XII. Tempête acide

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    Les trois enfants marchent en silence dans les décombres. Devant, à côté et derrière eux valsent des emballages alimentaires et de lourdes poussières, emportés par le vent. Cela rend leur progression quelque peu difficile, bien qu’ils ne soient plus encombrés d’un corps inconscient. Ils ont l’impression d’être levés depuis une éternité et chacun traîne des pieds en espérant arriver à destination le plus rapidement possible. Même Noé, d’habitude si enthousiaste lorsqu’il s’agit de l’autogire, commence à se laisser envahir par l’épuisement. Un plastique vient se coller sur le visage d’Hastur, trop concentré à ne pas trébucher sur les gravats pour l’éviter.

  •  Bordel ! Saloperie ! jure-t-il en l’enlevant d’un geste rageur.

Indifférent, le déchet continue de voleter au gré du souffle nauséabond.

  •  Tu peux l’insulter autant que tu veux, je pense qu’il s’en fiche, déclare Noé d’un ton que la fatigue rend sarcastique.


  •  Et si je t’insultais toi alors, hein ? rétorque Hastur, agressif.


  •  Tu peux, je m’en fiche aussi.


  •  Alors tu vaux pas mieux qu’un déchet.


  •  C’est toi le déchet, t’as bien vu tu les attires.


  •  C’est quoi ton problème !?


  • Mon problème c’est que tu passes ton temps à pester ! Moi aussi je suis fatigué ! Et puis personne t’a demandé de venir ! répond sèchement Noé, oscillant entre énervement et lassitude.


  •  Si j’avais pas été là tu serais en train de te faire bouffer les entrailles ! Pour une fois que je fais quelque chose pour quelqu’un c’est comme ça qu’on me remercie !? Bah va te faire foutre !


  •  Seth serait intervenu, avec ou sans toi. T’as juste servi à nous faire perdre du temps et de l’énergie en nous emmenant dans ta planque, tout ça pour t’amuser !


  • Et maintenant on sait où on doit aller ! Alors qu’est-ce que t’as !? Il est passé où ton « On y va alors ? » !? crache Hastur en imitant Noé avec une voix de fausset, ce qui a le don d’irriter ce dernier au plus haut point.


  • Taisez-vous les deux idiots ! Ecoutez, leur ordonne Seth en tendant l’oreille.

Les deux garçons se jettent un regard noir derrière leurs lunettes artisanales, mais cédant à la curiosité ils cessent de se chamailler. Attentif, Noé plisse les yeux de concentration et perçoit une rumeur lointaine portée par le vent acide.

 

"ALERTE À LA POPULATION. ALERTE MAXIMALE. RETOMBÉES ACIDES DE NIVEAU 5. VEUILLEZ REGAGNEZ VOTRE DOMICILE ET N'EN SORTIR SOUS AUCUN PRÉTEXTE. TOUTE PERSONNE NÉGLIGEANT CES INSTRUCTIONS ENCOURT UN DANGER DE MORT."

 

  •  Et merde, c’est bien le moment… Hastur, on est loin du refuge d’après toi ? interroge Seth en jetant un coup d’œil derrière eux.

L’air est épais. Il ne parvient pas à distinguer les imposantes lettres pourpres qui auraient pu leur servir de point de repère.

  •  Oui. On est plus proche du tombeau du Cannibale que de l’immeuble du vieux.


  •  On n’y sera jamais à temps. Je sais pas exactement quand ça va tomber, mais qu’est-ce que ça pue. Le Grand Noir est vraiment chargé ! remarque Noé en humant l’air.


  •  Bien vu abruti, t’as pas entendu ? Alerte de niveau 5. On n’a pas intérêt à être dehors quand il va se mettre à pleuvoir ! lui lance un Hastur toujours aussi énervé.

Autre échange de regards noirs. Mais Noé ne rétorque aucune phrase cinglante, il sait que ce n’est pas le moment de perdre du temps en joutes verbales. Seth aussi a l’air agacé, et les cernes sous ses yeux sont plus imposantes que jamais. Toutefois c’est sans se départir de son calme qu’il déclare :

  •  Bon, et on est encore bien trop loin des grues effondrées. Et puis de toute façon pas d’endroit où s’abriter là-bas. Il va falloir trouver quelque chose de couvert, n’importe quoi. Soyez attentifs, on va longer les murs. Et cette saloperie de brouillard qui s’épaissit…

Ils se placent en file indienne, le plus vieux en tête suivi d’Hastur, puis de Noé. Le vent se lève, toujours plus fort. Il s’engouffre entre les baraquements et les immeubles vétustes dans des sifflements enragés. Noé garde sa besace contre son corps et remarque que devant lui, Hastur fait de même.

Rapidement, les bourrasques se transforment en véritable rafales. De petits graviers et divers déchets sont entraînés dans des tourbillons de saleté, fouettant la peau laissée à découvert. Les habitants des quartiers sombres regagnent leurs baraquements en vitesse sans prêter attention aux uns ou aux autres. Les garçons tentent d’en arrêter certains pour leur demander refuge, mais sans succès. Chacun pour soi.

Des nuées de rats, avertis par leur instinct magnifique, courent se mettre à l’abri sans se soucier des quelques humains qui se trouvent sur leur passage. Ils font trébucher le petit groupe d’enfants, ce qui n’est pas pour faciliter leur progression déjà trop lente de l’avis de Noé. Hastur donnent des coups de pieds rageurs tout en insultant les rongeurs, ce qui leur fait perdre encore plus de temps.

  •  Avance Hastur ! Écrase-les si tu veux, on s’en fout ! Mais t’arrête pas de marcher, t’es chiant ! dit Noé dont la voix est étouffée par le vent qui souffle en face de lui.


  •  J’entends rien, parle plus fort !


  • AVANCE !


  •  MAIS J’AVANCE LÀ !


  •  PAS ASSEZ VITE !

Exaspéré par les cris qu’il entend avec peine, Seth se retourne et constate que les deux plus jeunes s’invectives quelques mètres derrière lui. Il sait qu’ils n’ont plus beaucoup de temps. Le vent devient tempête à une vitesse folle.

 

"ALERTE À LA POPULATION. ALERTE MAXIMALE. RETOMBÉES ACIDES DE NIVEAU 5. VEUILLEZ REGAGNEZ VOTRE DOMICILE ET N'EN SORTIR SOUS AUCUN PRÉTEXTE. TOUTE PERSONNE NÉGLIGEANT CES INSTRUCTIONS ENCOURT UN DANGER DE MORT."

 

Alarmé, il fait les quelques mètres qui le séparent des enfants en trois enjambées à peine, poussé par le souffle rageur qui lui hurle dans le dos. Sèchement il leur attrape à chacun l’avant-bras et les tire avec force pour les placer devant lui.

  •  Dites-le si vous voulez crever ! Je vous laisse là ! Sinon vous la fermez, et vous avancez !

Noé saisit l’angoisse dans sa voix pourtant ferme. Décidé à faire du mieux qu’il peut pour l’aider, il scrute l’air poisseux devant eux à la recherche d’une ouverture dans les murs interminables. Les portes des immeubles habités sont toutes hermétiquement scellées. Ils sont désormais les seuls dans les rues désertées. Non, pas complètement. Noé distingue deux silhouettes à une vingtaine de pas sur la droite, courbées elles aussi pour lutter contre le vent.

  •  Là-bas ! J’ai une idée ! Je suis bête, pourquoi j’y ai pas pensé plus tôt ! Suivez-moi ! crie-t-il, son visage à quelques centimètres des masque anti-pollution de ses amis.

Sans leur laisser le choix, il s’élance dans la direction des étrangers aussi rapidement qu’il lui est possible au milieu cet air visqueux et enragé.

  •  NOÉ ! ATTENDS ! Bordel… jure Seth en courant à sa suite avec peine, sans lâcher le bras d’Hastur qu’il traîne à moitié.

Les deux habitants semblent ne pas vouloir prêter attention aux cris de Noé. Ils hâtent même le pas tout en l’ignorant, jusqu’à ce que les hurlements de l’enfant leur parviennent :

  •  J’ai à manger ! S’il vous plaît ! Je vous donnerai de quoi manger !

Les silhouettes ralentissent alors le pas, marquant une hésitation, ce qui laisse le temps au garçon d’arriver à leur niveau. Alors, afin de les hameçonner définitivement, Noé soulève le rabat de sa besace et leur laisse entrevoir une ration déshydratée et une boîte de conserve. Les deux étrangers se regardent entre eux dans une réflexion taciturne.

  •  Laissez-nous nous abriter mes amis et moi, juste le temps de l’orage ! Et après on partira ! Je vous donnerai la ration et la conserve !

Seth et Hastur viennent tout juste de les rejoindre, le garçon aux yeux noirs complètement essoufflé.

  •  Très bien. Mais seulement les deux plus petits. Deux rations, deux personnes. Le grand reste dehors, déclare une voix féminine.


  • Non ! Non, tous les trois ! S’il vous plaît !


  • Hors de question, des gamins passent encore, mais on veut pas d’hommes, ajoute la même femme le plus fermement possible.


  • Noé, Hastur, allez-y ! Je trouverai un endroit ! Je l’ai toujours fait ! ordonne Seth en poussant les deux enfants dans le dos pour les inciter à aller se réfugier.


  • Non ! Pas sans toi ! Je vous en prie, on veut juste se protéger des pluies acides ! insiste Noé d’une voix de plus en plus pressante.

Le ciel se met à gronder, l’air est plus dense et plus épais que jamais. Un craquement céleste résonne de toute sa puissance dans les bidonvilles. Avec quelques dixièmes de secondes de décalage, un éclair s’abat au loin sans aucun bruit.

  •  Cécil ! Ce sont des gosses tous les trois, peu importe ! Laisse-les venir, rentrons vite ! dit une autre voix de femme d’un ton fébrile.


  • Tu as oublié ce qu’il s’est passé !?


  •  Je vous en prie ! On ne vous mettra pas en danger, la tempête arrive ! S’il vous plaît ! implore Noé, sentant les larmes lui monter aux yeux.

Nouveaux grondements, terribles, majestueux, qui se fondent les uns dans les autres. Le ciel se pare de lumière agressive et la foudre frappe des baraquements de ses poings électriques. L’espace d’un quart de seconde, les cieux et la terre sont enfin réunis. Dans un spectacle oppressant les volutes de pollution dansent avec les débris qui tourbillonnent, de plus en plus gros.

  •  Mon dieu Cécil ! Je m’en porte garante, je les surveillerai ! Il faut qu’on y aille !


  • Tssss ! Et merde ! Ne tardons pas plus ! Suivez-nous les emmerdeurs ! grogne la dénommée Cécil en prenant la direction de leur abri en toute hâte.

Au bout de quelques dizaines de pas supplémentaires, le groupe arrive devant une porte semblable à celle du refuge. Elle s’ouvre dans un chuintement inaudible, couvert par la furie céleste. Tous rentrent fébrilement dans l’habitation dépourvue de lumière, jusqu’à ce qu’une des femmes, celle dont ils ne connaissent pas le nom, craque une allumette artisanale faite de tissu durci dans une résine inflammable. Elle allume des bougies situées un peu partout dans la pièce. L’autre vaporise une solution dont l’odeur, quoique légèrement différente, n’est pas sans rappeler celle de la bombe désinfectante fournie par Eibon. Mais elles ne prennent pas le temps de se frictionner la peau avec, et des volutes de pollution continuent de flotter dans l’air lorsque les propriétaires des lieux retirent leur masque.

Ici, pas de mécanisme de filtration de l’air, ni même de sas pour préserver le reste de l’endroit des germes et de la fumée nocive. Noé hésite à faire de même, jusqu’à ce que Cécil leur ordonne de se défaire de leur masque et de leurs lunettes immédiatement. Non sans réticence, les trois garçons obéissent.

  •  « Ce sont des gosses tous les trois », crache-t-elle en imitant la femme qui a plaidé en leur faveur. Tu parles, tu trouves qu’il a une tête de gosse celui avec ses taches de rousseur !? Il est peut-être jeune mais c’est bien un homme ! Et t'as vu la taille qu’il fait ! C’est un danger, crois-moi Enola ! Il est encore temps de le foutre dehors !

Ses yeux verts luisent de méchanceté, et la cicatrice qui lui barre le menton lui donne un air plus dur encore. Elle a une mèche de longs cheveux blonds coincé dans sa bouche pincée, qu’elle retire de ses doigts fins et crasseux. Quant à Enola, elle se contente de garder le silence en tendant une main parsemée de petits cratères vers Noé.

  •  Ah oui. Tenez, dit-il en sortant les deux portions de nourriture, dont elle s’empare délicatement.


  •  Merci, répond Enola avec un sourire timide qui révèle de profondes fossettes parfaitement symétriques.

Elle a une peau mate comme celle de Shaula, pas particulièrement foncée mais ne laissant pas transparaître de veines bleutées comme c’est le cas pour la majorité des habitants du Cloaque. Ses yeux sont aussi noirs que ceux d’Hastur, et un éclat doux et triste vacille en eux. Elle a des cheveux sombres et très courts, qui dévoilent une profonde cicatrice de l’omoplate jusqu’à la base du crâne.

  •  Ok, je vois que tu tiens à les avoir sur les bras alors démerde-toi. Je vais prévenir les autres qu’on a une invasion de cloportes, peste Cécil qui tourne les talons.


  • Euh… Les autres ? demandent Seth d’une voix hésitante.


  • Oui, on est quatre femmes ici. Que des femmes. C’est pour ça que Cécil ne voulait pas que tu viennes, explique Enola d’un ton posé.


  •  Pourquoi que des femmes ? interroge Noé, dont la curiosité ne tarde jamais à s’éveiller au contact de choses nouvelles.


  • Parce que les hommes sont dangereux. Les femmes aussi, mais entre nous on s’entraide. Vous aussi, entre enfants vous vous entraidez. N’est-ce pas ?


  • Oui, mais c’est grâce à Eibon si on est tous ensemble, et puis il y a aussi Jacob, déclare fièrement Noé.


  • Qui sont-ils ?


  • Alors Eibon c’est le plus vieux de…


  • Ferme-la ! On n’est pas là pour ça ! le coupe Hastur en lui donnant un coup de coude dans les côtes pour le faire taire.

C’est ce moment que choisit la pluie pour commencer à tomber. D’abord doucement, puis de plus en plus fort tandis que l’orage continue de gronder sans perdre en intensité. Les gouttes martèlent les plaques de tôles dans un bruit d’enfer. Tous se regardent dans le blanc des yeux, sans oser parler suite à cette interruption brutale. Enola se racle la gorge et leur adresse à nouveau son sourire timide, la nourriture offerte toujours dans les mains.

  •  Bien… Suivez-moi, il y a trop de bruits ici. On va aller dans un endroit plus calme en attendant que la tempête se tasse.

D’un pas tranquille, elle prend le même et unique chemin emprunté par Cécil quelques instants plus tôt. En retrait, les trois garçons se consultent du regard. Seth lui emboîte le pas, rapidement suivi par Noé qui ne cesse de jeter des coups d’œil curieux autour de lui. Hastur reste un moment derrière, mais finit lui aussi par suivre leur miraculeuse et timide sauveuse, non sans réticence.

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