est un véritable enfer. C'est même le cachot des enfers. Mais je m'en doutais. C'est insoutenable. Tout autant qu'avoir vu l'état de Lyanor dans cet entrepôt. Dire qu'Ivy y est aussi restée des heures ! Dans une putain de cage à poule revisitée ! Je ne sais pas ce qui me retient de ne pas aller buter l'autre enfoiré sur le champ.

Hormis les flics? Et de devoir rester ici pour Lyanor ?

Putain ! Putain ! Putain ! Je me sens évoluer dans les vagues de la folie pure.

Je tourne en rond, ruminant. On attend. On ne peut rien faire d'autre. L'ignorance fait mal autant qu'elle fait peur. Le temps est trop long. Je me retourne le cerveau. Encore et encore. Dresse la liste des diagnostics probables. J'imagine le pire du pire à chaque fois que je regarde ma montre. C'est beaucoup trop long ! À tour de rôle, on essaie d'aller se renseigner auprès d'infirmières. Mais rien. Pas une seule info ne filtre. Impossible de rester assis sur les petites chaises en plastiques qui crient sous mon poids. Impossible de rester près d'elle au risque de décharger ma fureur sur elles.

Ce n'est qu'au bout de quatre heures passées à dessiner des tranchées dans le sol en vinyle gris d'une salle d'attente aux couleurs jaune et mauve délavées, totalement impuissant face aux évènements, qu'un médecin venant de la zone de soins réservée au personnel soignant daigne enfin nous donner des nouvelles. Nous avons eu le temps de faire nos déclarations préliminaires aux agents du FBI qui sont venus ici nous rendre visite -nous demander des comptes. Mes avocats doivent déjà prévoir leur prochaines vacances au soleil. Nous sommes bons clients, en ce moment.

Au moins certains ont de quoi se réjouir.

— Lyanor Johnson ?

—C'est nous ! disons-nous d'une seule voix en encerclant le pauvre homme en blouse bleue.

Surpris de se voir ainsi assailli par un tel groupe, il fait un pas en arrière, hausse les sourcils, puis hoche la tête.

— Bien, commence-t-il en consultant sa tablette tactile. Elle est en soin intensifs et ...

— Ses reins ? le coupe Melia qui ne tient plus.

Comme vous tous.

— Vous l'avez retrouvée à temps, lui répond-il avec un sourire bienveillant. Cinq à six heures de plus, et l'issue n'aurait absolument pas été la même. Elle a eu de la chance, soyez-en sûrs.

C'était bien le but de Colson, oui, qu'elle n'ait aucune chance.

Retrouvée à temps. Merci Seigneur ! Je ne suis pas réellement croyant, mais je me suis vraiment mis à prier ces dernières heures, au cas où. Pour qu'elle vive. Qu'elle ne me lâche pas la main. Pas si tôt. Nous ne sommes qu'au tout début. De notre histoire, et elle de sa vie.

— Plaie par balle ? Couteau ? s'enquiert mon père aussitôt, lui aussi mort d'inquiétude, mais vivant de colère.

— Non, non, affirme-t-il étonné avant qu'une lueur ne passe dans ses yeux sombres comme s'il comprenait quelque chose. Laissez-moi parler, s'il vous plait. Son pronostic vital n'est plus engagé à l'heure qu'il est, elle est stable, mais son état n'en est pas moins grave. Elle restera sous perfusion pour la réhydrater progressivement plusieurs jours, c'était la première urgence, nous explique-t-il. Elle a manqué d'eau près de deux jours, il faisait chaud à en croire le rapport du médecin urgentiste qui l'a prise en charge, déclare-t-il les yeux rivés à l'objet qu'il tient. Son corps a donc beaucoup transpiré pour se protéger. Le choc qu'elle a reçu à la tête, poursuit-il, a créé ce que l'on appelle un hématome sous-dural à cause d'une hémorragie intracrânienne...

— C'est pas vrai … souffle Amélia horrifiée. Est-ce c'est grave ?

— Nous l'avons drainé par chirurgie, reprend-il calmement malgré nos interventions inopinées. Nous devons maintenant attendre son réveil pour évaluer de possibles lésions. Il est difficile de jauger des répercutions d'un traumatisme crânien sur un patient dans son état. Pour autant, sachez qu'il est plus que probable qu'après son choc à la tête, quelle qu'en soit la nature, précise-t-il avec gravité, elle ait rapidement perdu connaissance. Elle n'a pas dû souffrir, ou pas longtemps.

— Vous en êtes certain ? demande timidement ma mère, une main qui se veut apaisante autour de la mienne.

— A postériori, on ne peut être convaincu de rien, Madame, si ce n'est que le choc a conduit à un traumatisme crânien. De par mon expérience, je peux vous dire que si elle avait été consciente plusieurs minutes après l'impact, humain ou pas, elle aurait certainement souffert de vomissements, et aurait pu s'étouffer si cela avait obstrué ses voies respiratoires. Or, il est écrit ici que des traces de nausées ont été relevées plus loin, mais pas près d'elle. Alors oui, je pense qu'elle n'est restée consciente que quelques secondes, une minute tout au plus, le temps que son cerveau se mette en veille pour la protéger de la douleur, mais aussi à cause du début de saignement intracrânien. C'est d'ailleurs mieux ainsi. Elle n'a plus ressenti ni les effets de la chaleur, ni de la soif, ni la douleur de sa pommette fissurée, explique-t-il. Ses plaies au visage, quant à elles, sont pour la plupart bénignes, et ne devraient pas lui laisser de séquelles sur le long terme. Elle avait également une déviation de la cloison nasale. Cela a été traité, ainsi qu'une luxation de l'épaule gauche due certainement à un choc ou chute, et à la position prolongée de ses membres dans son dos.

Il marque une pause, nous dévisage tous qui sommes pendus à ses lèvres. Je vais buter Colson.

Sauf si quelqu'un s'en charge avant toi.

La liste de ses blessures est longue. Mais il a dit «hors de danger», oui. Bon sang ! Je sens une partie du poids qui m'ankylosait me quitter. Je pense descendre à la chapelle de l'hôpital pour quelques prières de gratitude, un peu plus tard. Un cierge pour que tout aille bien par la suite ne serait pas du luxe, aussi. Mettons toutes les chances de notre côté…

«Hors de danger». Bordel! J'ai enfin la sensation de mieux respirer. De respirer de nouveau. Pourtant, mes poings me font un mal de chien tant je les serre avec puissance, et ma mâchoire risque d'exploser de colère en comprenant au fur et à mesure ce que ces bâtards ont fait à Lya. J'espère que le Doc a raison, qu'elle n'a pas souffert le martyre. Ils ne l'emporteront pas au Paradis.

Ni à l'étranger.

— Le sang ? le questionne de nouveau Neve

— Oui, se frotte-il le front. Elle n'est pas passée loin du Syndrome du choc toxique aggravé, lui répond-il. Du sang utérin, en réalité. Pas de plaie d'aucune sorte, donc, traduit-il. Mais elle a tout de même développé une infection, et nous allons devoir en parler.

C'est le moment d'aller t'asseoir sur une chaise en plastique, vieux.

Je sens que je ne suis pas au bout de mes surprises. La liste des souffrances de Colson ne fait que s'allonger. Encore plus quand Neve sort de ses gongs, moins d'une minute plus tard, suivie par Amélia. Là, c'est sûr, aucun mur de prison ne sera ni suffisamment haut ni assez électrifié pour protéger Colson de notre courroux.

~~~

Notes:

¹ : L'enfer c'est les autres. Citation de la pièce de Jean-Paul Sartre. Huit clos. 1944

Annotations

Recommandations

Line P_auteur
Quand Rose, jeune femme intrépide et un brin grande gueule fait ses valises un beau matin pour partir s'installer à l'autre bout du monde sans se retourner, elle sait ce qu'elle quitte, mais ne se doute pas un seul instant de ce qu'elle va trouver, là-bas. Pourtant, elle n'a pas choisi sa destination par hasard, mais rien ne l'avait préparé à un tel choc. Littéralement. Un camaïeu de couleurs, de gens, de cultures, perdu entre terre et montagnes, passé et présent, qui renferme bien plus de secrets que de réponses qu'elle n'était venue en chercher ; et pas que ...

Alors qu'elle pensait pouvoir se faire discrète, Rose s'aperçoit avant même son arrivée que ses prévisions étaient trop téméraires quand on a l'ambition de mettre les pieds dans une ville où même les roues ont des yeux et des oreilles. Une voiture capricieuse qui la lâche au mauvais moment et c'est la première secousse de son séjour pas réellement entamé, qui détruit définitivement son doux espoir d'anonymat. Une collision "titanesque" dont les tremblements ne sont pas que ceux de la tôle froissée.

A la tête des Dark Evil Lions, les bikers protecteurs de la cité, le ténébreux Titàn est l'incarnation même de l'attirante menace. Celle qu'on sait être agressive et prête à tout pour gagner, mais que l'on ne peut s'empêcher de vouloir toucher car irrésistible, et dont l'apparence n'est qu'une partie de la véritable valeur.

Accaparés par deux quêtes différentes, ils s'affrontent, se repoussent, se désirent, se haïssent, jusqu'à ce que la faucheuse elle-même ne sorte de l'ombre pour pointer de son outil aiguisé une question que nul ne se serait jamais posé: Qui est réellement pour eux, le plus grand spectre du danger ?

Doit-on vivre par amour, ou mourir pour lui?

Contient des scènes à caractère sexuel explicit
Public averti
Copie interdite, y compris utilisation des personnages dans d'autres œuvres

TOUS DROITS RÉSERVÉS©
Histoire protégée

Plagiat interdit selon Article L335-2, Modifié par LOI n°2016-731 du 3 juin 2016 - art. 44.
1116
250
275
1002
Aventador
"Qu'est-ce qui t'as tuée, Solenn?" Telle est la question qui hante depuis sept ans Zack, le dernier compagnon de Solenn Avryle, ex-icône du septième art hexagonal. Une disparition violente à laquelle Paul Werner, premier mari de l'actrice et figure de proue de l'extrême-droite nationaliste, n'est peut-être pas étranger...

Un portrait de femme empreint de poésie, la peinture toute en nuance d'une personnalité complexe à travers le regard amoureux de celui qui l'a le plus aimée.

NB : Ce roman est une fiction. Je ne fais partie d'aucun parti politique et mon récit n'a pas vocation à être un instrument de propagande. Ceci pour éviter toute interprétation déviante...

ISBN : 978-2-9573032-1-2
93
123
0
437
Brune*
À Elles...
56
89
13
11

Vous aimez lire Line P_auteur ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0