Et si...

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Elly.


- Tu ne réponds pas?

Elle devrait.
Non !

- Non.

- Pourquoi ?

- Mélia, en plus de devenir une new-yorkaise, tu as pour projet de te reconvertir en secrétaire ultra-sexy? je lui demande en coupant la sonnerie du téléphone qui repart illico dans mon sac à main.

Ma meilleure amie hausse les épaules puis balance sa longue chevelure de feu en arrière d'un mouvement de main exagéré que je ne vois normalement que dans les publicités. Une véritable mannequin, celle-là !

Mais une mannequin qui fouine un peu trop, telle une enquêtrice. Amelia est journaliste, une reporter de choc qui peut déplacer des montagnes si c'est nécessaire, même quand il s'agit d'écrire un article sur les accaccessoires indispensables à un mariage, mais elle aurait déchiré chez les flics. Elle a du flair, un peu trop en ce moment à mon grand désarroi. Et depuis dimanche, j'ai comme l'impression qu'elle a enclenché un mode <<Exponentiel>>.

D'y repenser, je ressens de nouveau l'effroi qui m'a glacée jusqu'aux os, la vibration du dégoût remonter par mes pieds, jusqu'à la pointe de mes cheveux. En réalité, j'ai du mal à me réchauffer depuis. Il y a une sorte de spectre sans chaleur qui ne me quitte plus. Il m'habite, s'est frayé une place de choix entre les organes qu'il réfrigére. Je risque fort de finir cryogénisée sans passer par la case <<Labo Loufoque du futur pour Milliardaires utopistes>>.

Et en pensant Milliardaire...Non. Je ne veux pas y ...

- Tu deviens puéril.

- Tu deviens cucul-la-praline, je réplique. Et je ne te parle même pas d'Ethan, l'amour vous ramollit, les gars. Deux Chamallows laissés en pleine canicule.

Mélia vire rouge bouche-à-incendie fraîchement repeinte, et je frôle du doigt un infime instant la victoire pensant avoir trouvé le moyen de lui faire lâcher l'affaire. Qui nage dans l'utopie maintenant ?

- Je n'ai jamais dit que j'étais amoureuse, baragouine ma rousse favorite avant de se figer en plein milieu du boulevard et de changer de visage. Merde ! Lyanor Johnson je vois clair dans ton jeu ! Tu croyais m'avoir ?

Oui Sherlockette !
Coupable Votre Grandeur.

- Tu ne m'appelles jamais Lyanor, je lui fais remarquer en plissant mes paupières. Sauf quand l'heure est grave. Alors accouche de la grosse guimauve à la praline que tu me couves depuis des semaines avant d'arriver à la prochaine visite, s'il te plaît.

Et pour le plaisir de la revoir piquer un fard dans sa petite robe d'été bleu canard qui se marie à ravir avec sa flamboyante crinière, j'ajoute :

- Ne t'en fais pas pour le passage, vu les séances de galipettes que vous avez à votre actif depuis trois jours, tu ne risques pas de finir aux Urgences pour une épisiotomie, le passage est déjà bien fait!

Toc !

Les bras croisés avec un faux air inquisiteur plaqué que le visage et mon sourire du chat d'Alice au Pays des Merveilles, j'attends sagement qu'elle admette que j'ai raison, et qu'elle ferme sa jolie bouche maquillé d'un rouge cerise foncé ouverte jusqu'au bitume, estomaquée de stupéfaction. Moi aussi, je sais faire des allusions salaces ma vieille ...

Amélia est amoureuse, ça crève les yeux. Et j'irais même jusqu'à dire que l'odeur de ses sentiments me piquent le nez tellement c'est fort, comme lorsqu'on rentre chez Sephora ou qu'on y reste plus que de raison. Je pourrais suivre Mélia à la trace tel un chien renifleur rien qu'à l'odeur des pheromones qu'elle libère sur son passage à chaque pas. Elle sent l'amour à la vanille, ses pupilles sont à un ongle de prendre la forme d'un cœur.

Quant à son prince charmant, il a autant de discrétion sur ce qu'il éprouve pour elle quand il l'évoque qu'un troupeau d'éléphants sur des rollers dans un magasin de porcelaine rempli de petites souris grises. Vous les imaginez les pachydermes ? Voilà, c'est Ethan Walsh. Lui, ses yeux verts à la teinte d'une colline irlandaise sous la lumière d'un après-midi d'été clignotent carrément "AMOUR" à chaque fois qu'il me parle de ma meilleure amie. Il faudrait être dépourvu des cinq sens pour ne pas s'apercevoir que ces deux-là ont matché à la roulette de l'amour. Je ne leur donne pas trois mois avant d'emménager ensemble. Je vois d'ici la suite : fiançailles dans un an, mariage et petits cousins pour Ivy. Et pas forcément dans cet ordre, en plus ...

Je vois qu'elle retrouve sa voix et va parler mais mon autre portable se met à vibrer. Pour le coup, c'est tout mon corps qui s'ankylose d'anxiété, offrant l'opportunité parfaite au spectre pour s'acharner une nouvelle fois. Ma respiration se bloque, mon cœur tape un sprint sur cinq secondes puis stoppe net sa course.

- Objet de la mort, le retour... je marmonne en plongeant sans hâte la main dans le sac alors que la sonnerie s'enclenche finalement après le jeu de vibrations.

Oui. Ce portable aura ma peau.
Lorsque mes oreilles reconnaissent la sonnerie personnalisée que j'avais attribuée à ce contact, sans jamais réellement imaginer qu'il m'appellerait un jour sur ce numéro, l'air reprend sa place dans mes poumons.

Ça va aller, Elly, plus de peur que de mal, veut me rassurer ma conscience qui je pense n'en mène pas vraiment plus large que moi dans les instants de panique.

Mélia, face à moi, se penche sur l'écran, sourit franchement. Ses yeux doux se relèvent vers les miens, sceptiques. J'ai du mal à comprendre ce qu'il se passe, là. L'anxiété s'apaise mais se mue en questionnements que j'avais réussi à faire taire ces dernières heures. RIP ma santé mentale.

Parce que tu n'écoutes pas, tête de mule !

À jouer à la chasse aux sorcières avec les élucubrations stupides de mon cerveau cartésien qui veut des réponses et s'en fomente des tirées par les cheveux, je vais devenir folle. Je le suis déjà.

Ma petite "blague" musicale -ou vengeance, disons-le- s'interrompt. Contre toute attente, ma meilleure amie souffle bruyamment , attrape mon téléphone de mes mains sous mes protestations qui font se retourner des passants sur la scène que nous leur offrons:

- Dark Vador Elly ? Tu es sérieuse ? Tu lui a filé la sonnerie de Dark Vador ? C'est un peu extrême et disproportionné comme réaction, non ? Ou alors cela révèle plus que tu ne le
penses ...

Sa phrase reste en suspension entre nous.


Pincez-moi je rêve !
Oui, je dois rêver. Mon instinct reprend le dessus et je me sens la colère revenir au galop:

- Ce type me hait! Il m'a bousculée, littéralement, dès premier jour, et je me suis foulé le poignet en m'étalant comme une vulgaire crotte à ses pieds. Ensuite j'ai découvert qu'il pouvait même me faire tomber bien plus bas encore rien qu'avec ses mots ! Alors non, ce n'est ni trop ni disproportionné, Mélia ! Je me demande bien comment Ethan,Neve et lui peuvent être cousins ! je m'exclame avant de me calmer me rappelant que ce n'est pas le lieu idéal pour déblatérer ainsi sur mon Boss. Bon, ces deux Néandertales ont ce truc de "Elly fais ce que je te dis" en commun, je lui raconte en mimant les guillemets de mes doigts. Mais si c'est relativement bienveillant chez ton Roméo, dans la bouche de Brutus-Apollon-Le-Glaçon c'est juste un jeu mesquin pour occuper son temps libre ! Il veut juste me voir enfermée dans un asile, Mélia! Loin.de.lui. Et il va y arriver, en plus ! Tu comprends ??

Là, je crie. Je crise, même, dans un sanglot qui me transperce de manière brutalement inattendue. Je suis en colère. Contre moi, surtout, d'être aussi sensible à ce petit jeu malsain auquel j'ai pourtant participé de mon plein gré pour lui rendre la monnaie de sa piè....Putain.de.bordel.de merde.

- Et si tu te trompais, Elly ?

- Qu...Quoi ?

- J'ai dit, répète-t-elle en me serrant fort contre elle, et si tu te trompais ? Et si tu ne regardais pas du bon côté de la route, ma chérie ?

Et si tu remettais les éléments à leur place, Elly ?

- Je connais l'histoire, Elly. Mais tu sais, parfois, on pense à tort qu'un petit objet n'est qu'une déco insignifiante qui peut être remplacée sur un coup de tête. Jusqu'au jour où cet objet dont on se foutait royalement du sort disparaît d'un claquement de doigts, et là, on se rend compte qu'il était important, que sa valeur était inestimable. Qu'on était aveuglés . Parfois, Elly, les réponses sont juste sous notre nez mais c'est la peur d'ouvrir les yeux et de voir la vérité, qui nous empêche de regarder au bon endroit. De voir la simplicité comme une vérité absolue. Et si tu cessais de ne voir que le noir quand il y a une lumière qui tente de percer l'ombre de tes peurs ?

Ses paroles s'introduisent sans mal dans ma tête qui semble les accueillir avec un tapis rouge aussi flamboyant que ses cheveux. Elles ont du sens. Probablement bien plus que ce que l'humour que je décèle dans son timbre malgré la profondeur de son sérieux ne montre.

Elles ont un sens. Mais en perdent quand je les connecte au sujet du problème. Le Fucking PDG.

Mélia a changé, car elle est amoureuse. Elle cherche du rose dans une pierre noire. Du mou dans du dur. Des paillettes dans du sable volcanique et de l'eau dans le désert. Pire, elle cherche un cœur en fusion dans une étendue de glace. Ethan lui a rendu ce sourire qu'elle avait perdu il y a des années, trompée et désabusée par un sentiment qu'elle idéalisait jusqu'au lycée. Depuis, elle se croyait legère de n'avoir plus que des liaisons sans lendemain, sans attache.

Aujourd'hui, elle tutoie la vraie légèreté. La liberté que signifie d'aimer sans concession quand la personne qui inspire ce sentiment est à la hauteur pour que l'amour transcende tout.


Merci à toutes les romances que je lis depuis des années, elles sont ma seule véritable expérience en la matière. Même pour l'affection familiale que je ne connais qu'à travers des mots, des histoires fictives qui me permettent pourtant de pouvoir crier que moi, je ne suis pas une héroïne de roman.

Moi, je suis depuis toujours un pion que l'on déplace sur un échiquier doré. Une poupée apprêtée dans une jolie vitrine, qui sourit affablement aux passants qui l'admirent en retour, en enviant sa douce vie qui selon eux ne consiste qu'à être heureuse de n'avoir rien à penser.

Contrairement à ma meilleure amie, je n'ai pas été trahie par l'amour. Pas non plus cocufiée par un avenir dont je rêvais à tout prix. Moi, j'ai été moquée de la plus abominable des façons. Abandonnée par la vie sur le bord d'une autoroute délabrée.

Je ne suis pas qu'orpheline de père. Je suis orpheline d'amour. Je ne sais même plus ce qui est le plus difficile à admettre. Je ne me souviens pas de mon père mais je sais qu'il a existé, et que lui m'aimait.

Je ne me rappelle pas avoir été choyée par ma mère ou mon beau-père, mais je sais que la normalité veut que les parents aiment leurs enfants. Ainsi je suis l'exception. Ou pas. Car je ne suis que leur pion. Cooper n'était pas non plus amoureux de moi, cela va sans dire.

Amélia cherche un happy ending pour tout le monde. Moi, je cherche encore une émancipation que je ne trouve pas, comme si ce mot n'était finalement qu'un oxymore à mon identité. Mais quelle identité ? Celle que j'étais à Seattle ? Celle que je pensais avoir découverte à New-York mais qui n'existe qu'avec parcimonie ? Celle que je veux être mais qui m'échappe dès que je crois l'attraper ?

J'ai traversé le pays du jour au lendemain pour échapper à un joug qui m'a trop longtemps emprisonnée. Qui allait m'asphyxier jusqu'à m'enterrer sans que je n'en connaisse encore toutes les raisons, même si j'ai des soupçons bien entendu. J'ai déterré quelques vestiges de celle que je pense être, aussi. Mais j'ai été naïve. La vie est une garce qui aime nous rappeler que son dessein doit s'accomplir. Je n'ai pas les armes pour lutter. C'est une guerre qui est vaine. Ici où ailleurs, je ne suis pas faite pour être libre.

Et comme une prémonition, la sonnerie de mon portable que tenait toujours Mélia entre ses doigts retentit nous faisant toutes les deux sursauter. Un message, explosant notre cocon. Mon sang se glace alors qu'il fait chaud, en plein soleil au milieu de l'après-midi. J'essaie de récupérer mon bien, enfin, l'objet du mal dans de telles circonstances. Amélia tend durement son bras gauche, lit le texto m'empêchant d'y accéder. Son regard se voile d'un orage qui n'annonce rien de bon pour la météo de ma santé psychique, mais aussi physique, puisque les aliments ne passent plus depuis trois jours.

Oui. Je sais qu'il fait chaud, mais je ne le sens plus, ce soleil qui m'aveugle pourtant. Ses rayons n'atteignent plus ma peau. J'ai déjà conscience que ce message que vient de consulter Mélia à ma place, c'est la météorite qui a fait disparaître les dinosaures. Le tsunami qu'elle va créer, qu'elle a déjà fait naître au bord de mes yeux va m'engloutir, me noyer si je ne prends pas une inspiration suffisement gigantesque pour ne pas manquer d'air quand j'aurai la tête sous l'eau.

Ses douces mains entourent mes joues mouillées de perles salées. J'imagine aisément le spectacle que j'offre aux curieux. Je sens leurs regards, mais c'est celui de Mélia qui est le plus important pour moi. J'y lis de la colère pure, mais aussi de l'inquiétude. Et, inlassablement, nous en revenons encore au même point quand elle me déclare les yeux dans les yeux :

- Il faut que tu restes chez Liam.

Couteau entre les côtes : Check.

Cuisante vérité : double check, Elly.

- Il va me pousser à bo...

- Il ne te fera pas de mal, dit-elle fermement, sa conviction me faisant étrangement trembler tout en apaisant quelque chose en moi, faisant taire des voix.

- Uniquement parce qu'Ethan a dû le menacer, mais il trouve toujours un moyen...

- Oublie Ethan, ma chérie ! Regarde uniquement ce qu'il se passe depuis que Liam s'est pointé chez toi après ton agression. Tu as les yeux fermés, Elly. Et si tu les ouvrais pour mieux voir ce qu'il se passe ? Je suis amoureuse d'Ethan tu as raison, mais la plus aveugle de nous deux n'est pas celle que tu crois.

Et si ...

- Et si la vérité n'était pas celle que tu crois ?

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