Chapitre 3

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Leyf peinait à suivre le rythme soutenu imposé par Rolf, qui parcourait la forêt en tous sens depuis qu'ils avaient quitté Hems le matin même. Leur sortie de la cité s'était faite calmement, le vieil homme ayant pris soin de se montrer sûr de lui après la menace limpide qu'il avait adressée au préfet. Mais dès qu'ils avaient été à l'abri des regards, il avait attrapé son jeune compagnon par le col et leur avait fait immédiatement quitter la route avant de se se jeter dans les bois. Depuis lors, ils couraient à perdre haleine, alternant fausses pistes, détours, retours en arrière, dissimulant leurs traces et créant des pièges destinés à ralentir des poursuivants qui ne tarderaient certainement pas.


L'adolescent, qui s'était mentalement préparé à recevoir non seulement le pire sermon mais surtout la plus impitoyable raclée de sa vie, se sentait finalement de plus en plus perturbé et inquiet à mesure que les heures passaient. 


Épuisé par leur course et par son combat avec Aelrik, il finit par s'arrêter tout net. Ils se trouvaient alors dans leur dernière tanière en date, une parmi les dizaines qui jalonnaient la forêt sur des centaines de kilomètres. Ces planques étaient toujours suffisamment discrètes pour échapper aux regards des curieux, assez solides pour supporter le climat dur de cette région montagneuse, mais facilement et rapidement démontables pour leur permettre de fuir en quelques minutes.


Leyf s'était appuyé contre un tronc d'arbre le temps de reprendre sa respiration et observait son compagnon. Rolf, lui, ne s'en rendait pas compte ou feignait en tout cas de ne pas le voir. Il ne lui avait de toute façon pas accordé le moindre regard depuis leur départ de Hems. Le jeune homme souffrait physiquement mais pas seulement, en le voyant allumer un brasier et y jeter tout ce qui pouvait constituer une piste ou un indice sur leur vie ici : leurs couvertures, les tabourets grossièrement taillés sur lesquels ils s'asseyaient pour manger, les épieux que Leyf avait fabriqués pour chasser, le vieux drap maintes fois rapiécé qui séparait leurs couches rudimentaires. Il jetait au feu tout ce qui représentait leur vie ensemble. Le malaise que Leyf ressentait depuis leur départ de Hems s'intensifia. Le moment qu'il redoutait était arrivé.


« Ne t'encombre jamais de quelque chose que tu ne peux pas laisser derrière toi en deux secondes », « Sois toujours prêt à fuir », étaient autant de préceptes que Rolf avait répété à son compagnon depuis son enfance, l'enjoignant à ne jamais s'attacher, ni aux bien, ni aux lieux, ni aux gens. 


Leyf était très jeune lorsque le vieux l'avait recueilli et il n'avait jamais connu d'autre famille. Il avait bien dû s'habituer au mode de vie du vieil homme : le nomadisme, les veillées de chasse, les petits larcins sans conséquence, l'amour et le respect de la nature à la fois source de danger et de vie, l'importance d'entraîner son corps pour apprendre à maîtriser son esprit. Rolf avait fait son éducation, lui apprenant à lire et écrire bien sûr, mais surtout à poser des collets, allumer un feu, choisir les plantes comestibles et celles propres à guérir, camoufler des traces, se fondre dans la forêt, s'orienter en regardant la mousse poussant le long des troncs d'arbre, ou en observant les étoiles. Et surtout, savoir se défendre.


Il ne lui avait jamais caché qu'il était un Éveillé. Rolf lui avait enseigné ce qu'il savait, les anciennes légendes de Férine, ce qu'il avait observé également des Éveillés qu'il avait pu côtoyer ou croiser, mais sans jamais dissimuler le malaise qu'il ressentait envers ces êtres à part. Leyf se trouvait dans une position ambivalente, sans cesse tiraillé entre un don qui l'attirait irrépressiblement et l'aversion manifeste de son protecteur.


Il avait toutefois rapidement compris que son talent rendait leur vie et leur subsistance encore plus compliquées. Rolf lui avait très tôt expliqué que la Compagnie pistait ses semblables, les traquant, les enlevant à leurs proches pour les emmener à la capitale, Mater. Certains réapparaissaient par la suite, mais ils étaient souvent méconnaissables, comme si leur ancienne personnalité leur avait été enlevée. Devenus des brutes au service de l’État, ils se montraient alors sans pitié envers la population. Mais la plupart ne donnaient plus jamais signe de vie. Leyf avait un jour été témoin de l'enlèvement d'une jeune fille d'une dizaine d'années par la Milice, et il se souviendrait toute sa vie des cris de l'enfant et de ses parents. Rolf avait voulu que le jeune garçon assiste à cette scène, malgré ses protestations et ses larmes, pour qu'il sache ce qui pouvait lui arriver s'il se faisait repérer. Il avait donc dû refouler ses aptitudes dès son plus jeune âge. Rolf entraînait son corps, développait son endurance et sa résistance, et lui apprenait à se contrôler pour ne jamais laisser son don prendre le dessus.


Leyf avait la faculté de donner vie à tout ce qu'il visualisait en utilisant son environnement immédiat. Il était ce qu'on appelait un Créateur. Ce don s'était éveillé très tôt chez lui. La première fois, alors qu'il devait avoir trois ou quatre ans, il avait transformé des pommes de pin ramassées sur le sol de la forêt en figurines grossières représentant des oiseaux et des écureuils. Fou de joie, il avait apporté ses création à Rolf, triomphant jusqu'à ce qu'il voit les traits de son protecteur se tordre de rage. Le vieux lui avait arraché ses jouets des mains, les avait lancé dans le feu en hurlant avant d'attraper le petit garçon par le bras et de lui administrer une correction à laquelle il ne pouvait s'empêcher de repenser à chaque fois qu'il sentait son don se manifester. La colère de Rolf et sa violence avaient terrifié le petit garçon qui s'était alors enfui dans les bois, croyant mourir de douleur, de chagrin et de honte. Lorsque le vieil homme l'avait retrouvé plusieurs heures plus tard, l'enfant était affamé, transi de froid et encore meurtri des coups reçus. Il l'avait alors attrapé sans ménagement, l'avait chargé sur son épaule avant de rentrer à leur campement. Après l'avoir assis près du feu, il avait posé une peau d'ours sur ses épaules et lui avait donné des pommes de pin grillées. Leur sève sucrée et chaude avait coulé et tâché les doigts de l'enfant reconnaissant et soulagé d'avoir retrouvé son compagnon. Rolf ne s'était jamais excusé mais à partir de ce jour, il avait commencé à lui enseigner à maîtriser son don.


L'expression de son talent était directement liée à ses émotions, c'était sa sensibilité, sa curiosité et son imagination qui prenaient forme lorsqu'il l'utilisait. Quand il était tout petit c'était instinctif et erratique, mais en grandissant, à mesure que sa personnalité s'affirmait, son don s'était épanoui tout autant. Rolf lui avait enseigné la maîtrise de son stress, de ses joies, de ses peines et de sa colère. Leyf avait avec le temps appris à reconnaître la sensation particulière qui annonçait son éveil : les picotements dans le bout des doigts, le cœur battant plus rapidement, la gorge sèche, les frissons le long de la colonne vertébrale. Dans ces instants, seul le souvenir de l'enseignement du vieil homme lui permettait de reprendre la main sur son corps et son esprit. Il comparait parfois l'éveil de son don à une vague puissante s'abattant sur lui. Jusqu'à aujourd'hui, la digue que Rolf et lui s'étaient efforcés d'ériger dans son esprit avait tenu bon. Mais plus il grandissait, plus sa personnalité à fleur de peau devenait difficile à gérer, et sa digue se fissurait davantage à chaque nouvelle vague qui déferlait en lui...


Lorsque Leyf était devenu adolescent, Rolf s'était douté qu'il ne pourrait plus le protéger très longtemps. Il l'avait alors isolé, l'empêchant désormais de s'approcher des zones habitées afin d'éviter que le jeune garçon se trahisse devant des témoins. Il savait que la Compagnie disposait de complices qui dénonçaient sans pitié les Éveillés, même les enfants, mais aussi de Pisteurs qui sentaient l'éveil de leurs semblables.


Il y avait trois sortes d'Eveillés, comme Rolf l'avait enseigné à son protégé : les Percepteurs, les Créateurs et les Destructeurs. Leurs pouvoirs et leurs personnalités les opposaient souvent, mais ils avaient cela de commun qu'ils se ressentaient et se reconnaissaient mutuellement. Jusqu'à leur éveil, la plupart des Talents ignoraient tout de leur particularité. Mais il suffisait qu'ils soient mis en contact avec l'un de leurs semblables pour que leur don se réveille, souvent de manière incontrôlable. C'était ce qui inquiétait le plus Rolf, et c'est pour cette raison qu'il interdisait toujours à Leyf de le suivre lorsqu'il allait dans les villes et villages troquer le produit de leur chasse.


Mais plus les règles imposées à un adolescent sont rigides, plus le risque de le voir les transgresser est grand. Surtout quand on a affaire à un jeune garçon plein de fougue, curieux de tout et pétri de bons sentiments comme l'était Leyf. C'est ce qui s'était passé aujourd'hui.


Le jeune homme n'avait pu résister à l'envie de le suivre à Hems. Il avait bien prévu de se faire discret, de ne parler à personne, de raser les murs. Il voulait simplement voir les gens évoluer, les écouter discuter entre eux, rire, ou même se disputer. Il voulait finalement les observer et les sentir vivre. Même les plaintes des habitants qui subissaient de plein fouet la crise économique, les taxes de l’État, les mesures restrictives et la brutalité des hommes de la Compagnie, étaient une douce musique à ses oreilles de solitaire.


Mais lorsqu'il avait vu Aelrik maltraiter les petits bergers sans que quiconque lève le petit doigt, ses bonnes résolutions n'avaient pas fait long feu. Il n'avait évidemment pas réfléchi ni anticipé les conséquences qu'auraient son geste. Mais comment l'aurait-il pu ? Comme imaginer que l'autre brute était elle-même un Talent ? Comme imaginer que le pouvoir encore balbutiant de Leyf allait réveiller celui d'Aelrik, et que l'affrontement des deux allaient leur faire perdre tout discernement ? C'était ce qu'il aurait voulu dire à Rolf, pour se défendre ou au moins s'expliquer, si seulement le vieux avait accepté de l'écouter. Mais il n'en avait pas eu l'occasion, car l'autre faisait comme si son jeune compagnon n'existait plus depuis leur départ de Hems.


Rolf était en colère, bien sûr, et déçu qu'il n'ait pas su se maîtriser davantage. Mais surtout il savait, et Leyf aussi s'il se montrait honnête avec lui-même, que même si l'adolescent avait deviné dans quel pétrin il allait les mettre tous les deux, il n'aurait pas agi autrement. Parce qu'il était comme ça et qu'il ne pouvait pas s'en empêcher. Parce que c'était quelqu'un de bien.


- Attrape.


Leyf, perdu dans ses pensées, faillit laisser échapper le sac de toile que lui avait lancé Rolf. Il y jeta un coup d'œil. Une miche de pain, quelques tranches de viande de cerf salée et séchée, des herbes triées selon leurs propriétés médicales de base, et quelques pièces. Le jeune homme releva vivement les yeux mais son protecteur s'éloignait déjà dans la forêt, éparpillant derrière lui les derniers vestiges de leurs possessions.


- Attends-moi !
- C'est terminé petit. On se sépare ici.
- Mais... Non !


Leyf peinait à le suivre tant il progressait rapidement, malgré son âge avancé. L'adolescent, encore endolori, soufflait et geignait en tentant de le rattraper. Des larmes qu'il peinait à contenir lui brûlaient les yeux et son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine.


- Ne me suis pas, gamin !
- Rolf !
- C'est ta faute, Leyf. Désormais c'est trop dangereux pour nous de rester ensemble. Tu n'avais qu'à m'obéir !
- Rolf !


De plus en plus paniqué, Leyf avait les yeux écarquillés et n'arrivait plus à respirer. Il avait l'impression que sa gorge avait rétréci au point que seul un mince filet d'air alimentait ses poumons brûlants. Il sentait son pouls battre dans ses tempes et sous ses mâchoires. Tout son corps le faisait souffrir mais il ne pouvait se résoudre à arrêter de courir en laissant Rolf le distancer définitivement. Il avait depuis longtemps lâché le sac contenant les derniers présents du vieil homme et s'en moquait complètement. Il fallait qu'il le rattrape. A ce moment, il était à nouveau le petit garçon blessé et meurtri qui s'était enfui et perdu dans la forêt en craignant d'être abandonné.


- Rolf ! hurlait-il comme un fou, faisant fuir sur son passage la faune de ces bois. Rolf ! criait-il avec l'énergie du désespoir. Rolf !


Le vieux lui avait pourtant toujours dit que ce jour arriverait et qu'il faudrait se séparer si la Compagnie découvrait son existence. Il l'avait entraîné et formé depuis son plus jeune âge dans ce seul but : le rendre suffisamment fort et autonome pour survivre s'ils devaient se quitter. Mais maintenant que le moment était venu, Leyf semblait avoir tout oublié.


Le gamin faisait un boucan de tous les diables. Si des miliciens les avaient suivis dans la forêt, ce qui était certainement le cas, les manœuvres de Rolf pour effacer leurs traces ne serviraient plus à rien. Il aurait pu le frapper tant il était en colère. Mais il avait également l'impression de mourir à petit feu à chaque nouvel appel désespéré de Leyf. De la sensiblerie, des sentiments encombrants, qu'il aurait voulu pouvoir laisser derrière lui comme il avait abandonné ses refuges, ses caches, ses pièges.


- Rolf !


La voix de Leyf se brisait un peu plus à chaque cri et les larmes obscurcissaient sa vue. Il courait avec l'énergie du désespoir pour garder la silhouette de Rolf dans son champ de vision mais il n'arrivait même plus à éviter les arbres et branches qui se présentaient devant lui. Il finit par se prendre le pied dans une racine noueuse dissimulée par des fougères épaisses, et tomba. Relevant la tête, il aperçut Rolf déjà loin, presque hors de vue. Il lança alors un dernier cri désespéré et tendit la main pour tenter de dégager son pied. 


Une décharge intense parcourut tout son corps jusqu'au bout de ses doigts. Aussitôt, les racines des arbres qui l'entouraient se mirent à bouger, onduler et, sortant de terre, elles s'allongèrent et fondirent vers Rolf avant de s'enrouler autour de ses pieds, comme des chaînes. Tout se passa en une fraction de seconde. Le vieil homme chuta lourdement sur le sol alors que les racines resserraient leur prise autour de ses chevilles. Immédiatement, elles commencèrent à se rétracter et traînèrent vivement leur proie à travers le bois jusqu'à rejoindre Leyf qui avait été témoin de la scène, bouche bée.


Il venait d'assister à une manifestation claire de son don. Ce n'était pas la première fois qu'il l'utilisait, consciemment ou non, mais jusqu'à maintenant il n'avait jamais rien réalisé d'aussi impressionnant. Les effets de son pouvoir étant directement liés à son état émotionnel, le désespoir et la tristesse intenses qu'il avait ressenti lorsqu'il avait vu Rolf l'abandonner avaient décuplé ses forces. Le jeune homme était tout autant fier de constater sa puissance, et effrayé de n'avoir pas plus de maîtrise dessus.


Les racine achevèrent leur travail en déposant Rolf devant lui, sans ménagement, avant de replonger sous terre et de reprendre leur immobilité habituelle. Le vieux était sonné par sa chute et son transport tout sauf précautionneux, sa tête ayant heurté des troncs d'arbre et des pierres pendant qu'il était traîné au sol. Furieux de s'être fait attraper comme un lièvre dans un de ses collets, il se releva péniblement et essuya son visage couvert de terre et de sang avec sa cape.


- Est-ce que tu es devenu complètement fou ! Hurla-t-il avant de gifler violemment son jeune protégé.
- Je suis désolé, je... Je n'ai pas voulu..., balbutia Leyf en posant une main sur sa joue cuisante.
- C'est bien ce que je te reproche, bougre de crétin ! Tu aurais pu me tuer !
- C'est ta faute, répondit l'adolescent qui sentait la colère l'envahir. Tu m'as abandonné, espère de vieux con !
- Ne me parle pas comme ça, rugit Rolf en levant le bras pour lui asséner un nouveau coup.


Une branche souple se déploya soudain derrière lui et le frappa sèchement au visage avant de s'enrouler autour de son bras, bloquant son mouvement. Surpris et de plus en plus furieux, le vieil homme tenta de se dégager de son bras encore libre, mais une nouvelle branche le bloqua et l'entrava.


- Domine-toi bon sang !
- C'est ce que je fais, répondit Leyf en s'approchant de lui et en pointant un doigt accusateur sur le visage de son mentor. Tu vois, j'apprends !
- Libère-moi, sinon...
- T'es pas trop en mesure de me menacer, là. Alors tu vas m'écouter. Je refuse que tu m'abandonnes dans la forêt comme un chien dont tu te serais lassé...
- Leyf...
- Tu es ma seule famille, vieux débris, même si on n'est pas de la même famille en fait, d'accord, mais c'est pas grave. Tu peux pas me laisser tomber comme ça. Bon, j'ai fait une connerie aujourd'hui, j'avoue, poursuivit-il un peu calmé, sans s'apercevoir que le regard de Rolf avait changé et qu'on y lisait désormais une véritable inquiétude.
- Leyf...
- Laisse-moi parler, merde ! s'énerva l'adolescent qui n'entendait visiblement pas l'urgence dans la voix de son prisonnier.
- Libère-moi vite !
- Non, tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça. T'as peur que les sales types de la Compagnie m'aient détecté ce matin, je comprends ça. Mais on peut fuir ensemble, on traverse les montagnes et on change de province. Là-bas personne nous connaîtra, on n'aura qu'à recommencer une nouvelle vie, et je te promets que je ne me servirai plus de mon pouvoir. En tout cas, j'essaierai.
- Leyf !


Ce cri bref de Rolf lui fit enfin arrêter son monologue, et il comprit que la tension qui émanait du vieux n'avait rien avoir avec lui. Il se retourna brusquement en entendant des branches craquer et vit sortir du sous-bois, comme surgis de nulle part, un groupe de cinq hommes armés d'arcs et de sabres et qui les encerclèrent.


- Libère-moi, répéta Rolf qui se débattait, en vain.


Paniqué, Leyf ne parvenait plus à contrôler son don et les branches semblaient se resserrer à mesure que son stress augmentait. La tension atteint son paroxysme lorsque deux hommes apparurent devant eux. Le premier était assez jeune, une trentaine d'années tout au plus. Ses cheveux bruns, assez longs, étaient noués en un chignon réalisé grossièrement. Quelques mèches s'en échappaient et balayaient un visage halé, très carré et juste assombri par une barbe naissante. Ses yeux, très noirs, ne dégageaient pas d'hostilité mais on y lisait une sorte d'amusement alors qu'il fixait Rolf, toujours prisonnier de la végétation. S'il ne semblait pas vindicatif, le sabre qu'il portait au côté ne laissait aucun doute sur sa nature de combattant.


Le deuxième homme, lui, dégageait une aura de puissance et d'autorité qui frappa Leyf. L'adolescent dut se retenir pour ne pas baisser les yeux et reculer devant lui. Il semblait avoir le même âge que Rolf. Ses cheveux blancs coupés aux épaules et coiffés en arrière encadraient un visage taillé à la serpe qui lui donnait un profil d'oiseau de proie. Cette impression était encore renforcée par ses yeux qu'il avait très petits, enfoncés dans leurs orbites et sombres, mais surtout extrêmement vifs, un regard perçant d'aigle. Il portait une armure légère en cuir noir, qui semblait avoir connu de nombreux combats et qui épousait parfaitement une silhouette assez svelte malgré son âge avancé. Il boitait néanmoins, et Leyf réalisa qu'il lui manquait une jambe, remplacée par une prothèse grossière qui rajoutait encore à son allure martiale.


Rolf avait cessé de se débattre et semblait désormais totalement abattu, fuyant le regard des deux nouveaux arrivants. Le jeune homme brun, après un rapide coup d’œil vers son compagnon, s'approcha rapidement du vieil homme prisonnier et, d'un geste vif, dégaina son sabre et trancha adroitement les branches qui l'entravaient. L'adolescent se précipita près de son protecteur qui venait de tomber au sol, mais celui-ci le repoussa sans ménagement et se remit debout avec difficulté.


- Tu es devenu vieux, commenta l'homme en armure, dont la voix était aussi impressionnante et forte que l'était le reste de son allure.
- Toi tu sembles en forme, Général, répondit Rolf en époussetant rapidement ses habits couverts de terre.


Les deux hommes s'affrontèrent du regard. Leyf sentit qu'une histoire ancienne, et certainement douloureuse, les unissait tous les deux, mais il fut surtout surpris de voir son mentor baisser les yeux en premier.


- Et je vois que tu t'es trouvé de la compagnie, Rolf, ajouta le général en désignant Leyf d'un mouvement du menton. Il est... intéressant.
- Depuis combien de temps est-ce que tu nous surveilles ?
- Tu vas toujours droit au but, tu n'as pas tellement changé finalement. Rolf Hakon, le Protecteur de Férine, le soldat droit et juste, ajouta le Général avec un reniflement méprisant tandis que Leyf ouvrait de grands yeux étonnés. Et bien quoi, petit, tu ne savais donc pas avec qui tu vivais ?


Rolf ne prit pas la peine de répondre mais son expression suffit à prouver à son compagnon que le Général disait vrai.


- Tu savais donc que tu étais surveillé ?
- Je n'en étais pas certain. Je te croyais mort depuis longtemps...
- Le Général Manteyrg, mort ? Voyons, mon vieux, tu me connais mieux que ça, répondit le militaire avec un sourire condescendant. Tu es sûrement déçu.
- Pourquoi aujourd'hui, Manteyrg ? Pourquoi avoir choisi précisément ce jour pour débarquer ?
- Tu le sais bien, voyons. A cause de lui.


Leyf réalisa que le regard du général s'était posé sur lui. Rolf ne parut pas surpris. Il avait tout fait pour disparaître et se construire une nouvelle vie depuis la Révolution et l'épuration de l'armée par la Compagnie. Il aurait pu y arriver s'il ne s'était pas encombré de ce gamin. Mais dès qu'il l'avait recueilli, il avait compris que Leyf serait sa perte, et que sa nature finirait par le tuer, directement ou non.


- Nous avons été témoins de son talent particulier. Il n'est pas mauvais du tout.
- Oh non, ce gamin est une déception permanente, répondit Rolf avec un haussement d'épaules. Indiscipliné, entêté, désobéissant...
- Il faut croire que c'est de famille.
- Hein ?


Leyf prenait la parole pour la première fois, encore sonné de tout ce qu'il apprenait. Mais les derniers mots du Général avaient agi sur lui comme une douche froide. Il posa un regard perplexe sur Rolf qui grogna en levant les yeux au ciel.


- Rolf, vieux brigand ! Tu ne lui as donc jamais rien dit ? S'étonna Manteyrg.
- Dit quoi... Dit quoi ? S'exclama l'adolescent complètement perdu.
- Mais... Voyons, Rolf Hakon est ton grand-père, petit.


L'intéressé, sans jamais lui accorder un regard, confirma d'un signe de tête au garçon que Manteyrg disait vrai. Leyf était estomaqué.


Il avait grandi en solitaire, avec pour seule compagnie un vieil homme taiseux, qui tenait plus de l'ours et qui lui avait dit l'avoir trouvé au milieu des bois. Pendant quinze ans il avait échafaudé de multiples scénarios pour expliquer l'absence de sa famille. Dans ces histoires, ses parents étaient parfois des ennemis de la Compagnie qui combattaient dans l'ombre et qui veillaient sur lui sans qu'il le sache ; ils pouvaient aussi être les roi et reine d'une province encore inconnue dont on avait enlevé l'unique héritier à la naissance et qui le cherchaient désespérément. Dans les moments les plus sombres, sa famille avait été exterminée par le Président en personne. Et parfois même, ses parents avaient abandonné un enfant maudit qui les dégoûtaient. Mais ce qui était encore pire que la solitude, pendant tout ce temps, c'était le fait de ne pas savoir. Et tout d'un coup il réalisait que non seulement il avait une famille, mais qu'en plus depuis tout ce temps, l'homme qui avait les réponses, son propre grand-père, était là et aurait pu tout lui expliquer.


- Pourquoi... Pourquoi est-ce que tu ne me l'as pas dit ? Demanda-t-il finalement à Rolf, ne cachant pas à quel point il était blessé.
- Je ne voulais pas que tu t'attaches trop à moi, petit. Je voulais pouvoir te quitter quand je le souhaiterais sans avoir à me justifier ou à entendre tes pleurnicheries.
- Tu prévoyais déjà de m'abandonner ?
- Tu te laisses encore dominer par tes émotions, Leyf, répliqua le vieux d'un ton bourru. C'est pour ça que je ne t'ai rien dit, tu es trop sensible, trop mièvre.
- Trop... sensible ?


Leyf serra la poing, désormais furieux, et frappa le vieil homme au visage en y mettant toute sa force. Celui-ci ne se défendit pas, conscient de le mériter. L'adolescent, frustré, lui décocha un nouveau coup de poing, puis un autre, sans qu'il essaye de se défendre. Les larmes coulaient à nouveau sur son visage, plus de tristesse cette fois, mais bien de colère.


Finalement, il sentit une poigne de fer s'abattre sur son épaule, l'empêchant de continuer à frapper son grand-père. C'était le jeune militaire resté en retrait jusqu'à maintenant. Leyf voulut se débattre mais l'autre avait une poigne de fer. Dans son regard, l'adolescent lut de la compassion mais également sa détermination à le faire tenir tranquille. Il fit un effort immense pour se calmer, conscient que le moment était mal choisi pour un règlement de comptes familial. Mais ça viendrait...


- Jeune homme, déclara finalement Manteyrg, je comprends ta colère, et je peux t'assurer que tu auras l'occasion de faire regretter ses mensonges à ton grand-père. Mais je passe avant, la dette qu'il a envers moi est bien plus élevée.
- Je ne te dois rien, hormis mon malheur. Tu es un tyran et un assassin.


Il s'interrompit en sentant une lame affûtée se poser contre sa gorge.


- Ne parlez plus jamais du général ainsi, gronda le jeune militaire qui avait dégainé en un éclair et qui n'attendait visiblement qu'une occasion de passer Rolf au fil de l'épée.
- Du calme, lieutenant-colonel Nearone, ordonna Manteyrg avec un geste dédaigneux. Ne salissez donc pas votre lame avec le sang de ce traître.
- Je vois que tu t'es toi aussi trouvé un compagnon, commenta le vieux braconnier avec un rictus méprisant. Il est obéissant, c'est bien.
- Tu étais très fort, Hakon, mais le lieutenant-colonel te surpasse largement. Je te conseille donc de ne pas trop le provoquer si tu tiens à la vie.
- Tu ne comptes donc pas me tuer ?
- Bien sûr que si, tu es un renégat après tout. Mais ta mort doit servir d'exemple. Et puis, mes troupes seraient déçues de ne pas assister au spectacle.
- Tes troupes ?
- Crois-tu que je sois resté comme toi à me terrer, comme un cloporte, comme un lâche, pendant ces quinze dernières années ? J'ai réuni tous les survivants de nos troupes, tous ceux qui ont échappé au massacre de la Compagnie. Nous nous sommes entraînés, nous avons recruté des ennemis de l’État, et il y en a beaucoup. Nous avons trouvé des soutiens inattendus dans les provinces et nous rassemblons désormais toutes nos forces.
- Vous n'avez pourtant aucune chance contre eux et leur armée d’Éveillés.
- Pourquoi crois-tu que je m'intéresse à ton jeune compagnon ? Nous avons nos propres Éveillés!
- Quoi ? Mais... je croyais que tu souhaitais exterminer tous ceux que tu appelais les « erreurs de la Nature » ? Qu'ils étaient des monstres ?


Leyf osa enfin regarder le Général plus attentivement et ce qu'il lut dans son regard lui confirma tout ce que venait de dire Rolf. Cet homme ne ressentait que haine et animosité envers lui et ses semblables, et il sut instinctivement que Manteyrg était terriblement dangereux et qu'il ne manquerait pas une occasion de le supprimer. Il sentit les picotements caractéristiques de son pouvoir traverser son corps et circuler dans ses veines et ses muscles, avant de se concentrer dans ses mains. Son grand-père, qui savait reconnaître le changement d'attitude du jeune homme, le vit regarder autour de lui, à la recherche d'une solution de repli. Leyf n'avait pas l'expérience du combat, surtout contre des militaires. Il n'avait aucune chance d'échapper aux hommes du général qui les encerclait, et surtout au jeune Nearone qui semblait terriblement rapide. A moins qu'il bénéficie d'une diversion...


- Tu sais Rolf, les gens changent..., répondit finalement Manteyrg.
- Pas toi.
- Tu as raison. Mais j'ai compris que des hommes seuls ne pouvaient rien contre les Éveillés de la Compagnie. Nous devons nous battre avec les mêmes armes.
- Des armes ? Ce sont des personnes...
- Bien utilisés, ce sont des armes humaines, ni plus ni moins. Et j'ai dans mes rangs une perle absolument incomparable, ajouta-t-il alors que Rolf tiquait.
- Je croyais que le Président avait à son côté la plus forte de tous, la Pisteuse ?
- Il ne connaît pas encore ma plus belle recrue, se vanta le Général avec un air triomphant. Mais ça ne saurait tarder. Je pense qu'elle fera des merveilles associée à ton petit-fils.
- N'y compte pas, rétorqua l'ex-militaire en faisant un pas en avant et en se mettant en position de combat.
- Je ne vais pas lui laisser le choix. Je suis sûr que le jeune homme fera ce qu'il faut pour sauver son cher grand-père, sa seule famille. N'est-ce pas Leyf ?


L'intéressé ne suivait plus que d'une oreille distraite l'échange entre les deux hommes, concentré sur son pouvoir qui se déployait en lui et qui l'emplissait tout entier. Il réagit néanmoins à ces mots, mais ce ne fut pas le général Manteyrg qu'il regarda. Il observa le visage de Rolf. Ils vivaient ensemble depuis l'enfance de Leyf, dans le silence la plupart du temps. Ils n'avaient pas besoin de mots pour se comprendre, les consignes du vieil homme, répétées encore et encore, étant toujours présentes dans l'esprit de l'adolescent.


« Ne t'encombre jamais de quelque chose que tu ne peux pas laisser derrière toi en deux secondes », « Sois toujours prêt à fuir ». Le moment était venu. Leyf vit son mentor changer d'attitude, et réalisa qu'il comptait se battre. Mais ses yeux lui intimaient de fuir. Un instant, l'adolescent voulut refuser, rester et combattre à ses côtés, ou s'enfuir avec son grand-père. Mais les derniers mots du général étaient limpides : il se servirait de Rolf pour faire pression sur lui et l'utiliser. A quelle fin ? Leyf n'avait pas tout compris, mais il sentait au fond de lui que cet homme était non seulement dangereux pour lui, mais aussi pour tous les autres. Il n'avait pas le choix.


Sans prévenir, Rolf se jeta sur Manteyrg à mains nues. Les hommes du Général furent pris de court à l'exception de Nearone qui s'interposa immédiatement et repoussa le vieux guerrier. Leyf se laissa alors totalement envahir par son pouvoir. Il se jeta par terre et enfonça ses deux mains dans le sol qui aussitôt se mit à bouger et ondoyer, déséquilibrant les militaires. Les feuilles mortes et tout ce qui recouvrait le sol du sous-bois s'élevèrent aussitôt dans un sifflement assourdissant et envahirent tout l'espace, fouettant le visage des militaires et obscurcissant totalement leur champ de vision. Le bruit des feuilles claquant dans l'air étaient tellement fort qu'ils n'entendaient plus les ordres de leur chef, lui aussi victime du don de Leyf. Seul Nearone réussissait à garder les idées claires et protégeait ses yeux avec son bras gauche. Il voulut se précipiter vers l'adolescent mais Rolf l'attaqua soudainement en abattant le tranchant de sa main sur sa nuque avec force; le lieutenant-colonel ne dut qu'à ses réflexes exceptionnels d'échapper à une mort immédiate. Le jeune militaire repoussa le vieil homme mais celui-ci revint à la charge immédiatement.


Aussi soudainement qu'elle avait commencée, la tempête retomba et libéra les hommes qui avaient perdu tous leurs repères. Ils regardèrent autour d'eux, un peu sonnés, et constatèrent que Leyf avait disparu.


- Rattrapez le gamin ! éructa Manteyrg, fou de rage.
- Je ne vous laisserai pas faire !


Rolf bondit vers ces hommes et leur asséna coups de pieds et frappes puissantes. Il se déplaçait beaucoup plus vivement que les soldats, encore désorientés, et il réussit à se débarrasser d'eux en quelques instants et sans effort apparent. Il tordit la nuque du dernier homme dans un craquement sinistre et le laissa tomber au sol, mort. Son attitude avait totalement changé. Son regard ne montrait plus aucune émotion, et sa posture désormais agressive laissait voir un guerrier hors du commun.


- Rolf Hakon, le loup protecteur de la cité, murmura Manteyrg avec un regard appréciateur. Je te retrouve enfin mon vieil ami.
- Je vais te découper en morceaux, Général.
- Je t'avais pourtant prévenu. Tu n'as aucune chance.


Face à Rolf, Nearone avait lui aussi abandonné l'attitude attentiste  qu'il avait adoptée jusqu'alors. Il se débarrassa de son sabre et du lourd manteau qu'il portait et se mit en position de combat. Malgré l'impressionnante démonstration de force faite par son adversaire quelques instants plus tôt, il ne montrait aucune peur. Le vieil homme le toisa un instant, reconnaissant en lui un adversaire exceptionnel. Le combat commença.


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