VII. D'amers souvenirs

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           Eibon se lève à son tour, et Jacob observe avec un pincement au cœur le visage du vieil homme se décomposer à mesure qu'il s'approche du garçon. Noé s'extirpe des livres et regarde les deux adultes droit dans les yeux, malgré la gêne palpable liée à la situation. Ni eux ni le garçon ne savent quoi dire, si bien qu'un silence pesant s'installe dans la pièce habituellement si chaleureuse au milieu du capharnaüm d'ouvrages.

  •  Pourquoi vous ne parlez pas ? Vous voulez savoir ce que j'ai entendu, c'est ça ? demande l'enfant, rompant enfin le mutisme ambiant.


  • Oui, c'est en effet ce qu'on se demande, répond Jacob à la place du vieil homme, dont le regard semble désormais vide suite à cet ascenseur émotionnel quelque peu douloureux.


  • A peu près tout, je pense. J'ai entendu parler des Cannibales, même si je n'ai pas très bien compris. Et je sais aussi qu'Eibon en faisait partie, mais ça je m'en fiche un peu.

Il détourne les yeux et se gratte l'avant-bras ce qui, les deux hommes le savent à force d'expérience, est signe que le garçon ne dit pas toute la vérité.

  •  J'ai l'impression que tu en sais plus que ce que tu veux bien nous dire. Parle Noé, on veut juste que tu sois honnête, annonce Jacob, accompagné de son fidèle sourire rassurant.


  •  Parce que vous avez été honnêtes avec moi, vous ? répond l'enfant sur un ton arrogant qu'ils ne lui connaissent pas.


  •  Là tu marques un point, dit Eibon dans un souffle, reprenant petit à petit le contrôle de ses pensées. Mais tu n'as qu'onze ans, c'est impossible de tout te dire. Un adulte n'a pas à se confier à un enfant, tu comprends ça j'espère ?


  •  Oui, je pense.


  •  Noé, je ne veux pas que tu ailles dans Les Quartiers aux Écrans, tu m'entends ? ordonne le vieil homme sans son autorité habituelle, sa voix surtout marquée par l'anxiété.


  •  Je sais que vous voulez pas qu'on y aille. Mais pourquoi ? Si tu me donnes la raison, je veux bien y réfléchir, rétorque l'enfant en tirant profit de la situation d'une façon très adulte.


  •  Nom de... Tu es vraiment un sale petit cloporte quand tu t'y mets ! finit par exploser Eibon devant l'impertinence de son jeune protégé.

Noé sourit, sachant que le vieil homme, malgré son caractère acariâtre, finira bien par lui dévoiler ce qu'il veut savoir étant donné qu'il se trouve dans une position ne lui offrant que peu de possibilités pour se racheter.

  •  Tu n'es qu'un sale petit manipulateur qui cache bien son jeu, tu le sais ça ? tonne le vieillard en jetant un regard courroucé à l'enfant qui ne se départit pas de son sourire angélique.


  • T'avais qu'à me laisser participer à la conversation, ça m'aurait évité de vous espionner. Tu le savais, que j'avais pas envie de dormir ! rajoute Noé, achevant d'énerver le doyen dont le regard, vide quelques instants plus tôt, se remplit d'une colère mesurée. Allez, réponds à ma question s'il te plaît !


  •  Commence d'abord par me ranger tout le bordel que tu as foutu, et avec application, grommelle Eibon, sachant que le jeune entêté ne lâcherait pas l'affaire avant d'avoir obtenu sa réponse, mais tenant tout de même à montrer un semblant d'autorité.


  •  D'accord, je range. Tu me racontes en même temps ? tente Noé en le regardant de ses grands yeux brillants et avides de savoir.


  •  Ça va, t'as gagné. Mais tu me fatigues, sache-le ! Jacob, voudrais-tu lui expliquer ? Je pense que tu es le mieux placé pour lui raconter ce qu'il se passe là-bas, dit le vieil homme avec une expression de mépris sur le visage lorsqu'il évoque ce « là-bas » désignant l'Etat.

L'intéressé marque un moment d'hésitation, il n'a jamais parlé de son lieu natal à qui que ce soit depuis qu'il est ici, même à Eibon. Pourquoi lui demander d'en discuter avec un enfant ? Certes, Noé est intelligent et particulièrement mature pour son âge, et le meilleur moyen de l'effrayer reste sans doute de lui raconter les horreurs qui se déroulent de l'autre côté de la barrière électrifiée, mais il n'en a aucune envie. L'enfant a commencé à ranger les ouvrages comme il lui a été demandé et fixe Jacob de ses grands yeux curieux, pour l'inciter à respecter sa part du marché. Enfin, la part d'Eibon serait plus correct. Le vieil homme aussi lui envoie un regard encourageant, si bien qu'il finit par se sentir obligé de leur raconter.

  •  Je n'ai pas envie de rentrer dans les détails, alors je vais être bref, annonce Jacob d'un air entendu, que ni le doyen ni l'enfant ne discutent. Je ne sais pas ce qu'il se dit ici sur l'Etat, pas exactement en tout cas. Mais c'est un endroit dangereux, pas pour le corps, mais dangereux pour l'esprit. Du moins pour ses habitants, et je n'ose même pas imaginer ce qu'il arrive à ceux qui s'infiltrent. Je me souviens des cours de mon enfance, on nous enseignait des tas de choses que j'ai découvertes être fausses, avec le temps et des recherches. On nous disait que les habitants du Cloaque ne sont pas vraiment des hommes, qu'ils sont infectés d'une maladie immonde de laquelle il faut se protéger. D'où la barrière à haute tension. L'histoire est instrumentalisée et...


  •  Ça veut dire quoi instrumentalisé ? le coupe Noé pour s'assurer de comprendre toute la signification de ce que lui dit Jacob.


  •  Ça veut dire qu'on ne raconte pas ce qui s'est vraiment passé, en tout cas pas en détails. Ils racontent ce qui les arrangent pour manipuler tout le monde.


  •  Et pourquoi ils font ça ?


  •  C'est une bonne question, je n'en sais rien. Mais en tout cas ça marche, pour la plupart des citoyens. Mais chez certains ça ne prend pas, et bien que ces personnes soient rares l'Etat ne peut pas laisser les esprits critiques se propager, raconte Jacob, la mine de plus en plus défaite tandis que son esprit se remémore des événements qu'il ne peut se résoudre à raconter. Bref, pour te dire ça simplement, des gens qui en temps normal seraient peut-être de bonnes personnes vouent une peur incontrôlable envers les gens du Cloaque, et même envers leurs semblables qui cherchent des réponses. Des réponses qui pourraient les effrayer. Et la peur conduit à la violence, c'est une loi universelle. C'est pour ça que les rares personnes qui mettent le nez un peu trop profondément dans la merde de l'Etat n'en ressortent pas indemnes.

L'homme aux cheveux longs ne prononcent pas souvent de grossièretés, contrairement à Eibon. Aussi Noé se dit que la « merde de l'Etat » doit vraiment être quelque chose de répugnant, comme le mot employé l'indique à son juste titre. Il interrompt son rangement, tâche qui nécessite somme toute une certaine concentration pour ne pas renverser la pile instable qu'il vient juste de remettre en place.

  •  C'est pour ça que tu es parti, j'imagine. Mais traverser les tunnels des Cannibales, ce n'était pas plus dangereux que de rester au final ? interroge le jeune garçon sans se rendre compte qu'il vient juste de vendre la mèche quant à ce qu'il a entendu pendant qu'il les espionnait.


  •  Ah, tu viens de te trahir, tu as bien entendu le moyen de passer du Cloaque à l'Etat ! s'empresse de lui faire remarquer Eibon dans une attitude qui paraît presque puérile.

Un éclair de contrariété passe dans les yeux du garçon, avant de disparaître immédiatement. Il s'était fait avoir, en effet. Mais peu importe, cela ne changerait rien à l'issue de la discussion.

  •  Alors, pourquoi tu as pris tant de risques ? reprend-t-il à l'adresse de Jacob, en ignorant la remarque du vieillard, dont les yeux se plissent de contrariété lorsqu'il se voit ignoré.


  •  Parce que... Une personne avec laquelle je cherchais des réponses a été tuée. Pire que ça même, exécutée. L'Etat se débarrasse des contestataires de la pire manière qui soit.

Sa voix part dans les aiguës lorsqu'il entame la dernière partie de sa phrase, et Noé se demande si l'adulte en face de lui ne va pas se mettre à pleurer, ce qui donnerait lieu à une situation encore plus gênante qu'elle ne l'est déjà. Le garçon a horreur de voir une personne triste, le monde l'est déjà bien assez comme ça. Mais d'un autre côté, cette occasion de satisfaire sa curiosité sur le sujet ne se reproduira peut-être pas. Cependant, c'est cette dernière qui l'emporte. Si Jacob est sorti indemne d'un grand nombre d'épreuves, il survivra bien à quelques questions déplacées.

  •  Comment ? ose finalement demander le garçon, sans détourner le regard lorsque les yeux de son interlocuteur s'écarquillent de surprise.


  •  Pardon ? Comment quoi ? insiste Jacob, espérant avoir mal compris la question.


  •  Comment... Comment les gens sont exécutés ? répète Noé, d'une voix hésitante bien qu'intérieurement il soit sûr de vouloir connaître la réponse.


  •  Tu te rends compte de ce que tu es en train de me demander ?


  •  Heu... Oui, je crois que oui, répond-il sans sourciller, mais prenant de plus en plus conscience que poser cette question n'était peut-être pas une si bonne idée.


  •  Noé, arrête ça immédiatement, intervient sèchement Eibon en jetant un regard outré à l'enfant. Tu es un gamin intelligent, mais maintenant il va falloir que tu apprennes à mesurer l'impact de tes paroles. Tu te comportes comme Hastur le ferait.

Le vieillard vient de toucher un point sensible. En effet Noé a toujours trouvé en Hastur un bon compagnon d'exploration, mais un compagnon hélas dénué d'humanité. Ce pourquoi Seth, le parfait opposé du garçon belliqueux, est devenu son meilleur ami bien qu'il soit plus âgé. Lui aussi est intelligent, et en plus de cela il se soucie toujours des autres, se plaçant dans le rôle du grand-frère protecteur. Noé le considère comme un modèle, une ligne de conduite. Et sa curiosité vient de le faire dévier de la voie qu'il veut suivre. Prenant sur lui pour ne pas répliquer quelque phrase cinglante qui pourrait lui assurer d'avoir le dernier mot, il baisse respectueusement la tête en signe d'excuse, et dit d'une voix clairement audible :

  •  Je suis désolé, je n'aurais pas dû poser cette question...


  •  Je suis content que tu t'en rendes compte, déclare Eibon en reprenant son office de grand-père autoritaire, sans toutefois se départir de cette anxiété qui lui ronge le ventre.


  • Tu es pardonné, Noé. Oublions ça, ajoute Jacob, touché par les excuses de l'enfant.

Encore une fois, sa bouche s'élargit en un éternel sourire et Noé lui sourit en retour. Seul Eibon continue d'être troublé par son secret désormais dévoilé, qui risque fortement de s'ébruiter maintenant que l'un des enfants sans nom est au courant. Et c'est avec peu de conviction mais beaucoup d'espoir qu'il aborde le sujet :

  •  Maintenant que ta petite opération espionnage a porté ses fruits, tu es au courant de choses que tu ne devrais pas savoir. C'est donc très important que tu gardes tout ça pour toi. En particulier le fait que j'ai été un membre des Cannibales. N'en parle à personne, tu m'entends ?


  •  Mais si tu n'avais pas fait partie des Cannibales, tu ne nous aurais peut-être jamais recueillis. Alors en quoi est-ce que c'est une si mauvaise chose ? interroge l'enfant, dont la réflexion particulière ne cessera jamais d'épater le vieil homme, et de légèrement l'agacer.


  •  C'est une mauvaise chose parce que j'ai fait du mal.


  •  Est-ce que tu as fait du mal à Eshu ? Enfin, je veux dire, à sa famille. Elle a tellement peur que sa famille soit mangée, ça a un rapport avec les Cannibales, c'est ça ?


  •  Je ne lui ai jamais fait de mal, à sa famille non plus. Mais il est possible que j'aie blessé beaucoup d'autres personnes, avoue-t-il, décidé à être franc avec Noé à ce stade de la discussion.


  •  Mais tu peux être sûr d'une chose, Eibon est quelqu'un de bien. Il a sauvé bon nombre de vies. Cette partie de son existence mérite de rester enterrée, pour le bien de chacun d'entre nous, plaide Jacob en la faveur du vieil homme.


  •  Promis juré, je ne dirai rien à personne ! affirme l'enfant, le regard brillant de bonnes intentions.


  •  Même pas à Seth ? tient à s'assurer Eibon, toujours soucieux.


  •  Même pas à Seth, certifie celui-ci.

Chose rare, le vieillard serre Noé dans ses bras noueux, dans l'expression d'une profonde reconnaissance. Surpris, l'enfant lui rend son étreinte, peu habitué à tant de douceur. Sentant désormais une grande fatigue s'emparer de lui, il laisse échapper un long bâillement.

  •  Est-ce que je peux dormir ici ce soir ? tente-t-il en prenant soin de parler avec une voix fatiguée.


  •  Manipulateur et profiteur. Allez, fais donc garnement ! Va t'installer dans le canapé, je te le laisse pour ce soir. Mais seulement ce soir ! accepte le vieil homme, non sans une once de soulagement à l'idée que Noé ne se précipite pas pour retrouver Seth et risquer de tout lui dire.

Intérieurement, il s'en veut tout de même un peu de ressentir quelque chose d'aussi égoïste. Mais que serait-on sans cela ?

  •  Merci grand-père, répond l'enfant, le cœur heureux et léger malgré les terribles révélations de cette soirée.

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Je m'étais installé sur le rocking-chair du grand-père, près de la cheminée. On parlait beaucoup de plombiers et du Président Nixon à la télévision, je ne comprenais pas tout bien sûr. Je comprenais surtout que Maureen me prenait sur ses genoux et me caressait longuement avec cette infinie tendresse remplie de la lucide compassion de celle qui ne se faisait plus beaucoup d'illusions sur mon triste sort. Elle tentait par tous les moyens, et avec succès je dois le dire, de me faire oublier les souffrances de la maladie et m'accompagnait en douceur vers cet autre monde dont personne de mon entourage n'était encore jamais revenu.


Grâce à son attention câline de chaque instant, j'étais si riche, si rempli de tendresse et d'amour, que j'avais fait le serment solennel devant l'affiche de Thomas O'Malley en personne - cette vieille pop-star Irlandaise qui me surveillait au-dessus du lit de la chambre - je m'étais juré à ne jamais, jamais au grand jamais, quitter une maîtresse si aimante et si attentionnée à mon égard. Puis je me suis caché sous le lit pour attendre mon tour.


C'est alors que quelques bribes d'une conversation lointaine me revenaient en mémoire. Maureen prétendait que certains animaux pouvaient dans quelques cas vivre jusqu'à sept existences. Cette affirmation saugrenue, à mes yeux totalement invérifiable, était bel et bien confirmée par le hochement de tête du bon Docteur Phillips qui jouait au poker avec les hommes de la maison. Ah ! seulement voilà ! plus aucun doute n'était permis désormais ! Car si le bon vieux Docteur Phillips approuvait, ne serait-ce que par un simple hochement de tête, fut-il involontaire d'ailleurs, ce devait être une certitude parfaitement indiscutable, tant sa longue barbe blanche imposait la sagesse, le savoir, la science, la vérité et l'autorité. Depuis lors, évoluant dans un entourage si convaincu de cette quasi immortalité, je ne me suis plus beaucoup inquiété sur mon avenir et je me laissais glisser dans une triste paix vers l'autre rive en étirant les secondes atroces et voluptueuses de cet instant singulier.


Les grands yeux bleus de Maureen étaient brillants et humides. Ils fixaient la bibliothèque du salon, comme si elle eut voulu chercher une réponse, un signe, un appui, une aide. Pensait-elle à ses longues heures de lecture à l'ombre du vieux cèdre l'été ou près de la cheminée lorsque le vent d'hiver faisait cogner la porte disjointe de l'écurie ? Se souvenait-elle de ces instants délicieux lorsqu'elle me relisait à voix haute un passage de son livre qu'elle trouvait si beau, si bien écrit, qu'elle voulait aussitôt m'en faire profiter ? Effectivement, j'en profitais. Je levais alors des yeux complices et l'approuvais négligemment en ronronnant de plus belle pour que reprennent ses tendres caresses machinales. Oui, Maureen devait penser à tout cela et à tant d'autres moments de notre si douce complicité, c'est fort probable. Puis, elle se leva brusquement, essuya discrètement une larme qui lui échappait et maugréa entre ses dents un affectueux reproche en mimant du mieux qu'elle put une de ces fausses colères, gesticulant comme une possédée pour tenter de faire disparaître cette insupportable fumée de cigarette bien coupable tout à coup. C'était la première fois que je l'entendais fulminer après la fumée. Je bredouillais quelques miaulements idiots pour lui communiquer ma totale adhésion et une bien piteuse solidarité. Malgré une apparente sérénité, je demeurais terriblement angoissé à l'idée de partir cette nuit. Je n'avais rien préparé, absolument rien. Par ailleurs, j'ignorais totalement le nombre de vies qu'il me restait au compteur. Et puis, comment réapparaîtrais-je en ce bas monde, sous quelle forme, dans quel habit ? Dans quelle famille atterrirais-je ? Et si j'en étais à ma septième vie, comment le saurais-je ? Ah ! Ça oui, j'aurais bien aimé l'interroger, moi, ce bon docteur Phillips. Je le soupçonnais si souvent de profiter de l'ignorance de son entourage pour asseoir sa science et ses stupides certitudes. Il était évident que je souhaitais ardemment renouveler mon contrat, même pour une durée déterminée. J'étais bien dans cette maison. J'étais logé, nourri, soigné, aimé. Je me suis fait une belle expérience de quatorze années comme Chat dans la grande ferme des Mac Pherson, ici même à Spencerville et c'était indiscutablement ce job de Chat de ferme que je maîtrisais le mieux. Hélas, entraîné par le confort de l'habitude, je n'avais pas voulu me former à d'autres emplois mais de toutes façons, il était beaucoup trop tard pour le déplorer.


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De son côté, Maureen était dévastée à l'idée de me laisser dans cet état stupide de longues et inutiles souffrances. Mes parents m'avaient toujours enseigné d'afficher la plus grande dignité en toutes circonstances, allant même jusqu'à cacher cette pudeur obligatoire qu'il convient d'adopter dans les épreuves de cette nature. Ils me racontaient si souvent que mes sauvages ancêtres se faisaient dévorer avant la nuit tombée s'ils montraient le plus humble petit soupçon de faiblesse. Je demeurais donc stoïque et discret, plus que de raison car la situation me semblait terriblement préoccupante, tandis que Maureen se faisait un sang d'encre pour prendre la suprême et ultime décision qui abrègerait mes souffrances.


Je me savais condamné, Maureen le savait mieux que moi. Elle me prit dans ses bras. Je posais ma tête au creux de son épaule. Je l'entendais sangloter tout bas, éprouvant les pires difficultés à ravaler ses larmes qui coulaient sur mes longs poils blancs. J'étais essoufflé mais je sentais battre son coeur.


Je quittais dans la nuit la ferme des Mac Pherson. Je quittais l'Oklahoma. Je quittais le monde très discrètement, sans rien changer à mes habitudes, à pas feutrés, emportant avec moi la dernière caresse de Maureen.


Minouche, 09 mars 2013

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