Prologue

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"Nous vivons dans un monde psychotique.
Les fous sont au pouvoir. Depuis quand en avons-nous la certitude ?
Depuis quand affrontons-nous cette réalité ? Et... combien sommes-nous à le savoir ?"


K. Dick, Le maître du haut château.



     Une salve de coups de feu retentit au milieu de la foule en colère. Fauchés par les balles, les corps sont entraînés dans une valse macabre. Ils s’effondrent et s’entrechoquent, se déchirent et se disloquent. Un homme, la bouche tordue de souffrance et d’effroi, tente de maintenir ses entrailles désireuses de s’étaler sur le sol. Les fuyards courent, hurlent, pleurent et rampent. Ils glissent et dérapent sur le tapis de viscères, tombent et se rattrapent. Puis périssent à leur tour. Un concerto de cliquetis métalliques, de hurlements et de chairs meurtries s’élève et résonne dans la ville.

Impitoyables, les androïdes de guerre envoyés par le Gouvernement ne leur laissent aucune chance. Des gouttelettes de sang virevoltent dans les airs et retombent çà et là au rythme des corps qui chutent, toujours plus nombreux. Les « NON À LA ROBOTISATION MONDIALE » ou encore « L’ÊTRE HUMAIN N’EST PAS UNE VARIABLE ÉCONOMIQUE » encrés en lettres capitales sur les pancartes et autres supports disparaissent sous un flot carmin.

La terreur et l’incompréhension en paralysent certains. Incapables de concevoir une telle violence de la part de l’Ordre Gouvernemental, ils restent immobiles, épouvantés. L’odeur âcre du sang ne leur parvient pas, pas plus que les cris et les détonations. Leur esprit est mort ; leur corps subit rapidement le même sort.  

Caché derrière un épais mur de béton, Dan Gethers reste parfaitement calme. Son cœur se serre de voir tant d’innocents mourir sous ses yeux, mais il a une mission à accomplir. Quatre autres personnes sont avec lui, un homme et trois femmes. Auto-proclamés Résistants, ils représentent le dernier espoir du peuple. Tous sont armés d’armes thermiques automatiques fabriquées dans un alliage en molybdène, ainsi que de grenades électriques et de cocktails BLEVE. D’une voix tendue, la femme aux cheveux coupés courts et au regard dur leur ordonne :

  •  Faites chauffer à 2000°C ! Il faut bien ça pour traverser le foutu chrome de ces saloperies de machines.


  •  Que tu es vulgaire. Stressée, peut-être ? se moque gentiment Gethers en réglant son arme.

Elle ne répond pas et lui jette un regard noir valant toutes les injures du monde.

  •  Ce ne sont que des machines, commandées à distance par des lâches. On va détruire leurs stupides jouets, dit-il sans se démonter, les yeux brillants d’espoir et d’assurance.

Gethers jette un regard confiant à ses compagnons, puis prend la tête du groupe. Avec une rigueur militaire, il guide son unité par des signes de la main. Toujours à couvert, ils se rapprochent petit à petit de l’esplanade, lieu de la manifestation. La répercussion des coups de feu et des explosions a remplacé les cris de protestation du peuple.

De sa position il entrevoit un groupe allié de l’autre côté du parvis ; eux aussi sont en place. Concentré, il ignore le bruit des détonations, les grincements du métal, l’odeur puissante du sang. Ils se doivent de réussir, peu importe les pertes. Gethers lève sa main en l’air et décompte en partant de trois. Il abaisse un doigt après l’autre, avec fermeté.

Simultanément, les deux groupes ouvrent le feu sur les androïdes de guerre, ces amas d’armes et de chrome. Occupés à achever les blessés en tirant au hasard dans le charnier qui est leur œuvre, les instruments de mort ne réagissent pas tout de suite. Quelques machines se retrouvent hors d’état de nuire ; leur alliage en fusion se mélange aux monceaux de cadavres. Le bourbier infernal exhale un triste mélange d’odeurs. L’huile, la fumée et la mort flottent dans l’air, irritent la gorge et les yeux.

Postés sur les toits, des Résistants armés de sniper à fusion tentent de maintenir les robots à distance de leurs alliés au sol. Le blindage des androïdes survivants se retrouve criblé de trous sous l’effet de la chaleur. L’adrénaline se mêle à la satisfaction. Gethers se surprend même à sourire. Il lance une grenade électrique qui paralyse plusieurs machines quelques instants. Les corps inanimés s’agitent et convulsent sous l’intensité du courant qui les parcourt.

Subitement, il reçoit une giclée de sang sur le visage. La femme aux cheveux courts s’écroule. Sa tête gît près d’elle, maintenue au cou par un mince lambeau de peau.

  •  Qu’est-ce que…

Un drone furtif est arrivé juste derrière le groupe. Ses lames tournoyantes trahissent seules sa présence. D’une roulade, Gethers se place hors de portée mais se rapproche alors inexorablement des monstres de chrome. Il jette un regard derrière lui, ne voit que les cadavres démembrés de ses compagnons. Son unité vient d’être anéantie. En une fraction de seconde. Il continue de tirer en direction des androïdes de guerre tout en courant, de toutes ses forces. Il perd le contrôle, cède à la panique et ne se donne pas la peine de viser. L’autre groupe de Résistants n’est plus, réduit à un tas de chair informe. Les membres se mélangent, fusionnent dans une orgie sordide et macabre. Un sniper s’écrase au sol à dix mètres de lui. Son crâne explose. Des morceaux d’encéphale roulent sous les pieds de Gethers. Il les écrase sans même s’en apercevoir.

Son souffle est court, son cœur bat à lui rompre la poitrine. L’air fétide lui brûle les poumons, l’asphyxie. Il ne veut désormais qu’une seule chose : survivre. Les cliquetis métalliques qui le poursuivent sont sur le point de le rendre fou. Les balles sifflent à ses oreilles, les douilles martèlent le sol à un rythme infernal. Les lames du diable de métal soufflent dans son dos et lui chuchotent une promesse de mort. Non loin, un mur de béton explose pour l’asperger de ses débris.

Sous l’effet de l’adrénaline, l’homme bifurque à gauche dans l’espoir de les semer. A moitié aveuglé par les poussières et la fumée noirâtre, il ne cesse de jeter des regards derrière lui. Il halète et pousse des cris de bête acculée, impuissant.

Brutalement, il s’écrase sur le sol. Une de ses jambes a disparu. Il ne lui reste que la moitié de la cuisse, de laquelle s’écoule un flot de sang chaud et épais. Gethers baigne dans une mare pourpre, et agite son moignon au rythme de sa course brusquement interrompue. Anesthésié par la peur, il continue de fuir en rampant. C’est alors qu’une ébauche de main mécanique le soulève du sol. Sa peur laisse place à la haine et à la douleur. Il hurle et se débat sans rien pouvoir faire d’autre.

  •  Chien du Gouvernement ! Sale chien… Les… Les autres vous feront la peau ! Les autres…

Plus de forces. Plus de rage. Vidé de son sang, il cesse de lutter. L’image d’un canon reste gravée sur sa rétine.

Puis plus rien.

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