II. Dans les dédales de l'immeuble

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"Vous pouvez avec certitude améliorer un seul petit coin de l'univers: vous-même."


Aldous Huxley





    Partout où le regard se pose, les marques laissées par les pluies acides modèlent le paysage et les constructions. Terre dévastée et stérile, victime d'un parasite trop vorace. Elle semble avoir été infestée par un nuage de sauterelles qui raffoleraient même de la pierre et du goudron.

Jörd et Noé naviguent entre les débris, d'un pas assuré et rapide. Ils ne prêtent pas plus attention au paysage qu'aux parties de corps qu'on aperçoit de temps à autres au milieu des gravats. Ici un bras dressé vers le ciel sort des débris et salue l'au-delà d'un geste de la main. Ailleurs un pied pousse du sol comme une plante provenant d'une planète étrange.

Noé trébuche sur un crâne, pousse un cri de surprise et donne un coup de pied rageur dans l'obstacle. L'ossement craque, roule à toute vitesse cahin-caha pour finir sa course effrénée dans une mare d'eau croupie, où baignent déjà quelques restes humains.

Parmi cette désolation se tient un immeuble, vestige abîmé par la guerre et le temps. Des plaques de tôle sur lesquelles ont été placés des blocs de béton remplacent les plafonds dévastés. Les fissures ont été colmatées par de la mousse isolante afin d'éviter que la pollution s'insinue.

D'un geste automatique, Noé tend la main vers un capteur thermique maintenu au mur de béton par de larges morceaux de ruban adhésif. La porte s'ouvre dans un chuintement et se referme d'elle-même après une dizaine de secondes. Une ampoule, placée en plein milieu du mur gauche, émet un éclat jaunâtre et faible. Ses clignotements irréguliers font l'effet d'un mauvais stroboscope. Les enfants pénètrent à l'intérieur, accompagnés par des volutes de pollution qui valsent à reculons.

Ils entament alors tout un protocole qui limite l'omniprésence des germes, de la poussière et de l'air vicié. Le plus grand enclenche un levier et, dans un bruit d'engrenages et de vapeur, les relents de pollution de la petite pièce close se retrouvent aspirés, filtrés et recrachés par toute une machinerie, cachée derrière les épais murs de béton.

La petite s'applique à remettre les morceaux de mousse isolante pour limiter l'infiltration. Puis elle s'empare d'une grosse bombe de peinture, qui contient un liquide à l'odeur d'antiseptique, et en asperge tout ce qui se trouve sur son passage, c'est-à-dire Noé, le morceau de fuselage et elle-même – et dans un effet collatéral, les murs ainsi que le sol de la pièce.

Ce n'est qu'une fois ces étapes effectuées qu'ils commencent à retirer leur masque anti-pollution et leurs lunettes de protection contre la poussière et les gaz. Sans aucune gêne ni pudeur, ils se déshabillent pour se vaporiser sur le corps la solution désinfectante. Ils frottent avec énergie pour faire disparaître les traces de crasse qui constellent leur derme blafard.

  •  J'aime bien quand on rentre et qu'on se désinfecte, parce qu'après on est tout blanc ! Et on envoie de la lumière comme les soleils qu'on voit très loin, déclare Jörd avec enthousiasme, sans regarder ce qu'elle est en train de faire.

La lumière joue sur sa peau blême. Elle laisse transparaître un réseau complexe de veines bleutées et renvoie une lueur à l'éclat fantomatique. Ses yeux d'un gris pastel luisent curieusement dans la pénombre, à la manière des animaux nocturnes des temps passés.

  •  Moi aussi j'aime bien, mais toi tu as même les cheveux tous blancs. Tu serais un soleil encore plus lumineux si tu t'appliquais un peu, dit-il en frottant lui-même une grosse trace de saleté sur le cou de la petite fille.


  •  Mais j'avais frotté ici pourtant ! s'écrie-t-elle en prenant un regard surpris.


  • Petite menteuse !

Puis il se consacre au nettoyage de la longue brûlure en ligne droite qu'il a de la mâchoire jusqu'à l'épaule. Pourtant cicatrisée, il ne peut s'empêcher de tirer une grimace lorsque ses doigts rencontrent sa vieille blessure. Il secoue la tête pour chasser les souvenirs qui s'emparent de lui, comme chaque fois qu'il pose les yeux dessus. Ses cheveux d'un marron délavé par les pluies volent au rythme de son mouvement et exhalent l'odeur chimique du désinfectant. Il se rhabille en vitesse et, d'un geste vif, s'empare seul du fuselage pourtant plus grand que lui.

  •  Allez, dépêche-toi ! Jacob nous attend ! lance-t-il à la petite qui s'empresse de remettre ses vêtements.


  • Moi aussi je veux porter le bout de métal ! dit-elle en agrippant l'extrémité du fuselage, tandis que sa veste rapiécée enfilée à la va-vite tombe de ses maigres épaules.

La seconde porte se referme derrière eux. Ils se retrouvent seuls au milieu d'une pièce dont les fenêtres sont recouvertes par plusieurs couches de bâches en plastique amélioré. Pas de vitres, pas d'électricité. Juste deux bougies artisanales posées sur le sol, douces lumières bienfaitrices dans une journée interminablement grise. A peine sont-ils rentrés que des oreilles semblent se tendre dans les lointains dédales de l'immeuble. Des bruits de pas en cavale, une voix qui crie :

  •  Bouge Esaïe, me pousse pas !

Et trois enfants apparaissent dans un glissement de semelle usée. Deux d'entre eux s'agrippent le pull d'une main ; ils se tirent et se repoussent contre les murs.

  •  Ouaaaah c'est un bout pour le fuselage c'est ça !? s'exclame Esaïe, le visage presque collé au morceau de ferraille.

De ses mains remplies de cambouis, il retire une mèche de cheveux blonds qui lui barre le visage, s'appliquant une couche d'huile noirâtre au passage

  •  Enfoiré t'as encore plus taché mon pull avec tes mains toutes crades ! se plaint Hastur tout en tirant sur son vêtement, pour bien montrer les marques noires et grasses qui le constellent.

Il tire ce rictus geignard et belliqueux qui lui est si caractéristique. Noé ne l'apprécie pas trop. Mais du fait de leur goût commun pour l'aventure, ils se retrouvent très souvent ensemble. C'est un garçon étrange, bien qu'il ne soit pas le pire d'entre eux. Cependant, il y a quelque chose en lui de si mauvais que ses yeux noirs luisent comme du pétrole lorsqu'une idée malsaine lui traverse l'esprit. Et ses yeux brillent constamment.

Ce sont surtout les adultes de l'extérieur qui subissent les conséquences de son esprit retors. Chaque fois que Noé croise son regard, il se rappelle à quel point il peut être toxique. Il le vit arracher le masque anti-pollution d'un cul-de-jatte qui peinait dans les gravats pour le jeter au loin. Sans motif, par pur plaisir.

Lorsqu'il lui demanda pourquoi il avait fait une telle chose, Hastur répondit simplement qu'il était curieux de savoir s'il était possible de respirer dehors sans rien pour filtrer l'air. L'homme n'était pas mort, du moins pas sur le moment. Il s'était contenter de tousser en paniquant et de se traîner à la recherche de son masque, sans lésiner sur les insultes.

  •  Tu sais pourquoi j'ai les mains sales, Hastur? Parce que MOI j'ai aidé Jacob aujourd'hui, toi t'as rien foutu et en plus t'essayes de me passer devant tout le temps !


  •  J'y peux rien si t'es incapable d'avancer plus vite qu'un drone d'État, ricane l'intéressé d'un air méprisant.


  •  Ça fait à peine dix minutes que je suis avec eux et je les supporte déjà plus, soupire Seth tout en jetant un regard peiné à Noé.

Il est grand, si grand que Jörd se tord le cou lorsqu'elle lève la tête pour le regarder. Les grosses poches noires qu'il a sous ses yeux clairs, perçants comme ceux d'un rapace, lui donnent un air mélancolique. Quelques taches de rousseur parsèment sa peau livide et décorent son visage émacié d'une petite touche de couleur. Seth baisse la tête vers la petite et lui lance d'un ton prévenant :

  •  Allez donne-moi ça va, tes bras vont finir par se décrocher de tes épaules ! dit-il en souriant et en s'emparant de la pièce de métal.


  •  Je suis forte tu sais, répond celle-ci tout à fait sérieusement, mais en lui cédant tout de même sa place.


  •  Sans aucun doute mais je me charge de monter ça à l'atelier pour toi, ça te va ?


  •  Oui mais je préférerais que tu me portes moi ! déclare Jörd, le regard malicieux.

Sa peau blafarde se met à rougir. Elle rit, puis détale dans les couloirs. Le bruit de ses pas résonne dans tout l'étage inférieur de l'immeuble.

  •  Allons-y, dit Noé, c'est vrai que ça commence à être lourd !

Ils accèdent au premier étage par un morceau de plafond à moitié écroulé, qu'ils escaladent avec facilité. Partout dans l'immeuble, les murs se couvrent d'une multitude de dessins d'enfants. Au fil du temps, ils ont même commencé à se superposer, de telle sorte qu'il est maintenant impossible de les discerner les uns des autres. Des taches multicolores et abstraites jalonnent leur pas, tandis qu'au dehors le ciel commence à produire d'étranges sons.

Un craquement céleste emplit l'espace. Chaque fois que cela arrive, Noé a l'impression de l'entendre résonner jusque dans ses os. Puis le son s'éloigne, rebondit sur les baraquements au loin, toujours plus loin, jusqu'à disparaître dans les tréfonds des bidonvilles.

  •  Ah ouais, on va se prendre des pluies acides aujourd'hui ? demande Esaïe.


  •  Oui. Mais elles ne sont que de niveau 3, on a entendu la voix qui vient des lumières le dire tout à l'heure, déclare Noé avec nonchalance.


  •  Non ce sont les narines de Kindred qui nous l'ont dit en premier ! rappelle Jörd à Noé.


  •  Ahah c'est vrai qu'il mérite qu'on se fie à lui ! lâche-t-il sans que la petite ne prête attention à l'ironie teintée dans sa voix.

Après le grondement vient le bruit de la pluie, léger, régulier, réconfortant comme une berceuse, de telle sorte qu'on en oublierait presque à quel point elle est dévastatrice. Tous en portent les brûlures, conséquences de leur errance au dehors, lorsqu'ils n'avaient encore aucun endroit où se protéger.

Un jour, tandis que Noé se traînait sans but à travers les gravats et la fumée, il fut surpris par une averse de niveau 5. Le temps qu'il parvienne à trouver un endroit où s'abriter, la pluie avait entamé ses vêtements, légèrement brûlé ses cheveux et attaqué les couches supérieures de l'épiderme par endroit. De son abri, il avait pu observer le corps d'un homme sans vie se dissoudre lentement. C'est à ça qu'on ressemble ? se souvient-il avoir pensé, écœuré. Malgré tout, c'est avec une fascination morbide qu'il avait observé le derme fondre, pour dévoiler une dentelle macabre de veines qui parcourait une couche de muscle rouge vif.

Ce qui fut autrefois un homme n'était plus qu'une flaque visqueuse et putride dans laquelle baignait quelques ossements rongés. L'odeur aussi l'avait marqué. Cela ne ressemblait ni à celle de la chair brûlée, ni à celle de la décomposition. Peut-être un mélange des deux dans ce qu'elles avaient de plus épouvantable. A jamais gravée dans son esprit, cette scène orne maintenant les murs de leur repère parmi les centaines d'autres dessins.

Au bout du couloir, un escalier en fer rouillé constitué de grilles fixées entre elles et dépourvu de rambarde leur permet d'accéder aux étages supérieurs. De vieilles conserves sont suspendues sous chacune des marches. Elles tintent et se cognent les unes contre les autres à chacun de leur pas, comme autant de carillons lorsque le vent se lève.

  •  Vous avez trouvé des organes pour ma famille ? demande une voix en provenance d'une pièce sombre, au moment où Noé pose son pied sur la dernière marche.


  •  Esaïe, tiens-moi ça ! s'écrit-il en lâchant le morceau de fuselage.

Une jeune fille apparaît dans l'encadrement d'une porte inexistante. Ses yeux globuleux et hagard se fixe sur chacun des garçons, l'un après l'autre.

  •  JÖÖÖÖÖÖRD ! VIENS LA !

Au-dessus d'eux, le bruit familier des conserves qui s'entrechoquent. Quelqu'un qui tombe, crie, puis se relève. A nouveau les pas précipités d'une course. Jörd apparaît, ses cheveux et sa peau blanche luisant d'un éclat fantomatique dans la semi-obscurité.

  •  Pardon, j'avais oublié ! s'excuse la petite en regardant Noé, puis la jeune fille.


  •  Donne ce qu'on a trouvé à Eshu, tu veux ? Je pense que ça va lui faire très plaisir ! dit le garçon en lui faisant un clin d'œil.

Jörd sort de sa besace rapiécée une vieille poignée de porte en cuivre et un morceau de tuyau de plomberie, tous deux rongés par la pluie mais étonnamment bien conservés. A la vue des deux objets, Eshu s'avance au milieu des autres enfants avec une lenteur exaspérante. Sa bouche s'étire en un large sourire béat pour dévoiler une absence totale de dents.

Elle approche ses mains tremblantes des matériaux tant convoités, sans oser les prendre. Jörd lui lance un regard encourageant, ce qui persuade la jeune fille de s'en emparer à toute vitesse. C'est avec la même rapidité qu'elle disparaît dans son sombre repaire, comme un animal sauvage se cacherait pour savourer sa proie.

  •  J'ai bien envie de voir ce qu'elle fabrique là-dedans, ça fait plusieurs mois qu'elle veut pas qu'on rentre, déclare Hastur ; un rictus de curiosité lui tord le visage.


  •  Pour le coup je suis d'accord avec toi, en plus c'est nous qui lui ramenons les « organes » comme elle dit, on a bien le droit de voir ! surenchérit Noé, lui aussi très intrigué par ce que fabrique la jeune fille à l'intérieur.


  •  Vous voyez bien comment elle se comporte en ce moment, mieux vaut éviter d'aller la contrarier ! Qu'Hastur ne respecte rien, je comprends. Mais toi Noé ? T'as pas plutôt envie de venir bosser sur l'autogire ? les sermonne Seth le plus âgé d'entre eux.


  •  Regardez-le lui, le grand Seth, protecteur de tous les Enfants Sans Nom ! T'inquiète pas, on veut juste jeter un coup d'œil, répond le garçon au regard mauvais

Joignant le geste à la parole, il se dirige vers l'antre de l'étrange jeune fille.

  •  Un de ces quatre Hastur, tu vas vraiment te prendre un coup de poing dans la gueule, lâche Seth d'une voix calme mais ferme.


  •  C'est bon, arrêtez ça, vous allez me donner mal au crâne. Allez Seth, on va juste jeter un œil ! Je suis curieux, j'y peux rien. Je surveille l'autre enfoiré, promis ! rétorque Noé en lançant un regard moqueur en direction d'Hastur.

Mais celui-ci ne l'a même pas entendu, toute son attention focalisée sur ce qu'il y a à l'intérieur de la sombre pièce. Toutefois, le garçon belliqueux n'a pas encore osé pénétrer dans les ténèbres. Il reste sur le pas de la porte et incite Noé à le rejoindre au plus vite d'un geste de la main.


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