Archives. Partie I

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Liam.


Quand j'entre dans la salle de conférence 2, un silence de monastère s'installe sitôt la porte refermée derrière moi. Sans précipitation pour ne pas accentuer le sentiment de honte qui m'enlace déjà, je rejoins ma place vide. Une petite partie de l'assemblée -les plus téméraires- ose suivre des yeux mon trajet à travers la pièce. J'entends leurs pensées, leurs remarques silencieuses et moqueuses. J'accepte l'ironie de la situation. Moi qui leur fais depuis ma prise de fonction un discours moralisateur-accusateur à chaque retard, je ne me demande même pas ce qu'eux ont aux bords des lèvres à cet instant.

Avant de m'assoir, je salue d'abord ma mère et Neve d'un signe de tête respectueux, puis, les paumes à plat sur la table, je scrute rapidement les autres membres présents -ponctuels eux- puis me lance non sans rire de moi-même intérieurement :

- Bonjour à toutes et tous. Je vous prie d'excuser mon retard ce matin. Je ne vais pas m'inventer de fausses excuses pour justifier mon arrivée presque ... une heure après le début prévu de cette réunion importante, dis-je en consultant ma montre. La vérité est que sans la technologie à mon service, j'ai été bien incapable de me réveiller à l'heure par moi-même, et j'admets en être curieusement étonné. Contre toute attente et contrairement aux bruits qui courrent à mon sujet, je découvre quasiment en même temps que vous que je ne suis pas un robot mais bel et bien un être humain.

Quelques rires fusent, des sourires se dessinent aussi avec crainte et timidité. Ethan, à ma gauche, avale des gorgées de sa bouteille d'eau pour certainement ne pas se laisser gagner par un fou-rire. Cet abruti doit également se demander si je ne suis pas drogué, c'est écrit en jaune fluo dans le vert de ses yeux. Je sais que je vais avoir droit à ses vannes pour des semaines, et m'attends à recevoir des messages en ce sens de la part de mes potes dans les prochaines heures.

Lyanor, elle, a parfaitement compris le message subliminal de mes paroles. La tête haute, un petit rictus de satisfaction au coin de sa bouche maquillée d'un rose mat qui appelle la mienne, elle ne me regarde pas, mais elle jubile de son méfait. Elle est fière de la posture dans laquelle je me trouve. Elle avait pour projet de me faire descendre de mon piédestal. Mission réussie, et pas si impossible que présagé.

Dans les yeux de certains qui se détendent plus que d'autres, je vois aussi un amusement non feint à me voir répandre des excuses, moi. Ils doivent se dire qu'ils assistent à un moment plus rare qu'une éclipse couplée à un alignement des planètes, et se féliciter d'être arrivés à l'heure. Quant à quelques-uns , ils restent inflexibles face à un patron qui d'ordinaire ne les laisse pas ouvrir la bouche s'ils ne respectent pas les horaires. Dans les archives de leurs mémoires, ils doivent se refaire les films de mes innombrables remontrances.

- Encore une fois, pardonnez-moi ce retard. Afin que cela ne se reproduise plus, je vous promets d'avoir une discussion sérieuse avec mon réveil plaisantin qui a voulu me jouer un tour ce matin. Il voulait me faire chuter de mon <<piédestal>>, dis-je pour citer Lyanor qui s'empourpre en m'entendant, c'est chose faite. Je ne suis pas moins humain que vous, et pas moins infaillible. Sur ce, reprenons.

Aaron se lève rapidement pour me remettre quelques documents et notes qu'il a prises en mon absence. Et jusqu'à la fin de cette interminable réunion, je tente de ne plus bloquer sur celle qui a filé à l'anglaise sans me réveiller ce matin.

Pas de cris contrairement à dimanche. Pas même un bon verre d'eau sur la figure. Rien.
Pas un mot. Comme si je n'existais pas alors qu'elle avait enfin fait un pas vers moi. Putain !


***


- Tu sais que Neve a voulu appeler le 911 quand elle ne t'a pas vu arrivé ? Même ta mère s'est inquiétée. Pourquoi tu n'as pas pris mes appels ?

Ethan que je n'avais ni vu ni entendu entrer, prend place dans le sofa face à moi.

- Je n'avais pas mon téléphone avec moi. Quand je me suis réveillé et que j'ai vu l'heure, je me suis activé pour venir au plus vite, pas le temps pour le blabla.

La tête penchée sur mon dossier, mes yeux ne cessent leur lecture. Je ne tiens pas à ce qu'il farfouille dans mes méninges en scrutant mon regard. Il me connaît trop, me décrypte avec une facilité déconcertante. Il a vu avant moi, ce que Lyanor serait pour moi. Spéciale.

Unique.
Et comme un gros connard, elle m'a servi d'exutoire. Aujourd'hui je m'en mords les doigts. Je ne peux m'en prendre qu’à moi-même !

- Ton portable est connecté aux enceintes de ta chambre, de ton bureau et de plusieurs pièces de ta barraque, Liam. Même en silencieux, si je t'appelle ça sonne, parce que je suis dans la liste des exceptions, tout comme tu es dans la mienne. C'est moi qui ai paramétré les installations au penthouse. Alors ne me prends pas pour un con !

- J'étais pas dans ma chambre, je lui rétorque. Je me suis assoupi ailleurs. Donc pas de réveil à portée de main, il me semblait m'être déjà excusé pour ça.

Publiquement, bordel!

- Alors t'étais ...

- Navré, je repasserai plus tard.

- Non Aaron, vous ne nous dérangez pas, je l'interpelle avant qu'il ne disparaisse. Entrez.

Son intervention tombe à pic. Elle va me laisser du répit. Hors de question que je raconte quoi que ce soit à Ethan avant d'avoir pu en discuter avec Lyanor d'abord. Mon assistant s'avance, plus sûr de lui qu'il y a vingt secondes, mais la mine préoccupée. Ethan et moi nous en rendons compte en même temps quand il s'installe à côté de lui sur le canapé. Il nous regarde tour à tour, je sens mes sourcils se froncer. Quoi encore ?

- On vous écoute ... l'invite à parler mon bras droit avec un geste de la main.

Et il se lance comme s'il avait la mort aux trousses :

- Rien de sûr, déclare-t-il en posant sur la table en bois d'acajou sombre qui nous sépare une pile de feuilles, mais j'avoue qu'elle m'a mis le doute quand même, alors on vient de passer les deux dernières heures aux archives pour ...

De quoi il parle ?

- Aaron, depuis le début ? le coupe Ethan.

- Oui. Excusez-moi, se reprend-il. L'investissement de KMC dans Campbell.Inc, nous explique-t-il. Je sais que ce n'est pas notre boulot, mais Elly a bloqué sur quelque chose en réunion ce matin. Elle est complètement obnubilée depuis, impossible de lui faire lâcher le dossier. Elle refuse catégoriquement de sortir du service tant qu'elle n'aura pas résolu ce qui tourne dans sa tête. Moi qui me plains souvent d'avoir des trous de mémoire, je n'imaginais pas qu'en avoir une eidétique pouvait créer des crises de psychose ... soupire-t-il en se frottant les paupières.

Ethan et moi nous figeons de manière parfaitement synchronisée. Pas parce que Lyanor pense avoir encore relevé un problème qui existe certainement de surcroît, je sais qu'elle ne s'est jamais trompée et c'est pourtant ça qui devrait nous inquiéter en ce moment, mais plutôt pour le mot <<crise>> qu'il vient de prononcer tel un accablant constat.

J'entends les alarmes sonner dans sa tête de mon frère, il doit lui aussi entendre les miennes, montées au volume maximum. L'angoisse me saisit une nouvelle fois, se logeant incandescente dans mon estomac qui n'avait pas terminé la digestion de mon repas d'hier soir. Comme s'il voulait garder longtemps la preuve de ce <<premier pas>>.

Aaron perçoit la tension qui nous encercle tout à coup. Mal à l'aise, il se repositionne sur son siège, pensant avoir dit quelque chose qu'il n'aurait pas dû sur sa collègue. Je sais qu'ils s'entendent bien. Je les vois souvent plaisanter, s’amuser tous les deux. Innocemment heureusement pour ma santé cardiaque déjà mise à rude épreuve. En plus, ils fonctionnent bien ensemble, en équipe. Ils forment un bon tandem. J'ai mis du temps à me l'avouer, mais c'est évident que leur collaboration est aussi fructueuse que celle d'Ethan et Lyanor. Il n'y a qu'avec toi que c'est la merde, mec, tonne la voix de ma conscience bien heureuse d'en rajouter une couche.

Cependant je ne peux pas cacher que la voir sourire avec un autre, la voir être presque insouciante avec les autres mais pas moi, me grille. Son <<collaboration désastreuse>> qu'elle m'avait lancé résonne encore violemment à mes oreilles ensanglantées par sa dureté.

- C'est quoi le problème avec Campbell.Inc ? Tout a été vérifié, c'est pour cela que l'on entend racheter des parts, injecter des fonds dans le capital, pour en faire une de nos filiales. Ils ont besoin de s'agrandir, et nous voulions investir dans l'orfèvrerie.

- Ethan a raison, j'ajoute en regardant rapidement les documents marketing et financiers devant moi. Leur notoriété n'est plus à faire ni ici ni dans le New-Jersey, mais ils n'ont pas les structures nécessaires pour s'implanter dans d'autres états. Ni les fonds pour se développer autant qu'il le faudrait pour calquer à leur croissance rapide grâce aux réseaux sociaux et à tous les influenceurs qui les acclament depuis la création de la marque. C’est pour ces raisons qu’ils cherchent des investisseurs. Ils doivent pouvoir s’étendre et se développer pour suivre les courbes.

- Je ...

- Aaron, je me lève pour aller lui servir un verre de bourbon dont je sais qu'il raffole et surtout pour tenter de détendre mes muscles trop tendus, jamais nous ne vous reprocherons d'aller au bout d'une intuition, je pensais que vous le saviez, vous en particulier. C'est quoi le problème ?

- À moi non. Mais à Elly, Monsieur ? me demande-t-il les yeux dans les yeux en acceptant le verre que je lui tends.

Ok. C'est donc ça, le souci.
À qui la faute ?

Ils vont tous me rendre dingue aujourd'hui !

- Pitié Aaron, laissez tomber les Monsieur. Je vous l'ai déjà dit, ça devient épidermique d'entendre ce mot venant de vous.

Et d'elle, surtout.


***


Le registre signé sous le regard interloqué de l'agent de sécurité en poste à l'entrée de l'aile ouest du cinquième étage, et de celui charmeur de la responsable du département qui sortait de l'ascenseur en même temps que moi, je vide mes poches des objets métalliques et électroniques avant de passer le portique-scanner. L'homme à la carrure d'un bulldozer sous stéroïdes compose le code sur le pad numérique pour faire s'ouvrir les lourdes portes coupe-feu automatiques, me salue d'un signe de tête, puis me permet d'accéder à la salle des archives.

Plus de cinq cents mètres carrés de documentation papier, mais aussi numérique accessible depuis dix postes informatiques eux aussi très sécurisés. Vingt-cinq employés y travaillent à temps plein.

Ce n'est pas le département de KMC le plus trépidant, mais il n'en est pas le moins important. Toute la mémoire du groupe est ici. La mémoire de chacune de nos filiales, chacun de nos départements. Chacun de nos dossiers y a sa place, même les idées avortées. Ici, il y a tout. C'est une toile d'araignée organisée avec minutie et tactique. Du petit mail échangé entre deux assistants pour aborder une affaire aux contrats de plusieurs milliards, tout est stocké là, quelque part dans les allées qui donnent l'illusion d'être dans une gigantesque bibliothèque, ou sur un serveur.

Loin du cliché que l'on voit parfois dans les films, les archives ne sont pas planquées au fin fond d'un étage en sous-sol, poussiéreuses, sans fenêtre ni lumière du jour. La technologie nous permet de protéger les lieux mieux que le Louvre. Mais l'informatique n'est rien sans des êtres humains derrière. Six agents formés à la sécurité informatiques comme des diplômés du MIT veillent au grain. Alors, même si j'aurais pu passer outre le petit cérémonial, entrer directement avec mes empreintes digitales, je me plie comme tout le monde au protocole. Question d'exemplarité. Et pour que nul ne puisse un jour reprocher à mes agents de s'être montrés laxistes avec moi.

Je passe par le point des ordinateurs mis à disposition qui se trouve au centre de l'aile, surélevé, mais n'y vois pas Lyanor. Je salue plusieurs personnes que je connais, prends le temps de discuter avec Mme Powell, la doyenne de ce service qui n'a jamais voulu le quitter, pas même quand mon père lui proposa un poste moins <<rébarbatif>>. Personne ne me demande ce qui m'amène ici, et en retour je ne pose pas de questions sur le chemin à suivre pour trouver l'assistante de mon bras-droit.

Plus jeunes, au début de nos études, Ethan et moi passions beaucoup de temps ici, à fouiller dans les dossiers des projets technologiques non concrétisés pour voir s'il n'y avait pas des pépites enfouies injustement.

Il y a cinq ans, nous avons décidé de lui donner une allure moins sombre en y faisant faire de gros travaux pour rajeunir tout ça. Aujourd'hui, les archives ressemblent à une grande bibliothèque moderne et plus amicale qu'auparavant. Des plantes vertes de toutes tailles s'y développent tranquillement, des tableaux d'art déco ornent les murs aux tons pastel, des fauteuils sont un peu éparpillés. Plusieurs espaces de travail clos ont aussi été aménagés ...

Évidemment !

Je fais demi-tour.
Revenu au poste de sécurité, je regarde les écrans de contrôle que scrutent avec attention deux molosses qui ne m'interrogent pas, chacun une tasse de café en main. Je repère dans quelle salle se trouve Lyanor n'ayant pas l'intention de les faire toutes, surtout pour ne pas déranger ceux qui s'y trouvent. Je réfléchis, mais ne vois pas d'autre solution. Alors, je passe entre les deux fauteuils de cuir noir, me poste devant le clavier principal, entre dans l'application, choisis la caméra qui m'intéresse puis tape mes codes. Le petit carré sur lequel se trouvait la pièce où est cloîtrée Lyanor devient noir.

Bon, pour le coup, je viens de faire un beau doigt d'honneur au protocole...

- Je repasserai le rallumer en sortant, je leur indique en tournant les talons.

- Mais Monsieur... ose l'un des deux qui se redresse.

- Je dois discuter avec mon assistante, en privé. Elle viendra également vous dire qu'elle va bien, si cela peut vous rassurer.

Et j'ajoute, l'air songeur en me frottant la joue gauche :

- Mais si vous devez vous inquiéter, croyez-moi, c'est pour moi. Cette femme est un dragon, je leur dis en pointant les écrans de l'index.

Surpris de me voir plaisanter, quoi que je sois on ne peut plus sérieux, ils en restent pantois.

- Nul besoin de préciser que vos mots de passent ne vous permettront pas de réactiver la caméra. Seul ceux de M.Walsh et moi ont ce pouvoir.

La main sur la poignée de la salle 7, je m'encourage une dernière fois. De toute façon, je ne peux plus rien aggraver, si ? Quand on en est au point zéro, on ne peut pas descendre plus bas, je crois.

Allez, elle ne va pas me bouffer !

J'entre. Assise sur une chaise scandinave, elle ne relève pas les yeux, absorbée par la multitude de papiers qu'elle consulte, scanne, frénétique. Ou peut-être croit-elle que c'est Aaron qui ...

- Vous savez où est la sortie.

Ok. Donc elle sait que c'est moi.

<<Comment?>> m'échappe alors que je m'avance vers elle. Pas de réponse mais elle fronce les sourcils.

- Comment ?

Elle soupire, prend des notes, mais ne me regarde toujours pas. Je ne peux m'empêcher d'être tout de même satisfait qu'elle ne me balance pas une repartie cinglante dont elle seule a le secret. Un joli << mes poils se hérissent instantanément lorsque vous êtes dans les parages, Mister Connard >>. Ouais, je me cherche satisfaction où je peux. Putain c'est grave !

Très grave Docteur. T'es atteint Liam.

Mais tout compte fait, elle n'a pas besoin de parler. Je souris tout seul comme un con. Le mot <<miroir>> clignote devant mes pupilles. Je sais <<comment>>, j'ai déjà la réponse.

Je me glisse derrière elle, m'incline dans son dos, une main de chaque côté de son étalage de paperasse sur la table. Je ne la touche pas, volontairement, mais nos corps sont si proches que je perçois la chaleur du sien. Les émanations de son eau de parfum me rendent fou, mon esprit s'égare déjà, imaginant Aaron si près d'elle, enfermé dans cette même pièce depuis deux heures.

Ils ne sont que collègues, amis tout au plus, je me répète.

Aaron en pince pour une fille d'un autre service, depuis des mois. Je n'ai pas raté son petit jeu de séduction avant ou après des réunions auxquelles elle participe, ou à d'autres occasions, car il n'en manque aucune. Mais bon, c'est un homme, alors si sa parade de paon n'a toujours rien donné, il doit bien chercher ailleurs en attendant. Et... Lyanor est une pièce de premier choix. Ne pas y penser.

Le bruit d'un dossier que l'on referme vivement me sort de mes pensées délirantes. J'espère vraiment qu'elles le sont. Oui, c'est une intimide conviction.

- Je suis sûre de moi ! déclare-t-elle déterminée en se levant prestement, me filant un bon coup de chaise au passage. Si vous êtes descendu pour m'engueuler et me dire que je perds inutilement mon temps et donc votre précieux fric ...

Ça commence, méprise...

- Je te crois.

- Qu... quoi?

- Je te crois, je lui répète, mes épaules et mon pied droit en appui contre le mur derrière moi, les bras croisés en observant son visage. Je n'avais jamais rencontré personne avec une mémoire visuelle telle que la tienne, et je comprends mieux comment tu as pu relever autant d'erreurs ces quatre derniers mois. Ce n'est pas un reproche, j'ajoute rapidement les mains en l'air voyant ses yeux virer à l'orage, pensant que je la dénigre, encore. Aaron nous a expliqué que tu croies avoir vu des documents différents que ceux projetés en réunion.

Ma marque de confiance semble la déstabiliser, sans doute inattendue, mais elle fait un pas vers moi, cherche parmi les papiers, m'en tend deux. Ses mains tremblent légèrement, son regard fuit le mien, mais je vois sa respiration se faire plus lourde. Chaque chose en son temps, elle te parle, profite.

- Je ... j'en suis persuadée, Monsieur. J'ai vu quelque chose qui n'était pas ça, me montre-t-elle du doigt un des bilans marketing et financier. Mais ...

Elle s'agite, frotte les paumes de ses mains sur ses cuisses moulées dans une jupe crayon en cuir Camel, signe de nervosité. Et la lumière fut...

- Tu n'as pas pris ton traitement !

Mon accusation la fait se tendre sur place. Guerrière prête à en découdre, elle ferme ses poings, relève ses deux billes émeraude vers moi. J'avance. Elle ne recule pas cette fois. Me toise, jauge la situation, mais répond à une interrogation pourtant personnelle sans m'envoyer paître à l'autre bout de la planète :

- Pas ce midi. Je réfléchis moins bien. Ça embrume mes synapses et clairement ce n'est pas le moment. Je sais que quelque chose n'est pas conforme, je veux comprendre quoi. J'ai besoin de comprendre au moins ça ... souffle-t-elle apathique avant de me contourner pour retourner s'assoir.

Je vois pourquoi Aaron parlait de crise. Bien plus que lui. Il lui manque des réponses dans sa vie, elle se rabat sur celles qu'elle pense pouvoir trouver. Elle a besoin que les choses soient ordonnées. Chaque chose à sa place. Encore plus en ce moment.

Parce que tu la déstabilises avec ton chaud-froid, abruti ! je me fustige avant de me filer une bonne baffe mentale.

- Lya...

- Si ce n'est pas ici, c'est forcément que j'ai vu les chiffres ailleurs. Sur internet peut-être ? se parle-t-elle à elle-même. Merde ! Y'a pas de réseau ici !

Non. Des brouilleurs empêchent les communications dans les pièces closes, mais des téléphones fixes pour des appels en interne dans la tour sont accrochés dans les salles.

- Oublions ces fichus documents une minute, je lui dis en les lui prenant des mains. Explique-moi ce que tu crois qu'il se passe.

Elle pivote sur son siège. Hoche la tête, semble rassembler ses idées puis se lance, didactique :

- Campbell.Inc est une jeune société, elle n'a pas encore quatre ans, mais son développement rapide la place déjà dans la cour des entreprises à fort potentiel. Sur les douze derniers mois, les projections de ventes auraient été multiplié par neuf, et en même temps, la marge aurait augmenté de plus de trente-deux pourcent. Les profits sont plus que saisissants, le plan marketing sur les trois ans à venir assez bien ficelé mais je ne vous apprends rien, m'explique-t-elle. Jusque-là, ça semble tenir la route. Sur le papier, c'est tout beau tout pailleté. Un phare éclairé au milieu d'une tempête.

- Mais ?

- Je sais que ce n'est pas mon job et que vous avez un ser...

- Ton job c'est d'assister Ethan, en effet. Et tu le fais très bien. Mieux que bien. La preuve, tu trouves des coquilles que nous n'avons pas vues. Et nous en sommes encore à l'étude de projet, ce n'est pas passé par beaucoup de paires d'yeux en plus, nous ne pensions pas que c'était nécessaire, tout semblait clair. Visiblement nous avions tort.

Ses yeux s'écarquillent, elle regarde autour d'elle, comme si elle cherchait quelque chose, inspecte les quatre murs, la porte, puis le plafond.

- Ok, c'est une caméra cachée ?

Bordel quoi ? Je regarde l'objet sur lequel elle a bloqué. Pas de lumière rouge. Elle est bien éteinte. Je déboutonne ma veste, la retire sans un mot, la laissant choir à même le plateau en verre de la table carrée. Mes boutons de manchettes migrent vers les poches de mon pantalon, je retrousse mes manches jusqu'à mes coudes.

Lyanor me regarde faire, la tête basculée sur son épaule gauche, les lèvres entrouvertes d'un centimètre. J'ai conscience de l'effet que j'ai sur elle. De l'énerver prodigieusement quatre-vingt-quinze pour cent du temps. Et de l'attirer, aussi, bien que les stats soient bas. Je m'en suis servi à mauvais escient.

Je devine son combat intérieur, tout autant que les explications douteuses qu'elle se crée dans sa jolie tête pour justifier mes gestes. C'est donc le moment - de ne pas merder :

- Je te présente mes excuses, Lyanor. Pour les mots prononcés injustement sur tes capacités professionnelles depuis que tu travailles avec Ethan. Avec nous. Ton âge n'est pas un problème. Mes paroles étaient blessantes, rabaissantes, tyranniques, totalement imméritées, j'énonce en faisant un pas de plus. Mon attitude envers toi était illégitime, en somme. J'ai tiré des conclusions hâtives parce que comme tu l'as si justement conclu, je suis un connard. J'étais un connard Lyanor, mais il paraît qu'il n'y a que les cons qui ne changent pas. Je ne veux mourir con.

A la façon dont elle m'examine des pieds la tête, je dois avoir l'air d'une bête curieuse sous microscope. Je ressens son regard, mon corps y réagit. Bien trop rapidement à mon goût.

- Vous êtes malade ?

Un truc incurable, oui.

Sa main gauche remonte au niveau de mon visage. J'imagine qu'elle veut mimer prendre ma température en la posant sur mon front. Je ne serais pas contre sentir sa peau sur la mienne, contre une caresse spontanée, au contraire. Mais pas pour cette raison. Pas parce qu'elle me pense atteint d'une démence passagère qui me pousse à m'excuser, dépourvu de mes facultés mentales. Je suis parfaitement sain, je veux qu'elle le comprenne enfin. Alors j'attrape son poignet à la volée, délicatement, pour ne pas l'effrayer. Depuis elle, mes mouvements sont plus mesurés. En cela aussi, elle s'est infiltrée en moi pour foutre un bon coup de pied au cul dans mes mauvaises manières éduquées par le connard que j'étais.

Elle ne dit rien, observe le point de contact entre nous. Concentrée et calme sans reprendre son membre. J'aimerais lire dans ses pensées, savoir pourquoi ma main la captive soudain autant, jusqu'à interrompre sa respiration. Il se joue quelque chose, ce <<plus>> qui je l'espère va m'aider.

Pour la première fois depuis que nous nous connaissons, il n'y aucune tension négative. Juste nous, au milieu du temps suspendu. Pas de guerre, pas de joute verbale. Pas de mots. Plus de mots. Un geste. Juste un geste, qui dans les archives de sa tête doit prendre une autre dimension.

Celle que mon épiderme qui se couvre de frissons chauds, électrisants pour faire battre mon cœur plus vite, me rappelle, jouant pour moi le film qui est en cours sous ses yeux grands ouverts.

<<Les gestes sont parfois plus criants que les mots>>.

Je fixe nos peaux qui s'aimantent, se retrouvent, mais c'est une autre scène qui apparaît. Une qui finalement, n'était pas un rêve. Peut-être le début d'une réalité.

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