VI. La confession d'Eibon - Partie 2

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    Eibon respire un grand coup, tandis que ses poumons laissent entendre un sifflement sourd, signe d'une maladie qui sommeille sans doute en lui. Cette soirée à quelque chose d'inhabituel, elle a des vérités à dévoiler. Et la vie de Jacob ne repose que sur la recherche de ces vérités. Pourquoi se trouverait-il dans le Cloaque, sinon ? Concentré, il se tourne un peu plus vers Eibon, comme si cela lui allait lui permettre de mieux saisir chaque information, et écoute attentivement :

« Savoir comment je suis devenu un membre des Cannibales n'a que peu d'importance. Ce dont je voudrais te faire part ce soir, c'est de leur rôle, et du trafic qui s'est instauré entre le Cloaque et l'Etat au fil des décennies. Comme tu le sais déjà – sans doute même mieux que moi étant donné que tu es né là-bas – les citoyens ne mangent plus de produits naturels. Les machines leur fabriquent de la viande artificielle sur la base de fibres synthétiques, et la majeure partie de leur alimentation n'est que le résultat d'une chimie que je ne comprends pas, et que je ne veux pas comprendre.

« Or – et là est la raison pour laquelle notre monde, un jour, perdit jusqu'à la moindre once de splendeur – les hommes ont cette manie de vouloir ce qu'ils n'ont pas, cette folie de s'abrutir de luxe et de confort jusqu'à s'en rendre dépendant au plus profond de leur âme, et de ne vivre que pour et par ça. J'ai eu la stupidité de vouloir m'en servir, comme bien d'autres avant moi. Et moi aussi, j'ai perdu une partie de moi-même en faisant cela, je me suis perdu...

« Hum mais revenons-en au sujet. Tu es d'accord lorsque j'affirme que les habitants des quartiers résidentiels, des Quartiers aux Ecrans comme on dit ici ou les citoyens comme on dit chez toi, vivent une vie de débauche totalement dépourvue de toute forme d'épanouissement ? Aliénation du corps et de l'esprit règnent en maîtres, les machines font tout à leur place. Ils n'ont rien à faire, si ce n'est s'engraisser. Alors évidemment la recherche d'une nourriture plus fine et plus goûteuse que ce qu'ils ont déjà est un combat de tous les jours dans l'Etat...

«Du moins pour la plupart d'entre eux, tu es un bon contre-exemple. Eh bien certains citoyens ne se satisfont plus de la viande synthétique. Alors en effet, ils pourraient manger du rat, mais il ne s'agit effectivement pas de la meilleure viande qui soit. Elle est âcre, dure et filandreuse. Tandis qu'à les entendre, la viande humaine est... Serait... Bref, tu m'as compris. Ainsi commença le trafic de viande humaine. »

Il se tait, remet ses souvenirs en ordre avant de reprendre. Cette pause paraît aussi salutaire à Jacob pour tout assimiler. Effectivement, l'Etat a bien des secrets tapis entre les mailles de sa réalité, ça il le savait déjà. Mais découvrir qu'il s'agit d'une société cannibale, se servant du Cloaque comme d'un élevage de bétail rare, est un concept plus que perturbant. Néanmoins, Eibon semble avoir encore de nombreuses choses à révéler, tiraillé entre la nécessité de raconter cette partie de sa vie et l'horreur honteuse qui y mêlée :

« Ceux qu'on nomme les Cannibales n'ont d'autre rôle à jouer que celui de trafiquant. Ils trouvent la viande, et la livrent en échange de quelque chose en retour. Cela dit, ce mets reste considéré comme quelque chose de rare et je doute qu'on en entende parler partout dans les Quartiers aux Ecrans. Mais ça existe, les consommateurs sont suffisamment nombreux pour que ça vaille le coup de se lancer dans le marché et d'être à peu près sûr de mener une vie relativement confortable, étant donné les conditions du Cloaque. L'Etat ne manque pas de moyen et qui dit rare dit hors de prix, ça permet d'avoir accès à des objets qu'on ne trouve pas ici. Des billes d'eau énergétiques pour les disques holo par exemple, de la type 2 et 3 en abondance, des vêtements, tant de choses.

« Encore, je m'égare. Tout à coup il y a mille sujets que je voudrais aborder, mais je vais me concentrer sur le principal. Ainsi les Cannibales ne portent pas vraiment bien leur nom, bien qu'ils ne volent pas leur réputation peu reluisante. Ils... J'ai tué des gens, Jacob, pas des innocents ou des personnes respectables, mais des gens tout de même. Les Cannibales trouvent la marchandise – pardonne moi l'expression – puis assurent la livraison des corps dans des tunnels reliant le Cloaque et l'Etat.

«C'est par là que tu es arrivé, c'est là que je t'ai trouvé, il y a seulement cinq mois. Bien que je ne fasse plus partie de ces trafiquants, j'ai su rester en contact avec des personnes chez qui subsiste une parcelle d'humanité. Des gens avec qui j'ai traversé énormément de choses, et qui ont la bonté de me donner une petite partie de leurs gains pour subvenir aux besoins des enfants. Tu as eu de la chance que l'un d'eux se soit trouvé parmi le groupe présent lorsque tu t'es engagé dans les souterrains. »

Malgré la demande du vieillard de ne pas être interrompu, Jacob ne parvient pas à contenir toutes les questions que ses révélations ont fait naître. En lui luttent un sentiment de révolte grandissant et son empathie naturelle à l'égard d'Eibon, sans qu'aucun des deux parviennent à dominer l'autre. Sans se départir de son calme apparent, bien que son souffle soit plus fort, ou en tout cas semble l'être tant il l'entend résonner dans son crâne, il profite de la pause marquée par le vieil homme pour s'immiscer dans son monologue :

  •  Je ne comprends pas. Je ne comprends pas qui tu es vraiment, comment tu as pu rester en contact avec de telles personnes. Et surtout, je ne comprends pas pourquoi tu me parles de ça, j'aurais presque préféré ne jamais savoir. Maintenant mon esprit sera parasité par toute cette horreur au lieu de rester focalisé sur l'autogire.


  •  Je t'avais demandé de ne pas m'interrompre.


  •  Eibon, comment ne pas interrompre un discours pareil... J'ai des questions, une foule de questions, je ne peux pas juste rester assis là à t'écouter tranquillement, répond Jacob en se passant la main dans la barbe et en regardant droit devant lui d'un air concentré. Que se passe-t-il exactement ? Pourquoi me parler de ça ce soir ?


  •  Après ce qu'a dit Noé pendant le repas et le regard brillant d'Hastur, on peut être sûr qu'ils vont chercher à s'infiltrer dans l'Etat. Ça ne doit pas arriver, jamais. Et je sais que tu es d'accord avec moi sur ce point, en temps normal je parle peu mais j'observe, j'ai bien vu ta réaction. Ils ne doivent pas avoir connaissance des tunnels, c'est le seul moyen de passer d'une zone à l'autre, confie le vieil homme sans toutefois évoquer l'autre raison qui le pousse à tenir l'existence de ces souterrains secrète.


  •  Tu sais très bien que je ne leur dirai jamais comment passer. Tu l'as dit toi-même, nous sommes d'accord sur ce point. Non, il y a quelque chose d'autre, une chose plus personnelle que tu veux cacher, je me trompe ? demande Jacob avec douceur, ses yeux las en accord avec son sourire triste.

Eibon attend un moment avant de répondre. C'est un vieil homme fier et anxieux qui n'aime pas se confier et le voilà ce soir, discourant sur son passé honteux. Mais il y a des choses plus importantes que la fierté, ce sont les enfants sans nom qui le lui ont appris.

  •  Je... Hum, je ne veux pas que les gamins sachent ce que j'ai fait. En aucune façon, c'est le seul endroit sur cette terre où ils sont en sécurité. S'ils savaient qu'ils ont été recueillis par un assassin, je ne suis pas sûr qu'ils resteraient... avoue finalement le vieillard en baissant les yeux au sol.


  •  Je comprends ton intention. Sois rassuré, je ne leur dirai rien. Tu m'as confié des choses horribles, mais tu restes celui qui m'a permis de sortir de l'Etat. Si tu n'avais pas été là, je n'ose même pas imaginer la façon dont je serais mort. Et puis, tu as été franc avec moi, je savais bien qu'il y avait quelque chose de louche mais tu m'en as parlé plutôt que de me le cacher. J'apprécie, le rassure Jacob, peu habitué à voir le vieil homme de cette façon. Mais j'ai une dernière question avant que l'on scelle définitivement cette conversation.


  •  Pose là donc, au point où on en est, soupire-t-il sans montrer son soulagement, bien qu'intérieurement son cur ait retrouvé une légèreté salvatrice.


  •  Que s'est-il passé pour que tu décides de quitter les Cannibales ?


  •  Ah, je ne m'y attendais pas, à celle-là. Comment t'expliquer en t'épargnant des horreurs... J'avais une règle, bon nombre d'entre nous avait la même : pas d'enfants. Trafiquer des corps d'enfoirés violents, cruels et sans valeurs, cela n'avait pas d'importance – c'est ce que je me disais, à l'époque. Mais des enfants, c'était tout bonnement impensable. Même si la plupart d'entre nous partagions cette opinion, il y avait des exceptions. Et une de ces exceptions, lorsque nous étions en réapprovisionnement, commis un acte horrible que je n'ai pas pu empêcher. Je te laisse deviner ce qu'il s'est passé. Je ne pouvais pas rester après ce qui s'était ça, le tueur d'enfant s'est pris plusieurs coups de poing dans la gueule lorsqu'il est arrivé avec le cadavre, dieu merci. Mais j'avais la certitude que ce n'était pas un cas isolé, et que bientôt il y aurait de plus en plus de ce genre de cinglés parmi les Cannibales. Alors je suis parti.

Sa voix ne se brise pas, mais ses yeux sont animés d'étranges lueurs, sans doute les lumières de ses fantômes du passé resurgissent-elles à l'évocation de cet immonde incident.

  •  J'imagine que tu n'es pas une si mauvaise personne que ça alors, ajoute Jacob en essayant d'en persuader le vieillard, comme de s'en persuader lui-même.
  •  Bon ou mauvais, voilà deux mots qui n'ont aucun sens à mes yeux. Chacun à une part des deux en...

Un fracas énorme retentit, faisant sursauter les deux hommes. Des monticules de livres se sont effondrés, emportant quelques dizaines de disques holo et de tablettes dans leur chute. Alerte, Jacob se lève et emporte la bougie avec lui pour mieux y voir dans la pénombre. Il avance, sur ses gardes, en direction des amas écroulés desquels continuent de glisser quelques livres fins. Quelque chose bouge, là-dessous. Toujours avec prudence, il dégage les ouvrages les plus lourds jusqu'à ce que le fauteur de troubles se redresse vivement en reprenant son souffle. Une paire d'yeux marrons fixe Jacob dans un regard mêlant surprise et malaise.

  •  Euh... Pardon, dit Noé d'une voix embarrassée.

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