Doutes, certitudes et petit ange. Partie I

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Avertissements : language et violence.


Elly.


Ça va aller, Elly, veut me rassurer ma conscience depuis un temps dont je suis bien incertaine. Elle, au moins, est sortie du couloir de la léthargie.

Qu'est-ce que j'ai bu? J'avais dit plus de mélanges ! pensé-je pour m'expliquer mon état.

Je me débats encore dans un brouillard opaque de sables mouvants. Mes paupières sont si lourdes que mes yeux restent aveuglés par un rideau que je suis incapable d'ouvrir. La tête en coton mais une migraine atroce, les muscles paralysés, un poids me faisant suffoquer sur la poitrine, je peine à trouver un brin de concentration. J'ai l'impression d'avoir été enfermée dans le tambour d'un sèche-linge lancé en cycle long. J'ai chaud. J'ai soif. C'est ma première certitude.

Sérieux Elly, t'as loupé le coche pour les beuveries ma vieille ! Ça te fout à l'envers, me dis-je.

J'ai la très désagréable sensation qu'il me faut trois éternités pour prendre conscience de ce qu'il m'arrive. De ce qu'il m'est arrivé. Pour me souvenir de ce qui nous est arrivé. La deuxième conviction me fait alors l'effet d'un sceau de glaçons qui rencontrerait mon corps brûlant; c'est foudroyant : IVY ! LE GRIZZLI !

Transpirant de longues années d'hibernation dans grotte aux allures d'une bergerie remplie de bouse de biquettes atteintes de gastro.

Premier véritable réflexe: bouger mes mains à tâtons autour de moi en même temps que je lutte contre les parpaings sur mes yeux, ordonnant à mon cœur de frapper moins violemment dans ma poitrine endolorie. Bien. Enfin, façon de parler. Je suis allongée. Probabilités de m'être faite rouler dessus par un tank ? Fortes. Tout me tire, même à des endroits improbables. Mon corps se réveille dans la pénible douleur. Comme un souvenir de déjà ressenti: le charme new-yorkais refait des siennes. Gé.ni.al. Ma main en vadrouille finit par trouver ce que j'espérais de tout cœur être non loin de moi: un petit corps tout rondouillet qui gigote et ... des dents.

Petites, mais pointues.

Mince ça fait mal ! Je comprends pourquoi Miss Walsh n'a plus le droit de s'approcher des seins de sa mère. Cette enfant est une guillotine à mamelons ! Un piranhas en culottes courtes. L'image fait d'ailleurs se hérisser les miens de peur, je crois qu'ils vont se cacher. J'arrive enfin à ouvrir les yeux. L'instinct, certainement, quand j'entends Ivy chouiner, puis se mettre à pleurer. Mon coeur rate sa course, se fracasse quelque part dans mon cœur à ce bruit qui me broie.

Putain de migraine à la con ! Je me soulève difficilement, toute engourdie, me demande pourquoi j'ai un sale goût dégueulasse dans ma bouche toute pâteuse. Ma mémoire répond instantanément : chloroforme ou éther. Je manque de vomir.

— Hey Ivy... Ma grenouille... ne pleure pas ma princesse, je la prends contre moi dans l'espoir d'apaiser son gros chagrin.

Sans le ton du vieux camionneur, ça donne quoi ?

Même moi, j'ai dû mal à croire que ce son caverneux, cette voix de rogomme plus que graveleuse et sans avoir ingurgité une seule goutte d'alcool, c'est la mienne. Une porte métallique mal huilée s'ouvre dans un grincement qui ferait se réveiller un mort, agitant un peu plus mes céphalées, puis des bruits de pas venant du fond de la pièce, un entrepôt vide et peu lumineux bien que très poussiéreux, me parviennent. Mon pouls sprinte en moi, je serre Ivy plus fort contre moi, au risque de me faire mordre par le petit lapin.

— Tiens ! Mais regardez qui sort de son sommeil ! Notre belle au bois dormant !

Le Grizzli malodorant s'avance à grands pas sur le sol en béton qu'il martèle de ses grosses chaussures de sécurité -pourtant pas le mot qui me vient à l'esprit quand je le vois prêt à rugir. Sur mes fesses, je recule, et me rends soudain compte que je suis dans une sorte de grand parc pour bébé, avec de très hauts barreaux, en plein milieu de la pièce où il n'y a que trois fenêtres sales, trop en hauteur pour que, même libre, je puisse y accéder. Une cellule de prison artisanale. Pourtant, ils ont pris la peine d'installer des matelas colorés pour enfant au sol, et maintenant que mes yeux sont bien en face de leurs orbites, d'un regard circulaire, je constate qu'ils ont mis des jouets, des peluches, des hochets aussi, et qu'il y a un grand couffin duquel Ivy a dû sortir toute seule, comme une grande, en voulant vadrouiller à quatre pattes pour aller serrer la pince à ses camarades à fausse fourrure qui eux, ne dormaient pas assommés par un liquide anesthésiant.

C'est un cauchemar et je vais me réveiller. J'ai un Karma de merde, ou quoi?

Ça va aller, Elly,

— Donnez-nous... de l'eau. Ivy a soif. Quel heure est-il ? Elle doit aussi...

— Oh tout doux, Super Nanny ! gronde le pachyderme sous hormones de croissance. C'est pas toi qui pose les questions là ! T'es qui, joli cul ?

Toujours pas sa mère, sinon je l'aurais foutu dans un camp de redressement militaire quelque part vers Guantanamo dès son adolescence. Et je l'aurais nourri au savon, bordel ! Est-ce que tous les psychopathes de cette ville puent, ou c'est moi qui ai une problème avec les odeurs depuis que je suis ici ?

Les deux. Inspire par la bouche.

Gorilla-XL se poste devant notre cage, ses gros bras de la taille de mes cuisses croisés sur ton torse qui d'après ce que je vois sortir de son t-shirt en V, ne connait ni l'épilation, ni le concept d'entretien de la forêt amazonienne. Berk et re Berk. Un haut le cœur me prend, tant à cause du choc visuel qu'olfactif. Ce mec me dégoûte ! Même sans chloroforme, je serais tombée dans les pommes en moins de deux minutes, assise si près de lui dans la bagnole. Ivy, elle, doit être immunisée contre le mal, rapport aux odeurs que ses petites fesses roses créent dans ses couches plusieurs fois par jour.

Mais elle sent quand même meilleur que le grand bouseux poilu.

Sans réellement l'avoir décidé, j'inspecte de la tête aux pieds la montagne velue, analysant ses mensurations comme si je cherchais à comprendre s'il y a un lien de cause à effet entre sa corpulence et une éventuelle impossibilité de rentrer dans une cabine de douche. Une baignoire, ok, ça doit lui faire à peine un bain de pieds, mais l'idée est bonne ceci-dit, je suis certaine que ses chaussures ont un pince-nez. Ce n'est pas possible autrement ! Enfin, avec dix millions de dollars à se partager, j'espère que dans sa liste des dépenses à venir il a bien pensé à en écrire un gros, en rouge, souligné et souligné au fluo : CARWASH POUR HOMME DES CAVERNES À L'ODEUR PESTILENTIELLE!

C'est limite un décrassage au Karcher qu'il lui faut ! Sûr que les seules relations sexuelles qu'il a lui, c'est avec ses mains ! Et encore, j'espère qu'il porte des maniques pour ne pas s'auto-contaminer! Je n'ose même pas penser à l'odeur de...

V.É.T.O !
Ça va Elly. Respire. Calme-toi, rassemble tes pensées.

Un frisson me traverse, et c'est ce moment que choisit mon cerveau pour reconnecter tous mes neurones entre eux, relançant la machine à plein régime. Je remarque que, même si son fumet nauséabond arrive quand même à mes narines qui piquent malgré les trois mètres qui nous séparent en plus des barres de fer qui ne me permettent pas de me barrer d'ici avec facilité -et que même un plan tatoué dans mon dos me serait inutile- Papa Putois n'est pas seul... à moins que deux jambes supplémentaires ne lui ai poussé depuis le parc. Probabilité : presque autant que se faire kidnapper en plein jour, dans un parc de New-York; alors je laisse de côté les stats -et ma malchance. Un autre homme, entièrement habillé en noir, masque de joker vénitien noir et or lui cachant le visage, sort de derrière son pseudo garde du corps, si affectueusement surnommé Simplet par notre chauffeur au langage fleuri tout à l'heure.

Et encore, tu as raté la fin du voyage ...

Le pire ? C'est que je suis sûre que cette masse de muscles n'a pas trois grammes de matière grise. Ni plus. J'ai lu dans un magazine que si les stéroïdes sont une nourriture chimique précancéreuse de choix pour petits muscles voulant devenir gros barracudas, il n'y a pas que la courgette qui peut devenir concombre resté bien trop longtemps dans le vinaigre : Mister Brain¹ peut en effet se transformer en Mister Gruyère. Ce type est un donc un parfait spécimen d'illustration. Pour la souris, en revanche, faut pas pousser mémé dans les orties : aucune petite bestiole même affamée ne viendrait grignoter cette pourriture. Et je ne parle pas qu'un sens figuré, bien entendu.

Tu es folle. Reprends-toi Elly !

— Ton nom ? demande Black-Fantomas.

Ok. Donc, c'est le moment des présentations officielles. Parfait. Alors allons-y, mode magnéto enclenché pour ne rien rater de ce qu'il va se passer. Je me relève à l'aide d'une des larges barres, lestée du poids du bébé, et de plusieurs kilos de plombs logés en moi, aussi. La tête me tourne, des vapeurs du produit que j'ai inhalé encore présentes dans mon organisme sont les coupables.

— Quoi ? En plus... d'être débiles... vous ne savez... pas lire une... carte d'identité ? ai-je tout compte fait du mal à articuler alors que je voulais ma voix claire, tant ma bouche, et surtout ma langue, est horriblement asséchée.

Joker rit. D'un rire gras, sardonique, satanique. Effrayant. Un rire qui résonne dans tout le hangar, qui a vu d'œil, fait soixantaine de mètres carrés. Et dans mon ventre qui se tord, aussi. Notre cage de fortune, elle, six, tout au plus. Il s'avance de deux pas, se colle à notre prison:

— Simplet a balancé ton sac à main dans une bouche d'égout en sortant du parc et a oublié de garder tes papiers ou au moins de prendre une putain de photo ! grince-t-il entre ses dents à l'attention de celui que je vois de plus en plus comme une grosse huître léthargique rejetée par son rocher.

Histoire de ne pas se faire contaminer, oui.

J'essaie de maîtriser la panique qui me prend sans prévenir, pour ne pas devenir hystérique. J'ai du mal à tenir debout sur mes jambes flageolantes qui ne supporteront bientôt plus mon poids. J'inspire pour me calmer, comme me l'a appris ma thérapeute. Putain, cette femme va devenir milliardaire grâce à moi, et elle ne le sait pas encore ! Je crois qu'elle pourra même passer ses journées uniquement avec moi, tant j'aurai à dire sur ma vie... et.ce.putain.de.Karma.

Ça va aller Elly !

Ça va aller, oui. Il faut tout faire pour. Je dois rester calme, pour Ivy. Pour ne pas qu'elle-même s'affole. Je dois penser à Ivy. Elle ne semble pas pâtir de la situation pour le moment. Pour elle, c'est nounours et compagnie, pauvre grenouillette.

Grassouillette, la rainette. Des gros bébés dans cette famille.

Sérieux c'est le moment de penser à ça ? je gronde la squatteuse en haut. Merde, même penser fait mal.

— TON NOM ! s'écrie-t-il en faisant sursauter Ivy de peur qui ouvre grands ses petits yeux épouvantés quand elle tourne en plus sa tête vers l'homme masqué.

Je lui cache le visage de ma main puis pivote.

— Vous lui faites...peur ! Espèce de... malade ! Votre masque !

 Il me faut de l'eau.

— Ton nom ! Mary Poppins ! rage Grizzli faisant redoubler les cris d'ivy.

Il a de la culture télévisuel, lui. À défaut de savoir ce que «Gothique» veut dire. Plus largement «école», à mon avis.

— Elly.

— Elly comment ? gronde le Joker.

— Elly Johnson.

— Et ?

 Et je l'emmerde, le Kidnappeur de bébé! Il veut quoi, mon numéro de sécurité sociale? La taille du bonnet de mon soutien-gorge ? Remarque, je devrais lui filer le numéro de ma mère, entre sociopathes, ils se feront un petit brunch au soleil un dimanche matin à la campagne, et vu la poigne et l'ascendant de cette femme sur les autres, elle serait bien capable de réussir à lui faire prendre un bain ! Le premier de sa vie ! Mais peu de chances que cette réponse lui convienne.

En effet.

— Elly Johnson. Je suis... la nounou suppléante, mens-je. Bryanna était... malade tout le week-end, alors c'est moi... qui devais m'occuper d'Ivy aujourd'hui, je continue sur la lancée, cherchant ma salive. Donnez-nous à boire. Le bébé doit boire, dis-je en m'accroupissant prise d'un vertige. Quelle heure...

Ma voix encore caverneuse se meurt après avoir déraillé. Les deux enfoirés éclatent de rire tel un seul homme, à mes dépends. Je dois leur peindre un tableau du tonnerre !

— Tu as dormi plus de cinq heures, déclare celui qui semble mener les opérations -et s'est pris pour un anesthésiste fou- alors qu'un troisième homme, non masqué puisque lui j'ai vu son visage dans la voiture, arrive et se place entre les deux autres. J'avais peut-être été un peu fort sur la dose, tu me pardonneras, c'est la première fois de ma vie que j'utilisais le produit. D'ailleurs, heureusement que c'est toi qui l'as inhalé, sinon...

— Sinon, ça aurait été Ivy, terminé-je estomaquée sa phrase qu'il laisse en suspens pour lui.

Oh mon Dieu ! Mais ils sont complétement tarés !

C'est maintenant que tu t'en rends compte ?

— Bien, tu as l'air d'une fille maligne, même si tu aurais dû simplement nous refiler Ivy, mais je vais quand même te le préciser : pas la peine de hurler à l'aide, personne ne t'entendra ici. Tu peux essayer, mais personne ne viendra en collant bleu et cape rouge pour vous tirer d'affaire. Et tu ferais peur à la petite, pas top, pour une journée d'anniversaire.

Je tique. Il vient de me donner un indice. Donc, ils savent comment Ivy s'appelle. Certainement donc, qu'elle est la fille de Neve Walsh, multimillionnaire. Milliardaire, je ne sais pas. Je n'ai jamais eu cette conversation avec elle. Mais je sais qu'elle a les moyens. Ils n'ont pas choisi Ivy par hasard.

Si Simplet, lui, ne s'était visiblement pas rendu compte que je n'étais pas Bryanna mais avait bien reconnu Ivy même sans sa nounou attitrée, c'est que leur plan minable ne date pas d'hier au soir devant un match après avoir bu douze shots de trop. Ils avaient pris le temps de les observer. Quelle belle brochette de salopards cupides ! Cependant, Ducon-Crispé et Ducon-Masqué, eux, ont tout de suite vu qu'il y avait erreur sur la marchandise. Manquait l'option Gothique. Rajoutons donc «gros débile» à la liste toujours pas exhaustive des attributs de notre pas magistral Simplet qui ne pourront même pas servir à embellir ses profils sur des sites de drague en ligne. Enfin, au moins, derrière l'écran, il fait grâce de son odeur corporelle à ses proies. En face, en revanche, je me demande bien comment doivent se passer ses dates³...

Elles doivent faner comme des fleurs avant la fin du dîner !

Cinq heures, bon sang, alors il est quoi ? Quinze heures passées ? Merde ! Mais Ivy doit ...

— La petite a mangé, au cas où tu te poserais la question. Et fait une sieste. Je ne suis pas un monstre, énonce-t-il plus calmement. Je vais te faire passer un biberon avec un peu d'eau pour elle. On le remplira au fur et à mesure. De quoi la changer, aussi, et la faire goûter quand elle aura de nouveau faim.

Sa remarque m'enlève en poids. Ils ne veulent pas de mal à Ivy.

Juste le fric de sa mère.

— On va rester là combien de temps ?

— Si tu trouves le temps long, me répond Mister-Crispé qui joue des épaules et ne tient pas en place depuis tout à l'heure, sautillant d'un pied à l'autre et bougeant ses doigts comme s'ils étaient engourdis, je connais un chiffon qui se fera un plaisir de t'aider, raille-t-il. Sinon, j'ai deux ou trois autres id...

Une microseconde, la fournaise de mon corps passe en mode livide, et congelée, comprenant le sous-entendu non voilé. Pitié, je ne veux pas que ça recommence ... J'expire profondément, retiens un sanglot, mais ne peux empêcher quelques larmes de couler de mes yeux. Je veux sortir d'ici. Il est camé, ou quoi, lui ?

Ne.pas.craquer.

Ivy. Je dois tenir pour Ivy. Et pour Liam, aussi. Pour limiter les dégâts que cette journée a dû avoir sur lui. Je n'imagine même pas l'état dans lequel il doit être que sa filleule adorée ait disparue. Et Neve... OH MON DIEU NEVE ! Que doit-elle ressentir ? Vont-ils m'en vouloir de ne pas avoir lutté plus? De n'avoir pas su mieux protéger leur petit trésor ? Merde mer...

Du calme Elly. Tu divagues. Respire. Ne panique pas.

— Garde tes mains dans tes poches, c'est pas le plan.

Je souffle, lentement. Mes maux de ventre devenant de plus en plus aigus, les crampes à peine supportables; je me sers de la violence de la douleur pour lancer sans faillir, pour une fois :

— Il faut que j'aille aux toilettes !

Putain ! Non! Mon sac à main ... pensé-je. C'est vraiment une belle journée de merde en concentré, sérieux ! À force, je vais me le faire tatouer quelque part !

— Non. Y'a pas de chiottes ici Poupée, claironne Grizzli. Va falloir te retenir.

C'est un cauchemar. Qui étais-je dans une vie antérieure ? Avec moi, quand ça ne va pas, c'est un feu d'artifices de merdes en boîtes qui me tombe dessus !

— Il faut que j'aille aux toilettes, s'il vous plait... je m'abaisse à quémander en posant Ivy au sol.

— T'es sourde ?

— Et toi Agrios² ? T'es con... ou tu le fais exprès ? je grommelle dans ma barbe.

Tu te poses encore la question ?

Et il m'entend,.. Il déverrouille dans un excès de colère le gros cadenas qui retient les chaînes fermant la cage au fer rouillé ici et là, entre, mais est retenu in extrémis par ses deux comparses. Les courageux. Pas peur de puer à vie. Mais moi, j'ai peur. Je me recroqueville au sol en protégeant Ivy de mon corps, les mains sur la tête, pensant qu'il va me frapper. Ma grenouille ne comprend plus ce qu'il se passe.

— S. NON ! hurlent les deux autres. Non !

Ecoute-les S.

— La pétasse me prend pour un co...

Non, elle te prend pas. T'es con !

— Arrête de jurer devant Ivy ! s'emporte l'homme au masque de bouffon. Toi ! m'interpelle-t-il ensuite en me relevant brutalement avec hargne, ne nous fais pas perdre patience et ne nous tape pas trop sur les nerfs, conseil d'ami. Tu ne vaux pas grand-chose et crois-moi, t'as pas envie que je permette à S. et lui, aboie-t-il en pointant le troisième du pouce, de s'amuser avec toi. Tu te retiens, et c'est tout ! Si tu avais fait ce que S. te demandait, si tu lui avais juste remis la petite, tu serais loin d'ici. T'as pris une mauvaise décision, maintenant, tu l'assumes et tu la fermes !

J'ai mal. Bon sang, que j'ai mal !

Non. Il a tort. Cette décision, elle était bonne. Jamais je ne leur aurais laissé Ivy. Jamais. Plutôt mourir. Je ne regrette rien. Ma place est avec elle. Mais si je veux garder mes idées aussi claires que possible, j'ai besoin de boire, à défaut de pouvoir manger, apparemment. Je ne peux pas risquer de priver Ivy d'eau s'ils se rendent compte que je bois celle d'Ivy et ne lui en donnent plus. Alors...

— Á boire, s'il vous plait ...

Entre ma migraine, mon mal de ventre qui se diffuse, la faim qui gronde dans mon estomac pourtant noué, la chaleur, et cette soif qui m'empêche de me concentrer, je ne vais pas tenir. C'est trop. Trop. Juste trop.

Mais ça va aller, Elly.

Résignée, je m'assois entre les peluches avec lesquelles Ivy vient d'entamer une passionnante conversation. L'un des trois hommes me balance un biberon rempli à moitié d'eau, avec le nécessaire de toilettes, deux boudoirs, une petite gourde de compote de pommes. Je joue avec Ivy pour l'occuper, perdant rapidement la notion du temps, mais jamais que j'ai chaud, et que j'ai soif.

Je finis par lui retirer son body entre deux gros câlins pour la laisser en couche, car l'air est moite, la température élevée ici, dans cet entrepôt aux fenêtres closes, qui n'a pas dû être aéré depuis longtemps. Cette enfant est un ange. Elle est si calme. Je me demande même qui tient compagnie à qui. J'essaie d'être attentive à des bruits extérieurs pour pouvoir éventuellement, plus tard, donner des infos sur l'endroit de notre enfermement, mais seul le silence répond à mes requêtes de collaboration.

L'heure tourne, je n'oublie plus maintenant que j'ai ma montre. Je la caresse, comme si par ce petit geste tout con, c'est la main de mon père, que je pouvais sentir dans la mienne. Ivy elle, aussi est très attirée par l'objet, lui parle, veut la prendre dans sa bouche aux petites dents toutes blanches. Je passe ma main dans ses petits cheveux soyeux. Elle est si belle, avec ses pommettes hautes et ses grands yeux. Je pense à la petite jupe en tulle que j'ai prévu de lui faire la semaine prochaine. Elle ressemblera à une petite ballerine en rose fuchsia. Elle aura un nouveau serre-tête assorti, aussi. Elle sera parfaite.

On s'occupe l'une l'autre. Mon Dieu que j'ai chaud ! Je passe régulièrement des lingettes bébé sur sa peau pour qu'elle n'ait pas trop chaud, elle. Un peu sur la mienne, mais je veux économiser la ressource. C'est un paquet de trente-six à peine, et je ne sais pas combien de temps nous allons encore rester dans ce palace cinq étoiles au service plus pointilleux qu'au Ritz.

Elly, respire.

Ça ne va pas du tout ! Je me rends bien compte que je suis trop calme. Et que tout n'a pas à voir avec la présence d'Ivy. Quelque chose n'est pas normal, je le sens au fond de moi. Mais je n'ai plus assez d'énergie pour jouer au puzzle. Ma tête ne veut pas m'aider, elle ne me permet que de me concentrer sur Ivy, et mes souvenirs pour tenir. Ne pas craquer et m'effondrer. Quoi que, j'ai tellement soif que je ne sais pas si je serais apte à pleurer même si j'en avais envie, besoin. Ivy boit encore quelque gorgées d'eau. Une vision qui m'est douloureuse, à moi. Et ça fait moins de huit heures que je n'ai pas bu, moi qui me trimballe toujours avec une petite bouteille. Mon corps n'a pas l'habitude. Je ne sais pas ce que la bande des trois Mousquecons ont demandé comme rançon, mais j'ai bien envie de m'imaginer à genoux devant un cierge et de prier qu'ils ne leur aient pas laissé vingt-quatre heures ou plus. Je ne tiendrai pas. Je suis pathétique, mon Dieu ! Moi, je suis la fille qui meurt en premier dans The Walking Dead⁴, saison 1, bien entendu.

Putain ! il faut vraiment que j'aille aux toilettes !

Les minutes s'évaporent. Je lutte. Contre mes maux de ventre qui s'acharnent. Ma migraine lancinante qui m'oblige à fermer les yeux de plus en plus souvent. Ma soif qui crie plus fort qu'un chanteur de métal le soir d'un concert. Mais je me force à sourire pour Ivy, à ne pas tomber dans un état profond de catatonie qui me serait bienfaiteur. Je m'accroche sans cesse à mes souvenirs avec Liam. Me berce en me racontant notre histoire dans ma tête, pour économiser ma salive. Ivy s'amuse avec des livres en plastique qu'elle dévore. Littéralement. Balbutie de tous ces nouveaux jouets. Quel anniversaire !

Je me conte seule notre histoire, le cœur serré, lacéré de plaies. Elle n'avait bien pas commencé, mais c'était ainsi qu'elle devait s'écrire. Pas autrement. Nous avions des choses à régler chacun de notre côté, besoin de rencontrer une certaine maturité, pour comprendre qu'il existait déjà un «nous», depuis la première seconde, le premier regard en biais, la première joute verbale. Les premiers maux quand il m'a bousculée. Les premiers mots quand je l'ai envoyé chier. Ce souvenir me tire un léger sourire. Ça a toujours été intense, entre nous. Puissant, dans le meilleur comme dans le pire.

Je revois les pages de notre livre, nos chapitres solitaires, quand nous n'étions que des adversaires, avant de commencer, enfin, à écrire la suite à quatre mains. L'angoisse s'installe entre les lignes, sournoise. Elle souffle des paroles dures, insinue des doutes, tente d'effacer mes certitudes. Mon cœur prend les armes, appelle à la rébellion. Naturellement, ma main droite vient enserrer la plume de mon collier. C'est elle, qui m'ancre dans la réalité.

Bizarre, ils n'ont pas pris mes bijoux, me dis-je entre deux pensées. Mais tant mieux. Ce collier, c'est comme ma montre, il m'est précieux. Bien au-delà de sa valeur financière -et je ne doute pas qu'il en a une- c'est le geste et le symbolisme que m'a décrit Liam, qui le rend unique à mes yeux. Mon père était bijoutier, pourtant, ma mère n'a rien de lui. C'est un de mes grands regrets. Mais bon, ne dit-on pas que les cordonniers sont les plus mal chaussés ?

Mes pensées deviennent plus confuses. Je n'arrive plus à lire la suite, les pages se troublent. Comme si mon histoire s'arrêtait à aujourd'hui. Comme si nos projets n'en étaient plus. À croire que c'est le dernier chapitre ; à cause d'aujourd'hui, de mon incapacité à bien gérer. Si j'avais agi autrement ? Si j'avais crié dans le parc ? Tenté de courir quand même ? Oh Mon Dieu ! Mais qu'est-ce que j'ai fait ? Mes poumons se bloquent. Oh mon Dieu, mais qu'est-ce que j'ai fait ? Mes larmes coulent. Chaudes. Acides.

Ça va Elly.

Je ne comprends pas ce qu'il m'arrive. Je voudrais me laisser aller, mais je ne peux pas. Je tire une lingette, me frotte le visage avec, reporte toute l'attention qu'il me reste sur Ivy. Ce soir, quand je rentrerai enfin chez moi -ou ailleurs si je n'en ai plus, de chez moi- j'aurai tout le loisir de laisser mon corps, mon cœur, et peut-être mon âme, se vider de tous ces nouveaux maux que cette journée merdique m'a apportés, avec l'espoir que peut-être, j'arriverai à oublier. Un peu au moins. Que cette fois, mon cerveau me fera une fleur. Que ma mémoire acceptera d'effacer toute cette journée. Juste elle.

Il va falloir tout un bouquet.


Notes :

¹ Mister Brain : Monsieur Cerveau en anglais.

² Agrios : Agrios et son jumeau, Orios, dans la Mythologie Grecque, sont les enfants de Polyphonte, nés de son union avec un ours. Ainsi, Agrios et Orions sont représentés en étant mi-hommes, mi-ours. Réputés pour être des êtres plein d'impiété et de féroces sacrilèges, ils furent changés en vautours par Hermès en punition de leurs pêchés.

³dates : Rdv galant en anglais.

⁴The Walking Dead : Série télévisée d'horreur apocalyptique américaine, inspirée de la BC de R.Kirkman. Diffusée aux USA depuis 2011. Toujours en cours.

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Plus la peine de vous faire un laïus sur le 4 mains, hein ?
Avec Lecossais, on a remis ça, encore et encore. Cabrel dirait : c'est que le début, d'accord, d'accord, d'ailleurs ;)

Bonne lecture !
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