Face à la réalité. Partie I

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Liam

- Fait chier ! je marmonne tout seul comme un con en pleine rue, sans cesser mes foulées.

Rue semi-désertique à cette heure-ci, heureusement. Enfin, c'est sans compter sur la présence de mon chauffeur et chef de la sécurité, Alexis. Mais ce matin, c'est à se demander qui accompagne qui. Il se lève aux aurores chaque matin pour son jogging, et c'est moi qui me suis joint à lui. Il est bon, discret, et au service de ma famille depuis plus d'une décennie. C'est mon père qui l’avait recruté. Et pour une question de logistique, il vit dans l'un des appartements de l'immeuble où je réside, avec sa femme et son fils. La simplicité et l'organisation, il n'y a rien de mieux.

- Augmentez la cadence, me propose-t-il à mes côtés.

Je hoche la tête. Il me connait.

Avec lui je n'ai pas besoin de longs discours. C'est un pro, il voit tout, repère tout. Il sait quand ça ne va pas, sait quand je n'ai pas envie de parler, comme maintenant. On tourne à droite. Je regarde droit devant moi. Le jour se lève sur la ville qui n'est jamais endormie, elle me ressemble ou alors c'est moi. Alexis accélère encore, je le suis. L'air frais s'infiltre dans mes poumons, je me concentre sur ma respiration, mes pas que j'allonge. Mais les images sont là. Toujours. Ancrées. Indélébiles, même sans avoir les yeux fermés. Je les éloigne en focalisant mon esprit sur autre chose, ma journée à venir : le déjeuner avec ma famille, jouer avec Ivy. Le film remplace la réalité. C'est bon, je laisse tomber, rien ne fonctionne !

Je n'essaie même plus de refouler ce qui se bouscule sous mon crâne. Peut-être que c'est ça, la solution, car en fin de compte c'est la seule chose que je n'ai pas encore fait. Je cours. Encore, longtemps, en laissant le temps faire son œuvre. Je cours après la paix, et je finirai bien par l'attraper.

En sortant de la douche, je me sens déjà mieux. Mon esprit a compris que dès demain matin, je serai enfin plus serein. Oui, demain, les choses seront rentrées dans l'ordre. Nouvelle semaine pour un nouveau chapitre. La vie va reprendre son cours normal, celui qui a été chamboulé il y a trois mois déjà. Ethan et moi allons crever l'abcès aujourd'hui avant qu'il ne gangrène et se transforme en furoncle, et demain, tout sera oublié.


***


- Le déjeuner est servi sur la terrasse ! nous avertit ma mère tout en prenant ma filleule dans ses bras. Ma jolie poupée à faim ?

- Je crois oui, elle a pris mes doigts pour des boudoirs, je lui réponds en lui souriant.

- Je crois surtout que cette petite demoiselle fait ses dents, me corrige ma tante Maureen déjà installée sur la grande table où le reste de notre famille nous attend.

Mon père et mon oncle sont comme toujours avant un repas, en train de parler œnologie avec Neve qu'ils ont convertie à leur passion commune, tandis que les autres regards sont tous tournés vers notre mini-star : Ivy.

- Où lui as-tu acheté son nœud ma chérie ? lui demande sa mère alors que Louise, l'employée de maison de ma mère nous sert déjà les entrées.

Mon regard balaie la longue table, quelque chose me saute aux yeux mais la réponse de ma cousine vient court-circuiter mes pensées.

- C'est Elly, l'ancienne assistante d'Ethan qui le lui a fait, il est beau n'est-ce pas ? Cette fille est très douée. Et ce sont des pièces uniques que seule Ivy peut porter !

Mon père et mon oncle cessent immédiatement leur conversation. Je vois arriver le problème comme un mur à deux cents kilomètres heure. Ils me fusillent tous les deux du regard et sont bien prêts à tirer. Donc ils ne savaient pas, pas encore du moins, et Neve a mis les deux pieds dans le plat. Et je suis certain qu'elle l'a fait exprès. Oh oui ! Elle m'observe avec son petit sourire de peste. Elle attendait certainement une occasion et Maureen vient de la lui servir sur un plateau en diamants.

- Neve, par ancienne tu veux dire que Mademoiselle Johnson est partie ? lui demande mon oncle avec suspicion sans me quitter des yeux.

- Elle a démissionné jeudi, je réponds à sa place. Ethan a battu son record. Où est-il d'ailleurs ? j'enchaîne pour faire dévier la conversation. Il ne déjeune pas avec nous ?

- Et pour quelle raison a-t-elle démissionné ? s'étonne mon père. Elle semblait pourtant très bien évoluer et Ethan était plus que satisfait de leur collaboration.

Je me tourne vers Neve tout en la foudroyant des yeux, histoire de la prévenir qu'elle n'a pas intérêt à jouer à ça. Elle comprend, mais je vois aux traits de son visage qu'elle est prête à batailler.

- Liam ? m'interroge mon père. Tu nous expliques ce qu'il se passe s'il te plait ?

- Pas la peine oncle Sully, je vais te le donner, moi, le motif de sa démission.

- Neve ! je la préviens en tapant du poing sur la table ! Ne joue pas à ça ! Nous sommes en famille ! Ce n'est pas le lieu d'avoir cette conversation, que nous avons déjà eu avec Ethan, de surcroit je te rappelle !

- Et ? Je te signale que cette société, c'est en famille que nous la dirigeons, et pour quelqu'un qui dit être en famille, tu viens pourtant de revêtir ton masque de merde de PDG !

- Oh Neve ! Ton langage ma chérie, la gronde gentiment sa mère. Fais attention Ivy n'est pas sourde.

- Tu as raison maman. Je vais faire plus attention. Donc, Elly ...

- Neve, je t'ai dit non.

- Je n'ai aucun ordre à recevoir de toi Liam, me dit-elle avec son sourire déplaisant. Et tu voulais savoir pourquoi Ethan n'est pas là ? Tu es un homme intelligent, personne ici ne dira le contraire, alors à ton avis ? Pourquoi a-t-il préféré rester chez lui que de passer du temps avec sa famille ?

Pardon ? Alors là, elle a réussi a me clouer. Je la sonde, cherchant la trace même infime qu'elle me prend pour un con, juste par esprit de vengeance, mais elle semble parfaitement sérieuse, et ne baisse pas les yeux. Neve est une forte tête, une frondeuse qui n'a jamais hésité à me dire mes quatre vérités. Elle est comme son frère. Et bien entendu, l'image d'une toute autre jeune femme apparait devant moi. Une autre tête brûlée qui n'a pas assez eu sa langue dans sa poche.

- Qu'attendez-vous pour nous expliquer ce qu'il se passe ? gronde mon oncle. Si vous avez un problème nous devons le régler sans délai. Vous ne pouvez pas vous permettre d'être divisés ! Vous êtes à la tête d'une multinationale qui brasse des milliards de dollars, pas d'une petite société avec quatre employés ! Quel est le problème avec Ethan ?

- Il n'y a pas de problème, ou du moins rien qui ne nécessitait que nous en discutions tous ensemble.

Mon père se lève de sa chaise, visiblement insatisfait par ma réponse. Neve va pour ouvrir la bouche mais d'un geste de la main il lui demande de ne pas le faire avant de s'adresser de nouveau à moi sur son ton paternaliste :

- Liam, fiston, je te repose une dernière fois la question et si tu n'y réponds pas sincèrement, alors je passe la parole à Neve et tu n'auras plus ton mot à dire. Que se passe-t-il ?

Cette fille est un encore un problème alors même qu'elle ne fait plus partie de nos effectifs. Merde, qui j'essaie de convaincre, là ?

- Ethan et moi avons eu une divergence d'opinion, ce sont des choses qui arrivent, mais pas de quoi fouetter un chat. Pharell et toi avez eu plusieurs différents au fil du temps et vous vous en êtes toujours remis. Ethan et moi devons discuter et tout rentrera dans l'ordre, je t'assure. Maintenant pouvons-nous déjeuner sans parler boulot ? Nous sommes dimanche et si je dois mettre mon costume de PDG, autant que j'aille bosser, je lui réponds calmement.

Cela semble lui convenir cette fois, mais c'était sans compter sur le regard que me lance Neve.

- Ma chérie ? la questionne son père. Quelque chose à ajouter ?

Comme si elle allait pouvoir se taire ...

- L'assistante d'Ethan a démissionné à cause du comportement parfaitement inacceptable et inhumain de notre cher PDG, qui sous ses grands airs de Monsieur-Je-Sais-Tout-Et-Je-Contrôle-Tout cache un sale con prétentieux qui a décidé que c'était à lui de choisir l'assistante du Vice-Président. Elle a même envoyé sa démission par mail en le traitant de Connard, si vous voulez tout savoir. Liam a raison, ils ont une "divergence d'opinion" dit-elle lentement en mimant les guillemets et Ethan n'avait pas envie de le voir aujourd'hui, ce qui est parfaitement compréhensible. Il lui avait demandé de la laisser tranquille mais Liam a profité de son absence pour la pousser à bout, alors Elly est partie ...

Et elle ne s'arrête plus. Et moi je ne l'écoute plus. Je connais déjà l'histoire. J'attends juste que la foudre de mon père et mon oncle s'abatte sur moi. Et advienne que pourra...

Demain, tout ira mieux.

***

Rectification : Aujourd'hui, ça ne va pas mieux.

Ethan m'évite comme la peste et refuse que nous nous entretenions en privé lui et moi. Il est d'une humeur de chien mais fait au moins un effort pour se montrer aimable et courtois avec sa nouvelle assistante envoyée par l'agence d'intérim.

Tous les regards sont braqués sur moi ce matin. Entre le remaniement surprise de la semaine dernière, la scène avec l'ancienne assistante d'Ethan dont tout le monde a entendu parler et le renvoi de Meryl, les ragots vont bon train. Et personne n'a pu louper qu'entre Ethan et moi, il y a des tensions. En cela nos anciens ont raison : nous ne pouvons pas nous permettre de sembler divisés aux yeux de nos employés mais aussi de nos concurrents. Et il est grand temps qu'Ethan le comprenne, même si je dois lui remettre les idées en place.

Je sais qu'il avait trouvé un rythme avec elle, j'y ai beaucoup réfléchi ce week-end, et je ne peux pas nier que ces quelques semaines de stabilité lui ont été bénéfiques. Mais des assistantes, il en aura d'autres, nous sommes à New-York ! Je sais aussi que je me suis lourdement trompé à coup de jugements trop hâtifs. Mais ce qui est fait est fait. Ni lui ni moi ne referons le passé.

J'ai aussi repensé à tout ce que nous nous sommes dit. Et même plus. J'ai revu en deux jours les trois derniers mois à toute vitesse. Je m'en veux pour les méthodes, les chemins empruntés. Mais je n'avais pas vraiment le choix. Ce n'est qu'un boulot après tout, elle aussi, elle se remettra. NON ? Putain ... j'ai vraiment merdé ! Je ne suis même plus capable de m'auto-convaincre ! Mon esprit part dans tous les sens. Ma conscience me hurle que je ne suis en effet qu'un connard arrogant prêt à tout écraser pourvu qu'il obtienne ce qu'il veut, comme un putain de gosse pourri gâté. Mais ce n'est pas ce que je suis. Je revois encore mon reflet dans cette même baie vendredi soir. Je me suis laissé emporter il y a longtemps, me suis forgé un personnage, une armure à revêtir le matin, pour affronter la dure réalité de ce poste et de ce monde de requins. Parce que prendre les rênes c'était aussi porter le poids du passé ainsi que celui de l'avenir, devoir faire aussi bien que mon père et mon oncle. Et j'ai laissé l'armure devenir peau sans même m'en apercevoir vraiment. Elle s'est infiltrée en moi jusqu'à en modifier presque mon ADN. Et je suis allé si loin, trop loin. Jusqu'à risquer de me mettre à dos celui qui est mon meilleur ami, mon frère. Celui avec qui j'ai grandi. Je pensais écarter un danger. Sans voir que le plus grand était sous mes yeux : moi.

Je quitte mon bureau pour passer dans celui d'Ethan. Sa nouvelle assistante est déjà en plein papotage dans le couloir avec plusieurs autres employées, une tasse de café à la main. Elles ne m'ont pas vu, trop absorbées par leur Radio Potins. Et l'objet de la discussion, c'est la prédécesseur de la demoiselle dont je n'ai pas retenu le nom. Pas la peine, je sais déjà qu'Ethan ne la gardera pas. Pas parce qu'il couchera avec elle, je sais qu'il n'essaiera même pas cette fois, mais parce qu'elle n'est clairement pas faite pour ce poste. Appuyé contre le chambranle, j'écoute d'une oreille attentive ce que les cinq femmes se disent. Et elles en disent, un ramassis de conneries !

La faute à qui ? souffle ma consciente toujours encline à me rappeler mes torts.

- Apparemment elles faisaient plein de bourdes, raconte l'une des femmes en minaudant. Pour quelqu'un qui ne prenait même pas une vraie pause déjeuner, elle n'était finalement pas très douée!

- En plus c'était une véritable associable, toujours enfermée dans son bureau ou à suivre Monsieur Walsh, poursuit l'une des secrétaires d'accueil qui devrait plutôt être à son poste, elle.

- Et puis plus le temps passait, plus elle était hautaine Madame ! Tu te rends compte qu'elle voulait qu'on frappe à son bureau avant d'y rentrer ? Non mais elle se croyait chez elle en plus ! Tout ça parce qu'elle a dû coucher une fois avec son patron ! Comme si c'était la première !

- Ouais bon, on sait au moins que pour ça elle devait avoir un bon niveau derrière ses airs de Sainte Nitouche ! raille l'une d'entre elles. Je n'avais jamais vu personne rester aussi longtemps ...

- Oui c'est ce qu'on m'a dit en arrivant ce matin, acquiesce la nouvelle. Je vais devoir tenir la distance, appare ...

Trop c'est trop !

- Au lieu de déblatérer cet amas de conneries, je vous conseille de reprendre vos postes Mesdames ! je gronde pour annoncer ma présence finalement. Je vous convoquerai d'ici à la fin de la semaine avec le RH. Bonne fin de journée.

Blasées, elles mettent plusieurs secondes à déguerpir. Bon, une bonne chose de faite. Il y a encore du ménage à faire, visiblement. Et cela tombe bien, nous sommes encore au printemps !

Je tourne les talons pour rejoindre le bureau d'Ethan dont la porte est entre-ouverte, mais ne vais pas plus loin en entendant des bribes de sa conversation, avec Neve. Une pointe de stress envahit ma poitrine en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, tout comme la main de la culpabilité se pose une fois de plus sur moi. Je sais que je ne dois pas, c'est une conversation privée. Mais impossible de détacher mes oreilles. Quelque part, j'ai besoin d'avoir des réponses et le mieux serait de les obtenir sans avoir à poser de questions.

Manque de courage quand tu nous tiens ...

Et comme si mes prières étaient entendues, un poids plus lourd que moi s'évapore quand Ethan prononce les mots qui me libèrent, tout autant qu'ils le blessent :

- Elle ne reviendra pas.

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