Chapitre 2

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Le préfet Horleig fixait le petit point noir sur le mur du fond. Il ne le lâchait pas des yeux et s'enjoignait intérieurement à ne jamais laisser son attention se détourner de ce minuscule, infime détail, le petit point noir sur le mur du fond.


Ainsi il ne voyait pas la pièce froide et nue dans laquelle il était installé, une simple chaise et un verre d'eau posé sur un guéridon, une pièce anonyme, tout autant salle d'attente que cellule. Il ne voyait pas le miroir, certainement sans tain, par lequel on l'observait. Pourtant il les sentait ces regards posés sur sa nuque, et qui analysaient chacune de ses réactions. 


Le petit point noir sur le mur du fond. Il lui fallait toute sa force de caractère pour ne pas laisser ses mains trembler, la sueur envahir son front, son souffle s'accélérer. La seule solution qu'il avait trouvée pour ne pas laisser son esprit s'emballer et le trahir, c'était de fixer le petit point noir sur le mur du fond. Il bénissait cette toute petite irrégularité, la seule, qui allait peut-être lui sauver la vie.


Ne pas trembler. Ne pas penser. Ne pas se remémorer la scène. Le vieil homme et son protégé avaient quitté le village depuis quelques heures à peine, et alors que ses hommes et les habitants réquisitionnés tentaient de faire disparaître les traces du combat qui avait eu lieu sur la place du puits, lui avait dû faire face à son fils et à ses accusations.  


Qu'était-il arrivé ? Que s'était-il passé sur cette place ? Et surtout, que savait ce vieux qui avait réussi à le dominer, lui, le préfet, qui avait pourtant tant de pouvoir et d'importance pour la Compagnie ? Comme toujours lorsqu'il se mettait en colère, Aelrik ne se contrôlait pas et il s'en était fallu de peu qu'il ne détruise le salon de leur belle demeure en tapant du poing contre un mur. Horleig n'avait aucune autorité sur son garçon, l'adolescent était plus fort que lui et surtout, il sentait depuis toujours que son père n'était pas quelqu'un de bien et qu'il cachait un inavouable secret. Comme toujours lorsqu'il ne pouvait plus tempérer le caractère violent d'Aelrik, son père avait dû utiliser sa dernière carte, la seule en fait : sa femme, la mère du garçon, pauvre chose éteinte, si fragile qu'un souffle de vent ou un cri semblaient pouvoir la faire disparaître.


Sa femme qui n'avait plus jamais été elle-même après cette nuit d'horreur, il y a quinze ans, lorsqu'elle avait perdu leur petite fille, la jumelle d'Aelrik. Elle semblait avoir tout oublié des circonstances du drame, ne gardant en mémoire que la vision de l'enfant morte dans le berceau, près de son jumeau. Elle hurlait encore souvent, dans son sommeil, et seule la vue de son fils ramenait un peu de vie dans ses yeux éteints. Horleig se maudissait chaque jour de lui avoir infligé ça. Quant à son fils, il portait en lui la culpabilité du survivant et une colère sourde, instinctive, contre son père qu'il tenait responsable de la situation.  


Aujourd'hui encore, seule la mention de sa mère qui dormait à l'étage avait permis à Horleig de calmer son fils, mais il savait que cette fois, il ne s'en sortirait pas si facilement. Le jeune homme voulait les explications auxquelles il avait droit. Il avait compris, pendant ce combat, que la colère et la violence qu'il ressentaient en permanence et qui semblaient dicter chacun de ses actes depuis son enfance pouvaient désormais se matérialiser sous la forme d'une force dévastatrice. La malédiction qui dirigeait ses actes depuis quinze ans lui donnait finalement un immense pouvoir. 

Contrairement à ce que d'aucun supposait, il n'était pas une brute sans cervelle. Il était une brute qui était également douée d'un sens de l'observation affûté et qui comprenait très rapidement les choses. Il n'attendait plus qu'une confirmation de son père, un mot même, un nom surtout, qui flottait dans l'air tout autour de lui depuis que l'autre gamin était parti, un nom que son père ne semblait pas décidé à prononcer. Mais Aelrik ne comptait pas lui laisser le choix.


Horleig avait été presque soulagé, finalement, que leur confrontation soit interrompue par les hommes de la Compagnie. Ils avaient fait irruption dans la maison comme si elle leur appartenait, ce qui n'était pas si loin de la vérité tant l’État faisait comprendre depuis quinze ans au préfet qu'il n'était qu'un pantin sans pouvoir dont la vie ne tenait qu'à un minuscule et ténu petit fil susceptible d'être coupé n'importe quand. Peut-être ce jour était-il arrivé ? 


Il n'avait évidemment pas bronché et avait suivi les « encapuchonnés » comme on les appelait, eux qui ne souhaitaient pas tant protéger leurs identités qu'inspirer la terreur à la population. Lorsqu'ils arrivaient dans une ville, ces hommes pillaient, tabassaient, détruisaient, raflaient, et personne ne pouvait leur barrer le passage, ni citoyen, ni garde, ni préfet. Ils étaient les âmes damnées de la Compagnie et nul n'aurait seulement songé à leur tenir tête. Même Aelrik, qui pourtant voyait rouge à l'idée de devoir encore se passer des réponses tant attendues, ne tenta pas de s'opposer à eux ; il dut même réprimer un frisson lorsque l'un des encapuchonné le fixa, car il sentit sans le voir que le regard qu'on posait sur lui était lourd de menace.


Ce fugace soulagement à l'idée d'échapper à l'explication avec son fils avait vite cédé la place à une véritable terreur pour Horleig : on n'était pas embarqué par ces hommes pour des broutilles, nombreux avaient été emmenés et peu étaient revenus. Ni son statut, ni l'accord passé il y a quinze ans avec le Président ne le protégeraient plus, désormais. Il était à leur merci mais il luttait pourtant contre sa peur en continuant obstinément à fixer le petit point noir sur le mur du fond, car s'il savait oublier l'honneur ou l'éthique lorsqu'il s'agissait de protéger sa famille, le préfet Horleig avait néanmoins du cran et un certain courage.


Et il lui en fallut lorsque la porte située derrière lui, une porte banale, peinte dans le même gris terne que les murs de la pièce, finit par s'ouvrir dans un grincement. Personne ne l'appela, personne ne l'attendit pour l'accompagner, il n'y avait nulle échappatoire. Horleig quitta des yeux le petit point noir, à regret, et se dirigea lentement vers son destin, qu'il ne pouvait s'empêcher d'imaginer funeste.


Après quelques mètres dans un couloir plongé dans l'obscurité la plus totale, il déboucha soudain dans une pièce immense, richement décorée et baignée d'une lumière si vive qu'Horleig dû se couvrir les yeux le temps de s'habituer à une telle luminosité. Un parquet massif couvert de tapis précieux pour lesquels Horleig reconnut sans peine le travail des artistes d'antan de Hems, un lustre scintillant habillant un très haut plafond décoré de peintures raffinées, des fenêtres immenses, occupant tout le fond de la pièce et habillées de lourds rideaux en velours rouge, une imposante cheminée en marbre dans lequel crépitait un feu vif et des bibliothèques immenses remplies de volumes anciens, tout cela conférait à la pièce une majesté et un luxe qui faisait passer la propre maison du préfet pour une cabane d'enfants. 


Le palais présidentiel était sans nul doute le plus beau joyau de la capitale, Mater.


Une table en chêne, marquée du sigle doré de la Compagnie et devant lesquelles étaient sagement rangés huit sièges recouverts de tissus précieux, trônait au centre de la pièce. Un seul de ces fauteuils était occupé, celui qui présidait à cette tablée, par un homme qu'Horleig n'avait rencontré qu'une seule fois mais qui hantait depuis ses rêves les plus sombres. 


Le président de leur nation, la légendaire province de Férine, avait une soixantaine d'années. Ses cheveux gris coupés très courts encadraient un visage maigre, à la mâchoire carrée juste assombrie par une barbe naissante. Ses yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites et en partie cachés par des sourcils toujours froncés, étaient d'un gris si clair qu'ils semblaient presque blancs, donnant au Président un regard déstabilisant et très inquiétant. Ils exprimaient à cette heure une intense colère qui donna l'impression au préfet que sa dernière heure était arrivée.


La présence et l'aura du Président étaient telles qu'Horleig mit quelques instants pour remarquer qu'une deuxième personne était présente, près de l'une des fenêtres. C'était une jeune femme, d'une trentaine d'années, peut-être moins. Ses yeux étaient fixés sur lui mais ne semblaient pas le voir, elle avait l'air absente, ailleurs. Son teint clair et ses cheveux très blonds étaient caractéristiques de la région qu'il administrait, et surtout des habitants des montagnes proches de la frontière, mais elle n'avait pas la carrure et la taille des femmes de ces lieux, d'habitude trapues et musclées, habituées aux travaux physiques et capables d'en découdre avec les plus forts des hommes. 


- Préfet Horleig, savez-vous pourquoi vous êtes ici ?


Le Président avait donc décidé d'aller droit au but, et Horleig sentit un frisson traverser tout son corps. Il n'était plus temps de mentir, ou de chercher des excuses, l'autorité naturelle du chef de l’État et la présence de cette femme étrange, qui l'observait désormais avec attention et semblait vouloir lire en lui, l'empêchaient même de vouloir tergiverser.


- Il y a eu...
- Plus fort !
- Il y a eu des troubles dans ma ville, Président. Ce matin, pendant le marché. 
- Racontez-nous ça.
- Et bien, deux adolescents se sont affrontés, une bagarre qui a dégénéré rapidement. Le responsable est un gamin qui s'appelle Leyf, et qui est accompagné par un vieil homme du nom de Rolf, que mes hommes avaient déjà repéré. Ce ne sont que des marginaux, des braconniers, nous n'attendions qu'une preuve formelle pour les appréhender et...
- Vous les avez donc... appréhendés, préfet ?


La température semblait avoir monté d'un cran, et le feu brûler de plus en plus vivement alors que l'assurance affichée par Horleig s'érodait à chaque nouvelle parole du Président. Cet homme dirigeait la Compagnie d'une poigne de fer depuis trente ans, depuis la révolution qui avait vu l’État militaire être défait par le peuple, et il fallait un homme d'une trempe exceptionnelle pour diriger un tel pays et tenir à distance des voisins qui avaient auparavant mis la province à feu et à sang et envoyé nombre de jeunes hommes rejoindre prématurément leurs ancêtres.


- Pas... exactement, mais je les ai fait suivre et...
- Vous avez donc laissé partir deux fauteurs de trouble, dont l'un a agressé votre propre fils, d'après ce qu'on m'a rapporté, chose que vous avez d'ailleurs omis de mentionner, préfet.
- C'est... exact, Président, murmura Horleig en baissant les yeux.
- Cirhel, lança le chef de l’État à la jeune femme jusqu'à présent restée en retrait et qui fit quelques pas en avant. Que savons-nous de ces deux hommes ?
- Rolf Hakon, soixante-douze ans, maraudeur vivant dans les montagnes depuis la révolution, pas d'activité délictueuse connue en dehors d'un braconnage épisodique dans la région de Hems. Le jeune garçon nous est inconnu. Il semble avoir une quinzaine d'années, blond, visage et yeux clairs, typique des montagnes du Spitser. 
- Cirhel, ma chère, veuillez compléter l'histoire de notre ami Horleig, je vous prie, lança le Président en s'approchant légèrement du bord de son siège, coudes posés sur la table et menton dans ses mains croisées. 
- La « bagarre » était en fait une confrontation extrêmement violente entre le dénommé Leyf, inconnu, et Aelrik Horleigssan, fils du préfet Horleig, âgé de quinze ans. Ce combat a vu s'affronter deux...
- Ne le dites pas, je vous en prie, murmura Horleig, désormais complètement défait.
- Deux Éveillés, poursuivit la jeune femme, impassible. 


Le mot fatidique était lâché, comme si de rien n'était, par cette Cirhel. Ce nom qui avait gâché la vie d'Horleig, qui l'avait poussé à commettre l'indicible en devenant le larbin de la Compagnie, et qui venait d'être lancé au milieu de la pièce, provoquant un rictus menaçant du Président.


- C'est donc un Éveillé que vous avez laissé partir, Préfet, commenta le chef de l’État en tapant du poing sur la table. Un Éveillé ! 
- Un Créateur, monsieur le Président, ajouta Cirhel dans un souci de précision. 
- Ce gamin et votre propre fils auraient pu détruire la ville, est-ce que vous en êtes conscient, bougre d'abruti ? 


La colère du Président éclatait enfin et s'abattait en rafale sur le pauvre Horleig qui n'osait plus répondre, conscient que le moindre mot compris de travers, le moindre regard qui déplairait au Chef signeraient son arrêt de mort. Cirhel, elle, assistait avec un intérêt limité à l'humiliation du pauvre homme.


- Votre propre fils, Aelrik. Vous deviez le contrôler, préfet, c'était notre accord. Mais peut-être l'avez-vous oublié ?


Oublié ? Une légère étincelle de volonté, sans doute la dernière qui lui restait, poussa Horleig à relever la tête et à regarder le Président dans les yeux. Cet homme osait donc mentionner leur accord ? Il n'y avait donc rien de sacré ni de précieux pour lui, même le drame d'un père perdant son enfant ?


- Cirhel, poursuivit le chef de l’État, sans pitié, connaissez-vous la nature de l'accord dont nous parlons ?
- Aucunement, monsieur.
- Ah, et je suis persuadé que vous voudriez connaître cette histoire.
- Pas particulièrement, répondit la jeune femme d'un ton égal, provoquant un haussement de sourcil réprobateur du Président. Mais si ça vous amuse...
- Préfet, racontez-lui.


Celui-ci était au supplice, mais l'attitude du Président, ce manque total de respect du malheur qu'il avait lui-même provoqué le poussa à répondre.


- Il y a quinze ans, ma femme a donné naissance à des jumeaux, un garçon et une fille, qui ont très tôt fait preuve de dons exceptionnels. Des dons...
- Des Éveillés, intervint le Président.
- Leurs... talents, furent détectés au bout de quelques semaines par les... services de la Compagnie. On voulut nous les prendre, continua-t-il, surtout la fille qui était apparemment la plus douée des deux. J'ai alors... proposé au Président de devenir son indicateur dans la région troublée de Hems, en échange de mes enfants. 
- Oui, quelle histoire. Et qu'est-ce que je vous ai répondu ? lança le chef de l’État qui s'était levé et regardait par la fenêtre, les mains croisées dans le dos.
- Vous m'avez dit que... tous les biens de ce pays vous appartenaient, y compris les enfants de son peuple. Qu'ils étaient vos enfants. Que je n'avais rien à marchander car je ne valais rien. C'est alors que ma femme... Mon épouse a...


Sa voix se brisa et Horleig défaillit, tombant à genoux et tremblant. Le Président se retourna et lui jeta un regard méprisant avant de s'approcher jusqu'à le toucher.


- Votre femme a menacé de tuer les jumeaux.


Cirhel conserva son impassibilité habituelle, en apparence, mais son cœur manqua un battement. Elle venait, fugitivement mais avec quelle violence, de ressentir dans sa chair même la douleur et la folie de cette mère prête à sacrifier ses enfants pour les protéger de la Compagnie. Elle-même n'avait pas eu ce courage...


- Cette femme était une lionne, une mère prête à tuer ses propres bébés... Je n'avais jamais vu ça. J'ai alors fait preuve de... clémence. Ne suis-je pas d'une grande clémence, Horleig ? 
- D'une grande... ? Vous avez accepté ma proposition, et laissé la vie sauve à ma femme. Je suis devenu votre chien pisteur, dénonçant tous les crimes, les délits, même ceux qui n'avaient pas encore été commis. Et je vous ai surtout indiqué tous les enfants susceptibles d'être des Talents qui naissaient à Hems et dans toute la région des montagnes du Spitser.
- Oh oui, et vous avez fait preuve d'une grande efficacité, préfet. Dans toute la région.


Le Président se délectait visiblement de la situation. Un simple regard à Cirhel lui prouva qu'il avait atteint son but.


Un observateur non familier aurait lu la même neutralité sur son visage qu'à l'accoutumée, cet air presque blasé ou pour le moins indifférent qu'elle affichait en permanence. Mais le chef de l’État la côtoyait depuis maintenant dix ans et il connaissait mieux que quiconque la portée de ses révélations. Et pour cause, elle venait elle-même de cette région. 


La jeune femme luttait de toute ses forces pour ne pas se laisser déborder par un flot d'émotions surpuissant. Elle avait, depuis dix ans, réussi à se forger une carapace aussi dure, épaisse, et infranchissable que la célèbre chaîne de montagnes du Terarageri, au nord du pays. Mais cette armure se fissurait, là, dans cette pièce, devant le misérable homme qui avait certainement gâché sa vie.


Horleig se sentit soudain à bout de souffle. L'angoisse qu'il ressentait depuis qu'il était entré dans le bureau du Président semblait avoir pris corps en lui, s'être matérialisée. Ses entrailles se tordirent comme si une main invisible attrapait ses organes internes et serrait, serrait, jusqu'à les lui arracher. Il hoqueta et s'effondra, saignant du nez, sa vue se troublant. Il agrippa le tapis précieux qui recouvrait le sol et le lacéra de ses ongles alors que son cœur semblait rétrécir et l'air déserter ses poumons. Il eut juste la force de lever des yeux injectés de sang vers la jeune femme qui, loin de son impassibilité des débuts, avait désormais le visage déformé par la fureur. Il comprit. 


Cette femme était une Éveillée, et pas n'importe laquelle, apparemment. 


Parmi la population, on racontait que la milice de la Compagnie était composée d'hommes violents et sans état-d'âme ainsi que d’Éveillés triés sur le volet pour leur force et leur totale loyauté à l’État. Mais surtout, la rumeur racontait que la plus douée d'entre-eux était une jeune femme, une Perceptrice, capable de ressentir à des centaines de kilomètres l'émergence d'un nouveau don. Elle pouvait non seulement les détecter et les suivre, se révélant la plus douée et la plus dangereuse des Pisteuses, mais également ressentir les états physiques et psychologiques de ses proies, et les utiliser à son avantage. C'était ce don qu'elle utilisait contre lui actuellement, transformant l'angoisse qui le minait en véritable arme mortelle qui allait certainement l'achever, là, aux pieds du Président qui assistait au spectacle avec une joie malsaine. 


- Cirhel, intervint finalement le chef de l’État alors qu'Horleig semblait proche de l'agonie, épargne cette larve.
- Et si je refuse ? 
- Tu ne le feras pas, tu le sais très bien. Tu as juré fidélité à la Compagnie, tu nous dois...
- Je ne vous dois que du malheur, et je n'ai juré fidélité qu'à moi-même.


Le préfet sentit néanmoins la pression se relâcher progressivement en lui, et il reprit sa respiration avec soulagement. Cirhel semblait avoir retrouvé son calme, mais son regard trahissait à cet instant un maelström d'émotions qui ne demandait qu'à se déchaîner. Le Président, qui s’enorgueillissait de posséder dans ses rangs la Perceptrice la plus puissante connue à ce jour, réalisa soudain qu'il ne contrôlait nullement cette fille. Il avait jadis eu du pouvoir sur elle mais désormais il n'y avait plus rien qui comptait pour Cirhel; elle n'était restée au sein de la Compagnie que parce que c'était tout ce qu'elle connaissait, et s'il avait cru qu'elle lui appartenait, il avait eu tort, elle aurait tout autant pu rejoindre les rebelles qui se terraient dans la huitième province, ou s'exiler et disparaître définitivement à leurs yeux. Elle ne se laissait contrôler par personne et c'était un véritable problème qu'il lui faudrait rapidement régler.


- Cirhel, Horleig m'est encore utile, j'ai à faire avec lui. 
- Quelle est la fin de l'histoire ? répondit-elle finalement après quelques instants d'hésitation qui parurent une éternité au préfet.
- Le garçon n'avait pas encore manifesté son Talent, et ne semblait pas prêt de le faire. La fille, elle...
- Adelhaide, murmura le pauvre Horleig en laissant enfin cours à ses larmes, retenues depuis quinze ans.
- Elle avait été détectée dès l'instant de sa naissance, son premier cri avait été entendu par les Pisteurs de tout le pays. Elle était prometteuse, extrêmement puissante, ajouta le Président, conscient d'avoir piqué la curiosité de la jeune femme.
- Adelhaide...
- Magnanime, j'ai donc passé cet accord avec Horleig. Il conservait son titre de préfet mais devenait mon pion dans la région; il conservait également son fils non éveillé mais...
- Vous avez pris sa fille, comprit Cirhel qui ressentit un violent sentiment de haine envers les deux hommes présents devant elle, qui s'échangeaient des vies humaines comme des marchandises.
- Sa fille lui a été enlevée au bout de deux semaines pour rejoindre l'Académie de la Compagnie et devenir, peut-être, le joyau de notre organisation. Mais la mère des enfants restait un problème car elle refusait obstinément de céder l'un de ses bébés. Vous pouvez comprendre cela ?


Cirhel ne prit même la peine de répondre, redevenue lointaine et indifférente à ce qui l'entourait.


- Horleig a finalement accepté cet accord. Il y a quinze ans il nous a donné sa fille et, pour éviter tout soupçon de la population ou des gens de sa maison, il a remplacé son bébé nouveau né par un nourrisson... mort, qu'il a placé dans le berceau, près du garçon. Sa femme, la pauvre, a perdu la raison. Est-ce le fait de savoir ce qu'avait fait son mari ? Est-ce la vue du bébé décédé ? Toujours est-il que tout son être semble être mort cette nuit-là. Les hommes de ma garde qui ont récupéré la petite fille m'ont dit qu'ils n'avaient jamais entendu un cri comme celui de la femme d'Horleig, qu'il tenait plus de l'animal blessé que de l'être humain.


Comment cet homme pouvait-il oser parler si légèrement du drame de cette famille ? Cirhel ressentait désormais un dégoût si profond que des crampes lui tordaient le ventre. Son talent était tellement intense qu'elle avait l'impression de vivre dans sa chair l'arrachement subi par cette mère qui avait vu une partie d'elle-même mourir cette nuit-là.


- Mais mon petit préfet semblait avoir oublié la dernière condition de notre accord, n'est-ce pas ? poursuivit le chef de l’État qui paraissait avoir des réserves infinies de cruauté en lui. Quelle était cette condition ? Plus la force de répondre, espèce de déchet ? Non ? Alors je le dis. Cet accord n'était valable que jusqu'à l'Eveil de votre fils. Et, voilà !


Il riait à gorge déployée. Ce monstre absolu était le chef de leur province, celui qui commandait à la vie et la mort de tous ses habitants. Si la population voyait cet homme comme elle le voyait, connaissait ce tyran comme elle le connaissait, son aura de héros de la Révolution ne les aveuglerait plus. Tout son pouvoir, toute son autorité, tous les sacrifices faits par les habitants au nom de la Compagnie, rien de tout cela ne le sauverait plus si seulement les gens le voyaient tel qu'elle le voyait ce soir. 


Si le peuple savait, il se soulèverait. Si tous les peuples des huit provinces apprenaient le grand dessein de leurs dirigeants, le monde qu'ils connaissaient ne serait plus que feu, sang et larmes.


Horleig, lui, connaissait une partie de la vérité, mais toute sa volonté avait été foulée au pied par le monstre qui commandait au destin du pays de Férine. Il ne pouvait plus, comme il le faisait en ce moment, que pleurer sur les chaussures cirées de son bourreau, sanglotant et suppliant qu'on ne lui prenne pas son dernier enfant, son fils, le dernier fil ténu qui raccrochait encore sa femme à la vie.


Le garçon dont Cirhel avait ressenti la force colossale depuis la capitale, alors qu'elle se manifestait pour la première fois, beaucoup plus tardivement que chez les autres Eveillés. Son don de Pisteuse l'avait alerté à peine un instant avant qu'une vague de puissance ne déferle contre elle, lui donnant l'impression d'avoir heurté une montagne. Aelrik Horleigssan était un Destructeur tel qu'elle n'en avait encore jamais rencontré, comme si son don n'avait fait qu'attendre le bon moment pour se manifester, restant caché en lui pendant quinze ans et se nourrissant de sa colère. Mais maintenant qu'il s'était déchaîné, ce garçon représentait tout à la fois une arme unique et prodigieuse pour la Compagnie, mais également un grand danger qui pouvait tout détruire sur son passage.


Elle eut un très bref instant pitié du préfet, auquel le Président promettait – mais qui croyait encore ses promesses sauf les fous et les imbéciles – que son enfant ne serait pas raflé, qu'on allait le lui laisser, que rien ne changerait mais qu'il devait mettre toutes les forces de sa ville dans la recherche de ce Leyf et de l'homme qui l'accompagnait. Un fou ou un imbécile. 


- Allez, Horleig, rentrez chez vous et faites ce que je vous ai dit. 
- Et mon garçon...
- Ne vous occupez pas de votre fils pour le moment, si vous retrouvez ce Leyf nous reparlerons de notre accord. Après tout, vous êtes l'un de nos éléments les plus utiles... La Compagnie saura se montrer reconnaissante des services qui lui ont été rendus.
- Mon garçon, ma fille..., poursuivait le préfet, comme une litanie, alors que deux hommes encapuchonnés venaient de sortir de nulle part et de le prendre sous les bras pour le relever, avant de le conduire vers la porte.
- Votre fils le Destructeur et votre fille, oui... Ah, elle aurait été le fleuron de notre organisation, ajouta le Président à voix basse alors qu'une ombre de regret venait ternir son regard. Allez, Horleig préfet de Hems, c'est la toute dernière chance que je vous laisse. Si vous échouez dans votre mission, non seulement votre fils m'appartiendra mais vous finirez au bout d'une corde si rapidement que vous ne pourrez même pas embrasser la pitoyable chose qui vous sert d'épouse.


Alors que la porte se refermait sur lui sans qu'il ait pu répondre, Horleig prit conscience d'une chose qui lui glaça le sang. Le Président n'avait cessé de parler de sa fille... au passé. Traîné dans le couloir obscur par les deux gardes au visage masqué, il hurla le nom de l'enfant, encore et encore, mais il ne pouvait échapper à la poigne de fer qui le tirait vers la sortie. Adelhaide, l'enfant qu'il avait sacrifiée pour sauver Aelrik, son fils unique, où était-elle ? Vivait-elle encore ? 


Malgré les dernières paroles du chef de l'Etat, il réalisa enfin qu'il était trop tard, que la Compagnie lui volerait son fils comme elle avait pris sa fille. Il devait rentrer chez lui sur le champ et sauver au moins le dernier enfant qui lui restait. Ensuite, il mourrait, il recevrait la punition qu'il méritait pour avoir pris, il y a quinze ans, la pire décision de sa vie. 


Il devait sauver son fils.


Dans le bureau, le Président essuyait nonchalamment ses chaussures avec un mouchoir en tissu gravé du motif de la Compagnie. Les larmes de ce pleutre d'Horleig avaient souillé le cuir rutilant de ses mocassins flambant neuf. Cet homme ne valait décidément rien.


- Il est bien entendu que nous mettrons la main sur son fils dès demain, annonça-t-il à Cirhel qui se tenait silencieusement dans le fond de la pièce, observant la gigantesque carte des huit provinces qui recouvrait tout un pan de mur.


Leur propre nation, Férine, au centre de la carte, semblait le cœur d'un organisme plus vaste et complexe, les autres provinces étant les membres de ce corps. Les sept autres présidents des nations avaient tous leur siège autour de la grand table qui se trouvait derrière elle. C'étaient des nations différentes, toutes issues des descendants du premier couple qui avait fondé Férine onze siècles auparavant, mais qui n'avaient cessé de se déchirées jusqu'à ce qu'elles tombent toutes aux mains de la Compagnie. Les huit provinces servaient maintenant le grand dessein. Si la population savait ce qu'elle savait...


- Cirhel ? 
- Qu'est-il arrivé à la petite fille ? demanda la jeune femme sans se retourner.
- Vous ne voulez pas le savoir.
- Je crois que si, répondit-elle en affrontant finalement le Président.
- Il y a eu une embuscade. Il y a quinze ans, cette nuit-là, les hommes qui avaient été envoyés récupérer l'enfant ont été attaqués. Seuls quelques uns ont réussi à s'échapper, et elle n'a jamais été retrouvée. 
- Une embuscade ? Mais qui a pu...
- Des rebelles. Comme vous le savez, lorsque nous avons pris le pouvoir après la Révolution, nous avons fait en sorte de... purifier notre pays.
- Vous voulez parler des massacres de militaires commis par les Éveillés qui étaient à votre botte ? commenta la jeune femme avec un sourire narquois. Ne prenez pas de pincettes avec moi, monsieur le Président, vous savez pertinemment que ce n'est pas la peine.
- Certains de ces chiens de l'armée ont, semble-t-il, réussi à échapper à nos forces et à se réfugier dans les autres provinces. Nous les cherchons depuis lors, et notre milice en a débusqué beaucoup qu'ils ont éliminé sur le champ. 
- Pas tous, apparemment. Ce seraient ces militaires qui auraient réussi à venir à bout de vos brutes encapuchonnées ? J'ai du mal à le croire.
- Les témoignages des survivants sont sans appel. Mais cette enfant n'avait que quinze jours, elle venait d'être séparée de sa mère, même si ces rebelles l'ont récupérée vivante, elle n'aura pas pu survivre plus de quelques heures dans le froid des montagnes du Spitser. 
- Si vous le dites... 
- Il va de soi que c'est à vous que je confie la mission de récupérer nos deux jeunes gens de Hems, Cirhel, dit le Président en se plaçant près d'elle. Il est vital pour nous de trouver tous ceux qui s'éveillent dans notre nation et de les faire venir ici, à la Capitale, pour les... examiner. Des éléments aussi prometteurs ne pourront que servir notre grande cause. 
- Inutile de me servir votre couplet habituel sur le besoin de renforcer notre nation, l'importance de la Compagnie dans la protection de la population, et toutes ces autres fadaises. Ne me traitez pas comme un membre ordinaire de votre organisation, ajouta-t-elle avec un regard qui prouva encore un peu plus au Président que cette femme n'était nullement sous son contrôle. Je remplirai mon rôle et je vous ramènerai les deux jeunes, comme je l'ai toujours fait. A une condition. 
- Depuis quand avez-vous besoin de conditions, Cirhel ? s'étonna le chef de l'Etat. 
- Je n'en ai qu'une, et je n'en aurai jamais plus d'autre. 
- Dites toujours ? 
- Lorsque le moment sera venu, lança-t-elle avec un regard terrifiant, vous me laisserez tuer le préfet Horleig de la manière qu'il me plaira. 


Le Président ne prit pas la peine de répondre, elle ne lui laissait pas le choix. Il la regarda s'éloigner avec un pincement au cœur : cette fille il l'avait trouvée lui-même, il l'avait prise sous sa coupe, il avait tenté de déterminer son destin quitte à gâcher sa vie. Mais au lieu de la détruire pour la remodeler à sa convenance, il n'avait finalement réussi qu'à transformer Cirhel en une créature sans cœur et sans attache. En apparence, elle était son âme damnée mais pouvait à tout moment se retourner contre lui et la Compagnie. 


Il fallait absolument trouver de nouveaux Éveillés à façonner et faire grandir, et se débarrasser de celle qui était pourtant son joyau. Il lui faudrait tuer Cirhel.

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Si j'étais un animal, je serais un ours, brun pour m'isoler, blanc pour me cacher, en peluche pour la cajoler.

Si j'étais un végétal, je serais un cerisier, à fruits pour goûter, à fleurs pour orner, un bigarreau pour la cerise sur le gâteau.

Si j'étais un pays, je serais les Seychelles, trop petites sur la carte du monde, trop belles sur les cartes postales, trop grandes dans mon cœur.

Si j'étais un sport, je serais la course à pieds, pour fuir les dangers, pour aller plus loin qu'en marchant, pour me jeter dans ses bras.

Si j'étais une musique, je serais "Say Something Now" de James Morrison, pour vous inviter à me parler, pour vous convaincre que je vais écouter, pour la prier de me pardonner.

Si j'étais une touche de clavier d'ordinateur, je serais "l'espace", pour son nom, sa taille, et pour ne plus jamais me mettre entre "elleetmoi".

Si j'étais un vêtement, je serais un gant, de soie pour tenir chaud, de crin pour courir la peau, mais surtout pour qu'elle mette sa main dans la mienne !

Si j'étais un objet, je serais un dé, pour croire en la chance, truqué pour me la procurer, et surtout prêt à rejouer.

Si j'étais une couleur, je serais le bleu, le plus grand possible pour y plonger dedans, comme dans ses yeux même si cela lui fait peur.


Si j'étais un véhicule, je serais une moto, pour aller plus vite, plus loin, pour qu'elle m'enfourche et me dompte !

Si j'étais un meuble, je serais un lit, de camp pour l'aventure, d’hôpital pour soigner, de sa chambre pour l'épuiser.

Si j'étais un personnage historique, je serais Sigmund Freud, pour mieux vous comprendre, pour mieux me comprendre, pour mieux la surprendre.

Si j'étais un personnage de fiction, je serais Harry Potter, et je pourrais plus facilement pratiquer la magie blanche.

Si j'étais un signe de ponctuation, je serais les points de suspension pour ne pas écrire le mot fin, pour espérer une suite... enfin !


Si j'étais un plat, je serais une fondue, pour que l'on me partage, que je procure des vœux, et que, comme moi elle y soit tout autant.



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