Treize- Partie II

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Elly

Tu n'es pas folle Elly.

Non, je ne suis pas folle. Et je crois que cette révélation me fait bien plus peur que le fait d'avoir cru l'être. Je viens d'être giflée, doublement mais cela aura au moins eu le mérite de m'ouvrir les yeux, doublement, également.

Je ne suis pas folle ... et même si je n'ai pas pu récupérer mes biens pour le moment, ce n'est que partie remise. Je refuse de la laisser gagner, cette montre, c'est tout ce que j'ai de mon défunt père, ici. Mes yeux cherchaient ce que je ne voyais pas, ils n'avaient jamais arrêté leur enquête, jour et nuit, car mon cerveau est comme cette ville : il ne dort jamais vraiment. Et ils ont trouvé. Cette garce ne s'en tirera pas comme ça, et non contente d'être une voleuse, elle ne s'est pas démontée devant moi, et a joué la petite fille éplorée devant le boss. Elle est maligne, tout le monde sait ici que nous nous détestons. Mais s'ils savaient qu'il y a treize jours à peine, c'est une tout autre partition, qu'il est venu jouer dans ma chambre ...

Voilà donc, mes yeux sont grands ouverts. Je ne me suis aperçu de la disparition de mon bijou que ce matin en voulant l'enfiler à mon poignet. Une fois n'est pas coutume, j'ai retourné les quatre coins de l'appartement, me fustigeant d'être aussi tête en l'air, j'en ai même pleuré, j'y tiens vraiment. En fouillant dans ma mémoire, la seule image qui me revenait était de la retirer machinalement avant de descendre en conférence, hier. Mais en arrivant au bureau, elle n'était pas là où je la pause habituellement. Et je me suis finalement auto-convaincue qu'elle devait simplement être dans mon panier à linge, le seul endroit où je n'avais pas regardé. Mais non. Mon esprit cherchait, même dans mes rêves cette nuit. Il y a avait bien un sens caché, lui savait que je ne suis pas folle, pas si folle.

Mes yeux sont grands ouverts. J'ai naïvement pensé être assez forte pour tenir quelques semaines de plus, jusqu'à la fin de l'été qui n'a pas encore commencé, minimum, aurait été parfait. Me jurant chaque matin en quittant mon petit appartement que quoi qu'il arrive, je ne renoncerai pas, je ne baisserai ni la tête, ni les bras. Parce que je ne pouvais pas, encore moins maintenant. Mais c'était mal me connaître, car au fond, je ne me connais toujours pas vraiment. La preuve. Et plus encore, c'était bien mal le connaître. Je me suis surestimée, et pire je l'ai sous-estimé, lui. J'ai sous-estimé sa volonté à vouloir me faire plier sous le poids de son autoritarisme et de sa détermination à me voir piétinée. Je les croyais grandes, elles sont immenses, sans fin. Alors il a gagné. J'étais consciente que je n'étais pas de taille à gagner la guerre, mais je pensais dur comme fer pouvoir encore gagner quelques batailles avant de tomber à terre et de devoir rendre les armes. Il a triomphé, et je suis vaincue.

Ce n'est pas tant ses mots, qui m'ont affectée, blessée jusqu'à l'os, c'est aussi son regard incisif qui a parfaitement traduit la haine qu'il éprouve envers moi. Celui qu'il a planté dans mes yeux mais dont la lame a pourtant déchiré ma poitrine. Je n'ai jamais compris pourquoi il me déteste autant. Bon, ok, je l'ai traité de connard dès la première semaine, mais il l'avait bien cherché, ce sale con! Et aussi ... la honte monumentale que je me suis tapée devant Meryl et tous les autres n'est pas non plus innocente quant à ma prise de décision. Honte, le mot est faible. Il m'a mise à terre, leurs regards me lapidaient. J'avais bien envie de faire un ultime coup d'éclat en balançant devant tout le monde que quand il me baisait, il ne me demandait pas de dégager le plancher, mais d’une, j'étais tellement choquée que j'arrivais tout juste à respirer et marcher droit, et de deux, je me serais encore plus enterrée, toute seule, à dire tout haut ce que je suis que tout le pensait tout bas, une salope qui couche avec son patron. Mais ils ne pensaient juste pas au bon, de patron ...

Plus que deux stations. Je ne suis pas folle. Plusieurs regards sont bien braqués sur moi. Je ne peux pas leur en vouloir, j'ai l'air d'un pauvre chien errant qui porte le poids du monde sur son dos, avec mes yeux gonflés et mon petit carton posé sur mes genoux. Aucun doute n'est permis quand à ce qu'il vient de m'arriver. Mes quelques affaires du bureautique que j'avais amenées à la tour et ma petite plante verte qui dépasse de la boîte blanche sont plus des preuves que des indices sur ma situation.

Il doit jubiler. Je l'imagine parfaitement assis dans son gigantesque bureau de PDG, le regard tourné vers l'immensité de la ville à ses pieds à travers les baies, comme s'il en était l'Empereur incontesté. Oh oui, il doit jubiler, se réjouir de sa victoire, même si sachant comment il est, il doit tout de même grincer des dents pour le mail que je lui ai envoyé, surtout que j'ai mis le DRH en copie, histoire de ... bin de le faire chier une dernière fois ! Soyons honnêtes ! Et j'ai également mis Ethan en copie. Mais je ne suis pas une horrible personne, lui, je lui ai bien sûr envoyé un autre mail, pour m'excuser de le planter comme ça, en lui expliquant simplement que je suis arrivée au bout du chemin chez KMC, le remerciant pour sa patience et ces semaines enrichissantes passées à ses côtés ainsi que de son soutien depuis le premier jour, et lui demandant si dans un dernier élan de bonté il accepterait de me faire une lettre de recommandation. Ça pourra toujours m'aider un peu, surtout venant d'un nom tel quel qu'Ethan Walsh. Bon, voyons le bon côté de la chose, enfin le seul : plus besoin de demander ma journée de mercredi à mon gentil patron ... oui, je suis ridicule de penser à cela, je cherche juste un moyen de ne pas me noyer complètement, je crois.

Dans la rue, je dresse la liste de ce que je dois faire urgemment, et dans l'ordre. Retour à la case départ Elly tourne en boucle dans ma tête et en lettres d'or. Sauf que la case départ est bien plus en arrière que la première fois. Merde ! Ce n’était vraiment pas le moment !

Non, vraiment pas. Je sens mes larmes couler de nouveau sur mes joues, je ne les ai pas invitées mais ne les retiens pas, plus. Je suis trop fatiguée pour me battre contre mon propre corps, de toute façon. Je m'arrête à l'angle d'une rue, je ne me sens pas bien, angoissée encore. Je vois les conséquences de cette journée tomber une à une sous mes yeux, comme une ligne de domino. Oui, c'est ça, un effet domino.

- Treize, c'est vraiment un chiffre porte malheur, finalement, je me dis à moi-même sous les regards intrigués ou exaspérés des passants qui me scrutent et doivent eux, me prendre pour une folle bonne à enfermer, à parler toute seule dans la rue, mon carton à la main.

Je lève mon visage vers le ciel, comme si la solution miracle à tous mes problèmes allaient venir de la haut. Je pense à lui. Je ne me rappelle pas de mon père. Je n'ai vu que quelques photos de lui. Mais quand enfant, souvent, je l'imaginais à mes côtés, jouant avec moi dans le jardin, me lisant des histoires le soir blottis l'un contre l'autre dans mon petit lit, marchant dans la rue main dans la main pour me conduire à l'école, je me sentais mieux. Je pensais à lui à mes anniversaires -et je continue de le faire-, quand ma nourrice du trimestre me remettait avec un sourire triste et désolé aux lèvres, le cadeau que ma mère lui avait envoyé pour moi. Je n'ai pas de souvenir, mais il me manque. A Noël, je demandais au bonhomme rouge, sur ma liste que j'envoyais au Pôle Nord, de me déposer mon papa au pied du sapin. Longtemps, cela a été mon seul souhait. Je crois que ma mère n'en a jamais rien su, de toute façon, comment l'aurait-elle pu ? Les lettres, ce n'est pas avec elle que je les faisais. Aujourd'hui encore il me manque. Encore plus depuis que j'ai tout quitté. Je me demande comment aurait été ma vie, si la sienne ne s'était pas arrêtée. Comme si c'était plus simple pour moi d'imaginer un fantôme toujours de ce monde que d'imaginer ma mère différente. Mais je sais pourquoi : elle est ce qu'elle est, elle ne changera jamais. Et c'est à moi d'avancer seule, à présent. Je soupire, d'impuissance, d'épuisement.

L'angoisse n'a pas faibli. Mes yeux balaient ce qui m'entoure. Mais qu'est-ce que je fais ici ?

Je repère sans le vouloir ce dont j'ai besoin pour rayer de ma liste des tâches prioritaires le point numéro un. Je souffle un bon coup pour me donner du courage, alors que finalement, je n'en ai pas besoin, les choses sont ce qu'elles sont. Je dois simplement garder en tête qu'une fois qu'on est au fond du trou, on ne peut que remonter. Je dois positiver si je ne veux pas me noyer sous la vague de la peur qui m'assaille toujours. Je traverse la rue, sèche sommairement mes larmes du bout des doigts et pose mon carton à mes pieds. J'en sors mon nouveau cahier, heureusement qu'Aaron l'a reconnu là où Meryl l'avait oublié ... , et ouvre la première page sur laquelle j'ai noté les deux seuls numéros dont j'aurais maintenant besoin, celui que je m'apprête à composer, et celui de Madame Darmont. Mes larmes reprennent quand je me rends compte que dans la précipitation, je n'ai pas pensé à relever celui de Neve ... merde. Bon, je connais son mail par cœur, je pourrais toujours me connecter sur ma tablette depuis un point wifi gratuit.

Je compose le numéro en espérant ne pas tomber sur une boîte vocale, je ne sais pas comment je ferai, sinon.

- Emily Prescott bonjour ! Je vous écoute ?

Emily semble toujours de bonne humeur, mais cela risque de changer.

- Bonjour Emily, c'est Elly Johnson.

- Hey Elly ! Comment vas-tu ?

Mal ... mais je ne peux pas le lui dire ainsi.

- Emily, je ne sais pas comment te le dire, avec je vais être directe et je m'en excuse par avance mais je n'ai pas le choix, quelque chose a changé ...

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