Chapitre 4

17 minutes de lecture

Indifférent aux branches, aux racines, aux obstacles quels qu'ils soient qui se dressaient devant lui, Leyf courait à perdre haleine à travers la forêt. Courir à s'en faire mal était aussi un moyen d'oublier qu'il avait laissé Rolf derrière lui, seul face à tous ces militaires. Le fait que le vieux est voulu l'abandonner, qu'il l'ait même fait quelques heures plus tôt, qu'il lui ait menti toute sa vie, tout cela ne changeait rien au fait qu'il s'était enfui. 


Il savait que c'était ce que Rolf voulait, que le Général Manteyrg était certainement la personne la plus effrayante qu'il ait jamais rencontrée, et que pour rien au monde il ne devait se laisser capturer ni par ce type, ni par la Compagnie. Mais il ne pouvait pas s'empêcher de culpabiliser. 


Il finit par s'arrêter, à bout de souffle. La tempête qu'il avait provoquée s'était depuis longtemps terminée, et il espérait qu'elle lui avait donné suffisamment d'avance pour distancer les militaires, mais il ne pouvait tout simplement plus poursuivre sa course. Tout son corps le faisait souffrir. Il payait son combat contre Aelrik, bien sûr, car il pensait bien que l'autre brute lui avait au minimum cassé une côte ; mais également la poursuite de Rolf, quelques heures auparavant, et surtout la manifestation de son don. Il avait déjà remarqué qu'il était systématiquement fatigué après avoir employé son talent de Créateur, et plus son utilisation était intense, plus il souffrait par la suite, comme vidé de toute son énergie.


Il fit quelques pas jusqu'à atteindre une clairière. Une trouée au milieu des arbres gigantesques permettait à quelques rayons de soleil de se frayer un chemin à travers la forêt profonde. Leyf avança jusqu'à se trouver dans la lumière, et il ferma les yeux, appréciant la chaleur bienfaisante qui le rasséréna immédiatement. Baigné par ces quelques rayons, il se sentit plus apaisé : Rolf était fort, il ne doutait pas qu'il puisse mettre une raclée bien méritée aux chiens-chiens de l'ex-armée de Férine qui lui chercheraient des noises. Et quand il s'en serait débarrassé, ils se retrouveraient tous les deux. Et là le jeune homme lui ferait cracher tout ce qu'il savait sur ses parents et son histoire. 


Leyf sursauta et rouvrit les yeux immédiatement. Il avait cru percevoir une présence dissimulée parmi les arbres. Il jeta un regard furtif autour de lui mais rien ne semblait avoir changé, il était seul. Pourtant, il ne pouvait se défaire de l'impression d'être observé. Il fit quelques pas et tourna sur lui-même, et ce qui n'était qu'une fugace sensation devint une réelle inquiétude. Il n'était pas seul.


Le stress qu'il ressentait se mua d'un coup en une angoisse palpable, qui semblait envahir tout corps et le clouer au sol. Sa respiration s'accéléra, comme son rythme cardiaque, et il eut soudain l'impression que sa trachée se rétrécissait de seconde en seconde. Portant une main à sa gorge, Leyf tomba à genoux, tendant in-extremis un bras pour éviter de choir au sol. Ses muscles tremblants menaçaient cependant de céder à tout moment, et la tétanie gagnait tout son corps. Il réussit à relever des yeux à la vision de plus en plus floue et vit une silhouette vêtue d'une cape sombre sortir du couvert des arbres et s'approcher de lui. 


Une large capuche dissimulait le visage du nouveau venu, et Leyf ne réussit qu'à distinguer une silhouette fine et plutôt petite, un pantalon en peau ajusté sur des jambes minces, et des bottes de cavalier qui avaient dû connaître de nombreux hivers. Crachant et salivant, Leyf baissa finalement la tête, proche de l'évanouissement. L'autre s'approcha au plus près de lui et s'accroupit souplement avant de poser une main ferme sur son épaule.


- Tu n'es pourtant pas très dégourdi, toi, commenta une voix jeune et féminine. Comment as-tu pu échapper à Nearone ?


Le sang de Leyf se figea. La sensation qu'il avait ressentie un peu plus tôt, cette impression de ne pas être seul, il la comprenait désormais: il était en présence d'un autre Éveillé, une, d'ailleurs. S'il n'avait pas été si fatigué, il aurait sans nul doute été plus attentif, mais il n'avait pas senti sa présence avant que l'autre se manifeste. S'il ne mourait pas dans les minutes à venir, ce qui n'était pas gagné vu la situation, il faudrait véritablement qu'il apprenne à maîtriser son pouvoir.


Pouvoir qui venait de se réveiller avec une intensité qu'il n'avait jamais connue jusqu'alors lorsque l'autre l'avait touché. Son sang lui sembla se mettre à bouillit dans ses veines et ce ne furent pas des frissons mais de véritables spasmes douloureux qui traversèrent tout son corps. L'autre Éveillée devait être très forte pour provoquer en lui un tel afflux de puissance.


Alors que son champ de vision commençait à rétrécir et des mouches noires danser devant ses yeux, Leyf réussit à tendre un bras et effleurer l'arbre près duquel il était tombé. Des morceaux d'écorce se détachèrent immédiatement du tronc et se muèrent en dizaine d'aiguilles acérées qui fondirent sur la nouvelle venue.


Mais l’Éveillée avait senti venir l'attaque. Elle roula sur le côté rapidement et se releva dans le même instant. Sa capuche tomba en arrière et dévoila son visage juvénile. L'assaut de Leyf eut au moins pour effet de perturber sa concentration, et le jeune homme sentit soudain la pression qui le clouait au sol se relâcher. Toussant et crachant, il parvint à se remettre debout sur ses jambes chancelantes et se retourna pour faire face à son adversaire.


Le garçon était incapable de cacher ses émotions. Il en avait toujours été ainsi, ce qui irritait énormément Rolf qui tentait depuis son enfance de lui inculquer le contrôle et la maîtrise de soi. L’Éveillée n'eut donc aucun mal à voir à quel point il était déstabilisé en découvrant son apparence.


Elle était jeune, une adolescente elle aussi, sans doute du même âge que Leyf. Ses cheveux châtain  clair tombaient sur ses épaules en lourdes boucles mal peignées, juste retenues sur les tempes par des peignes en bois très simples. Son visage au teint clair gardait encore les rondeurs de l'enfance, comme ses lèvres pleines et roses. Mais ses yeux, très noirs, trahissaient une lassitude et un sérieux qu'on n'aurait pas attendu chez quelqu'un d'aussi jeune. 


- On ne t'a pas appris à ne pas dévisager les jeunes filles ? 

- Qui... Qui es-tu ? Et d'où est-ce que tu te permets de me faire la leçon ?! s'époumona un Leyf très remonté et surtout désireux de cacher son trouble.

- Tu ne sais pas qui je suis ? 

- Me prends pas pour un débile...

- Pourtant tu te conduis comme tel.


Le sang de l'adolescent ne fit qu'un tour. Cette fille l'attaquait sans aucune raison et en plus elle se moquait de lui ouvertement ? Sa colère monta en flèche et il dut lutter pour ne pas se jeter sur elle manu militari. De son côté, la jeune fille semblait s'amuser de la situation. Ses yeux, qu'elle devait plisser légèrement à cause des rayons du soleil, restaient braqués sur lui en permanence, mais un sourire narquois venait étirer ses lèvres. 


Soudainement, Leyf ne put plus contenir sa fureur et avec un cri perçant il se rua en avant, bras tendus pour attraper son adversaire par les épaules. Celle-ci eut un rire moqueur et roula au sol et Leyf tomba en avant lourdement. Totalement aveuglé par la rage désormais, il se releva rapidement, se retourna, et tenta de frapper l'adolescente. Ses coups, désordonnés et non réfléchis, frappaient le vide à chaque fois. Elle semblait anticiper toutes ses attaques et esquivait facilement les coups inefficaces de Leyf qui s'énervait un peu plus à chaque manqué.


Essoufflé et vexé, il s'arrêta finalement et la fixa avec une animosité qui ne lui ressemblait pas. Une part de lui tentait de reprendre le contrôle, de se calmer, mais il avait l'impression que la colère qui l'avait envahi brusquement quelques instants plus tôt était indépendante de lui, qu'elle avait une volonté propre et le poussait à attaquer encore et encore la petite brune agaçante qui le narguait.


L'image de Rolf lui revint d'un coup en mémoire. Il se souvint de l'image employée par son mentor pour lui expliquer la montée de puissance qu'il ressentait à l'éveil de son don, et son conseil de se construire une digue mentale pour ne pas se laisser entraîner malgré lui par son talent de créateur. Leyf se força alors à respirer plus calmement et à visualiser un océan déchaîné, des rouleaux furieux s'abattant violemment contre un parapet fragile. Il ferma les yeux, s'efforçant de contrôler le tremblement qui agitait ses poings serrés. Mentalement, il imaginait la digue grandir, se consolider à la base, et devenir suffisamment haute pour contenir les assauts des flots déchaînés. Les vagues ne débordaient plus désormais mais se fracassaient contre le mur de plus en plus solide et inébranlable de son esprit. Et au bout de quelques instants, l'océan déchaîné de ses émotions sembla s'apaiser quelque peu, les vagues devenant moins hautes, moins puissantes. Leyf reprenait le contrôle.


Face à lui, l'autre Éveillée n'avait rien perdu de ses tourments intérieurs et avait observé avec une vraie curiosité l'apaisement progressif du garçon. Jusqu'à maintenant, personne n'avait réussi à se sortir des tempêtes d'émotions qu'elle générait. 


- Je suis assez impressionnée, gamin, lança-t-elle finalement à Leyf qui rouvrit les yeux.

- On doit avoir le même âge, je te signale.

- Ah ? Tu fais beaucoup plus jeune alors... Il n'empêche, le coupa-t-elle alors qu'il peinait à trouver une répartie cinglante, que tu es le seul qui ait réussi à sortir de mon piège mental.

- Ton quoi ?

- Cette colère que tu ressentais et qui te forçait à m'attaquer à tort et à travers, sans réfléchir, elle t'aurait normalement complètement épuisé que je n'aurais plus eu qu'à te cueillir, sans que tu puisses opposer la moindre résistance.

- Tu veux dire que c'est toi qui étais responsable de ça ? 


La jeune fille marqua un temps d'arrêt et observa Leyf avec attention. Le garçon semblait véritablement étonné par ce qu'elle venait de lui dire. Il n'avait donc pas senti qu'il était manipulé et que sa colère était provoquée. Il ne savait donc rien des différents pouvoirs de ses semblables ? Il la fixait, toute animosité ayant quitté son visage désormais. Avec ses mèches blondes tombant devant son visage, et son regard franc et direct, il semblait effectivement très jeune, bien plus qu'elle. Il avait encore l'innocence de ses quinze ans, et une fraction de seconde, elle l'envia pour ça.


- Qu'est-ce que tu sais exactement des Éveillés ? demanda-t-elle finalement.

- Que j'en suis un.

- C'est bien maigre...

- Qu'il y a trois sortes d’Éveillés, des Créateurs, des Destructeurs et des Percepteurs. Les Créateurs peuvent façonner tout ce qu'ils veulent à partir de leur environnement immédiat. Les Destructeurs sont d'une force peu commune et peuvent provoquer des dégâts énormes. Et les Percepteurs... je ne sais pas trop, je crois qu'ils sont surtout utilisés pour repérer les autres de notre espèce. Ah, et je sais que quand on est mis en présence d'un autre, même si on ne s'est pas encore éveillé, bah le pouvoir se manifeste quand même. C'est ce qui s'est passé ce matin avec une brute dégénérée qui s'appelle Aelrik.


La fille se figea un instant, ce prénom résonnant soudain en elle comme un écho du passé, mais elle se reprit immédiatement. 


- Les Percepteurs sont les plus puissants des Éveillés, lui expliqua-t-elle.

- Tu n'as pas eu affaire à l'autre cinglé de Hems, toi, l'interrompit-il en frottant ses côtes douloureuses.

- Les Percepteurs décèlent non seulement la présence des autres Éveillés, mais ils ont surtout un don d'empathie qui leur permet de ressentir comme s'ils les vivaient les émotions, physiques ou psychologiques, de ceux qui se trouvent près d'eux.

- C'est nul comme pouvoir ! 

- Pas du tout, je viens de te dire que c'était le plus important des trois pouvoirs !

- Tu rigoles ? s'esclaffa un Leyf moqueur. J'en voudrais pour rien au monde ! Tu imagines, tu te balades tranquillement au village, tu demandes rien à personne, et puis d'un coup t'es en colère parce que le gars d'à-côté est en train de râler parce que le poissonnier lui a vendu du poisson pas frais.

- Mais...

- Et puis juste après tu as envie de vomir et tu as un mal de crâne à mourir parce que le type de l'autre côté de la rue a pris une cuite pas possible la veille.

- Non mais...

- Ou alors tu te mets à éternuer et à tousser parce que tu as croisé une famille dans laquelle le petit dernier est enrhumé !

- Tu vas te taire, oui ? s'agaça la jeune fille qui n'en pouvait plus de ce moulin à paroles. Tu bavasses toujours autant ?

- Je te signale que je n'ai jamais personne à qui parler dans la forêt, alors quand j'en ai l'occasion, je ne peux pas m'empêcher de blablater. Je pense que ça vient de mon enfance, parce que franchement le type qui m'a élevé était plutôt du genre taiseux et il ne voulait pas que je rencontre d'autres...

- Mais tu vas la fermer ?! 


La jeune fille se prit la tête dans les mains et dut prendre sur elle pour ne pas forcer cet ado bavard à avaler sa langue et mettre ainsi fin une bonne fois pour toute à son monologue irritant.


- Espèce de crétin, le pouvoir des Percepteurs ne se limite pas à ressentir les états des autres. On peut les manipuler.

- Comment ça ?

- Tout à l'heure, après ta fuite, quand tu t'es arrêté pour te reposer tu étais inquiet et stressé. J'ai senti cela, et j'ai accentué les symptômes de ton angoisse.

- Mais... c'est pour ça que je me suis senti soudain si mal ? Je n'arrivais plus à respirer...

- Oui !

- J'avais l'impression qu'un poids énorme pesait sur ma poitrine...

- Voilà.

- Je ne pouvait plus bouger, j'étais tétanisé par la peur et...

- Tu recommences à bavasser comme une pie ! s'énerva la jeune fille qui ne put se retenir et tapa du pied sur le sol, comme une enfant. Tu es insupportable, je n'ai jamais connu quelqu'un qui parlait autant que toi. Si tu m'interromps encore une seule fois, reprit-elle avec un regard terrifiant, ce sera la dernière chose que tu feras. Compris ?


Leyf opina du chef, soudain conscient que cette fille, aussi jeune qu'elle puisse être, était néanmoins beaucoup plus puissante que lui. Il voulait pouvoir continuer à lui parler, en apprendre plus sur les Éveillés et leurs pouvoirs, et surtout, il trouvait plaisant de converser avec une personne de son âge.

Mais une part de lui, entraînée par Rolf depuis toujours, gardait à l'esprit que cette fille l'avait attaquée. Elle était son adversaire, peut-être à la solde de la Compagnie ? Ou des autres malades qui avaient tenté de le capturer un peu plus tôt ? Toujours est-il qu'il allait falloir lui échapper, et que ça ne serait sûrement pas une partie de plaisir.


- Inutile de songer à filer, lança-t-elle soudain en interrompant le cours de ses pensées.

- Mais... tu es télépathe aussi ? 

- Tu ne serais pas un peu lent ? J'ai simplement senti que tu avais changé d'attitude et que tu te mettais sur le qui-vive. Pas besoin d'être télépathe pour comprendre ce qui se passe dans ta tête, on lit en toi comme dans un livre ouvert.

- Merde, on me l'avait déjà dit... 

- Il faudra vraiment que tu travailles là-dessus, Leyf, ajouta-t-elle avec un air réprobateur. Sinon tu ne survivras pas longtemps là où on va.

- Attends, comment connais-tu mon nom ? Et qui es-tu toi, au fait ?

- Il se trouve que mes... amis et moi, nous te surveillons depuis un moment et nous te connaissons très bien. Petit-fils d'Hakon le Protecteur, Créateur éveillé depuis ta petite enfance. Franchement, depuis le temps que tu as découvert tes pouvoirs, je trouve inconcevable que tu n'aies pas appris à les maîtriser davantage ! Normalement, tu devrais déjà être suffisamment puissant pour être envoyé au combat. Mais qu'a fait ton grand-père pendant toutes ces années ?


Leyf la regardait, bouche bée. Cette fille aussi connaissait donc son grand-père et son histoire mieux que lui ? Il semblait finalement être le seul à ne pas savoir qui il était.


- Je m'appelle Adelhaide, lança-t-elle soudain, consciente que le jeune homme était remué par ce qu'elle venait de dire. C'est tout ce que tu sauras sur moi, pas la peine de poser des questions. Mais dans la mesure où je connais déjà tout de toi, je me suis dit que je pouvais au moins te dire mon nom.

- Merci, murmura Leyf en baissant les yeux, un peu gêné par le radoucissement manifeste de la jeune fille.

- Écoute, la patience n'est pas ma plus grande qualité et là, je commence à trouver le temps long. Je ne t'ai pas suivi juste pour le plaisir de ta compagnie, tu t'en doutes. Ma mission est de te ramener avec moi, et je préférerais que ça se passe en douceur. Pour toi. Parce que pour moi ça ne change rien, tu n'as eu qu'un infime aperçu de mes talents, je t'assure que je suis bien plus puissante que toi. Si je dois te ramener pieds et poings liés, je le ferai et tu ne trouveras pas ça très agréable.

- Me ramener... A la Compagnie ?


A ces mots, le visage d'Adelhaide se tordit de fureur. Aussitôt, Leyf ressentit une douleur intense dans le crâne, juste au-dessus des yeux. Ce fut fugace, ça s'arrêta aussi brusquement et ça avait commencé, mais c'était suffisamment douloureux pour qu'il comprenne qu'elle disait vrai, et qu'elle pourrait le vaincre sans même bouger le petit doigt.


- Ne me compare plus jamais à ces porcs ! éructa-t-elle.

- J'ai compris. Mais alors, à qui dois-tu me...

- Au Général Manteyrg.

- Tu es avec ces salopards de... Ah ! C'est bon, arrête ! gémit Leyf alors qu'une pointe acérée semblait transpercer son crâne.

- La prochaine fois que tu manques de respect au Général, je te fais cracher tes boyaux. C'est clair ?

- Tu es une militaire, alors ? Tu sembles si jeune...

- Je ne suis pas un soldat. Disons juste que... Je suis un membre à part de leur armée.

- C'est donc toi la « perle incomparable » dont il parlait ? comprit Leyf, soudain alarmé. Tu étais là lorsque la troupe du Général nous est tombée dessus ? Mais, poursuivit-il après qu'elle lui eut confirmé l'information d'un signe de tête, comment se fait-il que je ne t'ai ni vue ni sentie ? J'aurais dû percevoir ta présence, comme avec Aelrik ce matin ?

- Ça fait beaucoup de questions... Peut-être que j'y répondrai si tu me suis sans faire d'histoire.

- Tu te doutes bien que ce ne sera pas si simple ?

- Tu te trompes, ce sera facile. Pour moi. Pour toi, ça peut par contre être extrêmement douloureux.

- En réalité, tu n'es pas si forte, répliqua Leyf qui réfléchissait depuis quelques minutes et pensait avoir trouvé la faille de son adversaire : son orgueil.

- Pardon ?

- Tu te reposes exclusivement sur ton pouvoir. Mais sans lui, tu n'es qu'une gamine fragile. Je pourrais te battre en claquant des doigts, ajouta-t-il en joignant le geste à la parole.

- Je pourrais écraser un minable comme toi en moins de trente secondes, répliqua-t-elle avec hargne.

- Tu me traites de bavard mais, pour l'instant, c'est toi qui ne fais que parler. Alors, Mademoiselle la super-Éveillée. Qu'est-ce que tu peux faire sans ton don ?


Il réalisa un instant trop tard qu'Adelhaide s'était mise en mouvement. Extrêmement rapide, elle venait de se porter à sa hauteur et de lui asséner un violent coup de poing dans l'estomac. Leyf eut le souffle coupé sous l'impact. Il voulut la repousser mais elle s'accroupit et lança un coup de pied qui l'atteignit aux chevilles, le balayant et le faisant tomber au sol. Elle s'agenouilla alors au-dessus de lui et posa une main sur sa gorge, ses doigts fins serrant le cou du jeune homme. 


Penchée ainsi sur lui, ses cheveux tombaient devant elle et venaient effleurer le front de Leyf. Il prit soudain pleinement conscience de la situation, du contact de la peau douce de la jeune femme sur sa gorge, de la caresse de ses cheveux sur son visage, de son poids sur son corps. De son odeur, légèrement sucrée. De son souffle chaud sur sa peau. De ses yeux, du grain de beauté près de sa lèvre supérieure...


Leyf luttait désormais contre une émotion violente qui l'envahissait, mais qui n'était plus du stress ou de la colère. Il réalisait qu'Adelhaide était la première jeune femme de son âge qu'il côtoyait d'aussi près, la première femme avec laquelle il avait une telle proximité. Rougissant et gêné qu'elle comprenne son trouble, il commença à paniquer. Elle relâcha quelque peu la pression sur sa gorge et se pencha davantage sur lui. Lorsque ses lèvres effleurèrent l'oreille de Leyf, et consciente qu'elle le mettait au supplice, elle murmura :


- J'ai été entraînée durement, depuis mon enfance, à devenir une combattante, Leyf. J'ai exercé mon don, j'ai endurci mon corps, j'ai développé ma force. Mais je suis une femme, et il y a aussi d'autres talents que je sais utiliser. 


Leyf était incapable de répondre, peinant à déglutir et à maintenir un rythme cardiaque tolérable. Il sentit son pouvoir se manifester vivement, picotant le bout de ses doigts. Un courant électrique d'une intensité qu'il n'avait encore jamais ressentie traversa tout son corps et ses membres s'agitèrent malgré lui.


- Leyf, susurra son adversaire, toujours collée contre lui. Tu ne peux pas me résister... Tu vas être un bon garçon, et me suivre bien gentiment. Et peut-être que tu en seras récompensé...


Cette fille était une diablesse, une tentatrice. Cette pensée peinait à se frayer un chemin au milieu du tourbillon d'émotions qui assaillait Leyf à cet instant. Il hésitait encore sur la conduite à tenir lorsqu'il sentit le corps d'Adelhaide se tendre soudainement. Ses yeux s'écarquillèrent et elle rata une respiration.


Toujours couchée contre lui, elle semblait soudain en proie à une peur indicible, ce qui doucha net toute l'excitation que Leyf peinait à maîtriser. Il voulut se redresser, mais elle le plaqua au sol et posa un doigt contre ses lèvres, lui intimant un silence total. Il obéit et se concentra, mais rien ne semblait avoir changé autour d'eux, la forêt était toujours aussi calme, rien ne bougeait. 


- Est-ce que tu le sens ? murmura-t-elle finalement en le fixant.

- Sentir... quoi ?

- Pas quoi, qui. Tu ne ressens donc pas cette présence écrasante ? Quelqu'un dans cette forêt a un pouvoir... effrayant.


Leyf se concentra davantage et soudain, à la lisière de son esprit, il comprit. Il en eut le souffle coupé. Il perçut quelque chose qu'il ne pouvait qualifier, quelque chose de grand, dense, et surtout plus puissant que tout ce qu'il avait pu imaginer. C'était là, proche d'eux. Et c'était terriblement inquiétant.


- Qu'est-ce que... Qui est-ce ?

- Je n'en suis pas sûre... Debout, lui ordonna-t-elle en se relevant. Il faut retrouver les autres.

- Attends, tu crois que je vais aller me jeter dans les bras de ton Général à la manque ?

- Leyf, dit-elle en lui serrant le bras, tu ne comprends pas. Si cette personne est bien celle que je crois, ça veut dire que la Compagnie est là. Elle est certainement venue pour toi, mais si jamais elle me découvre aussi... ce sera une catastrophe.

- Alors on a qu'à fuir tous les deux ?

- Fuir ? En abandonnant mes compagnons à leur sort ? C'est hors de question.


Ils s'affrontèrent du regard un instant, et Leyf lut une détermination sans faille dans les yeux d'Adelhaide malgré la peur qu'elle ne parvenait pas à dissimuler.


- Comprends-moi bien. Le Général, Nearone, ce sont mes compagnons, ma famille. Je ne les abandonnerai jamais. Cette personne... Elle pourrait les tuer. Je dois les aider, même si c'est la dernière chose que je fais. 

- Tu risquerais ta vie pour eux ?

- Ce sont eux qui m'ont élevée, ajouta-t-elle en s'éloignant de lui. Et puis, je ne t'ai pas montré l'étendue de mon pouvoir. Je peux me défendre. Leyf, n'oublie pas une chose. Il n'y a pas que ma famille qui est en danger. 

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Ton grand-père est avec eux.


Elle fit quelques pas dans la direction d'où Leyf était arrivé quelques temps plus tôt. Le jeune homme, en proie à un intense tourment intérieur, hésita un instant.


- Alors, tu viens ?


Avec un grognement excédé, il comprit qu'il n'avait pas le choix : il ne pouvait laisser Rolf affronter à la fois le Général et le nouveau venu, dont la puissance le terrifiait. Il se précipita à la suite d'Adelhaide, et les deux adolescents s'enfoncèrent dans la forêt profonde, n'imaginant pas à quel point leur ennemi serait redoutable.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Recommandations

Victor Bouvier
Pour nos Guerrières et Soldats inconnu(e)s.
2
0
0
0
Marylen Brice
Allumer les étoiles dans les yeux des enfants, un défi émouvant et réussi !
0
1
0
1
Défi
Syl06

Si j'étais un animal, je serais un ours, brun pour m'isoler, blanc pour me cacher, en peluche pour la cajoler.

Si j'étais un végétal, je serais un cerisier, à fruits pour goûter, à fleurs pour orner, un bigarreau pour la cerise sur le gâteau.

Si j'étais un pays, je serais les Seychelles, trop petites sur la carte du monde, trop belles sur les cartes postales, trop grandes dans mon cœur.

Si j'étais un sport, je serais la course à pieds, pour fuir les dangers, pour aller plus loin qu'en marchant, pour me jeter dans ses bras.

Si j'étais une musique, je serais "Say Something Now" de James Morrison, pour vous inviter à me parler, pour vous convaincre que je vais écouter, pour la prier de me pardonner.

Si j'étais une touche de clavier d'ordinateur, je serais "l'espace", pour son nom, sa taille, et pour ne plus jamais me mettre entre "elleetmoi".

Si j'étais un vêtement, je serais un gant, de soie pour tenir chaud, de crin pour courir la peau, mais surtout pour qu'elle mette sa main dans la mienne !

Si j'étais un objet, je serais un dé, pour croire en la chance, truqué pour me la procurer, et surtout prêt à rejouer.

Si j'étais une couleur, je serais le bleu, le plus grand possible pour y plonger dedans, comme dans ses yeux même si cela lui fait peur.


Si j'étais un véhicule, je serais une moto, pour aller plus vite, plus loin, pour qu'elle m'enfourche et me dompte !

Si j'étais un meuble, je serais un lit, de camp pour l'aventure, d’hôpital pour soigner, de sa chambre pour l'épuiser.

Si j'étais un personnage historique, je serais Sigmund Freud, pour mieux vous comprendre, pour mieux me comprendre, pour mieux la surprendre.

Si j'étais un personnage de fiction, je serais Harry Potter, et je pourrais plus facilement pratiquer la magie blanche.

Si j'étais un signe de ponctuation, je serais les points de suspension pour ne pas écrire le mot fin, pour espérer une suite... enfin !


Si j'étais un plat, je serais une fondue, pour que l'on me partage, que je procure des vœux, et que, comme moi elle y soit tout autant.



2
4
0
1

Vous aimez lire Lo Jipop ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0