XI. L'interrogatoire - Partie 1

6 minutes de lecture
  •   Aaah j'en peux plus de vos conneries, faut que je fasse une pause, souffle Hastur d'un air exaspéré, des gouttes de sueur perlant sur son front.

Il lâche brusquement le bras gauche de l'homme toujours inconscient, si bien que les deux autres enfants, de concert, le laissent tomber par terre sans ménagement.

  •  Mais c'était ton idée tu sais, lui rappelle Noé qui, toutefois, savoure cette pause bien méritée.


  • Je pensais pas qu'il serait si lourd ce salopard ! dit-il d'une voix irritée tout en donnant un coup de pied rageur dans le corps inerte au sol.


  • Hastur ! Qu'est-ce que tu fous ! On frappe pas quelqu'un à terre ! Et inconscient en plus, le réprimande Seth qui, bien qu'il exècre les Cannibales, conserve tout de même un semblant de sens de l'honneur.


  • Oui mais s'il est inconscient il le sent pas, de toute façon, lâche Noé le plus naturellement du monde.

Seth lui jette un regard étonné, les sourcils froncés de désapprobation quant à l'étrange façon de résonner du jeune garçon. Mais il ne trouve rien à répondre qui soit formellement plus logique, aussi préfère-t-il ne rien dire, se contentant de secouer la tête de droite à gauche d'un air agacé.

  •  On est encore loin ? reprend Noé dont les bras, bien qu'ils se soient un peu reposés, commencent à le faire souffrir.


  • Non on y est presque. Tu pourras pas le louper quand on y sera, répond Hastur d'un ton à nouveau dénué d'enthousiasme, comme si son cerveau se mettait à errer dans d'étranges univers lorsqu'il n'est pas stimulé par quelque forme de violence que ce soit.


  • Mais je croyais que c'était une planque ? C'est pas censé être discret une planque ? relève l'enfant, dubitatif.


  • Mais bordel, t'as pas bientôt fini avec tes « mais ci » « mais ça » au bout d'un moment !? lance un Hastur dédaigneux et irrité par les remarques de Noé, qui trouve toujours quelque chose à redire.


  • Tu dis des choses censées en ce moment Hast', je trouve ça bizarre, dit Seth en parvenant en une seule phrase à se moquer des deux enfants.

Ils tournent la tête vers lui dans un mouvement parfaitement synchronisé, Noé d'un air courroucé et Hastur d'un regard mauvais, ce qui ne départit pas l'aîné de son rire.

Tout à coup un long gémissement se fait entendre, provenant de l'homme au sol. Les trois garçons s'éloignent d'un même bond avec les réflexes de bêtes aux abois, mais constatent que le Cannibale n'est pas prêt de représenter à nouveau un danger. Toutefois il reprend petit à petit conscience, ce qui n'augure rien de bon.

  •  Super, et voilà l'autre ordure qui se réveille, déclare l'adolescent, tendu.


  • Non regarde ! rétorque Hastur en lançant à nouveau un puissant coup de pied à l'homme à moitié conscient, mais en visant la tête cette fois-ci.

Un bruit mat et étouffé se fait entendre au contact de la chaussure contre la crâne, et le Cannibale se retrouve à nouveau assommé sans même avoir eu le temps d'ouvrir complètement les yeux.

  •  Quelle délicatesse. Enfin bon, il était pas inconscient cette fois, je n'ai rien à dire, lâche Seth en soupirant.


  • C'est pratique qu'Hastur aime bien faire mal aux gens, quand même, remarque Noé en donnant une bourrade affective à l'intéressé, dont le regard satisfait a reparu à la seconde même où le coup a été donné.


  • Ouais ouais. Bon allez, j'ai hâte de commencer l'interrogatoire, on se bouge !

Après quelques efforts supplémentaires, les trois garçons se retrouvent juste en face d'un immense bâtiment en grande partie écroulé, mais toujours aussi colossal que ce qu'il avait dû être dans le passé. Le gigantesque cube de béton et d'acier semble avoir été éventré par un terrible prédateur plus avide de destruction qu'affamé, à en juger par les tonnes de gravats et de débris qui s'accumulent çà et là.

Curieusement la partie supérieure de l'édifice est remarquablement conservée, presque intacte, si ce ne sont les meurtrissures infligées par les pluies acides. Sur cette partie épargnée de l'architecture trônent d'énormes lettres d'un pourpre délavé, plus proche de la rouille que d'un beau magenta violacé. Certaines pendent lamentablement dans le vide, d'autres restent fièrement accrochées, fidèles à un poste qu'il est désormais inutile d'occuper, tandis que quelques-unes ont purement et simplement disparues, sans doute enfouies sous les décombres.

  •  CE..T.E COM..R.IAL, essaye de décrypter Noé qui est, avec Shaula, le seul Enfant Sans Nom à s'être penché sur l'apprentissage de la lecture.


  • Va falloir faire mieux que ça, ça veut rien dire, se moque Hastur qui est lui-même incapable de donner une signification à ces symboles arbitraires accrochés là-haut.

Sans tenir compte de la remarque qui lui a été faite, Noé se déleste un instant du bras droit de l'homme qu'il est censé tenir – ce dernier s'abat à nouveau par terre, les deux autres se refusant à tout effort superflu – et s'empare de son codex en construction.

  •  Attends, tu nous fais quoi là ? Tu crois que c'est le moment de dessiner ? demande Hastur d'une voix condescendante.


  • Laisse-lui deux secondes, faut pas couper quelqu'un en plein élan de créativité ! défend Seth, tout en regardant avec intérêt son meilleur ami sortir de sa besace un petit pot contenant une pâte de rouille et un fin morceau de plastique cylindrique taillé en pointe.


  • Et mon élan de créativité à moi alors ? se plaint l'enfant aux yeux noirs d'un ton plus geignard que jamais.

Avec application, Noé dessine les mots incomplets qu'il aperçoit là-haut, en prenant soin de marquer l'emplacement des lettres manquantes d'un point.

  •  Voilà, comme ça je pourrai demander à Eibon ce que ça veut dire.


  • Attends, tout ça pour ça ? On s'en fout de ce que ça veut dire ! rétorque Hastur, belliqueux.


  • Toi peut-être, mais pas moi ! Elle est passée où ta curiosité ? lui demande Noé avec un sourire en coin, quelque peu moqueur.


  • Ma curiosité elle est surtout attirée par ce que le Cannibale va nous balancer comme infos. D'ailleurs si ça t'intéresse toujours, ma planque est dans ce bâtiment.


  • Ça va être un peu périlleux d'escalader les décombres avec le corps, remarque Seth en désignant le Cannibale à terre.


  • Qui a dit qu'il fallait grimper ? répond Hastur d'un air énigmatique.


  • Euh... Disons que je ne vois pas d'autre passage, dit l'adolescent en fronçant les sourcils.

Dans une attitude altière, Hastur entraîne le petit groupe et leur fardeau vers l'édifice. Ce n'est qu'une fois arrivés à quelques mètres de l'entrée gigantesque et effondrée qu'une pente est visible sur ce terrain particulièrement plat. Elle semble passer en-dessous du bâtiment, mais d'énormes blocs de béton et des gravats de plus petite taille en obstruent la quasi-totalité du passage.

L'autre partie n'a pourtant pas l'air plus accessible, car bien qu'elle soit exempte de débris, un enchevêtrement d'objets divers et variés forme un passage qui paraît n'attendre que la venue de quelqu'un pour s'effondrer sur lui. Des caisses de métal grillagées sur roulettes – dont se servent la plupart des Ramasseurs de rats pour déplacer leur échoppe itinérante – et autres objets insolites et ont été disposés et reliés entre eux par du fil de fer, de façon à former un tunnel branlant. Celui-ci s'enfonce dans les entrailles du bâtiment jusqu'à une profondeur indéterminée.

  •  Incroyable ! T'as fait ça tout seul !? s'écrie Noé, admiratif.


  • Non, avec Eshu. Il y a longtemps. On voulait faire un piège à humains au début ! explique Hastur, pas peu fier de leur travail. Mais finalement on en a fait une planque, parce que de l'autre côté du tunnel y a plein de pièces qu'on a explorées.


  •  Un piège à humains ? relève le plus vieux d'un ton perplexe. Pourquoi vous avez fait un truc pareil ?


  • Pour piéger les humains, j'ai dit. On a mis des fils de fer en plein milieu du passage, à hauteur d'adulte. Comme ça, si l'un d'entre eux rentre, tout s'effondre sur lui ! précise l'enfant au regard malsain.


  • Ça a fonctionné ? s'intéresse Noé tandis que Seth secoue la tête de droite à gauche, comme à son habitude lorsqu'il ne cautionne pas quelque chose.

Hastur ne répond pas, affichant très certainement un rictus méprisant derrière son masque, ce que le curieux prend pour un non. De l'avis de Noé, il faudrait être fou pour oser s'aventurer là-dedans. Personne n'y est probablement jamais entré, si ce ne sont ses constructeurs aux idées dérangées. Prudemment, le petit groupe s'engage dans l'étroit passage en file indienne. Hastur est en tête, légèrement courbé, avec Seth à sa suite traînant le corps inerte, complètement cassé en deux afin d'éviter les fils qu'il toucherait à coup sûr s'il ne prenait pas cette précaution. Quant à Noé, il avance derrière tranquillement sans même prendre la peine de se baisser grâce à sa petite taille. Le plus grand halète sous l'effort, la position inconfortable qui lui est imposée ne lui facilitant pas la tâche, tandis que les deux enfants avancent à un bon rythme sans trop de peine.

  •  Tssss dans quoi vous m'embarquez franchement ! lance-t-il irrité, en s'arrêtant un instant pour reprendre son souffle.


  • On y est presque ! l'encourage Hastur d'une voix pressante.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Recommandations

Michel Delsarte

Le seul destin des coqs de combat
est de terminer
en plumeaux
0
0
0
0
Jean-Marc Kerviche

Le métro.

Un monde en sous-sol sans humanité, plus inhospitalier qu’il ne soit possible et que, tous, nous cherchons à fuir est effectivement envoûtant.

Le métro est un moyen de transport comme un autre et il ne viendrait à l’idée de personne de le considérer autrement que pour son utilité. Que ne doit-on pas à Fulgence Bienvenue ?

Mais à bien y regarder et à s’y attarder, on se prend à découvrir un autre monde.

Il suffit pour s’en convaincre de se placer à la sortie des bouches de métro déversant ses marées de voyageurs par vagues successives soulagées d’avoir échappé au pire (se souvenir de l’incendie de Couronnes en 1903, des attentats de Saint Michel plus près de nous et du gaz sarin répandu dans le métro de Tokyo en 1995). On pourrait même se laisser aller à se les imaginer fuyant les enfers, alors que, dans la réalité, ce qu’ils ont vécu ne représente qu’un moment d’une absolue nécessité pour se rendre d’un endroit à un autre. Enterrés pendant un moment, juste un moment dans un monde sans âme ou l’acier côtoie les matériaux synthétiques, faïences, plastiques, caoutchoucs, respirant les odeurs fétides de graisse et d’huile des machines et des moteurs, mêlées aux transpirations humaines et au souffle chaud des bouches d’aération, oui,  enterrés vivants, volontairement dans un monde hostile s’il en est. On est pris de vertige avec tous ces voyageurs qu’on voit l’espace d’un instant et qui disparaissent aussitôt floutés dans nos mémoires, sans identité, ressemblant à s’y méprendre aux limbes, ces spectres de la religion catholique qui se situent aux marges des enfers quand chacun d’entre eux cherche à rendre son obligatoire migration quotidienne la plus furtive possible au point qu’il n’en veuille garder aucun souvenir, ni pendant sa journée ni pendant sa nuit.

S’enterrer seulement pour un moment dans ce monde déshumanisé parce qu’on y est contraint, agressé par le bruit lancinant des machines, aveuglés par la froide lumière des néons, dérangés par les vociférations des imprécateurs en tout genre et de toute église, désœuvrés, désinhibés par l’herbe ou l’alcool à la recherche d’une écoute, d’un regard, voire d’une reconnaissance.

Et ces sols jonchés de salissures, ces parois recouvertes d’affiches encollées, barbouillés de traces suspectes, badigeonnés à la va vite et ces mains imprimées à même les murs comme autant de signes désespérés de notre passage ici-bas et qu’on retrouvera dans mille ans à l’instar des peintures rupestres des grottes de Lascaux. Tous ces objets jetés sur le sol inanimés, oubliés sur un banc, avez-vous donc une âme serait-on tenté de leur dire. Il paraitrait que le métro est l’endroit qui alimente le plus le Service des Objets Trouvés de la rue de Dantzig.

Bref, un univers où les rencontres heureuses pourraient se faire mais qu’on évite soigneusement habité que nous sommes par la crainte que celles-ci ne deviennent justement… malveillantes.

Cette foule compacte en attente sur les quais, s’engouffrant comme un troupeau ou chacun doit être en condition d’accepter le contact avec l’autre en taisant sa gêne. Oui, le métro, seul endroit où se réalise les contacts non désirés, donnant à certains l’occasion d’approcher la gente féminine avec l’excuse de la situation. 

Et puis dans ce monde hostile où chacun court à sa perte, comment trouver cet autre quand cet autre n’a comme objectif que d’abréger son passage en ces lieux. Alors peut-être l’obliger à s’arrêter.   Au détour d’un couloir, à la rencontre de plusieurs galeries, un espace, un ilot, une oasis, une surprise, un musicien vous arrête. Amateur ou chevronné, discordant ou sublime, il vous enchante, vous tire d’où vous êtes l’espace d’un instant.

Puis chacun reprend sa course continue. Ils sont tous dans leurs pensées de ce qu’ils ont fait, sur ce qu’ils vont faire, chacun avec ses rêves, ses craintes, ses obsessions, inaccessibles au monde qui les entoure, anesthésié par le bruit, la cacophonie ambiante et répétitive entre ceux du matin qui n’auront jamais fini leur nuit et ceux qui la commence à peine. Chacun vaque à son occupation, programmé, habité par une urgence personnelle. Quelqu’un peut défaillir près d’eux, ils ne le perçoivent pas, l’ignore, ou pire, l’évite. Chacun son malaise, son mal-être, sa destinée. Chacun pour soi, même les bonheurs sont tus. Nul sourire ici, chacun est de passage.
0
0
0
3
fanche

Le savoureux défilé des personnages,
les successions des traits qui s'opposent,
pendant que la mort des amants est en gage,
sans rien contredire de l'osmose.


Viens le cœur dans sa délirante agilité,
paradoxe, sa folie est dominée,
pour revenir vers les moments de grâce,
comme à l'écoute d'un intégrale de la Callas.



J'obéis à tous les caprices,
frémis sous touts mes passions,
pose les lèvres sur les calices,
bois le sang sans compassions.
0
0
0
0

Vous aimez lire Chloé Truong ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0