XI. L'interrogatoire - Partie 2

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Après quelques minutes, le tunnel débouche dans un immense souterrain, si grand que Noé ne parvient pas à en distinguer les extrémités. Ses yeux mettent un moment à s'habituer à la pénombre plus pesante ici qu'au-dehors. Cela lui rappelle l'ambiance de la pièce d'Eshu, plus oppressante encore avec les volutes de pollution et la brume noirâtre qui hantent les lieux. Il remarque également un grand nombre de carcasses de machines qu'il lui est arrivé de voir dans le Cloaque, mais dont il ne connait pas l'utilité.

  •  Ouaaah... murmure-t-il, impressionné par le lieu qui s'offre à lui.

Une fois le Cannibale inconscient déposé contre le mur attenant à la sortie du tunnel, Seth étire son dos douloureux, savourant la hauteur des plafonds de cet endroit insoupçonné.

  •  Prêts à passer aux choses sérieuses ? demande Hastur aux deux autres, ses yeux las reprenant rapidement un air joyeux.


  •  Pour ça il faudrait qu'il se réveille ! fait remarquer Seth au garçon un peu trop enthousiaste.


  •  Ça revient au même, j'ai ce qu'il faut pour ça ! s'exclame Hastur en sortant une petite bouteille parfaitement cylindrique, véritable relique en piteux état. A travers le plastique dont la transparence a perdu de sa superbe se trouve une eau d'une couleur peu engageante.


  •  Pourquoi tu transportes un truc pareil avec toi ? interroge Noé, ne parvenant pas à se figurer l'utilité d'une eau aussi sale.


  •  Je t'en pose des questions moi ! grommelle l'autre en débouchant la bouteille.


  •  Attends ! On n'est jamais trop prudent, dit Noé en faisant les poches du Cannibale, soucieux de conserver leur position de force sur l'adulte.

Il en ressort un étrange objet de la taille d'un disque holographique, mais de forme rectangulaire et complètement transparent si ce n'est la bande noire qui se trouve sur la partie inférieure de l'objet. Le garçon l'observe un instant mais ne réussit pas à en déterminer la fonction, aussi le range-t-il dans son sac pour l'étudier plus tard. Dans une autre poche, Noé trouve également un couteau à cran d'arrêt replié sur lui-même, tellement rouillé que l'enfant ne parvient à l'ouvrir qu'avec difficulté.

  •  Oh excellent ! s'écrie Hastur en s'emparant de l'arme d'un geste rapide. Je vais l'essayer sur lui !

Puis il verse l'intégralité du contenu de la bouteille sur l'homme inconscient, qui se réveille brusquement au contact de l'eau froide à l'odeur acide et désagréable. Il pousse un petit cri de panique, rapidement suivi par des gémissements de douleur. Il doit en effet avoir quelques côtes cassées, et ses rotules ne seront plus capables de le supporter pendant un long moment. Les trois enfants le regardent reprendre conscience, tandis qu'il leur lance d'une voix faible et paniquée :

  •  Je suis où là ? Vous êtes qui ?

C'est presque avec amusement que les garçons se regardent entre eux, et d'un accord tacite, décident de ne pas lui répondre. Cela fait croître la peur de l'homme, qui insiste d'une voix de plus en plus forte. Même Hastur, pourtant si pressé, savoure cette crainte qu'ils inspirent à un adulte. Ce dernier essaye de bouger, sans succès, retenant un cri de douleur.

  •  On veut savoir où se trouve l'entrée des tunnels, exige Noé, brisant le silence pesant.

Sa voix d'enfant résonne dans le parking souterrain immense et vide, balayant les peurs de l'homme adossé contre le mur. S'apercevant qu'il n'a affaire qu'à des gosses, il regagne peu à peu son assurance malgré son piteux état. Le Cannibale laisse à nouveau entendre son rire, semblable à celui d'une hyène, ce qui fait frémir Noé sans pour autant le décourager.

  •  Dis-nous où se trouve l'entrée des tunnels ! répète-t-il en haussant le ton, mais sans montrer quelque sentiment que ce soit.


  •  Allons les enfants, allons... C'est l'un d'entre vous la marchandise hein ? Enfin, pas toi le grand, j'aime pas les grand, c'est fatiguant à porter... Mais vous avez réussi à m'amener ici, vous, bravo, débite-t-il d'une voix traînante, une voix qui laisse deviner qu'il sourit sans modération derrière son masque perfectionné. Vous m'avez fait mal vous savez. Je crois... Hum, je crois que vous m'avez pété quelques côtes. Peut-être aussi les genoux. Vous avez eu vraiment peur hein ? Vous avez si peur que ça des Quartiers aux Ecrans ? Allons les enfants, c'est le paradis là-bas... ricane-t-il tout en mettant les mains dans ses poches avec des gestes lents.

Mais il ne semble pas trouver ce qu'il veut, fouillant plus activement au risque de faire souffrir ses côtes endolories.

  •  Ahah, regardez-le ! C'est ça que tu cherches ? questionne Hastur d'une voix moqueuse, en lui montrant le couteau à cran d'arrêt qui lui a été dérobé quelques instants plus tôt. Pas de chance, il est à moi maintenant ! De toute façon dans ton état, il t'aurait pas servi à grand-chose.

Le Cannibale a un regard surpris mais continue de chercher, retournant même complètement le tissu de ses poches pour avoir la certitude qu'elles ne contiennent plus rien.

  •  Vous l'avez pris hein ? Petits enfoirés, je vais vous buter tous les trois ! hurle-t-il en essayant d'esquisser un geste menaçant, qui ne parvient qu'à lui arracher une grimace de douleur.


  •  Bon Hastur, t'attends quoi ? Qu'il nous raconte sa vie ? Fais-le parler, qu'on en finisse, intervient Seth qui commence à perdre patience devant les vaines menaces de l'adulte.


  •  Ça va ça va, t'as vraiment pas le sens du spectacle. Tiens-lui la main. Voilà, comme ça, à plat sur le sol.


  •  Vous faites quoi là hein ? Vous voulez me torturer ? Allons les enfants...


  •  Bon, on t'a posé une question bouffeur d'humains. Réponds ! lui enjoint le garçon, en lui enfonçant le couteau en plein milieu de la main, d'un geste étonnamment expert.

L'homme se met à hurler, de douleur encore, une douleur vive qui l'irradie jusque dans son avant-bras et qui pulse dans sa main meurtrie.

  •  BORDEL ! Ce gosse est cinglé !


  •  Oui, et il n'arrêtera pas tant que tu ne nous diras pas où se trouve l'entrée des tunnels, répond Noé d'une voix calme, comme si tout était parfaitement normal.


  •  Et... Et à quoi ça va vous servir de le savoir ? demande le Cannibale, en serrant les dents.


  •  Mais c'est qu'il est résistant en plus ! remarque l'enfant aux yeux noirs, agréablement surpris par son nouveau jouet.


  •  Il parle trop surtout, et pas pour nous dire ce qu'on veut savoir. C'est tout ce que tu peux faire Hastur, franchement ? le raille Seth pour l'inciter à effrayer encore plus l'adulte.


  •  Bon, tant pis, tu l'auras voulu ! annonce l'enfant, en plaçant le couteau au-dessus de l'index de l'homme.

Cela produit l'effet escompté, il se débat sous la poigne de fer de Seth qui lui empêche de retirer sa main et halète de terreur. Lorsqu'Hastur commence à exercer une légère pression, s'apprêtant à lui couper le doigt, le Cannibale se résout à leur dire ce qu'ils veulent entendre dans un cri d'effroi :

  •  Arrêtez ! Arrêtez, il y a une entrée dans un bâtiment, là où il y a les grues écroulées !


  •  C'est quoi les grues ? interroge Hastur, le couteau toujours au-dessus de l'index.


  •  Les espèces de tours d'acier en porte-à-faux, tu sais, vers le vieux chantier, explique Noé, qui situe parfaitement l'endroit.


  •  Et mais c'est là où on s'est rencontré ! s'exclame Seth joyeusement en donnant une bourrade affective à l'enfant.


  •  Ahah, c'est là que grâce à toi je me suis choppé une vieille brûlure ouais ! rétorque Noé sur le ton de la rigolade.


  •  Sans moi t'aurais eu plus qu'une brûlure à cause de ce foutu drone ! Et puis elle est classe, en ligne droite comme il faut, rigole l'adolescent en évoquant ce souvenir qui lui semble si lointain.


  •  Attendez, il y a des drones là-bas ? questionne Hastur sans se départir de son attitude menaçante à l'égard du Cannibale.


  •  Non, enfin, cette fois-là il y en avait un. Mais il n'était pas avec sa patrouille, peut-être qu'il était buggé. D'habitude ils ne s'éloignent pas autant de la palissade en plus ! indique Noé en se remémorant l'évènement. Enfin bref, ça m'étonne que tu ne connaisses pas cet endroit.


  •  J'évite d'aller vers la barrière, je veux pas crever, réplique Hastur. Mais pour cette fois je ferai bien une exception. Hein que je ferai une exception ? répète-t-il d'un ton narquois à l'adresse du Cannibale.

L'homme n'esquisse plus un geste et n'émet plus un son, si ce n'est sa respiration bruyante amplifiée par le port de son masque. Tout à coup il se remet à hurler, faisant sursauter Noé et Seth qui ne s'y attendaient absolument pas. Ce n'est que lorsqu'Hastur s'empare du doigt coupé et le porte à hauteur du visage du Cannibale que les deux autres enfants comprennent ce qu'il vient de se passer.

  •  Ça te dirait de le manger, bouffeur d'humains ? rigole Hastur en agitant l'index à la face de l'adulte.

Mais celui-ci s'est évanoui, succombant aux vagues de douleurs incessantes et au spectacle immonde de cette partie de son corps qui ne lui appartient plus.

  •  Bordel Hastur ! Il avait parlé ! l'invective Seth, incapable de comprendre cette violence purement gratuite.


  •  On s'en fout qu'il ait parlé ou pas, il mérite ce qui lui arrive, déclare Hastur d'une voix neutre, tandis qu'il jette l'index dans les profondeurs de la pièce souterraine.


  •  Je suis d'accord avec ça, mais quand même. Tu lui as coupé un doigt, déclare Noé, toujours aussi calme quoi que légèrement surpris.


  •  Ouais, et j'aurais pu lui couper toute la main, il en aura plus besoin de toute façon !


  •  Comment ça ? demande Seth d'une voix dure.

Sans se donner la peine de répondre, Hastur retire le masque anti-pollution du Cannibale et le range dans son sac en forme de baluchon – qu'il s'est lui aussi fabriqué lui-même, mais avec beaucoup moins de dextérité que ne l'a fait Noé.

  •  Voilà, comme ça il va crever.


  •  Je comprends qu'on le laisse ici, mais t'es vraiment sadique et dérangé pour l'avoir fait souffrir inutilement, fulmine l'adolescent en secouant la tête de droite à gauche.

Hastur hausse les épaules en signe d'indifférence, quant à Noé il ne sait pas trop quoi penser. A vrai dire, son esprit est déjà en train de réfléchir à la suite des événements, contrairement à Seth qui s'insurge devant ce qu'il vient de se passer à l'instant.

  •  Allez, partons. On n'a plus rien à faire ici, dit l'enfant, désireux de passer à l'étape suivante.

D'un commun accord, ils se dirigent tous les trois à nouveau vers le passage menaçant de s'écrouler, laissant l'homme inconscient derrière eux sans se préoccuper de son sort. Arrivés à l'extérieur, Noé, avec la prudence qui le caractérise, énonce l'idée suivante :

  •  Et si on bloquait le passage ? Comme ça on sera sûr qu'il pourra pas ressortir !


  •  Vu son état, je doute qu'il y arrive de toute façon, rétorque Hastur qui n'a pas très envie de détruire sciemment son oeuvre.


  •  Non il a raison, il pourrait très bien sortir en rampant. Et dans ce cas, il ne se prendrait pas les fils et ne tomberait pas dans ton piège, appuie Seth, désireux de soutenir Noé mais surtout de donner tort à Hastur.

Cédant à l'avis général, l'étrange enfant pousse un soupir et s'empare d'une pierre pour la lancer sur sa précieuse construction. Les deux autres font de même, et après quelques gros morceaux de gravats lancés sur la structure branlante, le passage s'effondre sur lui-même dans un vacarme métallique, scellant ainsi le destin du Cannibale désormais voué à une mort certaine.

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