Face à la réalité. Partie II

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Liam


  • Elle ne reviendra pas.

A travers les quelques centimètres de la porte entrouverte, je ne vois pas grand chose si ce n'est qu'Ethan est assis à son bureau, la tête entre ses mains. Neve doit être debout, quelque part, mais hors de mon champ de vision.

  • C'est sa réponse aujourd'hui Ethan, laisse-lui du temps. C'est encore trop frais. J'aurais réagi de la même manière à sa place. Ça et le reste, c'est juste trop. Laisse-la souffler.

Je devrais partir, retourner dans mon bureau. Oui, je devrais. Mais je ne fais pas toujours ce qu'il faut, surtout ces derniers temps. Et quand bien même le voudrais-je vraiment, je suis englué dans le sol, pris dans du béton coulé par ma curiosité qui frôle le niveau de mon besoin de réponses. Un coup d'œil dans le couloir. Après mon petit éclat de voix, plus personne ne semble oser quitter son bureau. Tant mieux. Sauf erreur, je les paie pour bosser, pas pour prendre des pauses longues comme la journée et encore moins pour jouer les commères.

— Tu lui as fait la proposition dont nous avons parlé ? reprend Neve après un silence.

Génial. De mieux en mieux. Ils complotent dans mon dos. Mais j'ai fait la même chose. Putain, ça ne s'arrêtera donc jamais dans ma tête ?

— Elle a dit non. Elle ne veut plus le voir. Et même sans lui, elle ne veut plus foutre les pieds ici Neve ! Nous sommes l'une des plus grosses entreprises du pays, et elle ne veut pas revenir bosser avec moi ! Ça fait quoi de nous ça, hein ? C'est quoi l'image que l'on renvoie ?

Ok. Note à moi-même : avoir cette discussion avec lui.

— Je sais Ethan. Il faut purger nos rangs pour cela aussi. L'ambiance se détériore dans certains services, à cause de quelques éléments seulement. Nous ne pouvons plus laisser faire, d'autant plus que nous avons déjà fait un recadrage la semaine dernière. Nous n'aurions pas dû négliger cet aspect du travail, nous avons solutionné les choses qu'en nous contentant de nous séparer des personnes qui n'avaient plus ni la motivation ni l'ambition nécessaires, lui explique-t-elle posément. Je sais aussi que c'est une conversation que tu dois avoir avec Liam, mais vous allez sûrement devoir vous séparer de quelques bons éléments qui ne le sont plus que sur le papier, ou qui ne portent plus nos valeurs morales du moins. Car ce sont nos valeurs qui nous définissent et nous rendent plus forts, en tant qu'êtres humains et que groupe. Mais heureusement cette fois ce sont plus des subordonnés que les meneurs de services.

Je vois qu'Ethan se lève. Neve ira loin. Ici, et dans la vie. Et elle n'a pas tort. Cette entreprise familiale a des valeurs qui lui sont chères. En nous passant le flambeau, nos parents nous ont laissé la responsabilité de les transmette mais aussi de les faire perdurer. Je devrais peut-être me les faire tatouer pour ne plus jamais les négliger, en particulier pour ne plus jamais oublier de les appliquer, car c'est ce que j'ai fait. J'ai fait passer mon besoin avant celui des autres, celui d'Ethan et de notre société.

— Tu es la plus intelligente de nous trois Poussin, dit-il à sa sœur qu'il surnomme ainsi depuis sa naissance. Et tu as raison sur toute la ligne, qu'est-ce que je ferai sans toi ? Bon, tu veux bien essayer de parler à Elly ?

Il ne peut pas juste passer à autre chose ? Comme si ça avait fonctionné pour moi ce conseil à la con ! Je vire schizo.

— Je peux aller la voir bien sûr, ce soir si ...

— Non ! la coupe-t-il. Il vaut mieux que tu attentes qu'elle soit guérie, le Docteur Simons pense qu'il faudra une dizaine de jours tout au plus. Je passerai la voir après le boulot et je t'appellerai de chez elle, tu pourras peut-être réussir à la convaincre de venir s'installer à la maison. Elle s'est braquée avec moi, elle m'a même comparé à Liam ! Elle m'a sorti une histoire de génétique. Non mais tu y crois ?

— Et je suis certaine que ça t'a vexé ! s'esclaffe-t-elle, surtout quand on sait ce qu'elle pense de lui.

Sympa. Comment se prendre un uppercut sans n'avoir rien demandé à personne.

— Te fous pas de moi ! Bon, tu es d'accord avec mon idée, on fonctionne comme ça ?

Non mais à quoi joue-t-il avec elle ? Il m'avait pourtant assuré qu'il ne ferait rien. Il me prend pour un con ou quoi ? Mes jambes, muent à présent de leur propre volonté, repoussent le battant de bois épais qui nous sépare. Mon corps décidant pour moi qu'il est temps de ne plus écouter aux portes comme quand j'avais sept ans.

— Que ce passe-t-il encore Ethan ? Pourquoi tu veux qu'elle vienne habiter chez toi !? Tu te fous de moi ou je rêve ? j'enrage en claquant la porte de son bureau après y être entré.

Ethan se tourne vers moi. Sa colère monte perceptiblement, égale à la mienne.

— Sors de ce bureau Liam. Je ne veux pas te voir !

Dommage pour lui. Je n'ai aucune intention de partir. Je me frotte plusieurs fois le visage avant de souffler pour calmer mes nerfs et lui annonce le plus calment possible :

— On s'enlise Ethan. Il faut que nous discutions, c'est important. Je comprends que tu m'en veuilles mais ...

— Tout ne tourne pas toujours autour de toi Liam Kavanagh ! éructe-t-il. Descends de ta tour un peu, vieux ! Je ne te reconnais plus ces derniers temps ! Tu tournes réellement connard narcissique, reprends-toi, merde !

Connard. Ça va peut-être devenir mon deuxième prénom. S'il ne l'est pas déjà.

— Tu as raison, j'admets en levant les mains en signe de paix. J'ai perdu les pédales. J'avais besoin d'un bon coup de pied aux fesses et j'ai compris. J'ai dépassé les bornes et je te présente toutes mes excuses, sincèrement. Je me suis uniquement laissé guider par ma colère et je n'ai plus vu que ça.

— Elly ne t'avait rien fait !

— A part me traiter de connard ? je l'interroge.

Je veux bien lui présenter mes excuses, mais il ne faut pas pousser le bouchon. Je sens déjà les chevaux de ma colère se remettre au galop dans mes veines et chauffer mon crâne, alors que je suis ici pour que nous résolvions notre querelle une bonne fois pour toute. Je suis capable de faire un pas, mais il va devoir en faire un lui aussi. Nos pères et mères nous avaient prévenus qu'un jour où l'autre, nous aurions peut-être des sujets de discorde et qu'il nous faudrait faire des concessions tout en nous souvenant que nous sommes une famille avant d'être des partenaires, des collègues de travail. Je m'en souviens à présent, j'espère que lui aussi.

— Elle n'a fait que verbaliser une vérité Liam. T'es un connard au boulot, avec elle en particulier.

— D'accord, ris-je gravement. C'est ça que tu veux entendre, que je suis un connard ? Très bien, je lui concède. J’ai joué au connard. Voilà, content ? Merde Ethan ! On a grandi ensemble, nous sommes une famille ! On ne va pas se disputer pour si peu !

Il se rapproche de moi en deux enjambées. Yeux dans les yeux, chacun tente de deviner les pensées de l'autre, le prochain coup qui sera joué sur notre échiquier. Cette fois, Neve ne s'interpose pas entre nous. C'est à nous seuls de régler ce conflit, quelque en soit le moyen. Je le sais, il en est conscient lui aussi. C'est un mal nécessaire afin de pouvoir avancer.

— Ôte-moi d'une doute frérot, mais quand tu dis pour si peu, nous parlons bien d'Elly n'est-ce pas? Car je te trouve bien hypocrite d'oser me dire que nous nous disputons pour ce " si peu " alors que tu viens de passer les trois derniers mois à tout faire pour qu'elle débarrasse ton plancher. Tu ne crois pas que c'est le moment d'être honnête envers toi-même ? De reformuler ? me demande-t-il en tapant du poing sur ma poitrine, l'air mauvais. C'est pour si peu que tu as pété les plombs ?

Il me dévisage en attendant ma réponse qui ne vient pas. Il a toujours su comment tourner ses phrases pour me faire réagir, réfléchir. Et cette fois ne fait pas exception.

— Je suis allé trop loin, je l'avoue mais tu fais la même chose en ce moment Ethan. Regarde-toi aujourd'hui, tu veux qu'elle vienne vivre avec toi ? Mais qui est hypocrite en ce moment ? Qui ment à qui ? je lui demande en gardant mon calme et desserrant ma cravate. J'ai été aveuglé par ma colère mais toi par quoi l'es-tu au juste ? Tu m'as fait ta belle leçon de morale pas plus tard qu'il y a trois jours, tu as joué le type blessé en me disant que j'osais penser que tu pouvais vouloir encore la mettre dans ton lit, mais j'entends que tu te sers de Neve pour qu'elle s'installe chez toi ? Mais tu me fais quoi là ?

- Tu te trompes Liam, me répond-il simplement. Encore une fois tu tires des conclusions sur la comète après avoir simplement entendu trois mots. Moi, me dit-il de son regard le plus insistant, celui qu'il prend quand il veut convaincre son auditoire, je ne fais que tenter de réparer ce que tu as fait, et je ne le fais pas que pour moi. Tu penses avoir gagné alors que moi je sais que tu as perdu. Mais pour t'en rendre compte il faudrait que tu acceptes enfin d'ouvrir les yeux, de voir la vérité en face.

— Je vois la vérité en face ! Je viens de te présenter mes excuses !

— Non Liam, intervient Neve qui était jusqu'à maintenant restée en retrait. Ethan a raison. Tu n'as pas l'intégralité de la situation à portée et ton jugement est faussé. Tiens, ajoute-t-elle en me tendant un morceau de papier. Les réponses sont là. Va les chercher. Quand tu seras enfin honnête envers toi-même et seulement ensuite, nous pourrons reprendre cette discussion. Dans l'attente, toute tentative sera vaine. Nous devons parler le même langage pour nous comprendre, avoir les mêmes informations.

— C'est quoi ? je m'enquiers sans même regarder de quoi il s'agit.

— Je te l'ai dit, la vérité. Sur ce qu'il se passe vraiment, et sur ce que tu as fait, aussi. Tu comprendras tout seul.

— Poussin je ne suis pas sûr... tente Ethan hésitant, qui n'est pas du même avis que sa sœur.

— En me fiant à ce que tu m'as raconté Ethan, moi je le suis.


***


Je coupe le moteur de ma voiture après m'être garé près de l'adresse que m'a remis Neve. Ethan a bien essayé de la récupérer en arguant qu'il pensait lui que c'était une très mauvaise idée, mais ma cousine est plus têtue que lui. Et malgré ses arguments qu'elle n'a pas développé à coup d'exemples comme elle le fait pourtant d'habitude, je l'ai écoutée, elle. Je me doute bien où elle m'a envoyé mais ce que je ne comprends pas c'est quelle vérité je suis censé y découvrir. Mais sait-on jamais, avec Neve je ne suis jamais à l'abri d'une surprise.

Je quitte ma voiture, pas très rassuré et me fais la réflexion que tout compte fait, j’aurais bien eu besoin d'un garde du corps... pour ma bagnole. Je marche une centaine de mètres. Je me retrouve devant un immeuble. Totalement assailli par un énorme doute, et le mot est faible. Je tire le papier de la poche de mon blouson en cuir, vérifie deux fois. C'est pourtant bien la bonne adresse. L'angoisse reprend sa place. Elle s'est peut-être trompée ? Ou pas.

Je grimpe les six étages à pied. Il n'y a pas d'ascenseur. Porte 3b est inscrit sur le papier. Je monte, plus mon regard se pose autour de moi, plus j'espère qu'il s'agit d'une erreur. Je repère la porte mais hésite, juste une seconde, avant de me reprendre. Je tape. Pas de réponse. Je retente. Je crois entendre du bruit derrière la porte. Puis une voix.

— Qui est-ce ?

La cloison semble si fine que je parierais que tout l'étage l'a entendue. Pas de méprise sur l'adresse donc. Car c'est bien sa voix.

— Liam.

Silence. Je devais bien être la dernière personne sur Terre qu'elle s'attendait à voir ici. Certainement ex-aequo avec son ex.

— Vous n'avez rien à faire ici.

Neve semble pourtant croire que si.

— Ouvre-moi.

— Non. J'ai fait ce que vous vouliez. Vous avez gagné. Laissez-moi tranquille et surtout, oubliez-moi !

La brûlure de l'angoisse se fait plus vive dans ma poitrine. Ma conscience crie que quoi qu'elle dise je ne dois pas céder. Et je vais l'écouter. Car cette fille n'est pas du genre à dire les choses derrière une cloison de porte, mais plutôt à me balancer tout ce qu'elle pense droit dans les yeux. Et soudain une idée qui ne me plaît absolument pas s'invite dans ma tête. Les paroles d'Ethan résonnent en moi. Putain. Je n'ai même pas posé la question. Une seule putain de question de merde, la seule que j'aurais dû poser à Ethan ! Il a parlé de son médecin... de notre médecin de famille.

— Ouvre cette porte ! je gronde cette fois.

— Partez ou j'appelle la police.

Prends-moi pour un con en plus ! Comme si je n'étais pas déjà assez sur les nerfs.

— Tu n'as plus de téléphone ! Lyanor ouvre cette porte ou je m'en charge !

Je sais qu'elle cède quand j'entends le bruit de verrou. Puis c'est sa porte qui s'ouvre lentement. Très lentement. Mais elle ne se montre pas et reste cachée derrière le battant.

— Allez-vous en. Nous n'avons rien à nous dire. Et si c'est pour le mail, je ne m'excuserai pas, je pensais chaque mot. Vous perdez votre temps habituellement si précieux. Au revoir.

Elle referme la porte mais je m'interpose dans l'ouverture, comme il y a plus de quinze jours à l'hôtel, et rentre sans lui laisser la possibilité de s'y opposer. La brûlure de l'angoisse est remplacée par l'ardent feu de la colère quand j'entrevois déjà ce qu'elle cherche pourtant à me cacher. Quoi que. Après la gifle que je me prends en posant mes yeux sur elle, une deuxième vient me fouetter quand je comprends que finalement, à part ses grosses lunettes de soleil sur son nez, le reste de sa tenue n'a peut-être rien à voir avec son état. Et je ne sais plus ce qui est le pire.

— Lyanor retire tes lunettes s'il te plaît, je lui demande avec tout le calme dont je suis encore capable.

Mais c'est dur. Je dois vraiment prendre sur moi là.

Elle ne bouge pas et semble tétanisée tout à coup. Alors je fais le geste pour elle. Lentement, j’approche ma main puis les retire de deux doigts tandis que je la vois déglutir difficilement, dévoilant à mes yeux ce que je craignais. Mais quelque chose me dit qu'elle ne cache pas que cela. Elle ne bouge toujours pas, le regard fuyant, priant sûrement pour disparaître. Je déroule son écharpe de sa nuque. Je suis obligé de serrer les dents et de souffler comme un bœuf pour contenir ma contrariété exacerbée. Elle ne me regarde pas. Ses yeux sont baissés vers le sol. Je perçois tout de même quelques larmes couler le long de ses joues. Un hématome déjà bien violacé marque sa pommette gauche ainsi que sa tempe. Son cou est recouvert de traces rouges et violettes, également. Des stigmates de strangulations.

Calme-toi Liam.

Ce n'est pas beau à voir. Donc le type l'a bel et bien retrouvée vendredi soir. Putain ! Il ne l'a pas loupée cet enfoiré.

— Tu as porté plainte ?

Pas de réponse. Qui vaut réponse; donc.

— Son nom.

— Allez-vous en s'il vous plaît. Vous avez vu le spectacle, c'est bon, maintenant partez.

J'ai vu le spectacle ?

Calme-toi Liam. C'est normal qu'elle soit sur la défensive.

Évidemment pour elle je suis juste le connard de patron venu me délecter de ce qui lui est arrivé.
C'est de ma faute. Et ce n'est pas le moment de nous disputer.

— Lyanor je veux son nom, je lui répète sans la quitter des yeux.

Les siens sont toujours en admiration sur ses pieds. Et elle se met à rire. Pas un rire de joie non, un rire amer.

— Finalement vous savez comment je m'appelle ?

— Je l'ai toujours su. Mais ne change pas de sujet.

— Ce ne sont pas vos affaires, contre-t-elle laconiquement. Rentrez chez-vous Monsieur Kavanagh.

Je ferme les yeux. Je ne vais pas m'emporter. Je vais rester calme. Je me répète silencieusement ce mantra.

— Arrête avec tes monsieur ! Et regarde-moi bon sang !

Cette fois, elle obéit. Son vert rencontre mon bleu. Son regard est éteint pourtant il me transperce encore, sa lame toujours aiguisée alors qu'elle a rendu les armes. Elle rompt le contact rapidement, pose sa main sur la poignée, signal que cet entrevue prend fin,maintenant. Pour elle du moins.

— Voilà vous êtes content? Maintenant sortez de chez moi !

Non. Je ne suis pas content. Qui serait satisfait par un tel dessin merde ?!

— Son nom ?

— Vous êtes sourd ? Cela ne vous regarde pas. Ça ne vous regardait déjà pas quand j'étais l'une de vos employés Monsieur, alors maintenant ...

— Là n'est pas la question enfin !

— Vous n'aviez rien d'autre à faire ce soir que de venir regarder le film de ma vie ? me demande-t-elle tentant de retenir un sanglot, échouant. Il vous fallait encore me voir humiliée ? Parce que c'est ça votre truc à vous, n'est-ce pas ? Voilà, l’épisode est terminé. Rentrez chez vous et ne revenez pas.

Elle ouvre la porte en grand, je fais un pas en avant mais ma conscience se rappelle à moi. Non. J'ai encore des choses à voir, ça me saute aux yeux en l'inspectant encore de la tête aux pieds, et pas que. Elle comprend mon intention avant même que je ne fasse un mouvement, et tente de s'interposer. Mais l'espoir est vain, elle devrait le savoir.

Je fais volte-face. Mon regard scanne ce qui m'entoure. Nous sommes dans une minuscule entrée, un petit couloir étriqué et sombre. Trois enjambées plus loin, je suis déjà dans la pièce principale. Un petit espace cuisine dans un recoin sur la gauche, cachée derrière la cloison du couloir, et une porte sur le mur de droite qui doit mener à la salle de bain. Voici donc ce que Neve voulait que je vois. Son état nul doute, mais aussi à quel point je m'étais effectivement trompé.

Je savais qu'elle venait d'un autre Etat, je l'avais lu dans son dossier dès son arrivée. Je m'étais imaginé mille choses depuis, y compris le petit nid douillet qu'elle devait partager avec son ''fiancé'' quand j'ai appris son existence vendredi. A ce moment-là, mon esprit titillé s'était forgé un scénario idéal, vite effacé par les paroles de mes cousins quelques heures plus tard. Mais là, je comprends, la vérité me gifle durement. J’ai sous les yeux l'illustration de ce que m'a conté Ethan : elle a tout quitté pour tout recommencer ici, sans se retourner. Elle a dû embarquer ce qu'elle a pu, et ... ce n'est pas grand chose. Je mesure également les conséquences de mon caprice sur son salaire, puis spécule parfaitement et raisonnablement sur ce qu'Ethan a dû raconter à sa sœur, car il est venu ici, lui.

Elle ne dit rien, mais je sens sa présence dans mon dos, comme dès qu'elle est dans la même pièce que moi. Même éteinte, elle irradie.

Rien n'arrête mon balayage visuel. Une simple table en bois contre un mur où est posée une petite machine à coudre. Une chaise, une seule. Un carton au sol duquel dépasse des tissus, de la laine et toute sorte d'accessoires de couture. Puis deux autres qu'elle a retournés pour simuler une petite tablette, sur laquelle elle a disposé des tas de livres. Un portant rempli de cintres et de vêtements au fond de la pièce. Machinalement, je me pince l'arête du nez. Bien Liam, bravo ! me dis-je. Au sol toujours, un matelas, et une couche de couvertures et de couettes. Rien d'autre. Fin de l'inspection des lieux. Pas d'autre meuble, si ce n'est un tout petit réfrigérateur dans la cuisine.

— Ton radiateur est en panne ?

Elle soupire et lève les yeux au plafond, excédée par mon intrusion dans sa vie qu'elle pense encore que je juge par jeu ou pure satisfaction de sa situation. Mais ce n'est pas le cas. Je ne suis pas le salaud qu'elle croit, mais je ne peux m'en prendre qu'à moi-même. Je suis le seul responsable de ce qu'elle pense savoir de moi. Son opinion n'est erronée que parce que j'ai voulu qu'elle me définisse ainsi et ai agi en conséquence, me laissant envahir par des émotions si contradictoires que je me suis infligé un mal que je pensais nécessaire sans me préoccuper des dommages collatéraux.

— Prends des affaires et viens avec moi.

Je me rends compte trop tard que mon ton n'était pas approprié. Elle me scrute, me considère comme si j'avais deux têtes tout à coup, ses yeux s'écarquillant d'étonnement et sa bouche formant un O parfait. Son regard stupéfait par ma demande devrait couler sur moi comme de l'eau sur un tissu hydrofuge, mais ce n'est pas le cas. Mon armure n'a plus le même pouvoir sur moi, m'est devenue inutile, mais elle ne le sait pas. Puis des rires lui échappent tandis qu'elle secoue la tête en se rapprochant de moi. Ce qui est rapide.

Le tout ne fait pas plus de vingt-cinq mètres carrés. Cette fois, elle ose me regarder droit dans les yeux, sans aucune hésitation. Elle me perce, me transperce, me fusille tout à la fois et son petit rictus perfide n'annonce rien de bon pour ma tension. Je sais déjà que je ne vais pas aimer la suite. C'est écrit dans ses yeux. Mais je préfère y lire une détermination sans faille à me montrer son indignation sur mes remarques que la lassitude qui y était ancrée il y a quelques minutes encore.

— J'ai refusé de suivre Ethan, qui est pourtant mon ami. Mais vous ne deviez pas être au courant de nos rapports en dehors de la tour, n'est-ce pas ? me questionne-t-elle acerbe sans attendre de réponse. Je lui ai dit non à lui et vous qui n'êtes rien pour moi vous pensez encore du haut de votre égo surdimensionné que je vais faire ce que vous me demandez simplement parce que telle est votre volonté du jour ? Mais descendez un peu de votre foutu piédestal ! s'écrie-t-elle en levant les bras en l'air. Vous êtes tellement imbu de vous-même que vous croyez avoir un pouvoir sur tous les êtres vivants de New-York ! Vous vous pensez en droit de souffler le chaud et le froid quand bon vous semble, au gré de vos humeurs qui changent autant de fois qu'il faut changer la couche d'un bébé en une journée ! Alors moi je vais vous dire quelque chose Monsieur Iceberg PDG, dit-elle en me pointant du doigt méchamment et insistant sur le surnom que je sais très bien qu'elle me donne, je ne suis pas un des sujets de votre Empire !
Maintenant foutez le camp d'ici ! Je ne le redirai pas !

Je la regarde une dernière fois avant de quitter la pièce. Je lui laisse gagner cette bataille.

— Je n'en ai pas fini avec toi ! je lui lance avant qu'elle ne referme le battant.

Sa réponse m'indique à quel point je suis allé trop loin. Elle préfère rester ici dans le froid et le vide que venir avec moi, ou Ethan. Un comble ! Oui, je suis allé bien trop loin, cette fois. Elle a payé l'attitude d'autres alors qu'elle n'avait rien à voir avec ma colère, au départ.

— Eh bien moi Monsieur Kavanagh, j'en ai fini avec vous. En ce qui me concerne, vous n'existez plus, notre collaboration chaotique étant terminée !

Et elle claque la porte qu'elle re-vérouille aussitôt.

Je descends les marches au pas de course, inspire une grande goulée d'air dès que je revois le ciel, rejoins ma voiture puis démarre sans attendre tout en cherchant comment je vais pouvoir me démerder pour rattraper le coup, maintenant. Ethan me déteste déjà de lui avoir fait perdre son assistante mais s'il veut réellement l'aider, il va devoir m'aider moi aussi. Il décroche à la première sonnerie, sa voix résonne dans l'habitacle à travers le système Bluetooth.

— Oui ?

— J'ai vu, je lui annonce simplement. Je fais quoi après ça ?

Il rit d'abord mais se reprend rapidement :

— Tu prends quelques jours loin de la tour Monsieur le PDG, me répond-il sévèrement, ce qui implique clairement que c'est plus un ordre qu'un conseil qu'il me donne. Et tu réfléchis à tout ce qui s'est passé ces dernières années, tu as besoin d'une grosse introspection pour purger certaines choses qui te pourrissent la vie. Reviens quand tu seras prêt à tourner la page du passé pour ne plus regarder que vers l'avenir. Pas avant. Je m'occupe de la boîte. A bientôt.

Elle me ferme la porte au nez, maintenant il raccroche.
Bon. J'avais besoin de faire une pause, ça tombe bien.


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Plus la peine de vous faire un laïus sur le 4 mains, hein ?
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Bonne lecture !
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