IV. Jacob et la machine volante

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     Une dizaine de minutes plus tard, Noé et Hastur ont retrouvé les autres au sixième et dernier étage de l'immeuble qui sert d'atelier pour la construction de l'appareil volant.

En effet, ici le plafond est constitué de plaques de tôles comme la majorité des toits du Cloaque, ainsi que de mousse isolante encore une fois, aussi vitale que l'eau, et indispensable pour qui veut pouvoir vivre sans respirer indéfiniment à travers un masque anti-pollution.

Partout où le regard se pose, il est remarquable de constater le nombre de déchets et d'objets de prime abord inutiles, qui peuvent être utilisés à la construction de choses et d'autres.

Seth, Esaïe, Jörd et un autre enfant un peu plus jeune que celle-ci, un petit borgne aux cheveux bruns tirant vers le roux du nom de Coclès, sont regroupés dans le fond de la pièce tandis que quatre autres enfants plus jeunes déambulent un peu partout dans l'atelier.

Au milieu, un homme au physique étrange, voire quelque peu artificiel, tient un morceau de ferraille utile à la carcasse de l'appareil. Seth s'applique à fixer la pièce, tandis que les autres enfants jouent avec des clés à molette et autres instruments ou dessine sur le sol avec le cambouis qu'ils ont sur les mains.

Lorsque Noé et Hastur se rapprochent du groupe, l'adulte lève la tête et les accueille avec un grand sourire.

  •  On va arrêter là pour aujourd'hui, vous avez bien bossé ! dis l'homme à l'adresse des enfants dont l'attention s'est détournée de leur tâche depuis un moment déjà.

Les petits monstres s'éparpillent alors en courant, dans les cris et les rires, certains avec des outils toujours à la main. Jörd a un tournevis tandis que l’enfant borgne se promène avec un cutter dont la lame est sortie et avec lequel il menace les plus jeunes en riant.

D'un geste vif, Seth surgit derrière le petit et lui subtilise l'arme avant même que Coclès ait eu le temps de réagir, démontrant une certaine habileté en la matière et sans doute un goût prononcé pour le vol.

  •  Nom de Dieu Coclès, tu te prends pour un Cannibale à menacer les autres dès que t'as une arme à la main ?


  •  C'est quoi cannibale ? demande le petit borgne.


  •  File d'ici tu veux, va donc gribouiller sur les murs.

 

Sans attendre de réponse à sa question, qu'il a déjà probablement oubliée, le garçon se détourne de son interlocuteur presque adulte pour retourner avec ceux de son âge, bien plus amusants.

  •  Merci Seth, je sais plus quoi faire avec tous ces mômes ! rigole l'homme tout en replaçant ses cheveux longs en bataille derrière son bandeau crasseux.


  •  Héééé Jacob ! hurle Noé comme si des kilomètres le séparaient de l’autre côté de l'atelier, ce qui n'est évidemment pas le cas.


  •  Bordel Noé, me gueule pas comme ça dans les oreilles t'as failli me rendre sourd ! lui fait remarquer Hastur juste à côté de lui, avec le visage sombre et renfermé qui lui est propre lorsqu'il est agacé.


  •  Désolé, c'était pas voulu, répond Noé, complètement absorbé par autre chose. Et l'autogire, vous avez avancé !?


  •  Ça se fait petit à petit... Mais le morceau de fuselage que vous avez ramené avec Jörd est vraiment en bon état, on va pouvoir en faire quelque chose de bien !


  •  Petit à petit ? répète Noé en jetant un coup d’œil sceptique à la machine derrière l'adulte, un amas de tubes creux et cylindriques reliés comme ils le pouvaient à un cube de couleur chrome.

Noé n'en comprend d'ailleurs pas bien l’utilité. À côté de celui-ci se trouve un espace laissé vide pour accueillir une sphère de verre, censée être remplie d’eau.

Encore faudrait-il qu’ils l’aient, cette eau. Le tout au milieu d'un fuselage qui, s'il est en partie terminé, fait surtout penser à une vieille carcasse de machine éventrée.

A vrai dire, la construction de leur engin n'avance pas vraiment de manière proportionnelle aux efforts fournis.

Toutefois cela commence à prendre forme après bientôt quatre mois de dur labeur, en particulier de la part de Seth, Esaïe, Noé et Jacob.

Éventuellement d'Hastur, bien que sa détermination et sa curiosité changent de cible de manière régulière, ce qui le conduit parfois à disparaître pendant une journée ou deux afin de réaliser quelques expériences à l'extérieur. Mais l'apport des plus jeunes des Enfants Sans Nom à la construction de la machine n'est pas non plus négligeable, même si les grands passent parfois plus de temps à les surveiller qu'à avancer sur leur tâche.

 

  •  Au fait, il y a une personne qu'on voudrait que tu rencontres avec Hastur, annonce le garçon sans plus de détails.


  •  Je vois. Pour ça, tu devrais commencer par me donner son nom et m'en dire un peu plus ! déclare Jacob avec un regard amusé.


  •  Elle s'appelle Eshu. Elle n'a pas de dents, par contre elle a de longs cheveux qui frisent, c'est rigolo. Le problème, c'est qu'elle ne veut plus sortir de la pièce où elle se trouve depuis six mois, débite Noé à toute vitesse, soudain bien plus coopératif.


  •  Six mois !? Dire que ça fait six mois qu'elle est dans cet endroit et je ne l'ai même jamais vue, elle y était déjà quand je suis arrivé ici ! s'écrit l'homme, stupéfait.


  •  Ouais, répond Hastur. Elle a peur, elle reste au premier étage au fond d'une pièce toute sombre et sans porte. Et elle construit sa famille avec des objets récupérés qu'on lui ramène. Elle est vraiment très forte pour construire des choses !


  •  Eh bien, moi qui pensais avoir fait le tour des Enfants Bizarres ! se moque-t-il gentiment.


  •  Tu t'es vu ! hurlent les deux enfants en chœur.


  •  Avec ta micro machine qui te remonte jusqu'à la glotte ahaha ! rajoute Hastur.


  •  Allez allez, moque toi ! Au moins je n'ai pas à mettre vos masques anti-pollution crasseux pour aller dehors. Bon, pourquoi elle ne sort pas votre amie ? Vous savez ?


  •  Non, enfin pas vraiment. Mais on dirait bien qu'elle a peur qu'on mange sa famille. Et peut-être qu'elle aussi elle a peur d'être mangée, déclare Noé après avoir un peu analysé la situation. Mais ce qui est important, c'est qu'elle pourrait vraiment nous aider pour l'autogire ! Parce que sinon, à ce rythme-là, on va mettre des années...


  •  Pour nous aider il faudrait qu'elle sorte. Mais on ne peut pas l'obliger à sortir, je ne voudrais pas qu'elle se fasse dessus ou qu'elle se mette à hurler partout parce qu'elle a peur, annonce très sérieusement Hastur, sans qu'on sache s'il parle avec ironie ou avec l'intention de se montrer protecteur.

 

Tous deux savent bien quelle initiative va prendre Jacob, et ils se font chaque fois un malin plaisir à anticiper ses réactions.

En effet, les quelques mois qu'ils ont passé tous ensemble a suffi à la majorité des Enfants Sans Nom pour cerner cet adulte, qui finalement n'en est pas vraiment un.

Naïf, peu méfiant, d'une gentillesse et d'un optimisme sans bornes qui dénotent étrangement avec son regard las et ses traits tirés, lui donnant l'air d'avoir dix ans de plus que ce qu'il a réellement, Jacob est le seul homme qu'ils connaissent à être né dans Les Quartiers aux Écrans, bien qu'il ne soit pas très bavard sur le sujet.

Ce qui surprit Noé lorsqu'il le vit, ce fut l'étrange filtre qu'il avait comme greffé dans la gorge. Cela faisait une sorte d'excroissance mêlant la matière organique à de fines pièces d'acier chirurgicale, aussi délicates que des rouages d'horlogerie.

Plus tard, le vieux Eibon lui apprit que cela permettait aux habitants des quartiers résidentiels de respirer sans masque au dehors.

  •  Même si elle a peur de sortir, vous croyez qu'elle accepterait que j'aille la voir ? demande Jacob aux deux garçons qui sourient en dévoilant toutes leurs dents.

 

Le bruit d'un coup de sifflet qui s'éternise indique qu'il est l'heure du repas. Cessant immédiatement toutes leurs activités, les enfants qui se trouvent encore dans l'atelier se lèvent d'un même bond et se ruent dans les escaliers.

Jamais le vacarme des conserves suspendues aux grilles n'est aussi intense que lorsqu'il s'agit d'aller manger. Même Noé et Seth – habituellement les plus calmes des Enfants Sans Nom – se précipitent à la suite des autres, abandonnant Jacob derrière eux comme ils le font chaque fois qu'Eibon siffle le repas.

Lorsqu’il les rejoint dans la pièce servant de réfectoire – toute aussi vide que les autres à l'exception d'un tas de couvertures dans le fond, et d'un chariot sur lequel trône la cuve contenant le repas – tous les gosses sont occupés à engloutir leur assiette, dans ce qui ressemble à une course effrénée contre la montre.

Aucune parole n'est échangée, mais Jacob ne se lasse pas de la symphonie de bruits de déglutition et de satisfaction que chacun laisse échapper de manière régulière.

Tranquillement, il se dirige vers le vieil homme qui lui remplit son bol d'une portion raisonnable, sans être généreuse, de ce qui ressemble à une bouillie beige, dans laquelle sont enlisés quelques morceaux de viandes et des légumes déshydratés.

  •  Des légumes !? s'exclame Jacob, enthousiaste, tout en mangeant avec application. C'est rare que tu te permettes ce genre de luxe dis-moi !


  • Justement, c'est parce que je me le permets rarement qu'il m'est possible de vous cuisiner un truc pareil ce soir, marmonne le vieillard en enfournant une énorme cuillère de son plat.


  •  Mais... Et la viande, comment tu fais pour nous en servir à chaque repas ? Tu ne la marchandes pas avec les Cannibales de temps à autre, rassure-moi ? s'inquiète le jeune homme avec l'intention première de rigoler, puis sentant venir la nausée en prenant conscience de ce qui pourrait peut-être se trouver dans son ventre à l'heure qu'il est.


  •  Petit con. C'est du rat, je ne m'abaisserai pas à me nourrir de mes semblables tant que ces saloperies de rongeurs continueront à proliférer comme ils le font. Le Cloaque, c'est le paradis des rats, tiens-le-toi pour dit, explique Eibon d'un ton sans appel.


  •  Ce qu'il veut dire c'est que les rats se nourrissent de nous et nous on se nourrit des rats. Comme une symbiose tu vois ! ricane Hastur devant l'air dégoûté de Jacob, qui termine toutefois son assiette tant son estomac crie famine.


  •  Au fait Noé, tu as réussi à voir Kindred aujourd'hui ? demande Eibon après avoir dégluti bruyamment.


  •  Le monsieur qui cherche des choses dans son nez ! crie Jörd, de la sauce sur le menton et la joue droite, les yeux brillants de fierté car elle participe enfin à la conversation des grands.


  •  Oui on l'a vu. Mais il n'a pas été très précis sur l'endroit où on pourrait trouver de l'eau de type 1, et il a dit que c'était trop dangereux, répond Noé en souriant largement devant l'ingénuité de la petite.


  •  J'aimerais que tu me dises exactement ce qu'il t'a dit, déclare le vieil homme, le regard tout à coup alerte et la cuillère en suspens au-dessus de son assiette.

 

Avant de répondre, le jeune garçon avale plusieurs bouchées de ragoût avant que le plat ne refroidisse trop. Non pas que cela ne soit plus bon, à vrai dire peu importe le goût quand l'estomac gronde sans cesse, mais parce que manger chaud est une des choses les plus réconfortantes qui soit.

  •  Il a dit qu'on n'en trouve que dans les Quartiers aux Ecrans. Il nous a quand même dit que pour s'y rendre on avait juste à suivre les lumières au loin. Par contre, il ne savait pas où en trouver exactement une fois qu'on serait là-bas. Mais ce n'est pas grave, on se débrouillera bien !


  •  Attendez, vous voulez aller aux Quartiers aux Ecrans ? Vous infiltrez dans l'Etat !? Eibon, dis-moi que tu ne les laisseras pas faire ça ! intervient Jacob, horrifié devant la déclaration de Noé.


  • Je vois... murmure le doyen si pensivement que ses yeux restent perdus dans le vide un bon moment.


  •  Prêt pour une expédition vers la lumière ? questionne Hastur assis juste à côté, sa curiosité ravivée par la pensée d'un endroit encore inexploré.


  • Non, vous n'irez pas, annonce Eibon d'un ton sans appel.


  •  Mais comment on va faire pour la machine volante alors !? On utilise un autre type d'eau, moins pur ? interroge Noé, dont la seule envie est de faire fonctionner l'autogire.


  •  J'ai déjà effectué des tests avec d'autres machines, pour vérifier si les moteurs se mettent en marche avec autre chose que de la type 1. Malheureusement ça n'a pas encore fonctionné, la sphère d'eau ne tient pas, ne se concentre pas assez... Mais je persiste à dire que je ne vous laisserai pas aller là-bas, Eibon non plus. Alors n'y comptez pas.


  • Mais Jacob ! Ça fait presque cinq mois que tu es avec nous, cinq mois que tu cherches un autre moyen ! Et si les engrenages et les tuyaux n'appréciaient juste pas l'eau polluée ? On n'a pas le choix ! réplique Noé, convaincu et impatient.


  •  On a le choix de se montrer patient plutôt que de courir vers quelque chose de pire que la mort, atteste Jacob d'un ton sévère que les enfants ne lui connaissent pas.


  • Jörd et Noé, merci d'être allés voir Kindred. Mais maintenant fin de la discussion, personne ne se rendra aux Quartiers aux Ecrans. Finissez vite avant que ça ne refroidisse, achève Eibon en reportant toute son attention sur sa nourriture.

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