V. La veillée - Partie 1

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    Quand les enfants ont terminé de manger, ils lavent leur récipient dans une bassine d'eau, à côté du chariot, puis retournent à leur place, repus mais excités à l'idée du conte qui les attend. Cependant aucun ne chahute avant qu'ils n'aient tous terminé de manger.

C'est la règle, sinon Eibon les prive de l'histoire du soir sans laquelle beaucoup d'entre eux ne parviennent pas à trouver le sommeil.

  •   Bien, maintenant que nous sommes tous rassasiés, il est l'heure de votre histoire. Il s'agit d'une légende très ancienne que j'ai retrouvé dans les archives holo de mon grand-père, explique le vieil homme, suscitant l'intérêt de son auditoire, une douzaine d'enfants trop émerveillés pour saisir le ton légèrement mélancolique de leur bienfaiteur.

Il dispose et allume deux bougies, une à droite et l'autre à gauche de lui, formant un arc de cercle de lumière orangée, puis sort un disque de fine épaisseur, pas plus large que la paume de la main. Il se saisit d’une petite bille, transparente comme de l’eau claire, qu’il pose dans un emplacement prévu au centre du cercle.

Le disque émet alors une lumière, et l'image d'un manuscrit en trois dimensions surgit devant lui, sous le regard ébahi des jeunes gens. Certains applaudissent, tous s'exclament de surprise bien que ce ne soit pas la première fois qu'ils voient un disque holographique.

Une fois le silence complet revenu, Eibon pose son doigt sur la bille d’eau qu’il fait tourner pour ouvrir la première page de l'ouvrage, puis commence ainsi son récit :

 

« Jadis, un architecte nommé Dédale construisit un gigantesque labyrinthe sur la demande d'un riche et puissant roi, connu de tous sous le nom de Minos. Celui-ci avait pour fils une hideuse créature mi-homme mi-taureau, le Minautore, qu'il voulait honteusement caché à la vue de tous. Pour cela il demanda donc à l'ingénieux Dédale de construire un palais dont l'agencement des pièces et des couloirs serait si compliqué que nul ne pourrait plus jamais en sortir.

« L'horrible créature se nourrissait de chair humaine, aussi son père, bien que décidé à ne jamais dévoiler son inavouable progéniture, ne pouvait se résoudre à la laisser mourir de faim. Ainsi, tous les neuf ans, sept jeunes garçons et sept jeunes filles tirés au sort seraient envoyés dans le labyrinthe, livrés en pâture à la bête. Mais un jour, un homme, résolu à faire cesser ce carnage, se cacha parmi les jeunes victimes et entra avec elles dans le palais du monstre. Thésée, tel était son nom, parvint à tuer le Minautore, délivrant ainsi la population de ces sacrifices imposés par le roi.

« C'est alors que Dédale et son fils, Icare, furent enfermés dans le palais labyrinthique par Minos, refusant que son ingénieur le plus talentueux puisse un jour ne plus lui offrir ses services. Ainsi l'architecte et Icare se retrouvèrent-ils prisonniers de sa propre construction. Mais l'homme n'avait pas fini de jouer de son ingéniosité, et c'est en observant le vol d'un oiseau de mer qu'il eut l'idée de s'enfuir par les airs. Dès lors, il étudia avec beaucoup d'attention la façon dont ces animaux parvenaient à se déplacer en toute liberté dans le ciel, immense et bleu, offert à eux tout entier. Il observa les battements de leurs ailes, le chevauchement de leurs plumes, et les moindres de leurs mouvements.

« Enfin, lorsqu'il fut certain d'avoir percé le secret des oiseaux, il alla ramasser un grand nombre de plumes pour se confectionner une paire d'ailes à sa taille. Pour cela, il les assembla entre elles avec du fil et de la cire. Son fils, Icare, ramassait les plumes qui s'envolaient au gré du vent et jouait avec la cire encore molle. Toutefois, son aide s'avérait plus gênante qu'utile. Cela fini, Dédale fixa sa paire d'ailes sur lui-même et reproduisit les mouvements qu'il avait si soigneusement étudiés, et miracle ! Il se mit à voler. Emerveillé, son fils lui demanda alors de lui en fabriquer une également. »

 

Eibon marque une pause, parcourt du regard l'assemblée, et constate que bon nombre d'entre eux se sont déjà endormis. En effet, avant même que le vieil homme ait fini de raconter son histoire, les ronflements et les respirations des plus petits s'élèvent peu à peu dans un concerto indolent, avec Morphée pour chef d'orchestre.

Dans un sourire, systématique à ce moment de la soirée mais pourtant rare chez le vieil homme le reste de la journée, il reprend :

 

« Sur la demande de son fils, Dédale fabriqua une deuxième paire d'aile, plus petite que la première. Il passa de longs moments à enseigner à Icare les mouvements des oiseaux qu'il avait été seul à observer. Et un beau jour son fils se mit à voler lui aussi. Cependant, il lui répéta maintes et maintes fois de ne pas voler trop près de la mer, sans quoi il mouillerait les plumes, et de ne pas se risquer non plus à s'approcher trop près du soleil, pour ne pas faire fondre la cire.

« Ils étaient prêts à s'échapper. Déployant leurs ailes, ils s'envolèrent tous deux au dessus de la mer, Dédale surveillant son fils d'un oeil alerte. Enorgueilli par cet incroyable sentiment de liberté, l'enfant s'amusa à aller toujours de plus en plus haut, se sentant devenir l'égal des dieux. Affolé, le père lui criait sans cesse de redescendre et de rester près de lui. Les ailes d'Icare perdaient petit à petit leurs plumes dégoulinantes de cire fondue, tandis que le garçon, entraîné par son poids, n'avait plus aucune prise sur l'air. Il tomba à pic dans la mer, des plumes virevoltant dans les embruns, tandis que le père cherchait désespérément son fils au-dessus des eaux bleues qui s'étaient refermées sur lui. »

 

Lorsqu'il désactive le disque holo, seules cinq personnes ne dorment toujours pas, les autres ayant trouvé le sommeil avec le son soporifique de la voix chevrotante du vieillard.

La petite Jörd s'est assoupie depuis bien longtemps, la tête sur les jambes de Noé, assis en tailleur. Toutefois ce n'est pas le cas du garçon, il n'en ressent même pas le besoin.

L'histoire d'Eibon éveille en lui un tas d'images tout droit sorties d'un monde de rêve, bien que le conte en lui-même soit tragique. Mais cela ne le perturbe pas outre mesure, il est bien trop occupé à imaginer de gracieuses créatures volantes, flottant dans une infinité d'un bleu d'azur.

Jetant un coup d'œil autour de lui, il remarque que Seth, Hastur, Jacob évidemment, ainsi que Shaula, une jeune fille à la peau mate et aux cheveux raides et noirs, ne sommeillent pas non plus.

Délicatement, il se lève et recouvre la petite d'une couverture grisâtre, puis pose sa tête sur un pull roulé en boule afin de l'installer confortablement. Sans bruits, il va s'installer au fond de la pièce à l'écart des dormeurs avec les autres insomniaques, afin d'entamer l'une de leurs discussions rituelles autour de la fabuleuse histoire d'Eibon.

Comme à son habitude, Seth dispose des couvertures en cercle autour d’une bougie placée au centre, sur lesquelles ils s’installent tous confortablement. C’est le moment que Noé préfère.

Plus que les veillées, plus que les heures passées à l’atelier, c’est lorsqu’ils se retrouvent tous pour discuter qu’il prend vraiment conscience de la beauté de l’existence.

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