Journée de merde en concentré

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Elly.

Respire Elly, ça va bien se passer.

 Oui, je m'auto-motive. J'éteins ma tablette, la glisse soigneusement dans la jolie pochette rose bonbon - que j'ai achetée sur Amazon car la noire fournie par l'entreprise me filait le cafard - et récupère à la hâte le fichier que je viens tout juste de boucler et d'imprimer pour le déposer sur le bureau de M Dickman mon supérieur hiérarchique. Bon en réalité, Dickman c'est juste son surnom car il veut sauter toutes celles qui ont une paire de seins ici, en vrai il s'appelle M. Monfloyd, Aristod Monfloyd, troisième du nom - Troisième Ducon, ça marche aussi. Qui peut bien encore appelait son fils Aristod ? Ce n'est pas comme si ce type avait soixante-cinq ans en plus ! Non, trente-cinq à tout casser. Bref Elly, ressaisis-toi !

 Je refais le point rapidement : dossier bleu, dossier rouge, dossier jaune... Le rouge en double. Ok, tout est là. Je suis déjà essoufflée comme si j'avais couru un deux mille mètres alors qu'il y a quatre minutes à peine j'étais assise dans mon bureau. Mon téléphone sonne sur mon bureau, je suis déjà dans le couloir. Demi-tour...

— Engin de l'enfer... je murmure pour moi-même.

Bureau de l'assistante de Monsieur Mon...

— Ce dossier c'est pour aujourd'hui ou pour la semaine prochaine Mademoiselle Johnson ? hurle Dickman dans le combiné.

Vous l'auriez déjà si vous ne m'aviez pas appelé ! je hurle à mon tour intérieurement.

 Je travaille pour cette société depuis onze mois maintenant, et jusqu'à il y a six semaines, tout se passait on ne peut mieux. J'étais l'assistante de M.Monfloyd senior, le père de Dickman. Un homme charmant, souriant, pédagogue et patient, bien que sanguinaire en affaires quand ce fut nécessaire. Tous mes stages durant mes études, je les avais faits ici, à Monfloyd-Invest&Com, au siège de Seattle.

 Quand j'étais encore lycéenne et que j'imaginais ma vie plus tard, je me voyais travailler soit dans la mode, soit dans l'édition. Parce que j'aime les fringues, et les livres ! Mais mes parents - entendez ma mère et mon beau père - avaient eux déjà prévu une toute autre voie pour moi. Le marketing pour que je puisse un jour intégrer leur business familial : l'organisation de voyage de luxe. Alors après le lycée, j'ai suivi la voie tracée. J'ai eu ma Licence puis mon Master sans trop de difficultés, et grâce à leurs connaissances - carnet d'adresse bien rempli - j'ai trouvé mon stage sans même l'avoir cherché. Et une fois diplômée, M. Monfloyd Sénior m'a proposé le poste de son assistante qui partait à la retraite, et j'ai accepté. Ce qui m'a valu la foudre et la rancœur de mes parents qui m'ont sommé de démissionner.

 Leur plan de carrière pour moi prévoyait que je travaille pour eux, pas pour une autre société, et encore moins comme << petite assistante>>, pour les citer. Donc faire jouer leurs relations pour que je sois une petite assistante pendant mes stages d'étude, ça leur convenait parfaitement, mais notez donc que l'idée avait une date de péremption. Et non contents de vouloir décider de ma vie professionnelle, ils ont également mis un pied - pour ne pas dire les deux - dans ma vie privée dès lors que mon petit ami depuis deux ans et demi, Cooper, m'a demandé en mariage. Et sa demande, il l'a faite devant nos deux familles, le jour de mon vingt quatrième anniversaire, il y a quelques mois de cela. Pour une fois que mes parents étaient en ville ... Et devinez qui a répondu <<Oui>> pour moi? BINGO ! Ma très chère mère. Non pas que j'aurais nécessairement répondu<<Non>> - mais cela se discute- , mais je ne m'y attendais tellement pas.

 Cooper Petterson est un homme très occupé. Nous vivons ensemble depuis dix-huit mois environ, mais il est rarement là, très souvent en déplacement. Avant de nous fréquenter, nous nous connaissions déjà depuis plusieurs années, ses parents et les miens étant très bons amis - comme on peut l'être dans les affaires - et c'est même eux qui nous ont poussé à sortir ensemble la première fois. Et même si nous habitons ensemble, nous ne nous voyons que peu. Alors cette demande en mariage ... elle était absolument inattendue. Dans tous les sens du terme. Mais ma mère s'est faite la voix de la raison : Joli garçon, bien élevé, de bonne famille avec une bonne éducation. Elle n'a pas manqué de me rappeler que nous sortions ensemble depuis bientôt trois ans et que ces fiançailles, c’était l'étape suivante, <<naturellement >>. Et que mon coup de nerfs le lendemain de cette mémorable demande, quand j'ai voulu tout quitter, n'était que l'expression d'un stress pré-mariage. Et depuis, elle gère tous les aspects de la préparation du mariage avec la famille de mon fiancé. Cooper fait de son mieux à distance et me rassure dès qu'il sent que je prends l'eau. Il pense lui aussi que mon stress est surtout dû à mon jeune âge - deux ans à peine de moins que lui - et que dès le grand jour passé, tout ira mieux. Ils ont sûrement raison, la centaine de kilos de parpaings dans mon estomac, c'est l'angoisse du mariage qui approche.

 Enfin depuis six semaines, c'est aussi la présence de Dickman dans les murs de la société qui m'emploie. Je suis rarement vulgaire - éducation oblige - mais putain il me fait chier ce sale con! Il ne sait rien faire de ses dix doigts - pour le boulot en tout cas - et attend que moi, simple assistante, je lui fasse tout le boulot pour qu'il récolte les lauriers.

Si seulement il pouvait s'étouffer avec ! Voire s'empoisonner.

 Je m'élance dans le couloir au pas de course et tape deux fois à sa porte, attendant qu'il m'invite à entrer. Ce qu'il fait, non sans vociférer. Je traverse ce grand bureau qui accueillait il y a deux mois encore un homme bien plus sympathique puis dépose les dossiers devant lui.

— Tout est prêt pour votre réunion de demain matin Monsieur, je lui explique en me reculant. J'ai bien utilisé vos codes couleurs - comment les oublier quand il m'envoie huit mails par heure à ce sujet -, l'étude de marché a été revérifiée par deux fois, et le Power Point de présentation vous a aussi été envoyé par mail. Votre tablette est chargée ainsi que votre ordinateur portable.

— Et l'étude complémentaire sur l'utilisation de produits non comédogènes ? me demande-t-il sèchement.

— Tout est dans votre dossier Monsieur. Etudes de marché, budgétisation de A à Z ainsi que l'intégralité des informations sur les matières premières visées par le client.

Il ouvre chaque dossier et vérifie tout.

— Vous n'avez pas noté mon nom sur les fiches.

Pourquoi l'aurais-je fait ? me dis-je même si je comprends très bien où il veut en venir.

- J'ai fait ce que je faisais avec votre père Monsieur Petterson, je lui réponds d'un ton neutre. J'ai noté le nom de la société.

— Mon père n'est plus là mademoiselle Johnson au cas où vous ne l'auriez toujours pas compris ! Je suis votre patron dorénavant ! Je veux mon nom en bas de tous les rapports que vous taperez pour chacune de mes réunions, ainsi que sur tous les supports que vous utiliserez pour faire des présentations clients ! Maintenant corrigez-moi tout cela, apportez-moi mon café et demandez à Claire de la compta de venir ici, et pas dans cinq minutes, immédiatement !

S'il savait ce que j'aimerais y mettre dans son café !

— Une fois vos tâches accomplies correctement, précise-t-il en me regardant méchamment comme s'il me prévenait qu'il pourrait y avoir des sanctions, vous pourrez rentrer chez vous Mademoiselle Johnson, je vous libère pour le reste de l'après-midi. Je vous veux ici à sept heures quinze demain matin, nous partirons d'ici ensemble pour le rendez-vous de huit heures avec les clients.

On rembobine ... Pardon ?

 A la tête que je dois afficher, c'est à dire mi-horrifiée mi-consternée, il comprend que je n'avais absolument pas l'intention d'assister à sa présentation. En même temps, je ne suis pas devin, moi. Son père me prévenait quand je devais l'accompagner, ce n'était pas systématique. Il lève les yeux au ciel, totalement excédé par ce qu'il doit interpréter comme de l'incompétence - quoi que s'il connaissait ce mot, il y penserait chaque jour en se regardant dans un miroir - avant de me réprimander une fois de plus :

— Ôtez moi d'un doute Mademoiselle Johnson, vous êtes bien consciente que le rôle d'une assistante, c'est d'assister son supérieur n'est-ce pas ou il va falloir que cela aussi je vous l'explique ?

 Punaise mais il est encore pire que d'habitude ces derniers jours ... Mais qu'est-ce qu'il a à la ... Bravo Elly ! toujours aussi perspicace ... Il m'en veut de n'avoir pas répondu à ses avances, c'est sûr ! Pourtant, il sait très bien que je suis fiancée, mais cela n'a pas freiné son envie de me coller dans son lit, ou du moins, sous son bureau ... Si j'avais su quand j'ai signé mon contrat que son père allait décider de céder son siège à sa très déplaisante progéniture pour profiter de sa forme physique afin de voyager avec sa nouvelle épouse, je n'aurais jamais accepté ce poste. Durant mes stages, M.Dickman avait déjà pointé le bout de son nez en de rares occasions - fort heureusement pour moi- mais j'avais déjà eu un aperçu du personnage : Imbu de lui-même, qui hurle plus qu'il ne parle, s'attribue le travail des autres et pense que les femmes actives sont tout juste bonnes à être des petites secrétaires bien dociles, et pas que dans le monde du travail, si vous voulez mon avis.

 Je ne pense pas qu'il soit complètement stupide non, il a juste le QI d'un poisson rouge en manque d'oxygène depuis si longtemps que son aquarium s'est asséché. Il a un poil dans la main de la taille d'une courge, et son melon qui lui sert de tête lui fait croire qu'il sera à la hauteur pour diriger cette entreprise aussi bien - voire mieux - que ne le faisait son père avant lui. Il a fait des études supérieures - le mur en face de moi est d'ailleurs tout à son effigie et même un psy en fin de carrière n'a pas autant de diplômes que lui -, il est gradué de grandes écoles, a sûrement fait ses stages dans les plus grandes entreprises de l'état, mais pour autant ... il n'est pas fait pour ça. A croire qu'il les a achetés, tous ces diplômes ... Ou alors ce sont des faux ... Cela expliquerait pas mal de choses.

— Je vous paie à faire office de plante verte ou je rêve ??? m'apostrophe-t-il en tapant du poing sur la table pour me faire quitter mes pensées. Non pas que vous soyez désagréable à regarder Mademoiselle Johnson, mais au moins une plante verte, cela sert à quelque chose ! Retournez bosser et soyez ponctuelle demain ! crie-t-il de plus belle, ce qui me surprend tellement qu'il me fait sursauter.

 Il sait ce qu'elle lui dit la plante verte ? Aller, calme-toi Elly. Jamais M.Monfloyd sénior ne s'était adressé à moi ainsi, ni à personne d'ailleurs à en croire Gladys, la RH. Le charmant surnom de ce détestable personnage, ce n'est pas moi qui l'en ai affublé. Il lui avait déjà été attribué bien avant sa prise de fonction, à l'époque où il n'était encore <<que le fils du patron>>.

 En bonne plante verte, je le plante là et tourne les talons sans rien ajouter, direction mon petit bureau à l'autre bout du couloir. Loin de lui.

***

 Dix-sept heures quarante-cinq. Je quitte la bouche de métro et prends une grande inspiration d'air frais pour emplir mes poumons. Les températures sont douces en février dans cette partie des Etats-Unis, un bon huit ou neuf degrés d'après ce que j'ai entendu à la radio, mais je suis plutôt frileuse. Mon large sac à main sur l'épaule, je marche vers mon appartement tout en lisant sur ma tablette tactile le dernier amas d'informations que m'a transmis par mail M.Dickman à peine avais-je passé les portes de sortie. C'est brouillon, dépareillé, je ne sais même pas d'où il sort tout cela. A croire qu'il se fout de moi !

 Avant de quitter mon bureau, il n'a pas manqué de venir en personne me rappeler de ne pas être en retard demain matin. Il aurait pu utiliser le téléphone, mais il ne semble pas avoir compris qu'il aura beau me reluquer jusqu'à sa mort, jamais au grand jamais je ne céderai à ses avances, même s'il était le dernier homme sur Terre. Navrée, mais la race s'éteindrait avec moi. Non pas qu'il soit horriblement laid, il se laisse regarder et c'est grâce à cela qu'il arrive à attirer autant de mes collègues sous son bureau, mais son comportement lui retire tout charme. Il est condescendant, misogyne, et c'est un porc. Désolée pour la bestiole, c'est une insulte pour elle, mais je n'ai pas mieux en stock, là. Je suis trop crevée.

 Je dors mal depuis des semaines, ce type me colle une migraine monstre et je ne suis clairement pas assez payée pour supporter cet homme. Chaque matin je me réveille en priant pour qu'il soit malade, ou que ces six dernières semaines n'aient été qu'un horrible cauchemar. Je veux retrouver Senior, et oublier Junior !

 Mais hors de question de l'avouer à mes parents, ils se feraient une joie d'en rajouter une couche pour me faire démissionner. Déjà que nos relations ne sont plus au beau fixe depuis que j'ai accepté ce poste ... enfin si tant est qu'elles l'eurent été un jour... La seule chose qui m'a fait remonter dans leur estime, c'est la demande en mariage de Cooper.

 Car mes parents adorent mon fiancé, à croire même qu'ils l'aiment plus que moi. Ils sont en totale admiration devant lui, et comptent sur lui pour << me faire entendre raison sur l'importance de ma démission>>. Et sur ce terrain, Cooper n'est pas vraiment de mon côté. Le peu de fois où j'ai bien voulu en parler avec lui - et où il a eu suffisamment de temps pour en discuter avec moi - nos opinions étaient en totale divergence. Je pense que j'ai le droit de vivre ma vie professionnelle comme je l'entends, d'autant plus quand l'on sait que cette voie, je ne l'ai pas moi-même choisie. Lui pense que ma place est dans l'entreprise de mes parents, tant sur un plan personnel que professionnel. Professionnel car cette voie a été tracée dans ce but par ma famille. Et personnelle car je <<ne peux pas rompre l'unité familiale>> : Nos deux familles sont partenaires, son père ayant des parts dans la société. Il trouve donc légitime voire obligatoire que j'y travaille, car pour lui, le business familial, c'est en famille qu'il se gère. Mais plus j'y pense, moins j'en ai envie. Alors si lui s'epanouit dans son boulot tant mieux. Mais moi, je ne suis ni intéressée par l'hôtellerie - son domaine - ni par l'organisation de voyages huppés qui coûtent une blinde. Ce qui désole tout le monde, depuis que j'ai lâché la bombe. Donc je continue à m'accrocher car je refuse de donner raison à mes parents.

 Perdue dans ma lecture qui s'apparente plus à un déchiffrage des hiéroglyphes tellement ce qui défile sous mes yeux n'a ni queue ni tête, je ne relève les yeux qu'au moment où un liquide brûlant recouvre mes doigts, mon long manteau en laine ... et ma tablette qui vient d'être assassinée sous mes yeux.

 Plusieurs jurons arrivent à mes oreilles, sortant de la bouche du malpoli qui vient de me baptisée au café au caramel. Une tasse XXL à en croire la quantité de liquide qui dégouline de partout.

— Mais vous ne pouvez pas faire attention espèce d'idiote !

 Je regarde le malotru au visage fermé en me rappelant que oui, le meurtre est toujours puni par la loi. Je suis une fille de nature plutôt calme, ou du moins j'ai toujours dû l'être de part mon éducation - soit belle, soit sage, fait ce qu'on te dit ... - mais dernièrement, j'ai comme l'impression que mon moi profond glisse lentement vers la lumière du jour.

— Vous êtes muette ? Vous attendez quoi pour vous excuser, un fax ?

 Je me retourne, regarde derrière moi, mais non ... C'est bien à moi qu'il parle, là ! Le quadragénaire me dévisage un air mauvais plaqué sur ses traits, j'ai même l'impression qu'il pourrait grogner. Il a une tête de bouledogue ...

- Vous venez de me brûler au café aromatisé, mon manteau est bon pour le pressing, ma tablette a grillé et c'est à moi de m'excuser ?! je lui demande ahurie. Non mais je rêve !

— Vous ne regardiez pas où vous alliez !

— Et vous vous regardiez peut-être ! C'est bon ! Oubliez-moi et courrez-vous acheter une amabilité! je lui lance en le contournant pour reprendre ma marche sans plus écouter ce qu'il s'évertue encore à vociférer inutilement.

 C'est bien ma veine ... plus de tablette ! Je vais devoir en racheter une. Heureusement pour moi, ce n'est pas celle que la société m'a fournie qui doit elle rester au bureau - ordre du nouveau chef -, c'était la mienne ... mais j'en avais grandement besoin ! Et ça coûte une petite fortune ces gadgets ! Moins de deux minutes plus tard, j'arrive devant mon immeuble. Je tape le code et ouvre la lourde porte en me disant que je vais devoir faire une dépense que je n'avais pas prévue. J'ai bien un peu d'argent de côté, mais pas des masses non plus.

 Merci maman d'avoir fait bloquer mon livret principal ... celui dont elle est la gestionnaire jusqu'à mes vingt-cinq ans, à la demande de mon défunt père qui est décédé lorsque j'étais encore tout petite. Pourquoi a-t-elle fait cela ? Pour me punir d'être allée travailler ailleurs, d'avoir voulu un peu d'indépendance dans ma vie au lieu de toujours devoir faire simplement ce que tout le monde me dit. Mon père n'était pas un homme riche, loin de là, mais à sa mort j'ai hérité d'une petite somme qui m'a permis de m'acheter ma première voiture quand j'ai eu mon permis de conduire, de financer quelques petits voyages avec mes copines pendant mes études, et de ne prendre qu'un petit job pour financer mes sorties quand j'étais à l'université. La grande majorité de mon héritage a surtout servi à payer mes études, et jusqu'à il y a peu, ma mère me laissait gérer l'argent qu'il me restait à ma guise. Et je suis loin d'être une dépensière, au contraire.

 Il me restait moins de douze mille dollars sur ce compte épargne, mais ils m'auraient été bien utiles pour racheter une tablette demain. Car le livret que j'ai ouvert il y a quelques années et auquel elle n'a pas accès n'est pas prêt de déborder. Je sais à quoi elle joue, elle pense me tenir par l'argent car mon salaire en tant qu'assistante n'est pas mirobolant. Mais je n'ai pas son train de vie et plus de loyer à payer depuis que je vis ici, alors cet argent tant pis, je peux faire sans. Je peux me passer de faire du shopping ou d'acheter de nouveaux livres durant quelques semaines pour économiser, entre autres.

 Je traverse à grands pas la cour d'entrée pour rejoindre la porte de mon bâtiment mais stoppe ma progression en sentant - olfactivement aussi - que ma bottine noire vient de rencontrer ... une merde ! Un rire nerveux m'échappe. Je sens que je suis à deux doigts de craquer aujourd'hui. Quelle journée de merde ! J'essuie comme je le peux ma chaussure dans une petite partie gazonnée puis décide que ... eh ben que merde justement ! Les paillassons sont bien faits pour s'essuyer les pieds, non ?

 Mon acte - de sabotage - accompli, j'emprunte l'ascenseur qui me monte jusqu'au cinquième et dernier étage de l'immeuble. Récapitulons : Ma tablette est HS, mon manteau et mon écharpe doivent aller saluer la gentille petite dame du pressing en bas de l'avenue, mes bottines neuves ont été baptisées au café et à la m**** en moins de dix minutes, mon patron est un abruti doublé d'un dictateur qui pense avoir le physique de Superman, ma mère m'a envoyé deux mails aujourd'hui pour savoir si j'avais enfin retrouvé la raison et pour me rappeler que nous avons rendez-vous samedi après-midi avec les wedding-planners - je les hais mais ce sont des " amis" de mes parents - ... TOUT VA BIEN ELLY ! me hurle ma conscience

 Arrivée devant ma porte, ma main gauche part en expédition dans mon sac à main pour trouver mes clés. Oui, je suis une femme et Oh oui ! mon sac est rempli, mais à ma décharge, plus de la moitié de son contenu concerne le boulot. La partie de cache-cache terminée, je suis surprise de constater que la porte n'était pas fermée à clé. Etrange, je me rappelle très bien l'avoir verrouillée en quittant l'appartement ce matin. Par précaution, j'ouvre le plus silencieusement possible et m'engouffre dans le hall après avoir sorti ma petite bombe lacrymo que je garde toujours dans la poche de mon manteau.

 Rapide coup d'œil : tout semble à sa place. Je n'ai peut-être réellement pas fermé cette foutue porte, après tout. Je suis tellement à l'ouest que j'ai dû oublier, ou mon esprit me joue des tours ... Quoi que ... mes oreilles captent des bruits qui me semblent bien réels. Je dépose mon sac à main au sol, retire mes chaussures sales et malodorantes en les laissant en plan au milieu du couloir, puis me dirige vers l'origine des bruits. A cet instant, je n'ai que très peu de doutes sur ce qu'il se passe là-bas, mais pourtant, mon corps continue de marcher comme si la claque n'était déjà pas suffisamment grande. La porte de ma chambre entre-ouverte, je n'ai même pas besoin de contrôler mes gestes afin de ne pas faire de bruit. Mais tout bien réfléchi, le bruit de la porte ne couvrirait pas ceux que j'entends. Je pousse lentement le battant et vois ce que mes oreilles elles avaient déjà compris : Cooper est rentré de son long déplacement et ne m'a pas attendu pour la séance cardio. Je ne devais pas rentrer aussi tôt, et il le savait. Je ne suis jamais ici avant au moins dix-neuf heures, car je passe toujours faire deux courses à la supérette ou à la librairie pour m'acheter un nouveau livre - tous les deux à trois jours, les bouquins. Et maintenant, plus aucun doute n'est permis. Assise sur lui, une métisse au long cheveux bruns se déhanche telle une danseuse du ventre en hurlant son plaisir en écho aux vulgarités que Cooper lui balance. Et je suis totalement médusée de l'entendre parler ainsi. Surtout qu'au delà du vocabulaire, il me dévoile sans le vouloir beaucoup plus que cette vulgarité.

— Oh oui c'est une bonne petite chienne que j'ai là ! T'es une petite salope ma chérie tu le sais ça ?

— Je suis ta salope à toi Coop, uniquement à toi !

Coop. Il déteste pourtant qui quiconque l'appelle ainsi. Sauf Miss Salope apparemment. Le balai continue. <<Coop>> la fesse sans aucune délicatesse. La fille lui dit de continuer, qu’elle aime ça ...

— T'as plutôt intérêt ! Et tu vas être punie pour m'avoir encore laissé seul toute la semaine ... T'as été une vilaine fille Betty et tu sais ce que je fais aux vilaines filles n'est-ce pas ?

J'ai bien entendu là ?

— Oui oui oui !

— Il me semblait pourtant que nous étions d'accord le mois dernier, si je pars, tu pars aussi !

— J'avais des rendez-vous Coop! lui répond la fille hors d'haleine. Ça fait plus de deux ans et demi que je te suis aux quatre coins du pays mais j'ai quand même un boulot !

De l'air, j'ai besoin d'air. Et d'un seau, je vais vomir. Le voir fourré ses doigts là ... alors que la fille est à deux doigts- sans mauvais jeu de mot - de l'extase ... C'est trop. Je décide de faire demi-tour mais mon corps n'est pas d'accord, surtout quand la suite arrive à mes oreilles.

— T'as pas besoin de bosser ma chérie, et Brittany et Gérald savent très bien que d'ici peu tu ne feras plus partie de leurs effectifs. J'ai encore eu cette conversation avec eux il y a quelques jours ...

Je vais me réveiller. Je vais me réveiller. Je vais ME RÉVEILLER !

 Trop c'est trop. Je fais un effort surhumain pour ne pas exploser au risque de me ridiculiser plus que je ne le suis depuis déjà un long moment apparemment. J'entre dans la pièce en me ruant vers ma penderie, attrape mes deux valises et tous les sacs de sport que je trouve, commence à les remplir comme si j'avais le diable aux trousses. Bien entendu Cooper n'a pas raté mon arrivée et a interrompu sa partie de jambes en l'air - et de doigts dans le cul au passage !

Ça va aller Elly. Ne craque pas devant lui, je me répète en boucle dans ma tête.

« Ça va aller » aura donc été mon mantra de la journée.

— Lily merde! qu'est-ce ce que tu fous ici si tôt ?

Meurtre = prison.
Meurtre = prison.
Meurtre = prison.

— Ne vous dérangez surtout pas pour moi, je ne fais que passer.

— Lily ...

Cooper se rapproche de moi le bras tendu comme on approche un animal blessé.

— Fais un pas de plus Cooper et je te jure que la seule chose que tu pourras fourrer dans le cul de cette fille à l'avenir ça sera un doigt !

— Attends, on va en discuter, tu ne peux pas partir comme ça c'est ridicule ! il s'exclame en se tirant les cheveux.

J'espère qu'il ne sous-entend pas que c'est moi qui suis ridicule sinon je hurle !

 Mes gestes sont désorganisés mais je m'en fous. À cet instant, je me fous de tout. Je ne pense plus qu'à une seule chose : me tirer d'ici le plus vite possible. Je n'écoute même plus Cooper qui s'égosille tout seul. Les mots ne me percutent plus. J'entasse mes pauvres vêtements dans la plus grosse des valises, mes chaussures et mes manteaux dans la deuxième. Je file à la salle de bains attenante avec mon dorénavant ex-fiancé sur les talons et lui assène une gifle magistrale quand il pose ses doigts dégueulasses -!!!- autour de mon avant-bras.

— Pourquoi ton manteau est plein de café Lily ?

 Je récupère mes produits de beauté, mes parfums, mes savons, mon sèche-cheveux, mes plaques etc... et remplis deux sacs de sport.

— Bon, c'est bon là Lily, on peut en discuter entre adultes, non ?

Note à moi-même : vérifier dans le calendrier si ce n'était pas la journée des sales cons aujourd'hui.

— Tu as perdu le droit de m'appeler Lily à l'instant où tu m'as prise pour une conne Cooper ! je lui hurle finalement. C'est à dire il y a un petit moment d'après ce que j'ai entendu ! Tout comme tu as perdu le droit de m'adresser la parole ! Barre-toi de mon chemin maintenant que je me tire d'ici le plus vite possible !

— Tu baisses d'un ton avec moi et c'est quoi ce vocabulaire des quartiers là ? Il t'arrive quoi ? Et à qui crois-tu t'adresser ?

A un gros porc, une ordure qui me donne envie de lui vomir dessus tellement il me dégoûte, un sale menteur... et la liste est non exhaustive.

— Je n'en sais rien ! Je viens de comprendre que je ne te connais pas !

 Il tente une fois de plus de m'agripper le poignet mais je lui balance le premier truc qui me tombe sous la main pour me défendre : Un vase avec des fleurs séchées à l'intérieur. Il l'évite de justesse -dommage- mais perd cette fois son sang-froid et réplique en me giflant. Mon visage fait un quart de tour et j'entends ma nuque craquer sous cet assaut. Il n'y est pas allé de main morte. N'ayant pas vu venir le coup je ne peux que le subir et m'effondre sur le sol en marbre, le souffle coupé par la violence de la claque mais aussi par la douleur. Mes mains percutent le sol ainsi que les débris de porcelaine qui entaillent mes membres. Le sang coule, sa copine s'interpose dans le but de le calmer et Cooper finit par quitter la pièce sans un mot de plus, vite imité par Miss Salope qui a enfilé mon peignoir en soie.

 Sur le sol tout aussi froid que l'ambiance qui règne dans cette pièce, je mets plusieurs minutes à sortir de mon état de léthargie. Je n'ai pas rêvé. Tout ça est bien réel. Je me relève difficilement. Trop choquée, je me sens livide, comme si toute mon énergie avait déserté mon être. Des flashs de la journée d'aujourd'hui me reviennent en pleine tête.

 Un long moment durant, je me rince les mains pour faire disparaître les traces de sang comme si l'eau pouvait emporter avec elle l'horrible journée que je viens de vivre. Mais rien n'est aussi facile. Le sang ne coule plus, mais là blessure est toujours là, profonde et visible. Dans la buanderie, je rassemble le reste de mes affaires. Je commande un taxi via une application de mon téléphone et les dix minutes suivantes, entasse rapidement dans quatre vieux cartons mes livres, ou du moins ceux dont je ne veux pas me séparer aujourd'hui et quelques bibelots ici et là. Pour le reste, je verrai cela un autre jour.

 Au loin dans l'appartement, j'entends la voix de mon ex-fiancé retentir. Mais je n'écoute pas. J'ouvre la porte d'entrée, enfile la paire de baskets que je n'ai pas rangée et sors une à une mes valises puis mes quelques lourds cartons. Et je prierais presque pour que tout rentre dans le taxi. Je dépose les clés sur la console et sans un regard en arrière, quitte cet appartement qui vient de révéler à mes yeux le secret de ma vie.

Belle journée de merde !

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Quand Rose, jeune femme intrépide et un brin grande gueule fait ses valises un beau matin pour partir s'installer à l'autre bout du monde sans se retourner, elle sait ce qu'elle quitte, mais ne se doute pas un seul instant de ce qu'elle va trouver, là-bas. Pourtant, elle n'a pas choisi sa destination par hasard, mais rien ne l'avait préparé à un tel choc. Littéralement. Un camaïeu de couleurs, de gens, de cultures, perdu entre terre et montagnes, passé et présent, qui renferme bien plus de secrets que de réponses qu'elle n'était venue en chercher ; et pas que ...

Alors qu'elle pensait pouvoir se faire discrète, Rose s'aperçoit avant même son arrivée que ses prévisions étaient trop téméraires quand on a l'ambition de mettre les pieds dans une ville où même les roues ont des yeux et des oreilles. Une voiture capricieuse qui la lâche au mauvais moment et c'est la première secousse de son séjour pas réellement entamé, qui détruit définitivement son doux espoir d'anonymat. Une collision "titanesque" dont les tremblements ne sont pas que ceux de la tôle froissée.

A la tête des Dark Evil Lions, les bikers protecteurs de la cité, le ténébreux Titàn est l'incarnation même de l'attirante menace. Celle qu'on sait être agressive et prête à tout pour gagner, mais que l'on ne peut s'empêcher de vouloir toucher car irrésistible, et dont l'apparence n'est qu'une partie de la véritable valeur.

Accaparés par deux quêtes différentes, ils s'affrontent, se repoussent, se désirent, se haïssent, jusqu'à ce que la faucheuse elle-même ne sorte de l'ombre pour pointer de son outil aiguisé une question que nul ne se serait jamais posé: Qui est réellement pour eux, le plus grand spectre du danger ?

Doit-on vivre par amour, ou mourir pour lui?

Contient des scènes à caractère sexuel explicit
Public averti
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