Creuser

10 minutes de lecture

Elly

Dans la liste des priorités, il y a toujours téléphoner à Mélia, pour ne pas qu'elle s'inquiète, et la prévenir, aussi. J'aurais déjà dû le faire hier soir déjà, mais j'en ai été incapable en rentrant. Je me suis glissée sous la couette pour pleurer toutes les larmes de mon corps, j'ai bien dû perdre deux kilos d'eau, mais je ne suis plus à cela près. J'ai pleuré. Pour tout, même pour des choses pour lesquelles je n'avais jamais versé une seule larme. Et mon esprit est remonté très loin dans ma mémoire, comme se purger de douleurs que je n'étais pas consciente de refouler. Comme pour repartir à zéro, pleinement cette fois.

Il fait froid ici, il fait toujours froid. Un enfer glacial, et il est dix-huit heures trente à l'horloge, je ne sais plus quoi faire pour m'occuper. J'ai besoin de marcher un peu. Dans ma petite salle d'eau, je brosse une fois de plus mes cheveux qui ont eu droit au service spa complet aujourd'hui : shampoing, après-shampoing, séchage et brushing ondulé. Oui, un brushing, comme si j'allais aller travailler, alors que non. Un petit trait de liner pour cacher mes yeux globuleux, du mascara, une touche de rouge à lèvre rose foncé mat et je suis à peu près présentable. Au pire, je pourrais toujours envoyer une photo de ma tête à Hollywood, pour un rôle de figurante dans une série de zombies, c'est la mode en ce moment. Ou alors pour un film apocalyptique, ça fera au moins écho à ma vie : chaotique.

- Aller Elly, ça va aller, tu ne peux que remonter maintenant ! je me répète à plusieurs reprises en m'observant dans le miroir, comme si j'encourageais un autre reflet que le mien. Ouais, bon ... au pire, je retournerai faire un tour dans Vinegar Hill, quitte à être traitée de salope ... NON MAIS N'IMPORTE QUOI ELLY ! je me reprends en me donnant une grosse claque mentale.

Il faut que je sorte d'ici. J'enfile mes bottes noires et attrape sur mon portant à vêtements mon long manteau en laine vert foncé dont je vais bientôt me séparer. Je glisse ma tablette dans mon sac, me disant que je ne peux plus repousser l'inévitable explication avec Mélia. Je ne sais pas encore si cela se fera par téléphone ou messages, alors je l'embarque, au cas où. Et j'ai quelques livres numériques dessus, en plus.

***

Ma tasse de chocolat chaud à la main, je hume l'alléchante odeur puis savoure le bon goût du nectar sucré qui glisse dans ma gorge et me réchauffe un peu. J'ai l'impression d'être gelée de l'intérieur, et observée, encore, mais je repousse cette idée absurde fruit de mon imagination trop débordante. Armée de ma tablette et de mon carnet de notes, je surfe sur différents sites internet pour repérer des annonces d'emplois qui peuvent me convenir. J'en relève quelques-unes, surtout celles qui se disent '' urgentes ''. J'envoie des CV avec l'espoir d'avoir quelques réponses par retour de mail. Mais je ne me leurre pas : ça va être compliqué, surtout dans ma situation. L'heure passe, mais je ne me décourage part et élargis mon champ de vision, ainsi que mon secteur de recherches. Tant pis si les trajets sont longs, je n'ai pas le choix. Et rentrer à Seattle ne fait pas partie de mes solutions. Je continue jusqu'à ce que mes yeux me brûlent et que mon estomac se rappelle - encore - à mon bon souvenir. Il est donc temps de rentrer.

Je prends cinq minutes supplémentaires pour vider ma boîte de ce que je considère comme des spams, en me disant que c'est peut-être le moment de me créer une nouvelle adresse, cela résoudrait le problème. Mais puisque je viens d'envoyer pas moins de soixante CV avec cette seule adresse mail de contact dessus, je vais devoir repousser cette idée à plus tard. Encore.

- Quelle sotte ma pauvre Elly ! Tu aurais dû y penser avant ...

Je passe par la petite épicerie de quartier, jette mon dévolu sur une soupe déshydratée aux vermicelles et paie mon achat, perdue dans mes pensées. Je croise mon gentil voisin qui promène encore son petit chien en bas de l'immeuble, Monsieur Bloomberg. Il m'a déjà expliqué être veuf, avoir une fille qui vit à l'autre bout du pays et ne pas vouloir la rejoindre car ce quartier, cette ville, il y a passé toute sa vie. Il était professeur, avant sa retraite et me fait beaucoup rire avec toutes ses anecdotes. Nous marchons ensemble une bonne demi-heure autour du pâté d'immeubles. Je crois que lui aussi, a besoin de compagnie. Il me raconte qu'il parle à sa fille deux fois par jour, qu'il a un petit fils de sept ans qui vient lui rendre visite à chaque vacance scolaire, qu'il voyage aussi vers Dallas où il va trois fois par an pour passer du temps avec sa seule famille mais que pourtant, c'est ici qu'il se sent le mieux. Il m'avait déjà posé des questions sur ma vie à moi, et comme à Ethan et aux autres qui m'avaient questionnée avant lui - c'est à dire Aaron et Neve, liste exhaustive - je lui ai donné la version courte : Je viens de l'Etat de Washington, orpheline de père, parents très occupés et absents, élevée par des nourrices en CDD, et qu'un soir j'ai trouvé mon fiancé au lit avec une autre qui était sa maitresse depuis presque aussi longtemps que j'étais sa petite amie, à se demander donc qui était réellement la maîtresse, finalement ... Et j'ai voulu m'éloigner de tout cela, alors je suis partie sans un regard en arrière. Les gens n'ont pas à en savoir plus. La synthèse parle d'elle-même. Enfin si, Ethan a eu une info de plus, mais uniquement parce qu'il est intelligent et avait grillé un détail, qui m'a fait comprendre le pourquoi de certains regards appuyés depuis Chicago. Nous remontons ensemble les escaliers et nous quittons chacun dans notre couloir.

Sitôt dans l'appartement, je me précipite pour mettre de l'eau à chauffer dans une casserole, avant que mon estomac n'alerte tout l'immeuble sur sa condition. Je retire mon manteau que je repose à sa place sur le portant et l'on frappe à la porte au même moment. Quoi que, les murs sont si fins, que les coups pourraient très bien venir de la porte du voisin. En même temps, qui viendrait me voir, et à cette heure-ci ? Voilà, personne ! Car je ne connais personne dans cette ville, me dis-je. Je rince ma tasse dans l'évier puis verse le contenu du sachet de soupe à l'intérieur. Mais les petites tapes reprennent contre le battant et cette fois j'en suis certaine, c'est bien contre le mien que quelqu'un frappe. Trois coups. Puis trois autres. Plus forts. Quelqu'un doit avoir un problème, alors je me décide à répondre à ce dérangement nocturne. Tu ne devrais pas chuchote la petite voix de mon instinct. Mon angoisse se réveille tel un titan en colère, elle aussi, veut me mettre en garde, mais c'est déjà trop tard. Pourtant je tente de faire marche arrière et de claquer la porte à peine entre ouverte. Mais un pied s'interpose et son propriétaire a bien plus de puissance dans ses bras que moi. Je finis encloisonnée entre le mur et le battant, incapable de bouger, ou de crier, paralysée par ma peur.

Non, je ne suis pas folle. Quelque chose rodait bien autour de moi. Quelqu'un.

- Eh bien Eh bien ... raille une voix que je ne voulais plus jamais entendre, en voilà une jeune femme mal élevée ! C'est ainsi que tu reçois tes invités toi ?

- Je ne t'ai pas invité, je lui réponds si faiblement que je doute même avoir prononcé les mots.

- Plus fort ! Qu'est-ce que tu as dit ? répète-t-il en refermant la porte derrière lui mais non sans me libérer de la prison.

Ses avant-bras se posent de chaque côté de mon visage. Le sien se rapproche de moi, déformé par la rage. Il me fait peur, si peur que je sens déjà mes jambes trembler, se transformer en coton, prêtes à céder sous mon poids rendu plus lourd par les parpaings qui viennent d'élire domicile dans ma poitrine.

- Je ne t'ai pas invité, je réitère le plus clairement possible, expirant par la même occasion le peu d'air qu'il restait dans mes poumons. Va-t-en.

Il se met à rire. Le rire du diable, le rire des fous.

- Pas sans toi. Tu vas venir avec moi.

- NOOONNN !!!!!! je réussis à lui crier juste avant que mes genoux ne décident de plier.

Il me maintient par le cou. Je vois dans ses yeux à quel point il se délecte de la situation. Il me domine. Il aime ça. Plus il lit l'épouvante dans mon regard, plus je lis le plaisir sardonique dans le sien. Je manque d'air. Il le voit, sourit de plus belle. Mais qui est cet homme en face de moi ? En manque d'oxygène, tout mon corps se met à trembler, et c'est seulement quand mon épaule heurte violemment le sol dur et froid, qu'une douleur bien plus vive que la première fois irradie sur mon visage que je comprends. Mon cerveau ordonne à mes poumons de jouer leur rôle premier : respirer. Je reprends difficilement mon souffle et tente de ramper au sol. Mais l'effort est vain, la pièce est petite.

- Tu rentres avec moi ! Tu croyais pouvoir t'en sortir comme ça ? Par une petite pirouette ? Non mais pour qui tu te prends au juste ?! hurle-t-il à s'en faire exploser les cordes vocales.

Je manque toujours d'air, trop apeurée pour contrôler ma respiration. Ses mains ne sont plus sur moi, pourtant je suffoque tout autant. S'il ne me tue pas, je mourrai asphyxiée de toute façon. Il se rapproche de moi, me soulève par les cheveux. Plus aucun son ne passe la barrière de ma bouche. Je perçois ses mains partout sur mon corps alors que c'est tout bonnement impossible. Mon esprit part dans tout le sens. Mes yeux me piquent, je vois des points noirs. Il hurle toujours, mais sa voix s'éloigne de moi. Alors je ferme les yeux. Sans prier. Ça ne m'a jamais aidée. Et soudain, des hurlements, mais pas les miens. Je n'ose pas rouvrir les yeux, je ne peux pas. Je veux rester cachée, là. Je ne sais pas combien de temps cela dure, puis le silence. Les secondes s'égrènent au rythme des tic-tac de la petite pendule accrochée au mur. Mais rien ne se passe. Puis je sens une présence près de moi, et, enfin, une voix se manifeste, douce, calme, faible, comme si elle ne voulait plus briser le silence reposant et apaisant, comme si elle parlait à une enfant effrayée. Ce que je suis, je le sais. Je suis tétanisée, je me rends compte que je tremble.

- Elly, tu vas bien ?

Je ne peux pas répondre, alors pendant plusieurs minutes, la voix continue de me parler. J'en entends ensuite une autre, puis une autre, mais la principale leur dit toujours la même chose, qu'il va s'occuper de moi. Les minutes passent, je n'ose pas bouger. Peut-être que statufiée, je vais pouvoir disparaître, ils vont m'oublier, oui, voilà, c'est bien comme idée. Je sais que je ne suis toujours pas seule, je le sens.

Quand enfin je suis capable de sortir de mon état de léthargie et que j'ouvre les yeux, c'est ma voix qui vient déranger le silence installé.

- Merci Teddy.

- De rien ma belle, me sourit-il amicalement. Tu veux que j'appelle la police ? Que je t'amène à l'hôpital Elly ?

Je secoue la tête. Non. Je ne veux pas.

- D'accord, et est-ce qu'il y a quelqu'un que tu veux appeler ?

Il regarde autour de nous, je crois qu'il cherche mon téléphone. La seule chose que je vois, moi, d'ici, c'est ma tablette, explosée au sol. Et je ne sais pas pourquoi, mais c'est pour cette raison que mon esprit torturé décide d'ouvrir les vannes et de briser le barrage qui retenait encore mes larmes. Je ne saurais dire combien cela dure, une minute, cinq, plus. Teddy ne dit rien, reste à mes côtés, assis sur le sol pourtant froid. Sans me brusquer, il pose doucement sa main dans mon dos qu'il frotte lentement pour me consoler. Puis il reprend, toujours à voix basse.

- Il faut que tu appelles quelqu'un Elly, s'il te plaît.

Doucement, il pose son smartphone dans ma main droite et attend. Je ne sais pas quelle force me contrôle, mais je suis passée en pilote automatique. Mes doigts composent un numéro, un des seuls que je connais par cœur, je porte le portable à mon oreille. Une sonnerie. Deux. Ma conscience se réveille. Mais c'est trop tard, encore une fois. L'histoire de ma journée.

- Allô ?

- Je ... Pardon ... Je ... je bégaie difficilement. Je ... je … ne savais pas qui appeler, mais ... je ... je ... n'aurais pas dû, je m'excuse en même temps que mes sanglots reprennent.

- Elly c'est toi ?

- Pardon, vraiment. Désolée, énoncé-je dans un murmure. Pardon.

Et je raccroche, puis tends le téléphone à Teddy en tentant de me relever par moi-même.

Teddy répond à une sonnerie, nul besoin d'être devin, même avant d'entendre la suite, j'ai compris.

- Passez-là moi s'il vous plaît, résonne la voix dans le haut-parleur.

- Elly ? Tu es chez toi ?

- Ce n'est pas la peine, déso...

- J'arrive.

Putain de merde ! Je ne remonte pas là, non, je creuse encore.

Annotations

Recommandations

Défi
Aspho d'Hell
Je sais, c'est affreux... désolée Rafi...
17
45
3
1
Line P_auteur
[En cours de republication après correction]


Elle pensait avoir tout prévu ... sauf l'imprévisible !

À vingt-cinq ans, Livia suit un chemin tracé dont elle seule détient la carte.
Abimée par les drames de son passé, elle aspire à une vie calme, ne laisse que peu de personnes entrer dans son cercle et a revêtu depuis longtemps un masque pour se protéger.

L'amour ? Pas pour elle; elle le fuit comme la peste, persuadée qu'elle gagnera toujours sa partie de cache-cache avec Cupidon.

Une meilleure amie, un week-end au pied levé à l'autre bout du monde et une dose d'alcool de trop, c'est la recette idéale pour que tout bascule ...

Star de cinéma mondialement connu, Hayden Miller entre dans sa vie telle une tornade inattendue. Entre attirance, rejets, nuits torrides, non-dits et secrets, leur petit contrat amis avec bonus; va raviver son corps et pourrait bien devenir quelque chose de plus ... à condition de s'en rendre compte.

Qui ouvrira les yeux en premier ? Les dangers sont-ils toujours les plus évidents ? Mais surtout ... Toutes les promesses sont-elles faites pour être tenues?

Quand le passé entache le présent, peut-il y avoir un avenir ?

Et si commencer par la fin était finalement la meilleure voie pour trouver son chemin ?


Contient des scènes à caractère sexuel.
Public averti : +18 ans
Copie interdite


TOUS DROITS RÉSERVÉS©
Plagiat interdit selon Article L335-2, Modifié par LOI n°2016-731 du 3 juin 2016 - art. 44.

Tous Droits Réservés
Œuvre Protégée
1104
227
451
1165
Line P_auteur
Quand Rose, jeune femme intrépide et un brin grande gueule fait ses valises un beau matin pour partir s'installer à l'autre bout du monde sans se retourner, elle sait ce qu'elle quitte, mais ne se doute pas un seul instant de ce qu'elle va trouver, là-bas. Pourtant, elle n'a pas choisi sa destination par hasard, mais rien ne l'avait préparé à un tel choc. Littéralement. Un camaïeu de couleurs, de gens, de cultures, perdu entre terre et montagnes, passé et présent, qui renferme bien plus de secrets que de réponses qu'elle n'était venue en chercher ; et pas que ...

Alors qu'elle pensait pouvoir se faire discrète, Rose s'aperçoit avant même son arrivée que ses prévisions étaient trop téméraires quand on a l'ambition de mettre les pieds dans une ville où même les roues ont des yeux et des oreilles. Une voiture capricieuse qui la lâche au mauvais moment et c'est la première secousse de son séjour pas réellement entamé, qui détruit définitivement son doux espoir d'anonymat. Une collision "titanesque" dont les tremblements ne sont pas que ceux de la tôle froissée.

A la tête des Dark Evil Lions, les bikers protecteurs de la cité, le ténébreux Titàn est l'incarnation même de l'attirante menace. Celle qu'on sait être agressive et prête à tout pour gagner, mais que l'on ne peut s'empêcher de vouloir toucher car irrésistible, et dont l'apparence n'est qu'une partie de la véritable valeur.

Accaparés par deux quêtes différentes, ils s'affrontent, se repoussent, se désirent, se haïssent, jusqu'à ce que la faucheuse elle-même ne sorte de l'ombre pour pointer de son outil aiguisé une question que nul ne se serait jamais posé: Qui est réellement pour eux, le plus grand spectre du danger ?

Doit-on vivre par amour, ou mourir pour lui?

Contient des scènes à caractère sexuel explicit
Public averti
Copie interdite, y compris utilisation des personnages dans d'autres œuvres

TOUS DROITS RÉSERVÉS©
Histoire protégée

Plagiat interdit selon Article L335-2, Modifié par LOI n°2016-731 du 3 juin 2016 - art. 44.
509
64
29
603

Vous aimez lire Line P_auteur ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0