I. Le Cloaque

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"Rien n'existe plus qu'un perpétuel présent. Le passé est mort, le futur inimaginable."

Orwell, 1984.



200 ans plus tard



         La lumière diffusée par les écrans gigantesques du quartier résidentiel perce à travers l'épais brouillard. Vu du Cloaque, cela ressemble à autant de soleils égarés dans la brume, en fin de vie, dont la lumière froide lutte avec difficulté pour se faire percevoir.

Dans cette semi-obscurité, les habitants des quartiers sombres errent, rôdent parmi les déchets et les décombres. Ils prennent un bol d'air pollué tant que le temps le permet. Nombre d'entre eux vont et viennent entre les baraquements. Ils transportent ici des circuits arrachés à un drone policier, et là un seau rempli d'une eau où valsent des millions de particules fines. Certaines sont presque aussi grosses que des miettes de pain.

Au milieu des rues jonchées de gravats et d'emballages alimentaires, deux enfants équipés de masques anti-pollution traînent avec difficulté un morceau de fuselage d'autogire. Peu surpris par ce spectacle, les passants se contentent de les éviter, parfois de justesse, tous aussi préoccupés par leurs divers fardeaux. Ils râlent et toussent dans l'air vicié qui les enveloppe, fouillent dans les débris, hurlent ou agonisent.

Derrière ses grosses lunettes de moto réparées et bricolées pour qu'elles ne lui tombent pas au milieu du visage, la fillette, Jörd, scrute attentivement chacun d'eux. Le garçon fait de même. Sa concentration augmente avec l'engourdissement qui s'empare de ses bras sous le poids du morceau de métal. Il n'a qu'une hâte : rentrer et passer le reste de la journée à travailler sur l'autogire. Mais ils ont une dernière chose à faire avant cela.

  •  Noé, il est là-bas ! Dépêche-toi ! crie soudainement la petite tout en tirant avec force sur le morceau de fuselage.


  •  Ça va je l'ai vu moi aussi, arrête de faire n'importe quoi avec ça.

Les deux enfants se dirigent vers un homme adossé à un mur en partie écroulé. Sa seule protection contre la pollution semble être un foulard en tissu noirci par la poussière et la crasse environnantes. Toutefois, celui-ci paraît plus préoccupé par le nettoyage de son nez que par son masque dérisoire. C'est avec une honte dissimulée qu'il retire vivement les doigts de ses narines lorsqu'il aperçoit les deux petites silhouettes qui s'approchent de lui.

  •  C'est pas trop tôt les mioches, j'ai bien cru que l'alerte allait sonner avant qu'on se trouve, leur signale l'homme au foulard tout en faisant mine de renifler l'air. Mouais, ça pue plus que d'habitude, on va bientôt se prendre une retombée de pluie acide !


  •  Dis Noé, je croyais que les grands ils se curaient pas le nez ? Alors pourquoi il se mettait les doigts dans le nez lui ? interroge la petite fille, tout en regardant l'adulte le plus innocemment du monde.


  •  Parce que c'est pas un grand, Jörd, il est grand de corps mais pas d'esprit, rétorque le garçon tout aussi innocemment. Tu vas bien Kindred ?


  •  Mais c'est qu'il pète sacrément plus haut que son cul lui ! Mon petit Noé, fais gaffe à ce que tu dis ou nos échanges vont se compliquer, postillonne-t-il derrière son cache-nez d'une voix faussement menaçante, avant de changer de sujet.


  •  Et bien tu vois, moi, j'en suis pas si sûr, réplique Noé d'un ton narquois en brandissant une ration de nourriture sous le nez de Kindred.


  •  Continue de faire ton petit con et je te l'arrache des mains, on verra si tu fais toujours le malin après, grogne-t-il en faisant mine d'attraper la portion. Qu'est-ce que vous me voulez alors ?


  •  On cherche de l'eau pure, de la vraie de vraie, pas celle qu'on trouve dans les échoppes itinérantes, déclare le garçon.


  •  Pourquoi vous demandez pas au vieux ? Pour avoir vécu plus d'un demi-siècle il a dû boire que de la type 2 ou 3. Je tire mon chapeau à cet enfoiré, soit dit en passant ! Après si vous tenez à payer pour le savoir ça ne me dérange pas, ricane l'adulte en faisant de drôles de bruits de gorge.

Puis il part dans un grand éclat de rire, qui se termine en une quinte de toux excessivement grasse.

  •  On a besoin d'une eau pure de type 1, c'est lui-même qui nous a dit de venir te voir, explique Noé d'un ton patient, en regardant les gens déambuler au milieu des volutes de fumée noirâtres.


  •  De type 1 !? Non, mauvaise idée. Vous n'en trouverez pas ici.

Il secoue vivement la tête, comme pour chasser une idée déplaisante qui se serait immiscée en lui. Malgré tout, l'enfant note que son regard se pose un instant sur la nourriture. La tentation de l'adulte est palpable.

  •  Alors où est-ce qu'on en trouve si ce n'est pas ici ? interroge Noé avec une fermeté qui ne sied pas à son âge.

Silence. Les yeux de Kindred se portent à nouveau sur la ration. Il se racle la gorge, relève le bas de son foulard et crache quelques mucosités sur le sol. Et comme s'y attendait le jeune garçon, l'homme lui répond à contrecœur :

  •  Dans les Quartiers aux Écrans. Dans l'État, si tu préfères, dit-il d'un ton laissant transparaître un profond mépris.

Il pointe son doigt en direction d'une barrière lointaine et peu lumineuse qui surplombe le Cloaque. Son éclat peine à traverser le filtre de pollution, laissant les bas-fonds dans un demi-jour éternel.

  •  Et devine quoi mon bonhomme ? Sans identité officielle, tu ne rentres pas. Toi, moi, la petite et tous ceux du Cloaque, on n'existe pas aux yeux de l'État. Et si tu n'existes pas, tu ne rentres pas. Tu ne t'en approches même pas ! se met-il à crier d'une voix plus rauque que jamais. Tu restes bien éloigné de lui, là où il ne peut pas te voir. Parce que s'il te voit, il essaiera de t'écraser comme un cafard ahahahah !

Il glousse d'une façon étrange. Les sonorités rappellent à Noé une crise d'hystérie, de fou-rire et de gêne mêlés. Il ne parvient pas à trancher, mais préfère se réjouir de la nouvelle. Ils ont enfin une piste pour trouver l'énergie nécessaire à l'autogire.

  •  Les Quartiers aux Écrans... Donc on doit suivre les lumières au loin et on y arrivera, c'est tout ? répète le garçon avec assurance, les yeux brillants d'enthousiasme derrière ses lunette artisanales.


  • Il n'a pas compris où je voulais en venir... Et toi Jörd, tu as compris au moins ? lance Kindred à l'adresse de la fillette, occupée à ramasser des cailloux.


  •  Compris quoi ? demande-t-elle sans relever la tête.


"ALERTE À LA POPULATION. RETOMBÉES ACIDES DE NIVEAU 3. VEUILLEZ REGAGNER VOTRE DOMICILE ET N'EN SORTIR SOUS AUCUN PRÉTEXTE. TOUTE PERSONNE NÉGLIGEANT CES INSTRUCTIONS ENCOURT UN DANGER DE MORT."


La sirène d'alerte en provenance des Quartiers aux Écrans se propage jusqu'aux bidonvilles en une rumeur lointaine. Les passants se mettent à humer l'air derrière leurs masques anti-pollution. D'un pas pressé, ils regagnent un à un leur baraquement de tôles superposées ou leur immeuble écroulé.

  •  Je vous l'avais dit ! Ça va tomber ! Ça va péter même, y'a de la chair qui va fondre ! aboie Kindred en proie à une excitation soudaine. Gamin, dis-toi que l'État, il est encore plus dangereux que les pluies acides. C'est la plus grosse tempête acide que tu verras jamais, alors évite d'aller te foutre la gueule dedans.


  •  Oui oui, c'est dangereux, les drones, les androïdes, les cafards, tout ça, j'ai bien compris, lâche l'enfant avec désinvolture.

Le vent se lève et entraîne avec lui des poussières qui s'immisceraient volontiers dans leurs yeux si les enfants n'avaient pas de lunettes de protection. Les bourrasques brassent des odeurs de crasse et d'eau croupie que Noé perçoit même à travers son masque.

  •  Si tu ne veux pas crever, t'approche pas de la barrière. Tu la touches, tu meurs. Tu croises un drone, tu meurs. Un androïde ? Tu exploses, tu te volatilises, pfiuut ! Noé en charpie ! crie Kindred en faisant de grands gestes de ses bras nus et maigres.


  •  C'est ça, ouais. Il y a un endroit précis de l'État où on peut trouver de la type 1 ? questionne le jeune garçon sans se laisser troubler le moins du monde.


  •  Tu crois sérieusement que j'y suis déjà allé ? Hein !? Sérieusement !? Je ne suis pas aussi fou que j'en ai l'air, rétorque-t-il en prenant un air blessé. Non, j'en sais rien. Mais j'imagine que là-bas, ça doit se trouver aussi facilement qu'un cadavre dans le Cloaque.

Tandis qu'ils discutent, Jörd bondit comme un fauve sur un rat trop peu farouche, attiré par le corps qui gît non loin d'eux. Le rongeur se met à couiner de terreur avant de se taire définitivement lorsque la fillette lui brise le cou de ses petites mains. Imperturbable, Noé profite de la surprise de Kindred pour reprendre :

  •  Comment on rentre dans les Quartiers aux Écrans ?


  •  Négatif. On ne rentre pas, réplique l'adulte avec un sérieux que l'enfant ne lui connaît pas.

L'homme détourne le regard. Cette question l'a rendu nerveux. L'intuition de Noé lui donne le sentiment qu'il cache quelque chose. Mais le temps presse.

  •  Tu es bête Kindred. Tu es bête mais tu as de bonnes narines, et merci pour ton aide ! déclare-t-il en lui lançant la ration de nourriture que l'adulte attrape au vol. Viens Jörd, on y va. Faut pas traîner ou on va se prendre les pluies.


  • Oui, j'ai faim ! se contente d'annoncer la fillette tout en lançant de petits débris sur un homme allongé, la tête contre le sol, à quelques mètres d'elle.


  •  C'est ça, dépêchez-vous de rentrer. Et faites attention à vous, sales mômes ! grogne Kindred après avoir soigneusement rangé la portion dans sa veste rapiécée.

Les enfants reprennent maladroitement leur fardeau et s'éloignent sans un regard en arrière, le sourire aux lèvres, l'âme emplie d'espoir. Ils ne voient pas l'inquiétude se dessiner sur le visage de l'adulte. Celui-ci a un mauvais pressentiment.

Il connaît les Enfants Sans Nom depuis un moment déjà, lorsqu'Eibon se mit en tête de les prendre sous son aile. Abandonnés, orphelins, non-désirés : il les recueillit tous et, s'inspirant des récits du temps passé, leur donna un nom. Il symbolisait le premier pas vers une identité qu'ils étaient tous empressés de se construire. Cette quête avait transformé des enfants las d'une vie qu'ils ne goûteraient jamais vraiment en véritables bêtes assoiffées d'existence. Le danger n'en était que plus grand.

Perdu dans une réflexion intense, ce qu'il n'a pas l'habitude de faire, Kindred a l'air de regarder dans la direction de Jörd et Noé qui peinent dans les débris, tous les deux agrippés au morceau de fuselage comme à une bouée de sauvetage. En réalité, il a simplement le regard perdu dans le vide, ne pouvant se concentrer à la fois sur un effort mental et sur le bon fonctionnement de ses sens.


"ALERTE À LA POPULATION. RETOMBÉES ACIDES DE NIVEAU 3. VEUILLEZ REGAGNER VOTRE DOMICILE ET N'EN SORTIR SOUS AUCUN PRÉTEXTE. TOUTE PERSONNE NÉGLIGEANT CES INSTRUCTIONS ENCOURT UN DANGER DE MORT."


Le message d'alerte le tire de sa rêverie, non sans irritation. Ce qu'ils sont lourds avec leur sirène ces abrutis de citoyens ! se dit-il pour lui-même. On le sent quand le Grand Noir s'apprête à nous pisser dessus, pas besoin d'un boucan pareil ! Puis il se met aussi en route.

Mieux vaut ne pas être dehors lorsque les pluies martèleront le Cloaque.

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