9. Vers le pont aux chats (partie 1)

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Sa main enveloppait les doigts du gosse. Ils progressaient à pied, face au vent d’arrière-saison, sur un trottoir grouillant de piétons. Des voitures klaxonnaient, prises au piège d’un énième bouchon. C’était tout le temps comme ça dans le quartier de la presqu’île de Seo. Alors qu’au centre-ville la circulation était fluide, ici, les automobilistes n’avaient plus que leurs cordes vocales pour insulter les feux rouges.

Le véritable coupable de ces ralentissements était l’unique pont reliant la presqu’île de Seo au continent : le pont aux chats. Il était toujours saturé et il était impossible de faire un détour pour l’éviter. Il était le seul point d’entrée et de sortie possible pour quiconque souhaitait venir ou partir.

Instinctivement, Hyuna se dirigeait vers le pont aux chats. Quitter le quartier était la première mesure de survie qu’elle allait prendre. Parfois, la fuite est un besoin vital, au même titre que la nourriture ou l’eau.

Déjà, Hyuna faisait ses adieux au quartier, sans regret. Bientôt douze ans, douze ans qu’elle avait franchi le pont aux chats dans l’autre sens. Elle savait qu’elle devait beaucoup à cet endroit, à commencer par la vie. Si le Pian Kkoch n’avait pas voulu d’elle, elle serait morte. Mais, à force, elle n’en pouvait plus de ce petit quartier sous-coté, presque pauvre, dont elle avait fait le tour, depuis déjà bien longtemps. Nasukju était grande, bien plus grande que les soixante hectares de la presqu’île.

Un vacarme inhabituel tira la cavaleuse de ses réflexions. Une foule bruyante leur faisait face. Jayu et elle étaient arrivés au bout de la rue Nono et ils se trouvaient à présent dans une rue prospère, bordée d’immeubles de grande taille, où s’empilaient des bureaux.

Les employés de la compagnie de ferry Hanboteu, menés par trois veuves dont les maris étaient décédés lors d’un accident de passerelle, manifestaient devant le siège social de la compagnie. Les dirigeants n’en avaient rien à foutre. Ils se bouchaient sûrement les oreilles, réfugiés tout en haut de leur monstrueux immeuble. Celui-ci, Hyuna le connaissait bien. La tour de la Hanboteu, la plus haute de la presqu’île de Seo, lui avait toujours inspiré une certaine défiance, probablement car elle lui collait immédiatement le vertige. Elle passait devant tous les jours pour rejoindre son logement, au Q.G. du Pian Kkoch.

Les deux jeunes longèrent la manifestation sans s’attarder, contrairement à bien des passants curieux, qui photographiaient les tensions avec leurs téléphones portables. Devant l’immeuble, les vigiles repoussaient les manifestants, qui scandaient leurs slogans, amplifiés par les haut-parleurs : « Je ne suis pas assez payé pour risquer ma peau ! »

Les accidents étaient fréquents à Nasukju, pas seulement dans ce quartier-ci, mais partout. La ville en pleine poussée de croissance, grandissait trop vite, de toute part en travaux. Des immeubles naissaient dans tous les quartiers, toujours plus nombreux et bien sûr, toujours de plus en plus absurdement hauts. La jeune ville, si neuve, montait sur des échasses pour affirmer sa puissance nouvelle, avec toute la naïveté d’un jeune enfant qui grimpe sur un tabouret pour dépasser sa grande sœur.

Les fugitifs slalomèrent entre les pancartes et les banderoles. La chance était de leur côté, songea Hyuna. La foule les camouflerait si un membre du Pian Kkoch passait par-là. Malgré cela, Hyuna prit la précaution de scanner la masse compacte des manifestants à la recherche d’une tête familière. Si jamais l’une d’elles apparaissait, il faudrait qu’elle change de trottoir. Elle ne put s’empêcher de serrer encore plus la main de Jayu dans la sienne, lorsqu’elle vit une tête paraitre et disparaitre trop vite derrière les figures multiples d’un groupe de manifestants. Les traits de son visage n’avaient pas été visibles suffisamment longtemps pour qu’elle puisse l’identifier formellement. Elle n’en était pas sûre, mais elle lui trouvait un air familier. Sa veste lui disait quelque chose, sa coupe de cheveux également. Plus personne ne portait le mulet, à part la personne qui habitait une chambre voisine à la sienne, un membre récemment intégré à leur famille, le fameux Pansu. Elle devait en avoir le cœur net. Elle tira sur son cou pour mieux voir. Il n’allait pas tarder à dépasser le groupe qui l’occultait.

Soudain, Hyuna percuta un homme. Il fallait s’y attendre, à force de ne pas regarder devant elle. Surprise, elle découvrit un type immobile qui, lui aussi, avait eu l’attention détournée par le mouvement de protestation. Même si elle lui était rentrée dedans, il restait à fixer la foule, bouche bée. Il devait trouver la situation trop inflammable pour lui. Hyuna devina qu’il ne s’agissait pas d’un manifestant, mais plutôt d’un cadre de chez Hanboteu, identifiable à cause de sa cravate bien nouée et de son attaché-case en cuir. Il était probablement en train de se demander s’il ne valait pas mieux rentrer chez lui, prétendre une grippe, plutôt que d’affronter les ouvriers pour atteindre son bureau. Il n’était pas suffisamment payé pour risquer sa vie.

Hyuna s’excusa et fit un pas de côté, déplaçant également Jayu. Elle se reconcentra aussitôt sur la menace qui lui avait fait percuter cet homme. Le gars qu’elle avait voulu mieux voir avait disparu. Tant pis, il fallait poursuivre.

Dès qu’ils eurent quitté la manifestation, progresser devint plus facile. Hyuna s’engagea dans des rues plus étroites, entre des pavillons entourés de jolis jardins bien entretenus. Le relief était important dans cette partie de la presqu’île et ils arrivèrent dans un escalier tortueux. Ils n’étaient plus très loin du pont aux chats, plus très loin de la liberté.

Une main sortit de nulle part et se posa sur son épaule ; Hyuna poussa un cri aigu. Elle se retourna la main levée, prête à frapper au visage celui qui l'avait touchée. Elle suspendit son geste, juste à temps, en avisant l’expression surprise de la personne qui était devant elle.

— Pansu, mais qu'est-ce que tu fais là ? dit-elle, une main sur le cœur.

Le jeune gangster n’avait pas l’air de quelqu’un venu l’attraper. Il tenait en laisse le gros berger allemand dressé par le gang. Kiku servait à retrouver la drogue. Il avait été dressé à l’ancienne, intoxiqué par les hommes ; il aurait trouvé n’importe quelle cachette lorsqu’il était en manque.

— Je devais sortir le chien, ce matin. C'est drôle de se croiser.

Pansu joua avec la laisse du chien, l’entortillant autour de son bras et de son poignet, tour après tour, comme s’il se nouait un pansement.

— Oui, très drôle.

— Je croyais que tu étais en mission à la rue Nono ?

— Je… je l'étais, mais j’ai fini. Là, je dois faire autre chose. D’ailleurs, je suis un peu pressée, alors, il faut que j’y retourne… tu comprends ?

Le chien s’agitait et alla sentir la jambe de Jayu, qui se rapprocha alors de Hyuna, craintif.

— C'est qui ce gosse ? demanda-t-il, comme s’il venait tout juste de repérer la présence du gamin.

Hyuna chercha une explication plausible, lorsque Pansu désigna un point par-dessus son épaule. Elle se retourna et sursauta en découvrant La Paire et Hajoon qui montaient l’escalier, dans leur direction. Ils s'approchaient, rapidement mais sans courir. Hyuna sentit la couleur déserter son visage et elle recula si vivement qu’elle heurta le torse de Pansu.

— Eh ! Hyuna !

— Qu'est-ce qu'on fait ? demanda Jayu, inquiet.

Hyuna s’écarta de Pansu et de Kiku, en maintenant Jayu contre elle. Elle monta, jusqu’à ce que six marches ne la séparent du jeune homme, qui n’avait rien saisi de la situation. Il faisait coucou de la main à ceux qui approchaient. Ils étaient encore loin, mais quand ils crièrent, on entendit parfaitement :

— Ne bouge pas !

— Ne nous oblige pas à utiliser la force.

La Paire sortit son flingue. La rue était déserte, il n’y avait pas de témoin et, donc, il risquait de n’avoir aucun scrupule à s’en servir. Hyuna posa une main sur son arme, mais à trois contre une… Pansu se tourna vers elle, ouvrit de grands yeux.

— Qu’est-ce que se passe ?

Derrière lui, La Paire pointait son arme dans leur direction. Cette fois, Hyuna sut qu’il fallait courir. Elle fit volte-face et alla tout droit vers la barrière d'un jardin.

Pansu réagit et voulut la poursuivre. Mais la main prise dans la laisse de son chien le retint.

Hyuna en profita pour attraper Jayu à la taille et le soulever au-dessus du muret de jardin. Il se laissa basculer de l’autre côté et elle se hissa à son tour. Elle tomba dans un buisson de fleurs, de justesse, car un coup de feu claqua. Elle se dégagea des broussailles, pour mettre le pied dans un bassin à poissons rouges. Il n’était pas très profond, mais lui mouilla tout de même la botte jusqu'au mollet, effrayant au passage quelques grenouilles qui fuirent en sautillant.

— Dépêche-toi ! hurla le gamin.

Les bruits des poursuivants se faisaient déjà entendre et le chien aboya. Hyuna traversa le bassin et rejoignit Jayu sur la pelouse fraîchement tondue de la résidence. Puis, ils s’élancèrent, courant avec difficulté à cause de leurs chaussettes spongieuses et de leurs chaussures glissantes. Arrivé sur les dalles de la terrasse, Jayu fit un impressionnant dérapage. Il se redressa aussitôt, avec l’aide de la jeune femme. Ils franchirent une haie bien taillée, qui donnait sur le jardin voisin. Les branches écorchèrent leurs bras, leurs coudes et leurs doigts. Une épine tranchante lacéra le genou de Hyuna.

Ils traversèrent un second jardin, qui était parfaitement identique au premier, en effrayant une dame âgée qui rempotait ses fleurs. Elle passa un cri suraigu et alla se réfugier dans sa maison.

Hyuna et Jayu franchirent un second muret et atterrirent sur un sentier pour piétons. Hyuna eut à peine le temps d’aider Jayu à mettre un pied à terre qu’ils entendirent leurs poursuivants surgir, dans le jardin qu’ils venaient de quitter. Ils repartirent, se sachant acculés, ils coururent sans se retourner. Hyuna n’eut pas besoin de ralentir pour attendre le gamin, il avait une allonge surprenante. Ils tournèrent plusieurs fois dans d'étroites rues, en prenant des directions au hasard, dans l’espoir de semer les gangsters.

En jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, elle aperçut Kiku qui courait plusieurs mètres derrière eux. Jayu poussa un cri et se jeta sur un mur, plus haut que les précédents, et s’y hissa. Hyuna s’arrêta elle aussi de courir pour aller l’aider, poussant sur ses fesses. Elle n'eut pas le temps de le rejoindre, car une forte pression s’exerçait sur sa jambe. Elle cria, mais parvint à rester debout. Sans réfléchir, elle tira son arme et la dirigea sur le chien, un coup dans la cervelle lui fit desserrer les mâchoires et libéra sa botte. Il s'écroula dans un jappement de douleur. Jamais ses collègues ne lui pardonneraient d’avoir tué Kiku. Pas le temps de pleurer un chien. Elle dut réunir toutes ses énergies pour sauter sur le mur et grimper, puis retomber de l’autre côté. Elle y parvint sans soutien et à la première tentative, la terreur et l'urgence lui donnaient des ressources insoupçonnées.

Dans ce jardin, se trouvait une piscine hors-sol recouverte d'une bâche de plastique bleue. L'adolescent avait commencé à détacher la couverture, pour dégager une ouverture suffisante.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Viens ! Plonge !

Hyuna comprit son idée. Perplexe, mais n’ayant pas de meilleure option, elle pénétra avec lui dans l'eau froide. Ils remirent ensuite en place, au-dessus de leur tête, la bâche en plastique. Contrairement à ce qu’elle avait cru, ils ne se retrouvèrent pas dans l’obscurité. La lumière du soleil diffusait à travers la toile, leur aménageant une ambiance éthérée et bleutée. Ils observèrent un silence total. Ils entendirent les gangsters s’arrêter au niveau du chien mort et escalader le mur.

— T’es sûr qu’ils sont passés par là et qu’ils n’ont pas continué tout droit ?

— J’en sais rien.

— Il faut qu’on la retrouve. Putain. Si elle nous échappe, il va nous faire la peau.

Hyuna ferma les yeux, inquiète d’entendre ses voix, si proches. Consciente que son Canik Shark prenait l’eau et qu’elle ne pourrait pas s’en servir contre eux. Elle chercha dans la poche intérieure de sa veste et sortit un couteau de lancer de petite taille, qu’elle conserva dans ses mains, au cas où ils découvriraient leur cachette.

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