Défaite par K.O

11 minutes de lecture

Elly

Cinq jours plus tard


Le téléphone sonne. Le téléphone n'arrête pas de sonner aujourd'hui. Je suis arrivée en avance, comme tous les matins et je n'ai même pas pu me poser tranquillement pour boire mon double café. Je pense très sérieusement à investir dans une paille, ou le nécessaire pour me le transfuser directement en intraveineuse. Je n'en bois que le matin, le reste de la journée je me réchauffe au thé ,mais mon instant café c'est comme le bois dans le feu : nécéssaire pour que cela fonctionne. Et je dois le boire calmement, pas sur le pouce, sinon mon cerveau n'a pas le temps de comprendre que cette étape de ma journée a bien été validée.

Je décroche encore, note ce qui m'est dit presque machinalement puis raccroche et reprend ma tâche initiale. Les 'bip' retentissent souvent. Le téléphone fixe, le portable professionnel, les mails ... J'ai dû changer la tonalité du fixe d'ailleurs, pour qu'elle soit plus douce, et éviter une crise cardiaque à chaque fois qu'elle chante. C'est à dire plusieurs fois par heure. Lorsque je relève la tête de mon ordinateur, ce n'est pas parce que je suis une nouvelle fois dérangée par une sonnerie, mais par la voix d'Aaron.

- Elly tu viens déjeuner avec nous ?

Un coup d'oeil à ma montre. 12H32.

Aaron est ponctuel, encore plus quand il s'agit des heures de repas, c'est lui-même qui me l'a dit. Mardi, lorsqu'il est venu manger ici, dans mon bureau, pour faire connaissance en profitant d'une longue pause qu'il avait bien méritée et du fait que nous étions ici tous les deux. Il est très sympa derrière son air guindé et tiré à quatre épingles, et drôle. Il m'a beaucoup fait rire. Il m'a parlé de lui, en long en large et en travers. J'ai ainsi appris qu'il a vingt-neuf ans, qu'il travaille pour M.Kavanagh depuis plus de trois ans , qu'il est né à New-York mais a grandi à côté de Washington DC, qu'il déteste les costumes mais se plie au dress-code et "vire ses fringues de faux-riche" dès qu'il pose un orteil chez lui. Egalement qu'il prie chaque matin pour que Candice - une fille qui bosse au neuvième étage au service RD Recherche-Développement- se rende compte qu'il bave sur elle à pouvoir remplir une piscine olympique. Je lui ai conseillé de le lui dire avant de se réveiller un beau matin transformé en escargot - Le cafard dans l'œuvre de Kafka ne bave pas - , et à sa moue ahurie j'ai compris que j'avais dit une bêtise.

Donc Aaron est sympa avec moi, et je crois qu'il est bien le seul à m'adresser la parole sans que ce soit pour une raison professionnelle.

J'ai aussi appris qu'il tient un registre des assistantes de M.Walsh, que ce dernier en a eu plus de cent dix ces trois dernières années, et que moins de quinze ont tenu deux semaines. Je lui ai moi raconté sommairement ma vie - très sommairement- et même avoué que j'avais mal interprété le remerciement de mon patron à Chicago et pensé qu'il venait de gentiment me congédier. Bien entendu je ne lui ai rien dit du baiser. Il a bien ri. Moi aussi. Et ça faisait longtemps. Mélia et moi ne nous parlons que par messages et j'ai hâte de la voir, mais en même temps j'appréhende sa réaction ...

- Elly ?

Mince. Je l'avais déjà oublié lui.

- Merci pour la proposition Aaron mais je vais rester ici, j'ai pris un peu de retard ce matin à cause de ce satané téléphone qui ne fait que sonner, je lui réponds avec un geste du menton pour désigner l'infernal objet.

C'est un vilain mensonge, mais je ne veux pas sortir d'ici. Aaron hoche la tête mais je crois bien qu'il ne me croit pas. Pourtant il ne dit rien et tourne les talons après m'avoir souhaité un bon appétit ...

- C'est donc entre toi et moi ma jolie ! dis-je à voix basse à la grosse pomme que je sors de mon sac à main.

La demi-heure suivante, je profite enfin d'un peu de calme. Je consulte ma boîte mail perso, envoie quelques messages à Mélia, dresse une petite liste de courses et navigue sur l'application Ebook de l'éditeur chez qui j'achète mes romans en général. J'en repère quelques-uns qui devraient me plaire et les enregistre dans ma WishList. Depuis trois semaines, je dois me contenter de relire les livres que j'ai ramenés avec moi de Seattle, budget oblige. Je ne peux pas me permettre de dépenses superflues pour le moment. La vie ici est vraiment chère. Cette fichue fléchette n'aurait pas pu atterrir dans le Kansas ou le Missouri ?

Et avoir raté le physique d'Apollon de Liam Kavanagh ? OK, pas faux. Mais cela ne paie pas les factures. Je suis dans cette ville depuis bientôt trois semaines, il va falloir que ...

- Depuis quand se reposer fait-il partie de la fiche de poste des assistantes de Monsieur Walsh ? me demande avec véhémence une voix qui réveille mes sens autant que la rage qui sommeillait quelque part au fond de moi.

Ce type est vraiment un connard. Un méga gros connard ! Et grâce à ma langue nouvellement acérée, il le sait. Et il n'a manqué aucune occasion cette semaine pour me faire savoir ce qu'il pense de ma présence ici. Quand Mme Darmont m'a contactée dimanche soir après vingt-trois heures pour me dire qu'apparemment il y a avait un mal entendu sur la cessation de ma mission chez KMC, j'ai halluciné. Doublement. Parce que j'avais vraiment interprété les paroles de M.Walsh comme un renvoi, et ... car bien que cela m'arrangeait de travailler dès lundi sans perdre de temps - et d'argent- entre deux missions, la perspective de recroiser celui que j'avais insulté, l'un des plus grands patrons du pays, ça m'a filé des sueurs froides. A la hauteur des bouffées de chaleur qu'il m'avait inspirées à plusieurs reprises. Et allez savoir pourquoi, cela ne m'a toujours pas servi de leçon !

- Depuis que le code du travail prévoit une pause déjeuner, tout comme mon contrat de travail d'ailleurs Monsieur, je lui réponds sans même me lever. Mais s'il vous faut une preuve je suis toute disposée à utiliser le reste de ma pause pour vous faire un rapport à ce sujet, textes à l'appui, bien entendu.

Il rentre dans mon bureau me toisant de toute sa hauteur, son regard clair maintenant voilé par la colère qui l'inonde, tout comme ses traits. Mon coeur rate un battement, voire plus. Mes mains deviennent moites en moins de temps qu'il ne faut pour le dire ... en écho au tissu de dentelle qui recouvre mon intimité. Mon pouls résonne en moi tel des basses en pleine rave party. Ma pression artérielle augmente, je la sens, et celle des deux que je peux tenter de soulager -celle née du désir car je ne peux rien faire contre la crainte que cet homme m'inspire à cet instant - je la soulage en serrant fortement mes cuisses l'une contre l'autre.

Qu'est-ce qui m'arrive ?

Je ressens parfaitement mon humidité, de partout, mais tente de n'en rien montrer. Pourtant je sens mes joues chauffer, elles ont dû rosir mais je compte sur mon fond de teint pour ne pas trop me trahir. Mon Boss avance vers mon bureau avec une lenteur féline mais effrayante que je sais calculée, les mains dans les poches puis, arrivant à ma hauteur, les sort et vient les poser à plat sur mon bureau. Nos regards s'aimantent et je me demande bien à quelle sauce je vais être mangée. Il n'aurait qu'un mot à dire pour se débarrasser de moi et de ce qu'il doit prendre pour de l'insolence ou un manque de respect pour Sa Grandeur. Ce type pue l'arrogance et la vanité à des kilomètres. Et je m'y connais, j'ai pu en étudier des spécimens dans son genre. Les " amis " de mes parents, et mes parents eux même. Sans parler de ceux de mon ex-fiancé.

Quoi que non ... lui est hors compétition. Les autres étaient finalement de simples brouillons à côté de cet homme, pas même dignes d'être qualifiés de pâles imitations. Eux, nouveaux riches ou millionnaires à la renommée toute somme fédérale, même avec un business à l'internationale. Lui, c'est un milliardaire. Il fait non seulement partie de l'élite New-Yorkaise, mais sa célébrité dépasse largement les frontières du pays, et du continent. De par son activité, le PDG de KMC.Corp - tout comme son bras droit - ont un pied dans les plus grandes industries américaines : Le cinéma, les télécommunications et l'informatique , la pub, la mode, les transports , depuis peu l'agro-alimentaire, et bientôt - je le sais grâce à mon poste ici - l'éducation. Leur empreinte est partout et sera indélébile. J'ai côtoyé des spécimens dans l'Etat de Washington, mais ce type-là, c'est le moule original made in N.Y. L'enveloppe est parfaite, attrayante, et réveillerait l'appétit et la gourmandise d'un bloc de granit. Une publicité à faire pâlir les plus grands top-modèles de la décennie. Mais quand il ouvre la bouche, le mythe s'effondre, car son égo écrase tout. Et il s'apprête d'ailleurs à m'écraser, là, tout de suite. Et vous savez quoi ? Je m'en fiche, ma mission se termine demain. Alors encore une fois, même à terre, je ne rendrai pas les armes face à lui.

Surtout face à lui crie ma folle conscience.

Je suis une nouvelle moi, une nouvelle Elly Johnson, et tout le poids qui m'a maintenu silencieuse vingt-quatre ans durant veut hurler à chaque occasion maintenant. Pourtant la partie raisonnable de mon cerveau sait qu'il ne faut pas.

- Vous avez toujours réponse à tout Mademoiselle ?! gronde-t-il à moins d'un mètre de moi.

- A tout non Monsieur, mais à ce qui est simple et évident, ou de notoriété publique, oui.

Ma remarque fait mouche, je le vois serrer les dents. Ses deux petites fossettes sur ses joues se creusent perceptiblement malgré le voile brun qui les recouvre. Je me demande ce que ça doit faire, de glisser ses doigts là ... Mais bon sang Elly tu perds la tête ! je me hurle en silence. D'un geste qui transpire la désinvolture, il pousse les dossiers posés au coin de mon bureau pour s'y assoir en croisant les jambes. Et pour bien appuyer sa posture de chef face à moi pauvre petite assistante, il croise également ses bras et incline sa tête pour continuer notre combat verbal et visuel , qu'il sait qu'il va gagner - et je le sais aussi - :

- Moi je vais prendre le temps de descendre ordonner au service RH de ne recruter à l'avenir que des personnes bien élevées et qui savent rester à leur place, et ce dès la semaine prochaine pour la nouvelle assistante de M.Walsh. Apparemment, ils ont besoin d'une petite piqûre de rappel sur ce qui pour moi, est une évidence.

Sale enfoiré ! J'avoue, il est doué. Mais comme il le sous-entend, je n'ai rien à perdre à me défendre. Rester à ma place ... connard ! Je ne suis pas un objet inanimé.

- Alors heureusement que le RH ne peut rien contre vous Monsieur, car entre nous, vous seriez le premier à être viré, je rétorque sans le quitter des yeux en me levant pour être à la même hauteur que lui, toujours assis.

Bim ... !!!!

Il se tend et détache le bouton de sa veste de costume noir en prenant une grande inspiration. Il est encore plus en colère, mais c'est lui qui a ouvert les hostilités ! Et je commence à comprendre pourquoi aucune assistante n'a tenu plus de deux semaines : rien à voir avec M.Walsh directement, c'est un patron intransigeant mais somme tout humain. J'avais bien pensé au rythme de travail soutenu et épuisant, ainsi qu'à l'accueil glacial que les gens ici réservent à ses assistantes - sauf M.Darmont et Aaron, ou alors j'ai eu de la chance avec lui - mais tout est plus clair maintenant : C'est aussi à cause de ce type. Soit il les vire lui-même, soit elles doivent refuser de venir bosser ici plus longtemps. Et je suis comme elles, alors je les comprends. Mais je ne baisserai pas les yeux. Il aura bien-sûr le dernier mot, mais je serai restée digne jusqu'au bout. Enfin je l'espère.

Il finit par se lever, fait un tour sur lui même en soufflant excessivement comme un taureau prêt à charger. Ça risque de faire mal à ma vanité, mais je peux encaisser. Je n'ai jamais rien dit en face à M.Dickman et ça me brûlait de l'intérieur. Il me hurlait dessus, me rabaissait dans mon travail mais aussi en tant que femme à cause de sa très déplacée misogynie - surtout quand on sait à quel point c'est un incapable -, j'ai passé les quinze derniers jours à aller au boulot chez Monfloyd la boule au ventre pour ne pas avoir à démissionner et donner raison à mes parents. Alors de cette Méga-société , je partirai virée mais la tête haute. Et je ne parle même pas de la bonne petite fille soumise et obéissante que j'ai dû être pour mes parents.Non tout ça, c'est terminé.

- Vous n'êtes qu'une insolente !

- Vous êtes impoli et arrogant ! Et cette fois, je reste polie Monsieur !

- Vous êtes vulgaire !

- Votre égo démesuré vous aveugle tellement que vous ne voyez même pas dans votre miroir le matin l'image de la vanité juchée sur un piédestal ! Et je ne parle pas du fait qu'elle vous rend sourd ! Moi j'ai dit tout haut ce que tout le monde pense très bas ici, alors cela peut vous déplaire, mais je ne m'excuserai pas ! Et aujourd'hui encore c'est vous qui avez commencé ! C'est vous qui m'avez attaquée sans raison !

Ok ... là j'ai été trop loin, même moi je m'en rends compte. Il me fusille du regard et je sens le coup fatal poindre le bout de son nez.

- Bien, nous nous sommes tout dit, m'annonce t-il d'un ton faussement calme et reboutonnant sa veste et resserrant sa cravate argentée. N'oubliez pas de noter sur la liste que vous aviez commencée à l'attention de celle qui vous succédera lundi qu'il est parfaitement interdit de s'adresser à moi si je ne l'ai pas demandé. Cela évitera des soucis et discussions inutiles à tout le monde, et une belle perte de temps. Sur ce mademoiselle, je vous souhaite une bonne fin de journée et ... une bonne continuation, ajoute-t-il en me souriant narquois sur le pas de la porte avant de tourner les talons.

Je me rassois mais je l'entends dire à voix claire et haute du couloir :

- Echec et Mat.

... Il a raison, mais je me sens plus légère. Même si une petite partie de mon corps crie au scandale .J'ai tenu deux semaines, c'est bien mieux que la plupart des assistantes qui ont logé dans ce bureau. Je regarde l'horloge, il est temps de se remettre au travail, je dois assister à une réunion dans moins d'une heure.

- Tu peux être fière de toi cette fois Elly ! je me dis à moi-même au milieu d'un traitement de texte.

Le téléphone se remet bientôt à sonner. Il ne va pas me manquer ! Et je note mentalement à cet instant que je vais tout de même devoir enclencher le plan B pour ne pas finir sous les ponts ... Hors de question d'aller ramper aux pieds de ma mère, plutôt crever de froid sous un carton!

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