V. La veillée - Partie 2

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  •  J’arrive pas à savoir si ce conte était beau ou tragique, dit Shaula tout de go, tandis qu’elle s’applique à tresser l’une de ses mèches de cheveux.


  •  Mais aucun des deux, il était juste trop cool ! Des créatures avec des ailes, des oiseaux ! Ce serait génial de pouvoir voler comme Icare et son père simplement en se collant des plumes avec de la cire de bougie, répond Noé l’œil brillant d’enthousiasme, un large sourire lui barrant le visage.


  •  C’est clair, nous on doit se taper la construction d’une machine qui fonctionne d’une manière carrément douteuse. J’arrive même pas à en prononcer le nom.

Comme à son habitude, Hastur se montre quelque peu désagréable quoi que réaliste. Mais malgré son cynisme clairement affiché, Noé remarque qu’il se ronge les ongles comme il le fait chaque fois que quelque chose le contrarie. Contrairement aux apparences, il sait que lui aussi a envie d’aller au-delà du Grand Noir, une envie irrésistible qui les anime tous.

  •  Je pense qu’on a bien plus de chance de traverser la brume de pollution comme ça qu’en se tartinant le corps de cire et de plumes, se moque Seth gentiment.


  •  Je doute que le but de cette histoire soit de déterminer le meilleur moyen de voler, déclare Jacob à l’adresse de tout le monde pour recentrer un peu la discussion.


  • Et c’est quoi le message d’après toi ? demande Hastur avec arrogance.


  • Allons, vous n’êtes pas bêtes, vous avez bien dû comprendre pourquoi Eibon a lu la légende d’Icare suite à notre conversation pendant le repas !


  • Il a eu la chance incroyable de pouvoir voler et de s’échapper du labyrinthe, mais il n’a pas suivi les conseils de son père. Et il est mort. Donc, nous aussi on a la chance de pouvoir voler, mais si on ne suit pas les conseils d’Eibon et les tiens on risque notre vie aussi. C’est bien ça ?

Tout le monde regarde Shaula, peu bavarde mais particulièrement observatrice et réfléchie. Elle a fini sa première tresse et s’occupe d’une autre mèche de cheveux, avant de lever la tête et de se rendre compte que tous les regards sont braqués vers elle.

  •  Quoi, c’était pas ça ?


  • Ahah si, c’est exactement ce qu’il voulait faire passer en vous lisant cette légende ce soir, rit doucement Jacob, impressionné par sa perspicacité mais aussi par l’esprit étonnamment rêveur des autres enfants.


  • Mais là on n’a même pas encore fini de construire la machine. Dédale et Icare ils avaient déjà tout à portée de main, eux ! Et c’est pendant le vol que le garçon s’est planté, pas avant. Alors on suivra vos conseils quand on pourra voler, mais en attendant il faut déjà qu’on y parvienne ! rétorque Noé, jouant avec les mots comme il le fait souvent pour obtenir gain de cause.

Il n’est pas agressif ou désagréable, mais est particulièrement têtu et a ce don d’agacer gentiment en montrant qu’il aura toujours plus de répartie que son interlocuteur.

  •  Ne fais pas celui qui n’a pas compris, contrairement à ce que tu veux bien montrer je suis sûr que tu es capable de percevoir le fond des choses au lieu de t’arrêter à la surface des mots, objecte l’adulte, toujours le sourire aux lèvres, ce qui lui donnerait presque un air niais s’il ne s’exprimait pas aussi bien.


  •  Oui mais…


  •  Arrête toi là Noé, il t’a eu ! Ça ne te va pas de faire celui qui ne comprend pas, le coupe Seth, assis juste à côté de Noé, en lui mettant un gentil coup de poing dans le bras.


  •  Aïe ! crie-t-il en prenant un air faussement courroucé qui ne parvient pas à cacher son amusement.

A son tour, il lui envoie un coup de poing puis un autre jusqu’à ce que le plus grand se prenne au jeu et commence à se chamailler avec lui. Seth se lève alors, dépassant l’enfant d’une bonne quarantaine de centimètres et le saisit, tandis qu’ils rient comme deux frères faisant semblant de se battre, pour le poser sur ses épaules et tourner rapidement sur lui-même.

  •  Noooon arrête ! Pose-moi ! Je vais te vomir dessus ! hurle Noé tout en riant à gorge déployée.

Les autres les regardent, amusés, jusqu’à ce que Jacob leur demande d’arrêter de crier en voyant les enfants endormis commencer à remuer.

  • Hum, pardon, dit Seth en déposant le plus petit, ce dernier contenant son hilarité avec difficulté.


  •  Qui pourrait croire que notre monde est aussi merdique en les voyant, hein ? demande Shaula en reprenant son air si sérieux.


  •  Je le trouve pas si merdique que ça moi, répond Hastur d’un air étonné.


  • Justement, tu penses que le monde a toujours été ce qu'il est ? enchaîne Noé à l'adresse de Jacob.


  •  Qu'est-ce que tu veux dire par là ? interroge celui-ci, perplexe.


  •  Benh plongé dans l'obscurité avec juste la lumière des Quartiers aux Ecrans, de la fumée qui pue, contre laquelle on doit se protéger avec des masques. Des rats partout, des Cannibales partout aussi et puis le Cloaque à perte de vue ! Le monde quoi ! déclame le jeune garçon, les yeux brillants de curiosité.


  • C'est ce que toi tu penses, que tout est apparu comme ça, d'un coup ? Tu sais, Noé, vous tous, je vais vous dire quelque chose qui n'est sans doute pas agréable à entendre, mais que vous êtes en âge de comprendre aujourd'hui. Comment dire... Si le monde est ce qu'il est maintenant, c'est en partie de notre faute, à nous tous, la faute de nos générations passées et celle de nos générations futures, si tant est qu’il y ait beaucoup d’autres générations à venir... leur explique l'adulte de façon maladroite, cherchant ses mots et ne trouvant pas exactement ceux qui correspondent à sa pensée.

Allongée sur le ventre, la tête dans les mains, Shaula le regarde de cette façon si particulière, de ce regard qui lui est propre. Comme si ses grands yeux noirs, pourtant plongés droit dans les siens, ne le regardaient finalement pas mais voyaient à travers lui. Un regard se voulant attentif, et pourtant tourné vers le vide, que Noé a toujours trouvé beau et gênant à la fois. Cependant, en cet instant même, s'instaure une tension qui n'a rien d'agréable lorsque la jeune fille prend la parole :

  •  Pourquoi tu dis une chose pareille ? On n'a rien demandé, ni à vivre ni à respirer du méthane dès notre premier souffle. On est là, c'est tout, et on fait ce qu'on a à faire. On vit, jusqu'à ce qu'on n'en soit plus capable, réprouve celle-ci d'un ton accusateur, encline à débuter une polémique.


  •  Arrête avec ça Shaula, c'est pas le sujet. Ecoute Jacob au lieu d'essayer de partir dans un débat, je sens que ça va être intéressant, rétorque Seth, fidèle à lui-même, respectueux et enthousiaste.


  •  J'entends bien ce que tu dis Shau', mais on peut tous choisir de faire quelque chose de sa vie plutôt que d'attendre la mort, non ? Nous on a choisi de construire un autogire pour aller voir le ciel bleu, et le soleil, et les étoiles, et même ce qu'on appelle la lune ! Tu ne trouves pas que ça peut rendre notre existence magnifique ? déclare l'homme aux cheveux longs et gras à l'attention de Shaula, qui mâchonne une de ses tresses.


  •  Si, rien que d'imaginer tout ça mon cerveau tourne moins en rond. Mais... Mais alors pourquoi le monde est si laid alors qu'on fait en sorte que notre existence soit magnifique ? questionne-t-elle, dubitative.


  •  Et pourquoi on est les seuls à vouloir ça !? surenchérit Noé.


  • Le monde est ainsi parce que pour des personnes influentes qui appartiennent au passé, des personnes à qui le peuple a donné le monde, avoir une existence magnifique ne se résumait pas à voir le ciel et les étoiles. Ils voulaient plus, et ce plus nous à amener à ne plus pouvoir respirer sans masque ou sans filtre à air. Et si aujourd'hui nous sommes les seuls à vouloir aller au-dessus du Grand Noir, c'est parce que nous sommes les seuls à croire qu'il y a quelque chose de plus beau là-haut. Comme l'a dit Shaula plus tôt, ils vivent seulement en attendant de ne plus en être capables. Mais pas nous, pas toi ! leur lance-t-il à tous, et en particulier à la jeune fille en lui donnant une tape affectueuse dans le dos.


  •  Bon et sinon tu peux arrêter de vouloir te la jouer vieux sage et nous dire concrètement ce qu'on va trouver au-delà du Grand Noir ? Avec Eibon vous passez votre temps à parler de choses comme si elles étaient évidentes, mais franchement, c'est quoi des étoiles ? Et le soleil, et la Lune ? Explique-toi sinon vos discussions philosophiques sur le passé ont plus de chance de m'endormir que l'histoire du vieux ! intervient Hastur, avide de détails pour alimenter son imagination sur ces entités mystérieuses qui se trouveraient par-delà la brume de pollution.


  • Oui, parle nous de ce qui nous intéresse vraiment, ce qu'on verra une fois qu'on aura fini de construire l'autogire ! ajoute Seth, pour une fois d'accord avec la remarque d'Hastur, dont les interventions ont plutôt tendance à l'exaspérer en temps normal.


  • Bon très bien, puisque vous me le demandez ! Alors effectivement, le monde n'a pas toujours été tel qu'il est aujourd'hui, loin de là. Je peux vous assurer qu'autrefois, lorsque le Grand Noir ne s'était pas encore levé, qu'il y avait une étendue bleutée infinie en haut, avec une boule lumineuse plus grande, plus lointaine et plus intense que tout ce que vous pouvez imaginer.


  • Ouais un peu comme les lumières des Quartiers aux Ecrans mais réunies en une seule boule quoi, suggère Hastur d'un ton désinvolte.


  • Non non, c'était bien plus gros et bien plus haut dans le ciel, et la lumière qu'il dégageait est incomparable avec le pâle éclat des écrans. Donc, quand le soleil était levé, on appelait cela le jour. Puis il se couchait, venait alors la nuit, et avec elle d'innombrables petits points lumineux dans le ciel devenu sombre. On les appelait « des étoiles », et elles formaient des dessins dans le ciel auxquels nos ancêtres donnaient des noms. D'ailleurs l'origine de ton prénom vient d'une de ces étoiles, Shaula !


  •  C'est vrai !? Quelle étoile, dans quel dessin !?


  •  Et la Lune, tu as parlé de quelque chose qui s'appelle la Lune, raconte !


  •  Mais comment tu fais pour savoir tout ça ?


  •  Tu crois vraiment que ces entités sont toujours là au-dessus de nos têtes mais qu'on ne peut juste pas les voir !?


  •  Ahah une question à la fois ok, parce que là à parler tous en même temps je n'ai strictement rien compris ! rigole Jacob, si heureux de voir l'intérêt que portent les enfants pour ces choses qui le passionnent.

Mais avant même que l'un d'eux ait pu ouvrir la bouche, Eibon s'est approché de son pas traînant sans que personne ne l'ait remarqué, chacun étant bien trop absorbé par la conversation, et prend la parole à leur place :

  •  Jacob. Je dois te parler, tu veux. Vous reprendrez cette discussion plus tard.


  • Depuis quand t'es là toi ? Laisse-nous finir, pour une fois qu'on parle de quelque chose d'intéressant ! s'exclame Hastur de ce ton geignard bien à lui lorsque quelque chose ou quelqu'un contrarie ses attentes.


  • Sur un autre ton petit merdeux, il se fait tard. Vous allez vous coucher, allez allez, on arrête de me faire attendre ! ordonne le vieil homme autoritaire.


  •  Mais Eibon, s'il te plaît juste encore un peu, on a plein de questions à lui poser ! implore Shaula en battant des cils de ses yeux de biche pour tenter d'attendrir le vieillard aussi rigide que l'écorce d'un arbre centenaire.


  •  Et puis ça veut dire quoi tard ? Comment tu sais que c'est maintenant qu'on doit aller dormir ? rajoute Noé dans l'espoir d'obtenir ce qu'ils veulent tous.


  •  C'est moi le plus vieux, c'est moi qui décide quand on va se coucher, c'est pourtant clair non ? Oh et puis qu'est-ce que vous avez à m'emmerder comme ça ce soir, c'est à toi que je dois ça Jacob ? tonne Eibon en jetant un regard courroucé à l'accusé.


  •  Hum hum bon allez vous tous, on en reparlera une autre fois, promis. Pour le moment vous avez tous besoin de dormir. Surtout toi Hastur, n'est-ce pas ? lance-t-il à l'adresse du garçon, un sourire moqueur aux lèvres.


  •  C'est ça ouais, tu vas voir si je vais dormir... grommelle celui-ci en fixant Jacob d'un regard noir.


  •  Et moi, je peux venir discuter avec vous puisque je ne suis pas fatigué ? tente Noé le plus naturellement du monde.

Sentant le vieil homme perdre patience, c'est encore une fois Seth qui intervient avant qu'Eibon ne se mette à hurler pour de bon, risquant de réveiller tous les enfants dormant dans la pièce.

  •  Arrêtez-vous là tous les deux, vous allez vraiment finir par l'énerver. Jacob, demain tu as intérêt de tout nous raconter ! dit celui-ci en forçant les deux plus jeunes garçons à se taire en se plaçant derrière eux et en leur plaquant une main sur la bouche, tandis qu'ils se débattent vainement pour essayer de se libérer.


  • C'est pas trop tôt. Sur ce, bonne nuit les enfants, leur lance le vieillard en tournant les talons, suivi de Jacob qui se retourne pour leur faire un signe de la main et leur adresser un dernier sourire, avant d'emboîter le pas au doyen dans les couloirs obscurs de l'immeuble.

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