VI. La confession d'Eibon - Partie 1

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     Jacob et le vieil homme se retrouvent dans ce qui sert de bureau à ce dernier, au cinquième étage de l'immeuble. La pièce semble exiguë, non pas que sa surface au sol soit petite en elle-même, mais parce que les centaines d'ouvrages, de disques holographiques et leur version plus ancienne en forme de tablette, prennent une place considérable.

Certains sont rangés de manière on ne peut plus organisée dans des étagères de chrome et de plastique, tandis que d'autres forment des tours de Pise multiples et à moitié écroulées, s'étalant sur le sol dans une masse informe de souvenirs du passé.

Jacob remarque une caisse en polymère synthétique contenant un grand nombre de billes d'eau, comme celle utilisée pendant la veillée. Il n'en parle pas à Eibon, ayant déjà quelques suppositions quant à leur provenance.

  •  Ce n'est pas la première fois que je viens ici et pourtant ça me fait toujours le même effet de voir tous ces vestiges, dit Jacob en laissant courir son regard sur les archives, à la lueur de la bougie qu'il tient dans sa main gauche.


  •  Quel effet ? interroge le vieil homme, sans cesser d'avancer en se frayant un chemin parmi les monticules de littératures, tout en prenant soin de ne rien abîmer.


  •  Je ne sais pas, c'est difficile de mettre des mots dessus. Comme une forme de nostalgie, de mélancolie. Une nostalgie d'un monde que je n'ai pourtant pas connu !


  •  Hélas, aucun de nous ne l'a connu et ne le connaîtra plus jamais.

Il accélère sa marche, évitant avec agilité les obstacles sur son chemin, tandis que Jacob peine à le suivre, n'ayant pas l'habitude de traverser une pièce menaçant de s'effondrer sur lui au moindre faux pas.

Enfin, le vieillard s'arrête dans un espace vide de tout fouillis, où se trouve un unique canapé fabriqué avec des barres de fer et des planches de plastique léger, rendu relativement confortable par un amas de couverture et de vieux vêtements sur le dessus.

  •  Assieds-toi, te fais pas prier, déclare le vieil homme en faisant des mouvements de la main en direction du sofa.


  •  Bien, dit-il tout en s'asseyant tandis que ses genoux craquent, le canapé aussi, et le dos du vieillard également. De quoi voulais-tu me parler ?

Le visage d'Eibon se tend de contrariété, faisant ressortir les dizaines de rides et de ridules qui donnent à sa peau noire délavée l'aspect d'un raisin sec. Il passe sa main dans ses cheveux courts et crépu comme pour soulager son crâne d'une douleur sourde, puis se pince l'arête du nez, qu'il a extraordinairement aquilin. Alors, seulement, il souffle bruyamment dans une expiration et regarde droit dans les yeux couleur d'eau claire de Jacob :

  •  Tu te souviens, la première fois qu'on s'est rencontré ? demande Eibon en sachant parfaitement que son interlocuteur ne pourrait jamais oublier ce jour.


  •  Euh oui, bien sûr. Dans les tunnels des Cannibales... répond celui-ci, perturbé par ces affreux souvenirs.


  •  Tu ne m'as jamais demandé ce que je faisais là-bas, tu n'as jamais fait de remarques quant aux vivres, aux billes d'eau énergiques, aux vêtements, à tout ce que je parviens à amasser dans un monde où il n'y a pourtant rien.


  •  Non, j'estime que tu es assez sage pour m'en parler si c'est nécessaire et pour ne rien me dire si ça ne l'est pas. Tu m'as sauvé, Eibon. Je te dois tout, tu ne me dois rien, déclare Jacob dans un sourire qui se veut rassurant.

Mais le vieil homme n'a pas changé d'expression, il est toujours aussi tendu. Il plisse les yeux dans un signe de résignation précédé d'une intense réflexion, et d'un doute plus grand encore.

  • Si, Jacob. Je crois que je te dois des explications.


  •  Et je suis prêt à les entendre, si c'est ce que tu veux, dit l'homme aux cheveux longs sans se départir de son sourire, bien qu'intérieurement lui aussi soit en proie au doute et à un mauvais pressentiment.


  •  Si je me trouvais dans les tunnels ce jour-là, c'est parce que je faisais partie des Cannibales autrefois, avoue Eibon dans un souffle, détournant le regard sous l'effet de la honte, ou peut-être est-ce même de la douleur.


  •  Hum, je vois... C'est plus perturbant que je ne l'imaginais de l'entendre de ta bouche, mais je ne pouvais que m'en douter. Sinon, comment aurais-tu pu te trouver là, négocier avec eux et ressortir vivant, avec moi en prime ? Mais il y a tout de même une question que je me pose... Pendant le repas, tu as dit que tu ne t'abaisserais jamais à te nourrir de tes semblables. Mais pourtant tu faisais partie des Cannibales. Tu... Tu as donc...

Sans le vouloir, la mine de Jacob affiche une expression de dégoût qu'il ne parvient pas à dissimuler à l'idée que son sauveur puisse s'être adonné au cannibalisme.

  •  Ce que j'ai dit est la stricte vérité. Je n'ai jamais mangé d'êtres humains, uniquement des rats ou de la viande synthétique, se défend le vieillard, le regard tout à coup brillant et révolté, à tel point que Jacob ne peut que le croire.


  •  Alors pourquoi vous appelle-t-on les Cannibales si vous ne mangez pas les autres humains ? interroge-t-il, enclin à lui faire crédit de vérité bien qu'il soit désormais déterminé à comprendre le fin mot de l'histoire.


  •  Voilà qui nécessite une longue explication. S'il te plaît, écoute-moi jusqu'au bout, ne m'interromps pas. Ça concerne le Cloaque, comme ça concerne l'Etat...

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