33. Les oiseaux d'Omoni

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Hyuna et Jayu emménagèrent dans un petit appartement de fonction se trouvant derrière le Taejogung Hôtel, à l’arrière du jardin. Par les fenêtres, ils pouvaient voir les branches des arbres, toutes nues, semblables à des squelettes ramifiés, dont les extrémités étaient aussi fines que les plus petits os des canaris. La lumière demeura plusieurs jours paresseuse, filtrée par les nuages et tout se recouvra d’un voile d’humidité, sans que jamais il ne pleuve. L’automne repeignait le monde dans une aquarelle où toutes les couleurs avaient été diluées avec beaucoup d’eau et un peu de gris.

Ils n’avaient pas beaucoup d’espace et encore moins de possessions pour le remplir. Hyuna avait dû se servir dans l’enveloppe laissée par Haïja pour régler la somme indécente réclamée par Mme Omoni. Elle avait exigé qu’elle paie par avance les examens médicaux du gamin et une semaine de loyer. À présent, ils n’avaient plus de quoi se retourner. La situation aurait dû stresser Hyuna. Elle aurait dû prévoir un plan B, une solution au cas où les résultats des examens n’étaient pas favorables. Elle n’en fit rien. Elle effaça l’avenir de ses pensées, les enferma dans un présent immédiat vide de sens où rien n’existait en dehors d’elle et de son protégé.

Le mauvais temps servait d’excuse pour rester couché tout le jour, oisive et insatisfaite. Heureusement pour elle, le logement de fonction était déjà meublé et l’essentiel s’y trouvait : un lit double, large et confortable. Les derniers wons de l’enveloppe lui servirent à s’acheter quelques accessoires vestimentaires : culottes, chaussettes, ainsi qu’un gros pull en laine angora. Puisqu’elle ne sortait presque jamais de la chambre, elle n’enfilait ni pantalon ni jupe. Elle restait en shorty avec des guêtres roses poudrées qui rampaient jusqu’à mi-cuisse, comme des bas.

Pour se nourrir, ils subsistaient avec le minimum. Jayu quémanda aux cuisines de l’hôtel du riz et de la soupe de kimchi. Il préparait trois repas par jour, auquel Hyuna ne touchait presque pas. Elle avait perdu l’appétit et, avec lui, l’envie de bouger, de jouer, de plaisanter et même d’écouter de la musique. Son poids diminua et, malgré ses efforts pour paraitre vivante, sa neurasthénie commençait sérieusement à inquiéter celui qui partageait sa déprimante compagnie.

— Je me demande pourquoi il ne pleut pas, dit-il en s’asseyant près de la silhouette étendue sur le lit. C’est étrange, tous ces nuages. Ce sont des nuages de pluie et pourtant il ne pleut pas.

Hyuna grogna en regardant la fenêtre et la pauvre lumière qui la traversait.

— Tu es sûre que tu vas bien, noona ?

— Oui, j’en ai simplement assez d’attendre.

Après l’examen du médecin, l’incertitude demeurait. Il fallait attendre. Le sang prélevé dans les veines de Jayu se trouvait quelque part dans un laboratoire médical, où il passait de tube en tube, d’analyse en analyse ; du moins, c’est ce qu’imaginait Hyuna, plus de quatre journées s’étaient déjà lascivement écoulées, sans aucune nouvelle de la part de Mme Omoni.

— Est-ce que c’est normal que ça soit si long ? demanda Jayu d’une voix blanche.

— Ne t’inquiète pas. Tout se passe bien. J’ai fait un test VIH, une fois. Il faut quelques heures pour connaitre les résultats. Si tu avais cette saloperie, Omoni nous aurait déjà mis dehors. Je pense que si c’est long, c’est que ça doit être bon signe. Mme Omoni est têtue, elle cherche des maladies rares et elle ne trouvera rien, parce que tu n’as rien.

— Qu’est-ce qu’on fera si je suis malade ?

Hyuna soupira d’agacement.

— Arrête. Arrête de parler. Tu m’ennuies.

Il se tut et s’allongea près d’elle. Elle mit son nez contre sa nuque claire. Elle sentait le shampoing et le vent froid.

~

À quatre heures de l’après-midi, Mme Omoni fit chercher Hyuna. La jeune femme eut l’impression de sortir d’un sommeil ininterrompu de plusieurs jours. Le soleil avait choisi précisément ce moment-là pour sortir de sa cachette. Une fois à l’extérieur, Hyuna se trouva comateuse comme si une partie d’elle-même était restée vautrée dans les draps douillets de son lit. Il lui fallut frotter ses yeux pour vraiment comprendre qu’on ne l’emmenait pas dans le bureau de la patronne du Taejogung hôtel, mais dans les jardins, plus précisément dans une magnifique volière.

Mme Omoni s’y trouvait déjà, assise sur un banc avec une visière bleue sur la tête pour se protéger du soleil retrouvé. Hyuna comprit que les oiseaux qu’elle avait pu voir n’étaient qu’un échantillon de la collection de la vieille femme. Cette dernière mangeait goulument des cacahuètes, en observant les volatiles qui voltigeaient à proximité. Hyuna vint la rejoindre sur le banc où elle était assise. L’un des oiseaux se posa sur une branche imberbe, à un mètre seulement de distance. Son petit bec rose claqua. Le piaf avait un corps menu, bleu comme un ciel d’été, mais les ailes, elles, étaient ocre. Le coma de Hyuna s’épaissit. Elle avait l’impression d’entrer dans un monde à part, épargné par les bruits lointains de la ville, possédant ses propres sons, ses propres odeurs, de plumes mouillées et de fientes. Lieu hermétique, où même le ciel était couvert de grillage.

— Bonjour, dit Hyuna au moment où ses fesses touchèrent la surface du banc.

— Bonjour, que pensez-vous de tout ça ?

La jeune femme regarda encore autour d’elle : cette clarté dans ses yeux, ce vent sur son visage, elle était encore si léthargique, qu’ils lui semblaient être des illusions. La lumière était réellement trop vive en comparaison de ce à quoi l’avait habitué ces derniers jours. Elle se sentait presque mal voyante.

Le piaf vert et ocre continuait de regarder dans sa direction. Elle avait l’impression qu’il la jugeait. Hyuna détourna les yeux et se décida enfin à répondre à Mme Omoni. Elle vanta la taille, la beauté et la sérénité de l’endroit.

— Souvent, je viens là avant d’aller au boulot, ça me permet de décompresser, expliqua Mme Omoni. Je viens là, après j’vais au boulot, j’suis zen.

— Vous avez de la chance d’avoir un espace comme celui-là en pleine ville. C’est grand.

— C’est une volière de trente-cinq mètres carrés, toute arborée. J’ai essayé de choisir des fleurs pour répondre aux couleurs des oiseaux. Je ne me suis pas arrêtée à juste des plantes à base de feuillages. J’ai essayé d’aménager des couleurs et des plantes qui pourraient s’adapter avec les oiseaux.

Hyuna n’avait aucun intérêt particulier pour les piafs, à part pour le sien, le petit oiseau qui l’attendait en tremblant de peur. Elle mourait d’envie d’interrompre Mme Omoni, pour lui demander de lui révéler les résultats des examens de Jayu, mais elle sut qu’il était nécessaire de se montrer poli. Elle fit donc tout ce qu’elle put pour s’intéresser à la volière et à la passion de cette femme. Les tremblements se dévoilaient parfois si l’on était patient, attentif et à l’écoute. Et il fallait savoir avaler beaucoup de banalités avant d’accéder au privilège de savourer un secret.

— L’oiseau qui me regarde depuis que je suis entrée, ici…

Hyuna pointa le coupable du doigt, qui piailla avec insolence.

— … C’est quoi ?

— C’est un oiseau africain, dit Mme Omoni trop heureuse qu’on lui pose cette question. J’ai quelques caps bleus, comme lui. Donc, là, c’est un oiseau qui est assez extraordinaire, par ses couleurs et surtout par son chant, tu vois ! Celui-là, qui te regarde, il est vraiment bleu. Et qu’un bleu comme ça, pour en trouver de cette couleur là… y’en a pas beaucoup ! Parce qu’en fait les Africains, le problème, c’est qu’à l’heure actuelle, on a plus le droit aux importations. Ce sont des oiseaux qui sont en voie de disparition. Alors pour en avoir, il faut passer par des trafiquants d’oiseaux.

— Vous devez les acheter chers.

— En effet. Mais j’en élève beaucoup ici. Et j’essaie d’en vendre. J’essaie de les faire se reproduire pour avoir des belles choses. Je travaille la couleur, la forme, la taille, en croisant des oiseaux de la même espèce. Y’en a qui essaient de faire des croisements. Des oiseaux de plusieurs espèces. Ils essaient d’avoir des hybrides. Moi, j’fais pas de croisements. J’essaie de créer ma souche, ma propre souche, à moi. Créer une souche, tu vois, je pars avec trois-quatre mâles, trois-quatre femelles d’une espèce, à partir de là je détaille réellement l’oiseau, je vois la couleur, la forme, donc si par exemple, l’oiseau à une tête large avec un bec court, je vais mettre ça avec une femelle qui a une tête petite et un bec long. Tu vois, les qualités d’un oiseau avec les défauts d’un autre.

— Oui, je comprends.

— Par exemple, la bavette longue queue de Hec, à l’état sauvage, elle est marron et noire, mais moi j’essaie d’avoir des nouvelles mutations. Mais tu vois ! J’ai réussi, parce que dans mon élevage j’ai déjà quatre niveaux de coloration différents. Y’a la classique qu’on trouve dans la nature, l’isabelle, la crème et la blanche.

Ce fut là que le cap bleu se mit à chanter. Mme Omoni mit son doigt sur ses lèvres et Hyuna écouta. Il n’était pas possible, à moins d’avoir le cœur d’une machine, de ne pas trouver ça beau, le mélange d’une boite à musique pour enfants et d’un hululement de hiboux. Lorsque l’oiseau eut fini de chanter, Mme Omoni reprit son discours :

— L’apothéose de notre travail, c’est quand on expose l’oiseau dans un salon et qu’à partir de là on arrive à sortir sur le podium. Et là on se dit qu’on s’est pas trop trompé, on est dans le vrai. Je raterai un salon pour rien au monde. Le prochain, j’ai l’espoir d’avoir ma victoire, viens voir !

Mme Omoni se leva, elle n’était clairement plus la même personne depuis qu’elle parlait de ses oiseaux. Même physiquement, elle semblait différente. Son visage était moins aigre. Hyuna aurait parié dix paquets de clopes qu’à cet instant Mme Omoni venait de totalement oublier les affaires pour lesquelles elle avait convoqué la jeune femme.

Il fallut la suivre jusque dans la cabane attenante à la volière, une sorte d’abri où des dizaines de dizaine de nichoirs trouaient un mur de pierres. Entre les trous, il y avait des perchoirs, tout aussi nombreux, pour la plupart occupés.

— Il faut beaucoup de perchoirs, commenta Mme Omoni, sinon les oiseaux se mettent les uns sur les autres et on a tendance à avoir des bagarres.

La vieille avança vers une cage rectangulaire ne contenant qu’un seul oiseau.

— Et voilà ce que je voulais te montrer. Donc ça, c’est un des jeunes qui est né au mois de septembre, puisqu’exceptionnellement, cette année, j’ai essayé de faire quelques reproductions en automne, ce que je ne recommencerai pas, parce que les oiseaux sont pas habitués à reproduire à cette époque. Maintenant, je regrette pas parce que j’ai quand même eu ce petit cap bleu. Il s’appelle Podium et vu l’intensité déjà et le gabarit… déjà, de cet oiseau, je pense qu’il a des chances d’être en préparation pour le mondial de 2013.

Hyuna observa l’oiseau. Est-ce que le fait qu’il soit une vedette faisait de cet oiseau un bien précieux de Mme Omoni ? Si c’était le cas, il s’agissait bien d’un tremblement avec des ailes. En tout cas, les yeux de la patronne brillaient bel et bien quand elle lui parlait de ce cap bleu. Comme si le fait d’être parvenue si facilement à des informations qu’elle jugeait intéressantes l’encourageait, Hyuna décida de cesser de jouer à l’apprenti ornithologue et demanda :

— Mme Omoni, vous ne m’avez pas fait venir ici uniquement pour me montrer vos élevages, n’est-ce pas ?

À l’instant où la jeune brune posa cette question, elle ressentit un vertige sensationnel, l’anesthésie dû à son pseudo-coma prit fin, violemment. La terreur face à la suite des évènements s’abattit sur elle comme un éclair. Trop de choses dépendaient de cette passionnée d’oiseaux rares et mutants. En quelques instants, Mme Omoni avait le pouvoir de détruire l’avenir de Hyuna, de le saccager ou bien de le reconstruire. Un pouvoir d’une inconscience démente et pourtant, l’oiseleuse à visière continuait de caresser le volatile à la bague dorée.

— J’avais à dire, oui.

— Les résultats, ils sont arrivés, c’est ça ?

La vieille fit un hochement de tête positif, en reposant le petit cap bleu dans son espace grillagé.

— Vous savez ce qu’ils contiennent ?

Nouvel hochement de tête positif et rien d’autre qui ne puisse trahir la qualité de l’information : ni sourire ni grimace, mais une impassibilité légèrement arrogante.

— Évidemment que je sais.

— Alors, dites m’en plus ?

Hyuna n’entendait plus très bien, le sang qui pulsait dans ses oreilles provoquait un bruit interne et sourd. Mme Omoni avait refermé la cage, le cap bleu s’était remis à piailler.

— Que c’est beau ! Ce chant, que c’est beau, chuchota-t-elle.

Il fallut attendre la fin du refrain de Podium, les dernières notes étoilées, avant que la voix rocailleuse de la patronne de l’hôtel n’explique très sérieusement :

— J’me suis trompée. Jayu n’a pas de maladies vénériennes graves. Il n’a pas le VIH, pas de syphilis, ou d’autres saloperies qui auraient fait qu’on aurait dû se séparer de lui. Il a des mycoses, mais sous traitements antifongiques, on aura réglé le souci en quelques semaines et il sera de nouveau propre comme un puceau.

La révélation provoqua une chute libre intérieure chez Hyuna, quelques secondes d’une émotion fulgurante, puis un atterrissage qui la laissa, toute éprouvée, sur le sol. Ses jambes en coton la portaient à peine.

Son avenir était sauf. Leur avenir.

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