III. L'antre d'Eshu

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     À pas de loup, les deux enfants entrent dans la pièce. Il faut un moment à leurs yeux pour s'habituer à l’obscurité, encore plus épaisse que partout ailleurs, que ce soit dans l'immeuble ou à l'extérieur, dans les nappes noires qui inondent Le Cloaque.

En effet, pas une seule bougie sur le sol et les bâches se voulant transparentes pour combler l'absence de vitres semblent ici encore plus opaques qu'un écran de fumée d'incendie.

Des bruits de ferrailles que l’on cogne les uns contre les autres résonnent dans la pièce immense et vide comme résonnerait un orgue dans une cathédrale, tandis que petit à petit, leurs yeux parviennent à s'habituer à cette noirceur d'encre.

Deux silhouettes difformes de près de deux mètres de haut se distinguent au fond à droite.

Dans un mouvement de bête apeurée, Noé recule de plusieurs pas en arrière, surpris et sur ses gardes. Puis il aperçoit une plus petite silhouette accroupie aux pieds des gens de grande taille, en train de frapper sur le morceau de tuyau de plomberie avec un marteau afin de l'aplatir, puis de le tordre suivant des angles improbables.

  •  Mais qu'est-ce qu'elle fout ? murmure Hastur d'une manière qui se veut discrète.

Subitement, les yeux globuleux d'Eshu se détourne de sa tâche monotone et bruyante pour regarder en direction des deux garçons, semblables à des yeux de chat luisant dans la nuit.

Puis elle fixe à nouveau le tuyau de plomb qui n'en a plus vraiment l'air, lève les yeux vers les deux silhouettes qui la surplombent tandis et elle se met à pousser une longue plainte, entre le cri de douleur, de panique et de surprise.

C'est alors qu'elle se lève d'un bond pour se placer devant ses constructions, écartant les bras comme pour tenter de les cacher derrière son corps maigre et minuscule en comparaison.

  •  S'il vous plaît, ne touchez pas à ma famille. Ils ne sont même pas finis, regardez, ils n'ont pas encore tous leurs organes, vous n'avez pas le droit de les manger... dit-elle en geignant, ses yeux prêts à sortir de leurs orbites sous sa panique folle.


  •  Mais Eshu c'est nous, Noé et Hastur. On ne veut pas les manger, on voulait juste voir ce que tu fabriquais là-dedans ! tente de la rassurer Noé, mal à l'aise.


  •  Et puis comment tu veux qu'on bouffe ça, c'est rien que des déchets et de vieux bouts de ferrailles agglutinés les uns aux autres.


  •  C'EST MA FAMILLE ! se met-elle à hurler tout en sanglotant.

De la morve coule en cascade de son nez jusqu'à son menton, et de grosses rivières de larmes se fraient un chemin dans la crasse de ses joues, formant des sillons qui laissent apparaître sa peau rougie et luisante à force de sangloter.

  •  Très bien, très bien et si tu nous présentais ? propose Hastur, d'une voix qui, au grand étonnement de Noé, est dénuée de toute méchanceté ou d'ironie, seulement teintée de curiosité.

Il sait s'y prendre avec elle finalement, bien plus que moi en tout cas... pense ce dernier.

Eshu semble en effet rassurée, elle se calme peu à peu tout en reniflant mais son expression trahit tout de même une profonde indécision, bien qu'elle connaisse les deux garçons depuis bientôt trois ans.

Voyant cela, Noé sent lui aussi la curiosité prendre le pas sur son malaise, et se demande ce que ces deux assemblages d'objets récupérés peuvent avoir de si important pour elle, outre le fait qu'elle semble les considérer comme sa famille.

Il y a bien longtemps que tous les Enfants Sans Nom ne se préoccupent même plus de la signification de ce mot, ayant été abandonnés avant d'atteindre l'âge de raison, ou bien s'étant enfuis dans les profondeurs du Cloaque pour échapper aux sévices de parents ayant perdu l'esprit, et se défoulant des tracas causés par une vie courte et misérable sur leur progéniture.

 

Les longs cheveux noirs et frisottant d'Eshu font comme un voile de deuil devant son visage, et donnent à la jeune fille une allure de spectre dont les formes inexistantes sont largement dissimulées sous un énorme pull encrassé, d'une couleur entre le marron et le vert, qui lui tombe jusqu'en dessous des genoux.

  •  V-vous les présenter ? répète-t-elle, surprise, mais de moins en moins sur la défensive.


  •  Benh oui, c'est ta famille non ? Je suis curieux, dit Hastur, encourageant.


  • Mais je n'ai pas encore fini de...

Avant même qu'Eshu ait pu terminer sa phrase, le garçon s'est avancé et a posé sa main sur une des statues de déchets, celle de gauche qui est la plus achevée. Puis il se retourne vers elle, lui adresse un rictus qui se veut un sourire encourageant, et hoche la tête comme un connaisseur qui apprécie du bon travail.

Agréablement surprise, Eshu a cessé de sangloter et écarquille les yeux plus qu'ils ne le sont déjà, puis détourne la tête d'une manière gênée comme si elle voulait cacher qu'elle était en train de rougir. Exception faite que sa peau reste pâle comme la mort, sauf autour de ses yeux congestionnés d'avoir pleuré.

Décidément, ils sont faits l'un pour l'autre, ricane Noé intérieurement.

De multiples objets cylindriques aplatis et tordus au marteau forment ce qui ressemble à un squelette, différent pour chacune des constructions et plus ou moins ressemblant à ce que doit être un vrai.

Noé sait bien de quoi cela a l'air, il a déjà eu l'occasion de voir des ossements humains dans leur intégralité, bien nettoyés et un peu rongés par les pluies pour certains. Toutes ses observations sont dessinées et reportées dans un petit carnet qu'il s'est fabriqué lui-même et qui, dans quelques années, pourrait devenir un véritable codex sur l'anatomie humaine et l'environnement.

Toutefois, la solidité de cette ossature est remarquable, et Noé se dit que ce serait une bonne chose si les humains avaient la même.

Quant aux autres objets divers comme la poignée de porte qu'ils lui ont ramené tout à l'heure, ils sont entourés de fil de fer et accrochés à l'ossature. Certains sont suspendus à celle-ci, et semblent en lévitation dans le ventre ouvert de la sculpture.

  •  Tu reconstruis ta famille avec des objets récupérés ? lui demande Noé avant qu'elle soit parvenue à se décider du comportement à adopter.


  •  Quand j'aurais fini ils reprendront vie, c'est ce que me répète les voix dans ma tête et dans mes rêves. Et alors ils pourront manger eux aussi ! répond-elle d'un air grave.

Fascinés par son travail, les deux garçons tournent autour des deux créations inachevées.

En effet, bien que de loin et dans l'obscurité les silhouettes paraissent difformes, on observe quand on s'approche un réalisme certain dans ces amas d'objets.

Les traits du visage peuvent être distingués en faisant un petit effort d'imagination, et les corpulences sont bien définies pour chacune des statues aux proportions harmonieusement dissonantes, de telle sorte que Noé devine immédiatement quelle place familiale elles occupent.

Enfin, bien que des éléments donnent parfois des courbes improbables à certains endroit du corps, l'allure générale de l'ensemble est incontestablement humanoïde.

Du beau travail, elle pourrait nous faciliter la tâche pour l'autogire, pense le garçon. Son regard croise celui d'Hastur, et il devine que lui aussi est en train de se dire la même chose.

  •  Dis-moi Eshu, tu as déjà rencontré Jacob ?


  •  Qui ça ?


  •  Jacob, répète-t-il en prenant soin d'articuler. Ça te dit quelque chose ?


  •  Non, non je ne crois pas. Mais je ne sors plus beaucoup, je pense que j'ai peur. C'est Eibon qui m'apporte mes repas ici, il me lit même des histoires rien que pour moi le soir.


  •  Tu sais, tu devrais vraiment le rencontrer Jacob. Même moi je l'aime bien, ajoute Hastur. Il est aussi gentil qu'Eibon, mais en plus jeune.


  •  Et on construit un autogire avec lui ! surenchérit l'autre garçon, la voix pleine de fierté.


  •  C'est quoi un autogire ? demande la jeune fille.


  •  C'est une machine qui vole, et qui peut aller jusqu'au-dessus des nuages noirs ! Avec elle, on va voir à quoi ressemble le vrai ciel bleu dont le vieux nous parle dans ses histoires !


  •  Mais ça n'existe pas le ciel bleu. Le ciel est noir. Ce serait comme dire que... Que le sang est vert. Et tu sais très bien que le sang n'est pas vert, n'est-ce pas ?


  •  Oui je sais que le sang n'est pas vert. Mais le ciel bleu, ça se peut. C'est même sûr, ce monde a quelque chose qui cloche, et je suis sûr que c'est le ciel, affirme Noé, inébranlable.


  • Ce serait chouette en tout cas de voir du bleu partout au-dessus de nos têtes, murmure Eshu, soudain pensive.


  •  Alors aide nous à construire l'autogire ! Tu es vraiment très forte pour construire des choses, aucun de nous ne serait capable de faire ce que tu fais avec ta famille.


  •  Mais je ne peux pas venir vous aider et les laisser comme ça. Je dois les aider eux, d'abord. Et puis je veux rester ici...


  •  Mais tu sortais avant, ça fait presque six mois que tu restes toute seule dans cette pièce. Pourquoi tu ne veux plus sortir ?


  • Je ne veux pas me faire manger ! Si je sors ils vont me manger, je pensais qu'ils n'étaient plus là mais je les ai vus alors je ne dois plus sortir ! explique-t-elle en tirant sur ses longs cheveux, tellement fort que sa tête se baisse d'un coup tandis qu'elle garde les yeux fixés sur ses pieds.


  •  Eshu arrête, tu vas te faire mal, dit Hastur en lui attrapant calmement le poignet.

 

Ce n'est qu'au bout de quelques minutes que la jeune fille commence à relâcher ses muscles tétanisés, jusqu'à ce que ses mains retombent mollement le long de son corps. Puis elle redresse la tête, leur tourne le dos et se remet à frapper avec une force considérable – compte tenu de son aspect décharné – sur les morceaux de ferrailles avec son lourd marteau, faisant à nouveau rugir une mélodie acharnée dans la pièce presque vide.

 

  •  Bon, alors on va y aller. Ce sera Jacob qui viendra te voir puisque tu ne peux pas bouger d'ici. Ça te va Eshu ? demande Noé en criant presque pour couvrir le vacarme métallique.

Pas de réponse, hormis le « CLANG CLANG CLANG » du marteau qu'on fracasse contre du fer tandis que les deux garçons, d'un air entendu, s'éloignent du théâtre de cette étrange scène.

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