Réflexions

18 minutes de lecture

Liam


Dans l'ascenseur bondé qui monte les étages dans un ballet d'entrées et de sorties, je lis et relis les messages restés sans réponse, comme si la divine providence allait faire apparaître des mots sous mes yeux. Mais rien ne se passe, si ce n'est les regards appuyés que je sens dans mon dos. Je sais qu'elle a eu reçu et lu chacun de mes SMS. Pourtant aucune réponse. Pas même un "allez-vous faire voir" ou un charmant "Mêlez-vous de vos affaires". Rien. Néant. Comme si je n'existais pas.

Depuis sa crise de larmes de dimanche matin dans les Hampton, nous n'avons pas pu discuter. Elle s'est d'abord enfermée dans ma chambre durant plus d'une heure avec Amélia, puis, à peu près calmée, elles sont descendues pour le petit-déjeuner sur la terrasse principale où nous les attentions tous les cinq, Neve comprise. Elle n'a pas voulu nous donner d'explications sur son état. Ensuite ... les trois filles sont parties à la plage pour la journée. Nous les avons rejointes après 15 kilomètres de courses à pied pour nous détendre. Pour ne plus penser, dans mon cas. Même Brad s'y est prêté sans protester. Ethan avait raison. J'ai trop négligé la déconnexion du boulot. Ça ne m'a pas aidé, au contraire.

Dimanche, c'était il y a trois jours.
J'ai très sérieusement hésité à annuler mon déplacement à Los Angeles pour rentrer à New-York avec Lyanor et les autres, au lieu de repartir directement en fin de journée de là-bas. Mais Ethan m'en a dissuadé, supposant qu'elle aurait besoin d'air. Comme si je l'empêchais de respirer ...

Je n'ai jamais autant eu mon téléphone en main que ces soixante-douze dernières heures. Il est maintenant une extension de mon corps. Et de mon cœur, car je suis en apnée à chaque fois que je le regarde, cet écran qui ne s'allume jamais à cause d'elle. Mais la torture va s'achever. J'ai tourné mon problème dans tous les sens. Et je crois savoir comment je vais m'y prendre. Pour l'heure, j'ai juste besoin de la voir. Mes yeux doivent s'assurer qu'elle a retrouvé du poil de la bête pour que mes poumons se déverrouillent enfin.

Lyanor est une combattante. La voir si démunie sans préavis et sans que je ne sache encore ce qu'il s'est passé dans sa tête, ça me grille toujours les entrailles, la chaleur n'a pas faibli, bien au contraire. Revoir aussi sans cesse son regard dévasté bloque ma respiration profonde, noue ma gorge, mon sommeil est devenu inexistant. Je ne suis plus qu'un automate qui essaie de rester debout. Heureusement, j'ai à peu près réussi à donner le change à L.A. A peu près Liam ... Mais il fallait que je rentre. Je n'aurais pas tenu un jour de plus, et c'est la deuxième fois de ma vie que je ressens une telle urgence. Ça en dit long sur mon état d'esprit. Mon état tout court, puisque mon corps joue à la perfection tous les symptômes que lui dicte ma tête : le manque et la crainte. Cette dernière me bouffe. Ethan m'a promis de rester vigilant et sur le qui-vive pendant mon absence. Mais je suis de retour, alors il est temps de voir si elle se sent ... Putain c'est quoi ce bordel?

- Oh bonjour Monsieur ! se lève à la hâte en me voyant sur le pas de la porte une grande brune à la coupe au carré plongeant, qui me dit quelque chose mais sur qui je n'arrive pas à mettre un nom ...

Et sur son poste Liam.

Elle se plante devant moi, une main tendue que je serre machinalement me demandant intérieurement ce qu'il se passe encore ici, et si je n'aurais pas raté une info importante dans mes mails à force d'être en mode zombie.

Pas besoin de vérifier sur la porte si je ne me suis pas trompé de bureau, il n'y a que Lyanor pour oser ramener de la déco rose bonbon et des coussins fluo dans les locaux. Elle a fait ça dès son arrivée il y a plus de quatre mois déjà, et quand elle a vu que ça m'emmerdait qu'elle prenne ses aises, elle s'en est donné à cœur joie dans le relooking de la pièce. Enfin, c'est ce que je pensais jusqu'à ce que je me pointe chez elle et que je comprenne que peut-être, le seul endroit où il y a avait de la vie dans ses journées et un chauffage qui servait à quelque chose, c'était justement ce bureau. Elle a cultivé le truc pour me foutre en rogne, mais je sais maintenant qu'elle se sentait quand même bien ici, même si elle ne voulait pas y revenir. À cause de moi. À mon air figé, celle qui doit avoir une petite trentaine se présente, comprenant que je cherche en moi une réponse que je n'ai pas.

- Je suis Adélaïde Granger, Monsieur. Je travaille au service Marketing depuis un mois environ, mais Monsieur Walsh m'a demandé si exceptionnellement je pouvais l'assister quelques jours, alors me voici ...

Sa phrase n'est pas encore terminée que je sens mon corps prendre trente kilos, et m'entends lui répondre, toujours par automatisme, ce qui la décontenance plus que moi encore - elle a dû en entendre des vertes et des pas mûres sur mon 'tempérament d'Iceberg'- :

- Merci d'avoir accepté cette tâche au pied-levé Mademoiselle Granger, vous avez dû éviter une chute de cheveux au DRH. Monsieur Walsh est-il disponible ou en réunion ?

Je ne sais même pas pourquoi je pose la question. Peu importe la réponse, il faut que je lui parle. Maintenant.

- Dans son bureau, Monsieur Kavanagh. Son prochain rendez-vous est dans ... vingt minutes en salle 2, au neuvième étage, m'informe-t-elle en vérifiant sur le planning papier qu'elle a posé sur le bureau de Lyanor.

D'ailleurs si elle voyait le bronx que c'est ici, elle me ferait une syncope. Lyanor aime l'ordre dans son boulot. C'est toujours rangé, organisé, classé. Elle a une logique à elle, mais qui fonctionne. Des codes couleurs pour tout, et l'emploi du temps d'Ethan en tête heure par heure, alors même que nos plannings évoluent sans cesse. Oui, j'ai bien merdé quand je disais qu'elle n'était qu'une gamine pas faite pour ce job. Elle était tout le contraire, et elle a été capable de voir des erreurs dans les dossiers dès sa prise de poste que même Aaron et son ancienneté à mes côtés n'avaient pas relevées.

Je prends poliment congé de <<La remplaçante>> me faisant la réflexion que putain, si je me voyais de l'extérieur de mon corps je ne me reconnaîtrais pas. Pourtant c'est bien moi. Sans une armure glaciale qui m'est devenue bien inutile. Oui, pour ça aussi, ils avaient tous raison. J'étais un <<grand con tout froid>> comme me l'a si sarcastiquement, mais surtout très franchement spécifié une certaine dragonne un jour où elle était plus bouillante de fièvre que le cœur d'un réacteur nucléaire en fusion.

Le jour où tu l'as kidnappée, Liam, me corrige ma conscience Pro-Lyanor, pour insister sur un méfait qui s'est tout compte fait avéré être une excellente décision spontanée, à posterieri.

Et elle n'a pas complètement tort. Ce soir-là, j'ai pris seul la décision de l'embarquer avec moi, plus de force que de gré, profitant justement de son manque d'énergie... de sa léthargie qui n'est cependant pas un terme qui lui sied. C'est arrivé peu de temps après avoir compris ce qu'il se passait en moi. Tout ce qu'il se passait, que j'etouffais à minima depuis notre séjour à Los Angeles. Depuis que n'avais plus eu d'autre choix que de la regarder dans les yeux quand j'étais en elle la première fois, permettant à ce besoin viscéral de nouer une connexion tangible avec Lyanor, lien qui a d'autorité débuté le domptage sévère du masque, la résurrection d'une partie de moi enterrée. Parce qu'à ce moment-là, mon moi-profond a voulu refaire surface et se battre contre cette entité à qui j'avais laissé les rênes depuis trop longtemps. Je me suis si longtemps reposé sur lui qu'il est devenu moi, une unité centrale qui m'a certainement protégé, mais m'a finalement aussi, surtout, modifié si radicalement en dehors de mon cercle familial que j'ai falli passé à côté de l'essentiel, de l'évidence. De l'essence de ce que nous sommes et du but de notre existence.

Devant la porte d'Ethan, pas d'hésitation, et plus de questionnement. Ce sont des réponses dont j'ai besoin.

Décidément avec cette femme, je cours de quête en quête tel un chevalier à la poursuite de son Graal, je me dis nullement résigné de cette douce constatation en pénétrant dans le vaste bureau de mon frère.

Assis sur son sofa en cuir noir dans la partie aménagée en coin cosy de la pièce, son portable calé entre son oreille et son épaule, les mains prises par le clavier de son PC portable, il m'accorde un signe de tête m'indiquant qu'il a repéré ma présence, néanmoins stupéfait de me voir arrivé avec une demi-journée d'avance. Mais j'en suis certain, pas si étonné au fond de lui de mon empressement à rentrer chez moi. Il se reconcentre sur sa conversation durant plusieurs minutes.

Faussement détaché pour ne pas révéler plus mon agacement de perdre du temps puisque son interlocuteur ne paraît pas pressé de raccrocher , je me retiens de consulter ma montre ou de compter dans ma tête les secondes qui s'égrenent. Je me sers un verre d'eau gazeuse, évente autant que possible mon envie de lui arracher ce foutu téléphone des mains, me surprends même à maudire l'invention de ces engins qui retardent mon apaisement, dans l'immédiat.

Je zieute Ethan à plusieurs reprises, crois déceler un brin d'amusement dans les rictus qu'il tente tant bien que mal de camoufler. L'enfoiré ! Il sait pourquoi que je suis là et ça le fait marrer, ce con ! Donc, il m'a sciemment caché un truc, il sait que je sais, que je suis nécessairement passé devant le bureau de Lyanor ne possédant toujours ni le pouvoir de voler pour rentrer par une fenêtre ni celui de la téléportation. Dommage pour le second, il te serait bien utile, vieux.

Prenant de plus en plus difficilement mon mal en patience, je décide de faire du tri dans ma boîte mail mais constate qu'Aaron est déjà passé par là et a viré mes courriels inutiles, alors je me laisse aller à ce que j'essayais de ne pas faire depuis ... environ trois ... ok vingt-quatre heures.

Une inspiration que je veux suffisante pour calmer mon stress me rappelle soudain que mes poumons sont toujours en mouvement de grève, ce qui rend la chose compliquée. Avant même la première sonnerie, mon cœur interrompt sa course, piqué par une nouvelle lame forgée dans l'appréhension.

Deuxième tonalité.
Troisième.
Quatrième.
Puis le répondeur. À ses mots, je sens ma cage thoracique s'ouvrir en deux et une main récupérer mon palpitant qui ne sait plus sur quel rythme fonctionner, tout en aspirant le peu d'oxygène qui tentait de se planquer dans mes bronches, par sécurité, tel un trou noir.

<< Bonjour. Pour joindre l'assistante de M.Walsh, veuillez contacter le 646-55509...>>

Bon. Du calme Liam.
Celle-ci, je ne m'y attendais pas, mais il doit y avoir une explication rationnelle et surtout que je vais pouvoir encaisser facilement. Dans le cas contraire, Ethan ne serait pas si serein mais plutôt en train de courir vers la sortie de secours la plus proche. Impossible qu'il m'ait caché un truc aussi énorme que le départ de Lyanor durant mon séjour.

T'es bien sûr de toi ? chuchote une voix qui me fout le doute que je ne veux pas voir devenir réalité.

Pris dans mes tourments tortueux, je ne remarque la présence de mon meilleur ami à mes côtés que lorsqu'il éclate de rire en reluquant mon air mi-perdu mi-renfrogné par cette putain de situation qui clairement me prend plus la tête que les fusions-acquisitions sur lesquelles nous travaillons depuis des mois.

Merde, j'ai vraiment pris un virage à 180 degrés ! J'en viens à me demander si mes parents seraient rassurés de savoir que j'ai dorénavant des préoccupations d'ordre privé ou si cela leur ferait peur pour la boîte. Je n'oublie pas toutes les bouches et les familles qui dépendent de nos prises de décisions, mais en étant totalement honnête il y a en ce moment une qui est en haut de la liste de mes priorités. Et pas que pour le côté charnel, mais parce que la dure vérité m'a bel et bien frappé de plein fouet à ce sujet. Je dois en avoir le cœur net, mais je ne me fais pas trop d'illusions. La route risque d'être longue...

- Je te préviens Ethan, ma jauge de patience est quasi-inexistante à cet instant, je grommelle en lui balançant mon poing sur l'épaule sans trop vouloir le blesser non plus.

C'est que j'ai d'abord besoin qu'il parle. Après, je m'occuperai de son cas, je me promets silencieusement.

- Qui êtes-vous et qu'avez-vous vous fait de l'Iceberg qui nous servait de PDG ? continue-t-il de se foutre de moi pour me faire péter un cable.

Et il s'y prend très bien hein?

Oui. Changement de stratégie. Je reviens à mon idée de tout à l'heure, à savoir obtenir l'information à la source, mais pas sur son numéro pro. Je compose donc le perso, sous les yeux exorbités de mon acolyte qui comprend ce que je fais en secouant sa tête de droite à gauche, peu convaincu que cela va porter ses fruits. Et telle une prémonition, elle ne répond pas plus. Ou du moins, elle ne me répond pas plus.

- Bon, détends-toi un coup, elle n'est pas perdue, se calme finalement celui qui va probablement bouffer des claques dans pas longtemps.

- Elle est où ?

- Avec Amélia, répond-il en remplissant un verre de bourbon. Elle m'a demandé trois jours de congés, je n'ai pas pu refuser.

- Tu ne sais toujours pas ce qu'il s'est passé dimanche ?

Je me doute que non. Il me l'aurait dit sans délai. Mais ne sait-on jamais.

Il mine un non en avant son verre cul sec. M'en propose un que je décline. C'est déjà le bordel dans toutes les pensées de ma tête, si en plus je me tire une balle dans le pied en me grillant le cerveau avec un alcool à 40 degrés , autant me pointer directement devant sa chambre ce soir et y rester tant qu'elle ne m'aura pas ouvert, quitte à débiter sans fin et à répétition tout ce que je veux qu'elle sache jusqu'à ce que les phrases soient gravées à vie dans sa tête de mule.

Oui, j'ai déjà envisagé cela. Mais ce n'est pas la solution, je reste sur ma conviction : elle doit comprendre certaines choses seule, ou au moins amorcer elle-même un début de réflexion, pas simplement philosophique pour avoir envie d'écouter ce que j'ai à lui dire sans que j'en arrive à un extrême: la séquestration. Sinon elle va se braquer. Encore plus, j'entends. Mais pour amorcer, il faut qu'elle retire une de ses deux œillères, et j'ai encore ma part à faire.

- Ça me fait chier de te le dire, mais je pense que tu as raison, il se passe quelque chose de pas clair avec Elly, reprend-il sérieusement avec son air le plus inquiet vissé sur ses traits tirés, lui aussi anxieux car il tient déjà bien à la dragonne qui a perdu son feu sous mes yeux. Mélia me dit qu'elle a un coup de mou émotionnel.

- Mais ? Tu penses qu'elle te ment ? je le coupe en me massant les tempes.

- Je pense qu'elle ne me dit pas tout par loyauté envers Elly qui a dû lui demander de ne rien laisser fuiter.

Ayant eu des discussions avec Amelia et les ayant vu interagir ensemble toutes les deux, trois avec Neve, c'est évident qu'elles sont plus l'une pour l'autre que de simples amies. Elles partagent une relation similaire à celle que j'ai avec Ethan, bien que nous soyons nous de la même famille. Mais je ne suis pas aussi étriqué que ce que certains le croient, le sang ne fait pas toujours tout. Et là me vient une question :

- Pourquoi Lyanor a-t-elle dit qu'elle n'était qu'un objet pour sa famille ? Tu sais quoi sur eux ?

- À part qu'elle a perdu son père quand elle était très jeune ? Pas grand chose, m'avoue-t-il en grattant ses deux joues. Elle n'est pas expansive sur sa vie d'avant, Liam. Que sa mère s'est remariée peu de temps après avec un type qui avait déjà une situation qu'ils ont bien fait fleurir depuis, au détriment d'Elly.

- C'est à dire ?

Il me regarde en aspirant ses lèvres, signe qu'il hésite à m'en dire plus. Cette histoire, c'est de Lyanor que j'aimerais l'entendre. Mais nous n'en sommes pas là, elle et moi. Et quelque chose me dit que son passé familial, en plus de sa déception amoureuse, a forgé une carapace bien plus épaisse que je ne l'avais pensée jusqu'à présent. L'autre sous-merde qu'elle devait épouser a déconné en beauté, mais il ne semble pas être le seul à avoir creuser douloureusement des cicatrices indélébiles en elle. Et moi, j'ai enfoncé les clous pour sceller ses barbelés que je n'arrive plus à franchir. Bordel !

L'illustration parfaite de comment creuser soi-même sa tombe, en somme.

- Merde ... soupire-t-il, bon. Elle a été élevée par des nourrices successives engagées par sa mère, mais qui ne restaient pas plus de trois mois d'après ses souvenirs, afin qu'elle ne s'attache pas à ses femmes. Ses parents ont toujours été absents mais très invasifs. Elle a reçu une éducation plutôt stricte principalement, fait deux ans de pensionnat m'a raconté Neve. Sa mère avait déjà prévu son avenir sur un papier à musique, elle n'a pas choisi elle-même ses études, devant intégrer la société familiale après son diplôme.

- Mais ça ne s'est pas fait puisqu'elle a atterri à New-York. Pourquoi ?

- Tout ce que j'en sais, c'est qu'elle a commencé à vouloir une véritable autonomie au moins dans son boulot car sa mère, comme je viens de te le dire, avait la main mise sur une grande partie de sa vie même depuis l'autre bout du pays ou du globe. Elle est restée dans la société dans laquelle elle avait fait ses stages. D'après son CV elle était en CDI, puis elle a surpris son ex au lit avec une autre un soir en rentrant, ça a été un électrochoc. La suite tu la connais. Elle a tout plaqué et la providence l'a conduite jusqu'à nous.

Jusqu'à moi.

- Carence affective, donc... je me surprends à souffler à mon tour sans avoir réellement voulu verbaliser les mots dans ma tête, les yeux braqués vers les toits et immeubles de Manhattan qui prolifèrent à perte de vue.

- Tu te reconnais en elle ? m'interroge Ethan qui se place ma gauche, une main chaude mais tremblante sur ma nuque.

Sa question me sidère autant que sa voix, presque inaudible. Non. Surtout le ton de sa voix, celui de la culpabilité qui est toujours en travers de sa gorge, la même que la mienne. Jumelles. Elles se tiennent la main, toujours sournoises. Je sais de quoi il parle, mais je n'ai pas la force d'affronter son regard, alors, pour cette fois, le vais jouer la politique de l'autruche et enfoncer ma tête dans le sable, avec l'infime espoir qu'Ethan ne creuse pas.

- Ne dis pas de connerie. On a eu une enfance que je souhaite à tous les gosses, des parents à la hauteur, de l'amour, des rires, et surtout leur présence. Et je ne parle pas de l'aspect financier, ce qui compte c'est d'avoir été ensemble. On a eu un cadre mais de la joie, du respect, des valeurs. Sans tout ça, le fric n'est qu'une gangrène, Ethan.

Bien joué, Liam. Pile là où je ne voulais pas arriver. J'ai décapité moi-même le pauvre volatile plus rapide que moi à la course.

Le silence s'installe, palpable mais peu lourd. Je sais que comme moi il vient de se replonger dans nos souvenirs. Lyanor disait vrai, samedi soir. Ethan est l'aîné, c'est donc lui qui m'avait sur les talons avant que Neve ne naisse. Notre Poussin, le rayon de soleil plus éveillé qu'un volcan en éruption. Un génie en couche-culottes et robes à Licornes qui est depuis des années déjà la voix de la sagesse au milieu de deux mecs entêtés qui foncent souvent dans le tas avant de poser les questions. Elle a toujours été plus mâture, plus évoluée que nous. Il paraît que c'est chromosomique, et je dois bien avouer que je penche pour cette théorie.

Maman à 23 ans après avoir dégagé le petit gland qu'elle avait rencontré à la fac et qui se prenait pour un futur magna de la finance sous prétexte qu'il était avec elle. Il croyait dur comme fer que c'est par Neve qu'il grimperait les échelons et très rapidement, mais quand elle s'est retrouvée enceinte, cet abruti n'a rien trouvé de mieux que de prendre la fuite avant de revenir trois mois plus tard la queue entre les jambes. Manque de pot pour lui, les réseaux sociaux sur lesquels elle avait pu sans mal suivre son trimestre de jetsetteur les week-ends ont sonné le glas du sang-froid de Neve. Je crois pouvoir dire sans me tromper que ses couilles s'en souviennent encore. Si Ethan a un crochet droit imparable, Neve a elle un genou en béton armé. Qu'il s'estime heureux, elle était déjà rondelette, elle a ménagé ses efforts. Mais je ne doute pas qu'il porte à présent ses bourses en collier, tout près de sa pomme d'Adam. Enfin, il est toujours en vie. Elle m'a interdit de lui faire la peau, dommage...

- Je ne parlais pas de ça, Liam, dit-il après s'est raclé la gorge. J'ai été égoïste.

- Tu n'étais plus dans ton état normal, je le contre toujours en obligeant mes yeux à rester soudés à l'horizon.

- Je t'ai fait tomber avec moi.

- Non

Si. Mais c'était involontaire.

- Je t'ai entraîné dans mes abîmes, mais je n'ai pas su te faire remonter en même temps que moi. C'était Ma. Putain.De.Connerie à moi! déclare-t-il en détachant les mots, se mettant face à moi pour confronter nos regards. Tu es mon dommage collatéral, Liam, il est temps que tu arrêtes de te voiler la face, ou que tu cesses de noyer le poisson puisque par nature, on ne noie pas un poisson,merde !

Il me pousse en arrière pour me faire réagir. Vainement d'abord, parce que je ne veux pas rentrer dans son jeu de psychanalyse, et que nous revenons trop souvent au même point. Je le connais. Je sais ce qu'il fait. Et je ne suis pas d'humeur. Je ne le suis jamais pour cette conversation que lui tente d'avoir depuis longtemps mais pas moi, ou plutôt qu'il veut finir, et je retarde l'échéance depuis autant de temps. Non pas qu'elle soit foncièrement inutile, mais elle nous ramène dans un passé non cicatrisé pour moi. Or, j'ai fait un gros travail sur moi-même ces derniers temps. Parler d'un temps que je veux révolu et incinéré avec le masque ne sert plus à rien.

Mais buté, il poursuit avec plus d'aplomb encore:

- Tu n'avanceras pas réellement tant que tu ne l'auras pas dit. Je veux l'entendre.

- J'ai tourné la page, sinon je ne serais face à toi à me demander si je ne vais pas retrouver une chambre vide en rentrant chez moi tout à l'heure. C'est toi qui fais un blocage sur ça, je te l'ai dit à Miami. Chapitre clos. Nouveau livre.

Rester calme. En apparence du moins. Ne pas laisser sortir la tempête qui cherchent à s'évader par tous mes pores.

- Elle a fait quoi ces trois derniers jours ? je l'interroge pour changer de sujet sans transition. Tu ne l'as pas vue depuis dimanche alors que tu devais garder un œil sur elle ?

- C'est une adulte, je ne peux pas lui filer au train à tout bout de champ ! Je ne le fais même pas avec Neve, alors Elly ! Et puis tu vois bien comment elle est, elle serait capable de démissionner encore une fois, je ne prendrai pas ce risque Liam. On ne peut pas la traiter comme une enfant, elle a à priori eu assez de sa mère pour ça. Laisse-lui de l'air.

Bon. Il l'aura encore un peu, sa discussion de merde.

- C'est ce que j'ai fait avec toi et on a tous vu le résultat. Tu crois vraiment que je vais reproduire deux fois la même erreur ?

- Elle n'est pas moi.

- Non, c'est certain. Tu nous avais tous, il a suffit d'une personne pour que tu plonges. Lyanor a tourné le dos à ceux qui semblent l'avoir négligée ou trompée. Elle n'a plus qu'Amélia quand elle n'est pas en voyage.

- Mélia s'installe à New-York.

- Et ... j'ai vu son regard, Ethan, dis-je en même temps que lui. Quoi ?

- Elle veut trouver un poste fixe ici, faire moins de déplacements.

- C'est un choix qu'elle a fait seule pour Lyanor, ou c'est pour être avec toi ?

À son sourire qui pourrait éclairer tout l'immeuble en pleine nuit, je comprends que c'est la deuxième solution. Mais il ajoute :

- Nous n'en avions pas vraiment parlé, elle et moi. Une fois, mais elle pris sa décision ce week-end.

Il semble heureux, aux anges même. Je ne l'avais pas vu comme ça depuis trop longtemps, ce qui me ravi pour lui. Mais la voix dans tête allume les warnings, déclenche le compte à rebours.

- Les filles vont s'installer ensemble, n'est-ce pas ?

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