22 mai 2016

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22 mai 2016

 

J’ai bien cru que mon journal en resterait là, tant la monotonie règne à la maison de retraite. Si j’écris aujourd’hui, c’est parce qu’il m’est arrivé quelque chose d’inattendu. Après deux mois ici, il semblait proscrit que mon quotidien soit bousculé. Or, une fois le déjeuner terminé, alors que je retournai dans ma chambre pour le rituel de la sieste, une femme était assise sur mon lit. Elle était élégamment habillée, avec une jupe en tartan et un chemisier blanc. Deux lourds anneaux pesaient sur ses oreilles, encadrant des lèvres rouge vif. Je jetai un coup d’œil à mon calendrier. Bizarre… Nous n’étions pas dimanche.

Devant cette situation incongrue, je ne su que dire. Elle devait s’être trompée de chambre, ça arrivait souvent ici. Mais elle ne semblait elle pas surprise par mon intrusion. M’attendait-elle ? Et si oui, pourquoi ?

— Excusez-moi, Madame, signalais-je avec une voix plus brutale que je ne l’aurais voulu, mais c’est ma chambre.

— Je sais, répondit-elle seulement avec un sourire.

Je m’aperçus que je connaissais cette femme. Les rares fois où j’avais tenté de me sociabiliser avec mes prétendus semblables, elle m’avait adressé la parole. Qu’avait-elle bien pu me raconter alors ? Et surtout, qu’est-ce qu’elle foutait dans ma chambre ?

— Je me sentais seule, dit-elle. Je me demandais si vous accepteriez de me tenir compagnie quelques instants ?

À quel jeu jouait-elle ? En bas, de nombreux pensionnaires gisaient, assis sur les canapés, attendant que l’’on vienne leur parler. Déstabilisé, j’ai fait mon numéro de vieux bougon. Fronçant les sourcils, j’ai marmonné dans ma barbe que j’avais l’habitude de lire à la sieste et la congédiait sans ménagement. Elle est partie avec un simple « à bientôt », un léger sourire aux lèvres. Absolument pas vexée par mon attitude incorrecte. Visiblement, ce n’était que partie remise. Quel étrange moment… Je n’y comprends rien. Depuis, je ferme à clé la porte dès que je quitte la pièce.

À dix-huit heures, je sortis de mon antre et descendis pour le souper. Je cherchai une table pleine pour éviter de me retrouver face à elle, tel un mari infidèle. Sa venue m’avait perturbé et je ne voulais pas renouveler l’expérience. Je m’installai avec trois hommes, dont l’un avait apparemment déjà rejoint Dieu au royaume des cieux. La bave coulait lentement de ses lèvres entrouvertes. Charmant spectacle pour le repas…

Je parcourus la salle du regard et vis ma prétendante de l’autre côté, près des ascenseurs. Elle me fit un signe de la main auquel je répondis par une moue inamicale.

— Fais attention à elle, me dit l’homme en face de moi. Suzanne, elle en déjà tué trois !

Surpris, je lui ai demandé qui elle avait bien pu tuer.

— Les hommes, bien sûr ! Elle choisit les plus valides, ceux qui viennent d’arriver. Elle les met dans son escarcelle et CRAC ! Après quelques semaines le pauvre il est claqué ! Épuisé ! Lessivé ! Alors, j’te dis : fais gaffe à elle…

Le petit moustachu – Hubert je crois – avait attisé ma curiosité. Il accepta de m’en dire plus. Pour tout dire, il semblait n’attendre qu’une occasion pour s’épancher.

Suzanne avait soixante-dix-huit ans et avait eu plusieurs conquêtes depuis qu’elle était pensionnaire ici. N’ayant connu que son mari en cinquante ans de mariage, elle rattrapait en quelque sorte son retard. Cela avait du être une belle femme dans le temps et son succès auprès des hommes se comprenait.  Mais pour ma part, aujourd’hui, je ne voyais chez elle que chairs pendantes et rides creusées.

Hubert m’expliqua que Suzanne avait intégré d’elle-même la maison de retraite après avoir perdu son mari. Isolée, avec ses enfants loin de chez elle, c’était la meilleure solution. D’où sa grande validité et, selon lui, sa grande avidité.

Mon voisin partit alors dans des digressions dérangeantes. Il aurait ainsi été maire de Strasbourg (deux fois), puis président de la république, aurait connu cent-quatre-vingt-trois femmes et serait en passe de rejoindre sa bien aimée en Norvège… Voilà qui remettait quelque peu en question ses allégations précédentes. Il quitta la table à 18h30 précises pour aller se coucher, me laissant dubitatif.

Mon voisin de droite, un gros monsieur aux lèvres épaisses, le regarda partir, puis m’attrapa le bras avec force :

— Suzanne, t’y touches pas ! Elle est à moi !

Sur ce, il prit son bol à deux mains et le vida d’une traite, preuve incontestable de sa virilité. Pour un peu, ici, il aurait pu me pisser dessus pour marquer son territoire.

Après que le réfectoire se soit vidé de ses légumes, je rejoignis ma chambre avec appréhension. Et si Suzanne y était ? En catimini, j’avançai lentement, sans faire de bruit. On entendait ça et là les gémissements et les cris des pensionnaires, bande-son horrifique des lieux de fin de vie. J’ouvrai la porte doucement, pesant mes gestes dans les limites de mes capacités. La chambre était vide. Personne ne m’attendait. Je soufflai de soulagement et me couchai l’esprit encore perturbé. J’espérais que cet incident resterait sans suite.


À suivre...

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Il devait être 7 h du matin lorsque le docteur Henry A. (Abigar) Willmann regarda une fois de plus sa liste de rendez-vous de la journée. Il voulait confirmer que tout était comme prévu, sans désistement de dernière minute que sa secrétaire aurait noté en oubliant de lui en parler même si la connaissant, c’était techniquement impossible. Cependant, le docteur Willmann ne pouvait pas s’empêcher de tout inspecter. Il était du genre paranoïaque lorsque son professionnalisme était en jeu. Une fois ceci fait, il sourit en savourant son deuxième café de la journée en humant l’arôme fruité avec un soupçon d’épices : Bahariya.
Les mercredis étaient d’habitude une source de migraine carabinée et celui-là n’allait pas être une exception. Les noms qu’il avait vus listés en étaient la preuve, cependant, en changeant de perspective, les mercredis étaient également des journées de challenge et d’apprentissage.
Au départ, ce n’était qu’une question de malchance et de défaut d’organisation. Comme par hasard, il s’était retrouvé avec des cas sociaux qui pouvaient donner l’envie aux plus incrédules de se tourner vers la foi, ou de regarder toutes les saisons des « heureuses licornes heureuses », l’émission pour enfants par excellence.
Prenons un rapide exemple. Un de ses clients, un jeune homme des plus charmants avec un début de carrière brillant dans la R.P.S.A (Rugby Parkour & Sport Association, un sport émergeant qui commence à gagner énormément en popularité) que nous appellerons Joe West.
Le problème de Monsieur West était simple : il n’était pas du tout apte à une vie de célébrité parce qu’il pouvait aisément y trouver les moyens de réaliser ses pulsions destructrices. Que ce soit par les personnes dépendantes de sa renommée et de sa fortune, des lèche-culs, qui pouvaient détourner les yeux derrière des murailles d’excuses tant qu’elles y trouvaient leur intérêt. Ou par des personnes dont c’est le boulot de réaliser n’importe quel fantasme ou désir imaginable, il n’y avait juste qu’à payer leur prix...
Mais revenons-en à Monsieur West encore un petit moment. Ce n’est pas comme si vous aviez le choix de toute façon…
Monsieur West éprouvait des envies particulièrement déviantes, cependant, elles ne représentaient pas de danger. Vouloir râper la peau d’un individu, quel que soit son sexe ou son âge, n’était étonnamment pas la chose la plus dangereuse. Ce qui rendait la situation semblable à un stock de poudre avec un crétin fumant un bon cigare à l’intérieur était le fait qu’il arrivait de plus en plus à normaliser ses pulsions, à les justifier et donc à les rendre aussi banales que le rituel du café du matin. Autrement dit, elles devenaient de plus en plus réalisables. On a tous eu des envies de meurtre. Soit au boulot après un entretien avec un responsable non seulement plus jeune, mais de plus sous-qualifié, ou dans la vie de tous les jours et là, ce ne sont pas les exemples qui manquent. Prenez simplement n’importe quel jour dans la semaine, normalement, vous avez votre cas. Si vous ne vous sentez pas concernés et que vous n’avez jamais envie d’étriper votre chien qui vient de chier sur votre lit, ou votre gosse qui vous traite de tous les noms en hurlant et courant partout ! Ou Jeff parce qu’il a eu votre promotion pour laquelle vous avez dû bosser dur !!… Ou toute autre personne pour une raison x ou y, félicitations.
La différence entre vous, personnes concernées, et Monsieur Joe West, ce sont les barrières morales, culturelles, logiques, humaines tout simplement que vous avez et peu importe le nombre de fois où vous y penserez, cela n’ira jamais plus loin que de la colère bête ou qu’un simple fantasme isolé, du moins jusqu’à atteindre votre point de cassure.
Pour Monsieur West, ce n’était plus une pulsion issue de la colère ou de la frustration, mais une envie anodine. Pensez au fait de vouloir vous acheter ce paquet de chewing-gum à côté de la caisse en vous disant : « tiens, pourquoi pas » et vous avez le point de vue de Monsieur West sur le râpage de peau. Une fois, il s’était retrouvé à suivre un couple qu’il avait croisé en se rendant à son entraînement. Ils avaient quelque chose d’attirant, quelque chose qui lui parlait, et ce quelque chose était leur bonheur. Il se voyait très bien dans la manière dont ils se baladaient ensemble, discutaient, s’embrassaient et se tenaient la main. Généralement, les pulsions destructrices étaient poussées à la réalisation par des émotions négatives comme la colère ou la haine ou la jalousie, ce genre d’émotions primaires et explosives particulièrement puissantes.
Cependant, Monsieur West n’éprouvait rien de cela à leur égard, bien au contraire, il les trouvait particulièrement charmants et beaux, mais d’une étrange façon, cette sensation se traduisait chez lui par l’envie de leur râper la peau, de les violer et de les cuisiner. Où était le rapport entre ces deux phénomènes ? Comment une personne pouvait-elle être autant corrompue par son propre cerveau ? C’était bien là le but et le défi du travail du docteur Willmann : trouver le problème, le régler et bien sûr, redonner aux patients le contrôle de leur vie. C’était ce qu’il avait appris à aimer et ce qui allait rendre ce mercredi intéressant et finir sur une migraine carabinée et un nanar pour laisser le cerveau refroidir. Il aimait bien les séries des octoserpents contre vermigator, ça et quelques verres de champagne « Duchatel » et tous les soucis du monde s’envolaient en un instant. Ce cas peut vous paraître obscur parce que vous avez peut-être du mal à comprendre comment c’est possible, car dans l’incapacité de vous mettre à la place de Monsieur West, et c’est très bien comme ça, il vaut mieux ne pas se balader dans le chaos d’un tel esprit sans avoir les outils pour s’y repérer. Tournons donc cette page, vu que ce n’est pas le sujet de cette histoire.
Après avoir pris une autre gorgée de son café qui lui passa agréablement par la gorge, le docteur Willmann posa sa tasse sur un sous-verre dans le coin gauche de son bureau impeccablement bien rangé et simpliste. En termes de décoration, il n’y avait qu’une petite statue ronde extrêmement rare et coûteuse d’un vieil homme à la longue barbe blanche et tout de noir vêtu : Kvasir, ancien symbole de la sagesse à une époque où les hommes étaient à peine plus intelligents que des animaux. Du moins, c’était la prétention des hommes modernes. Quant à la réalité, eh bien, c’est une question complexe. Ce n’est pas de celles qui peuvent tenir éveillé la nuit pour finir par un orgasme intellectuel, mais juste, deux minutes OK ? Juste deux minutes... Si l’on prenait un adulte d’il y a 100 ou 300 ou 500 ans pour l’inclure dans la société moderne, quelles seraient ses chances de s’acclimater ? Et si l’on prenait un enfant d’il y a 100 ou 300, bref vous avez compris, et que l’on faisait la même chose, quelles seraient ses chances de s’adapter ? L’espèce humaine a-t-elle évolué intellectuellement depuis ses origines ? Et par « intellectuellement », comprenez la capacité à traiter l’information. Ou cache-t-elle sa stagnation derrière le progrès amené par quelques-uns ? Parce qu’il était, selon Willmann, une erreur de considérer le progrès comme synonyme d’évolution. Donc voilà, vous avez eu vos deux minutes de réflexion par jour, et avez conclu par un « mouais », on peut donc continuer notre histoire. Et pour ceux qui ont poussé la réflexion au-delà du temps conseillé, il n’y a qu’une chose à leur dire : cool… Mais assez tourné autour du pot, focalisons-nous sur le problème, et par nous, j’entends « je » bien évidemment.
Une fois le verre posé, et ce sera la dernière fois que le café sera évoqué, Willmann pressa le bord inférieur de l’écran au milieu de son bureau en poussant légèrement vers le bas dans le but d’ajuster l’inclinaison à sa convenance. Ensuite, il appuya sur le premier nom de la liste de rendez-vous : Jacob Moire. Immédiatement après, la fiche personnelle de ce dernier défila sur l’écran. Jacob souffrait d’un cas d’agoraphobie au départ (simplement expliquée par la peur de l’extérieur) et chez lui, c’était la peur des gens et non des espaces ouverts. Donc plus de la phobie sociale que de l’agoraphobie, mais permettons-nous un degré de non-professionnalisme dans le choix des mots. Les visites de Monsieur Moire étaient espacées à raison d’une tous les deux mois, c’était le temps nécessaire pour qu’il trouve le courage de mettre les pieds hors de son appartement. Le docteur Willmann faisait un point d’honneur à ce qu’il se déplace, qu’il se stresse. Parce que sans cela, il n’avait aucune raison de respirer l’air de l’extérieur. Aujourd’hui, vivre en « reclus » n’est plus une bizarrerie : boulot, courses, divertissements, absolument tout peut se faire de chez soi dans le réel comme dans le virtuel et c’est un véritable choix de vie plus qu’autre chose. Et pour compliquer les choses, pourquoi pas après tout, personne n’aime la simplicité, ce choix de vie lui réussissait. Jacob était un excellent spéculateur financier et avait plusieurs bons placements, alors vivre dans un appartement de plus de 2 000 mètres carrés n’aidait pas à créer une sensation d’enfermement pour contrebalancer l’agoraphobie. Quelquefois, ça pouvait marcher.
Cependant, ce n’était pas l’agoraphobie qui faisait l’objet de leurs entretiens récents, Jacob avait développé un cas de sommeil éveillé encore appelé paralysie du sommeil. Elle était survenue sans raison apparente.
Malgré ses réticences, Jacob avait essayé des solutions médicamenteuses, mais évidemment, elles furent sans effet. Un problème d’origine psychologique n’avait pas forcément de solution pharmaceutique. Les médicaments étaient loin d’être la solution à tout et Jacob subissait cette réalité. Il se réveillait tous les jours en étant plus fatigué que la veille à tel point que l’idée du suicide, rejetée violemment au début du problème, était devenue particulièrement attirante. Nausées, migraines, hallucinations et troubles visuels n’étaient que quelques-uns des symptômes qu’il éprouvait au quotidien. Si l’on rajoutait aussi le paradoxe du riche qu’il vivait (de manière simple, il a toujours été coutume d’associer bonheur et réussite, fortune et tout ça. Presque aussi loin que remonte l’histoire de l’humanité, la quête de la richesse à tout prix est devenue un but en soi et certains vont jusqu’à y inclure le principe du « à tout prix ». Maintenant, si toute votre vie, vous pensiez que devenir riche était indispensable à votre bonheur comme du café le matin… et qu’au bout du compte, vous vous rendez compte que soit vous êtes passé à côté des choses importantes ou que vous rencontrez un problème que toute votre fortune réunie ne peut résoudre, eh bien, vous l’avez dans le cul. Ces personnes développent des cas de sévères dépressions tant qu’elles ne changent pas de perspective) la vie de Jacob était loin d’être enviable.
Ce cas était des plus fascinants, pas unique à la connaissance du docteur Willmann, mais néanmoins fascinant. Avoir un tel sujet entre ses mains était une véritable chance. Le sommeil éveillé de Jacob était un phénomène durant lequel il était pleinement conscient au moment du réveil, mais se retrouvait dans l’incapacité de ne serait-ce que bouger le petit doigt. Le degré d’immobilité variait d’une personne à l’autre et dans le cas de Jacob, elle était totale et touchait même certains de ses organes internes comme les poumons. Il avait du mal à respirer ce qui pouvait expliquer les expériences extracorporelles, comme il les définissait, qu’il avait à ces moments. Le fait de manquer d’air réduisait l’apport d’oxygène au cerveau. En combinant cette défaillance respiratoire aux qualités inhérentes à la paralysie du sommeil, on pouvait vivre de violentes hallucinations visuelles et auditives.
Mettez-vous en condition, faites votre gymnastique mentale et imaginez... Vous vous réveillez, les yeux fixés au plafond. Vous avez l’impression qu’il est trop tôt et pour une raison étrange, le plafond est mobile et changeant de forme comme une illusion dans le désert. Vous vous dites que c’est la fatigue, vous essayez de tourner la tête pour regarder quelle heure il est, mais vous ne pouvez pas.
· Hein ? vous vous dites encore dans le cirage.
Alors vous essayez à nouveau, mais votre tête ne bouge pas d’un millimètre. Vous vous dites que peut-être vous avez mal dormi, il y a un truc qui s’est passé durant le sommeil et peut-être que ça va passer ? Peut-être un auto massage rapide ? Pourquoi ne pas voir ce qui se dit sur le net ? Il y a peut-être des trucs à faire pour aider avant de prendre rendez-vous chez le médecin, histoire que ce soit moins désagréable. Le téléphone est sur votre chevet, et dans votre tête, vous tendez le bras pour le saisir, mais la réalité vous dit non. Votre bras reste dans la même position.
Le « Hein ?? » devient plus important et fait écho dans votre esprit
· Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi je ne bouge pas ? Putain, c’est quoi ce délire ? paniquez-vous. La peur vous envahit parce que vous ne comprenez pas ce qui se passe, et elle grandit, grossit en vous, alors que la réalité de votre situation devient plus concrète : vous êtes complètement immobilisé, de la tête à la pointe des pieds. Et c’est là que vous entendez des bruits, comme des bruits de pas venant de l’autre côté de la porte de votre chambre. Elle est entrouverte, mais pourtant, vous vous rappelez l’avoir fermée.
· Il y a quelqu’un ? essayez-vous de demander, en vous disant que c’est peut-être... C’est peut-être qui ? Qui peut bien être chez vous à cette heure ? Mais non seulement aucun son ne sort de votre bouche, mais de plus vous entendez des rires tout autour de vous. Vous voyez des ombres partout où votre regard se pose. Ces ombres prennent des formes cauchemardesques en bougeant vers vous et là, vous entendez votre porte grincer. Vous voyez quelque chose, une silhouette fine, bossue et recouverte de piques suintant une matière boueuse à l’aspect dégueulasse et à l’odeur épouvantable, se faufiler. Votre cœur bat à cent à l’heure alors que vous essayez encore de bouger, de faire quelque chose, mais vous restez cloué à votre lit. Imaginez la créature avançant à quatre pattes dans le noir en direction de votre lit. Vous entendez ses pas sur le parquet, vous entendez son souffle se rapprocher jusqu’à ce qu’elle soit toute proche. Vous voyez la silhouette grimper sur votre lit en prenant tout son temps, vous faisant bien comprendre que vous êtes complètement impuissant, démuni même de la capacité de fuir. Vous ne pouvez que la regarder, défiant ou apeuré. Cela n’a aucune importance, parce qu’elle va placer ses mains griffues et chitineuses autour de votre cou et serrer fort sans que vous ne puissiez vous débattre, comme un nouveau-né. Votre souffle est coupé, la peur commence à vous posséder si ce n’était déjà pas le cas. Vous sentez la douleur, le froid de la chitine sur votre cou, la puissance de sa prise et vous voyez également le visage défiguré et horrible de la créature se rapprocher du vôtre, très près, trop près. Vous sentez son souffle froid et putride, comme venu d’outre-tombe, vous brûler la peau. Vous voyez ses lèvres s’écarter, sa bouche s’ouvrir dévoilant une rangée de dents pointues. Vous sentez sa bave vous tomber dessus, mixte de salive et de sang. Et vous l’entendez vous murmurer sur un ton excité alors qu’elle vous sert encore le cou :
· Je reviendrai te prendre lorsque le temps sera venu !
Avant de disparaître dans un éclat de rire à vous glacer le sang.
Ceci est un exemple parmi tant d’autres d’expérience liée à la paralysie du sommeil.
Dans le cas de Jacob, c’était encore plus particulier.
Les « visions » de Jacob étaient très souvent étranges, et quelquefois sans queue ni tête. Il y avait un rêve sur des pêcheurs, garants de la survie de leur peuple au bord de l’extinction. La seule nourriture qu’ils pouvaient trouver provenait de la mer, mais cette dernière était peuplée de créatures marines assoiffées de sang et de démons des mers. Il avait également eu un rêve psychédélique avec des pièces de l’espace changeant perpétuellement de couleur de manière chaotique, c’était à n’y rien comprendre de prime abord. Un autre encore était un carnaval des plus particuliers avec des dragons et des hommes qui volaient côte à côte au milieu d’un océan d’étoiles qui chantaient une sorte d’hymne se rapprochant de celui chanté par les anges. Quoique ceci était un cas vraiment particulier que le docteur Willmann devait débattre avec ses collègues. Il s’agissait là du cas de rêve collectif le plus important de l’histoire, et trouver une explication logique à tout cela allait être un véritable challenge… Une mélodie de violon le sortit de ses pensées, il pressa sur la photo de sa secrétaire qui venait d’apparaître en bas, à droite de son écran, puis il entendit la voix synthétique de la dame.
· Monsieur Willmann, votre rendez-vous de 8 h, Monsieur Jacob Moire, est arrivé.
· Déjà ? Bien ! Faites-le entrer s’il vous plait, Madame Flintstone, répondit le docteur.
La porte du bureau fut ouverte de l’extérieur et un homme dans la trentaine passa timidement la tête en cherchant le docteur du regard.
· Bonjour docteur Willmann, dit-il d’une petite voix.
· Ah Monsieur Moire, entrez donc, entrez donc, l’invita Willmann d’un geste de la main qui se voulait respectueux et rassurant. Jacob sortit de derrière la porte qu’il referma doucement après être entré.
C’était un homme de taille moyenne, à la physionomie moyenne, ni particulièrement bel homme, ni particulièrement moche non plus portant un t-shirt et un pantalon de ville. Personne ne penserait en regardant cet homme qu’il était dans le top 30 000 des plus grandes fortunes de la CEDEP (Communauté Économique Des États Parlementaires, dénomination complexe pour définir des démocraties qui se partagent 15 systèmes solaires pour l’instant, mais leur stratégie d’expansion après guerre allait probablement doubler ce nombre dans les 10 à 12 prochaines années. Mais laissons la politique de côté et revenons-en à notre petite histoire).
À la mine qu’il avait, il donnait l’impression d’être un drogué en manque : yeux rouges et teint pâle, presque blanc papier.
· Comment allez-vous, Monsieur Moire ? demanda Willmann en se levant pour serrer la main moite de Jacob, même si la réponse était évidente.
· Je ne sais pas trop docteur, je commence à croire que je suis vraiment fou, j’avais besoin de vous voir en urgence, répondit ce dernier.
· Aucun problème Monsieur Moire, je regrette simplement de ne pas avoir énormément de temps à vous consacrer. Asseyez-vous donc et racontez-moi ce qui vous arrive, demanda Willman en invitant Jacob à s’asseoir sur un divan, le seul utilisé dans quelques cas rares demandant la relaxation du patient, placé à gauche du bureau à côté de la fenêtre qui s’assombrit aussitôt pour couper la pièce des yeux et oreilles indiscrètes. Musique ? ajouta-t-il en activant également l’enregistrement de la séance et en prenant place dans un fauteuil luxueux non loin du divan où son patient était allongé.
· Euh oui, merci docteur, répondit Jacob confortablement installé. Le meuble épousa immédiatement les formes de son corps, puis il s’ajusta à la température idéale de son corps et pour finir, il commença à vibrer sur une fréquence à peine perceptible, mais qui incita Jacob à se relaxer, ce qui était un exploit en soi.
Des quatre coins de l’énorme pièce d’une simplicité et propreté clinique s’échappa une symphonie calme et apaisante, des bruits de vagues associés à un son de flûtes, de piano et de violons entre autres. Et pour finir, une odeur agréable se propagea partout dans la pièce, une odeur de gâteau aux amandes avec un cœur de myrtilles. Le docteur Willmann avait dû passer des dizaines de coups de fil pour trouver les bons composants, mais il ne regrettait pas de l’avoir fait. Le souvenir olfactif projetait Jacob dans sa tendre enfance, aux côtés de sa grand-mère qui l’aimait plus que tout au monde.
· Comment vous sentez-vous ? demanda Willmann.
· Très bien docteur, répondit Jacob et c’était sincère. Il se sentait partir, ses soucis, ses problèmes, sa fatigue étaient comme emportés par une brise agréable. Là, il pouvait fermer les yeux et sombrer, sombrer...
· Parfait ! Vous arriverez à vous souvenir par vous-même ou on procède à l’hypnose ? demanda Willmann.
· L’hypnose, répondit Jacob. Je ne suis pas certain de me rappeler tous les détails dont vous aurez besoin.
· Parfait. Avant de commencer, je dois vous préciser que la séance sera enregistrée et que vous pourrez y accéder comme d’habitude en vous connectant à votre compte. Maintenant que c’est fait procédons, dit Willmann en claquant nonchalamment des doigts et instantanément, Jacob ferma les yeux et posa ses mains sur la poitrine. Racontez-moi ce qui vous préoccupe, Monsieur Moire, ordonna calmement le docteur.
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pierre françois

Est heureux en amour celui qui sait se contenter...
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