Chapitre 31 : La pivoine bleue.

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“Tu penses à Katerina”, il n’y avait rien de plus douloureux à entendre pour Elliot en cet instant précis. Sa femme venait de mourir, emportant une partie de lui avec elle. Tout son courage s’était évanoui à l’instant où elle avait fermé les yeux. Et alors qu’il l’enterrerait bientôt, la naissance de ces pensées le rendait plus que malheureux.

Face à Marry, il pouvait se permettre de montrer ce côté de lui, qu’il estimait si lâche et irrespectueux.


  • Je te jure… que je n’en ai pas envie…
  • Attends Elliot, attends. Assieds-toi, je sens que je te perds là, l’obligea-t-elle à prendre place sur le coin de la table. Qu’est-ce que tu me racontes ? Tu n’en as pas envie ?
  • Bien sûr que non ! Alice viens de… et moi je… !
  • Ne t’énerve pas, reprends-toi, l’aida-t-elle à se calmer. Écoute…
  • Marry, ça me fait souffrir.
  • C’est pour ça que je te dis de m’écouter. Tu penses à Katerina ? Est-ce que ça signifie que tu es une mauvaise personne ?
  • Ça ne devrait pas être le cas, la seule personne à qui je devrais penser c’est Alice.
  • Je ne pense pas. Après tout, dans ta situation, moi aussi je pense que je penserais à…
  • Chuck ? demanda-t-il pour la provoquer un peu.
  • Tu te doutes de la réponse.
  • Excuse-moi, je passe ma colère sur toi parce que je me trouve… pitoyable.
  • Elliot ! Je te dis que tu ne l’es pas ! Tu viens de perdre ta femme, alors oui, tu es au plus bas. Tu penses que c’est à cause de tes pensées pour Kat ? Mais c’est normal. Dans ta vie, tu as connu deux femmes fantastiques, plus belle et plus gentille l’une que l’autre ! Tu as aimé Katerina en première et Alice t’a permis d’être heureux malgré votre rupture. J’avoue que… Plusieurs fois, je me suis retrouvée à vous envier, car vous étiez un couple magnifique. Maintenant que tu as perdu la personne qui t’a permis de… de t’élever au-dessus de toute cette douleur, n’est-ce pas normal que tu succombes ? Ou plutôt que tu aies envie de son réconfort ? Car c’est ce que tu voudrais, non ? Elliot ? insista-t-elle en le voyant rentrer sa tête entre ses épaules.
  • Je suis perdu… Je suis un homme, un adulte, un Richess, et voilà que je me sens comme… Je me sens si vulnérable. Qu’est-ce que je dois faire ?
  • Si tu me le demandes… Pour moi, tu dois prendre soin de ta fille en priorité. Le deuil sera compliqué pour vous deux. Même si tu ne peux pas lui en parler, tu peux trouver du réconfort en elle. Vous devez vous soutenir durant cette épreuve et pour toutes celles à venir. Quelle est la prochaine étape ?
  • Le recueillement…
  • Vis ce moment, c’est important. Et si Katerina viens te hanter, accepte-le. Tu ne peux rien faire contre ça pour le moment. Une fois que l’enterrement sera fini, tu pourras y réfléchir plus profondément. Concentre-toi sur une chose à la fois, c’est ce que je te conseille.

Pour le convaincre, elle brandit sa confection et l’appuya contre son torse, le forçant à la saisir.


  • Tu vas prendre cette robe dans laquelle ta femme sera magnifique, attention, grâce à mon talent tout de même ! Et quand elle la portera, regarde la bien, pense à ce qu’elle t’aurait dit maintenant, dans cette situation. La connaissant, je suis certaine que tu auras moins de remords.
  • Viendras-tu ? demanda-t-il simplement. Ça me ferait plaisir… Après tout, c’est toi qui l’aura magnifié jusqu’à la fin. J’avoue que… j’aurais aimé aussi voir Michael.
  • Je ne sais pas s’il viendra, répondit Marry d’un air triste. Mais je serais là.
  • Merci… Merci pour tout, fit-il en voulant l’étreindre.
  • Attention ! Tu ne voudrais pas froisser la robe !

Dans un rire, Elliot respira un grand coup et décida d’appliquer ses conseils. Il ne pouvait pas faire mieux que de prendre soin de lui et de sa fille. Il réfléchirait au reste plus tard, et tant pis s’il pensait à deux femmes.


***

Le lendemain, tous vêtus de noir, les membres des familles Fast et Meverald se réunirent pour se recueillir auprès de la femme qu’ils regretteraient éternellement. Et dans un lieu pour le moins inhabituel.

Prêt à tout pour offrir les plus beaux au revoir à son épouse, Elliot avait privatisé le musée Voltaire de Genève. Alice, de nature curieuse, férue de livres, d’histoire, méritait de séjourner dans le magnifique bâtiment qui se situait dans le parc des délices de la ville. Le cadre représentait à merveille la défunte. Tant sa beauté que son intelligence, mais aussi sa sagesse et sa bienveillance. D’immenses compositions florales dans les tons blancs ornaient les murs de la pièce où le cercueil était exposé et qui s’entourait également de roses à ne plus s’en sortir. Les aînés de la famille se reposaient les jambes sur de magnifiques sièges en velours ou les chaises longues rabattu sur les côtés.


Depuis sa conversation avec sa mère, Faye avait du mal à trouver de la sincérité dans les pleurs de ses grands-mères. Elles, qui ne se calculaient pas de l’année, se consolaient l’une l’autre un peu trop à son goût. Son seul grand-père en vie, le père d’Alice, semblait par contre vraiment touché. Il lui fit presque pitié lorsqu’il se prit une tape sur la cuisse quand il laissa par malheur tomber une larme.

Faye détourna le regard pour retomber sur le corps de sa mère. La perruque sur sa tête était si bien faite qu’elle aurait pu croire à ses vrais cheveux. Très belle dans la robe confectionnée par Marry Stein, elle semblait paisible, plongée dans son repos éternel. Après avoir tant pleuré, ses joues se mouillèrent encore de larmes qu’elle n’essaya même pas d’essuyer.

À ses côtés, Elliot attrapa son épaule pour la ramener dans ses bras. Il déposa un baiser sur le dessus de sa tête et ils la contemplèrent longuement.


  • Dis-moi, papa… ? Tu ne m’as pas dit pourquoi tu avais choisi ce lieu ?
  • Tu sais… J’ai connu ta mère à la bibliothèque de Saint-Clair.
  • Je ne savais pas…
  • Eh si ! C’était une période assez sombre pour moi à l’époque et je l’ai vue apparaître entre les rangées, tel un petit ange tombé du ciel, sourit-il en se remémorant le souvenir. J’ai tout de suite compris qu’elle était faite pour moi, lui chuchota-t-il. Alors, j’ai trouvé que ce lieu rendait hommage à notre première rencontre et il est aussi magnifique qu’elle, tu ne trouves pas ? la serra-t-il un peu plus.
  • Si, c’est parfait, répondit-elle sincèrement.

Le passage de la famille devant le cercueil s’éternisa jusqu’à ce que les portes soient ouvertes aux autres visiteurs. Elliot les accueillit à l’aide d’un collègue de confiance. Le costume noir lui allait parfaitement. En arrivant, Marry ne put tout de même s’empêcher de réajuster son col tel l’aurait fait une mère, car la sienne ne se donnait pas cette peine. Faye fut touchée lorsque cette dernière la salua. S’il n’y avait pas eu ses grands-parents à côté, elle aurait sauté dans les bras de son amoureux. Alex sut se tenir, contrairement à la veille où il l’avait couvert de baisers. Ils restèrent le temps de saluer quelques connaissances. L’oreille bien tendue, Faye fut fâchée d’entendre sa grand-mère maternelle cracher sur la belle blonde :


  • Cette prétentieuse… Elle s’est portée volontaire pour sa robe seulement pour se faire de la publicité.

Elle comprenait mieux les derniers mots de sa mère au sujet de ses grands-parents. Ne voulant pas être en colère face au corps d’Alice, elle se rendit dans la pièce d’à côté où les visiteurs discutaient calmement. Elle ne savait plus où donner de la tête avec tous ces inconnus qui venaient lui présenter leurs condoléances. Mais tous semblaient profondément désolés et attristés par sa mort.

Son père tenait à recevoir chaque personne pour les remercier de leur présence. Il s’habituait au rythme, mais jamais à la vision du visage de sa femme endormie. C’était à chaque fois un peu plus douloureux.

L’arrivée d’une personne en particulier le rendit, cela dit, vraiment heureux.

  • Madame Makes tient à vous faire parvenir ses plus sincères condoléances. Elle regrette vraiment d’être prise par le travail et de ne pouvoir venir vous les présenter personnellement. C’est sincère.
  • Je n’en doute pas une seconde.

Il salua le secrétaire qui prit le temps de se recueillir auprès d’Alice. Une nouvelle surprise l’attendit quand il regarda son téléphone privé le temps d’un instant. Quelques secondes plus tard, il était en appel avec Eglantine. D’Égypte, elle prit le temps de lui dire les mots les plus doux et les plus agréables qu’il n’avait entendus jusqu’ici.


  • Ton appel me touche beaucoup. Porte-toi bien.

Elliot avançait dans le long couloir quand il entendit quelques plaintes à l’entrée. Il vint voir ce qui se tramait. Quel genre de personne venait déranger le long sommeil de sa chérie ? Ses yeux s’écarquillèrent quand il vit l’homme aux cheveux noirs et intervint immédiatement pour le laisser entrer.

Devant Dossan, Elliot ne sut contenir sa joie. Il esquissa son premier vrai sourire depuis le début de la journée.


  • Je… ne pensais pas du tout te voir, avoua-t-il.
  • J’ai hésité, car je ne savais pas si j’en avais le droit.
  • Qu’est-ce que tu racontes ? souffla-t-il en le serrant dans ses bras.

L’étreinte le réchauffa sincèrement. Lorsqu’il se dégagea, il jeta un œil à l’unique rose blanche que Dossan avait amené.


  • Ce n’est pas grand-chose, mais elle témoigne réellement de mon amitié pour Alice.
  • C’est… amplement suffisant. Suis-moi.

Des têtes se retournèrent sur l’ancien chanteur, certains le reconnaissant. D’autres le jugeaient, ne voyant pas le lien qui les unissait. Dossan fronça les sourcils face à Alice. Il chuchota quelques mots et déposa la fleur dans le cercueil. Les deux hommes restèrent alors à la regarder sans dire quoi que ce soit, côte à côte. Ils n’étaient pas les plus proches de l’ancienne bande, pas comme Elliot et Michael avaient pu l’être, mais le silence, non pas malaisant, mais apaisant prouvait leur amitié. Même après tant d’années, ils pouvaient compter les uns sur les autres.


  • Est-ce que Michael est venu ? demanda Dossan.
  • Pas encore…
  • Ça m’étonnerai qu’il ne vienne pas, se retourna-t-il pour lui adresser un sourire.
  • Veux-tu que je te présente ma fille ?
  • Ça ira, le coupa-t-il doucement. Je ne dois pas tarder.

Il s’inquiétait de la croiser et qu’elle vende la mèche sur Kimi sans savoir qu’il s’agissait d’un secret. Ce qu’il ne savait pas, c’est que Faye se promenait dans la bibliothèque. Elle avait besoin de se retrouver au calme. Curieuse, elle vagabondait de salle en salle pour atterrir dans un magnifique salon.

Dans la chambre funéraire, Elliot et Dossan échangeaient une poignée de main, puis un autre câlin. Lorsqu’ils se retournèrent tous les deux, ils entendirent la mère d’Alice persifler dans ses dents refaites :


  • Comment cette femme ose-t-elle se montrer ? Quel culot !

Aux côtés de son collègue, Katerina apparut, un énorme bouquet de Lys dans les bras. Il était si gros qu’on voyait à peine sa fine silhouette. Avant de s’enfuir comme un voleur, Dossan vit les yeux de son ami briller. Quand il croisa ensuite ceux de la responsable de son premier baiser, il lui fit un signe de tête, puis sourit si tendrement qu’il aurait fait fondre le plus grand glacier du monde. Au milieu du bouquet blanc, une pivoine bleue faisait tache.

Très élégante, dans une belle robe noire, Katerina se demanda une énième fois pourquoi elle avait fait la bêtise de venir. Elle maudit Chuck Ibiss de lui avoir retourné le cerveau. Soi-disant, elle était la mieux placée pour apporter ses hommages.


Dans le drôle de silence, elle s’avança tant bien que mal en gardant les yeux rivés sur les fleurs. Elliot la regardait depuis le cercueil, envahi par une tornade d’émotions. Elle n’osait pas le confronter si bien que devant lui, elle se sentit rougir. Elle n’avait pas sa place ici, et pourtant, elle était venue. Du haut de son mètre quatre-vingt, Elliot admira ses oreilles dégagées se colorer. Il reprit un visage sévère lorsque les deux grands-mères s’approchèrent dangereusement. Il les arrêta d’un geste.


  • Tout le monde est le bienvenu. Madame… Hodaïbi, je vous en prie, l’invita-t-il galamment à se recueillir en tentant de faire bonne figure.

Elle ne le remercia que d’un léger mouvement de tête et fit un pas de plus vers le cercueil. Les yeux clos, il lui fallut du temps pour les ouvrir. Elle savait que sa présence n’était pas la bienvenue, mais quelque chose, et pas seulement Chuck, l’avait poussé à venir. En tombant sur le visage d’Alice, l’émotion la gagna. Elle serra un peu plus le bouquet. Même dans la mort, elle restait si belle. Après l’avoir déposé auprès des autres, elle passa ses mains sur le bois brillant.


  • Je suis désolée, murmura-t-elle.

Elliot la regarda du coin de l’œil dans l’espoir d’attraper son regard. Il sursauta lorsqu’elle se retourna d’un coup vers lui et le planta dans ses yeux. D’un air déterminé, elle s’acquitta de sa tâche :


  • Vous avez, non seulement mes condoléances, mais aussi celle de Chuck.

Aussitôt, elle tournait les talons pour rebrousser chemin. Quelque chose s’anima dans la poitrine du grand roux. Il reprit son calme face aux regards virulents des aînés et fit mine d’aller accueillir les prochains invités. Dans le hall, il fit signe à son collègue de le faire à sa place et intercepta Katerina avant qu’elle sorte totalement du bâtiment. Celle-ci se retrouva stupéfaite.


  • Oui… qu’est-ce que je peux…
  • Viens avec moi, ne lui laissa-t-il pas le choix en l’attrapant par le bras.

Ne s’attendant pas du tout à ce qu’il l’emporte de cette manière, Katerina se laissa guider. Ses talons claquaient contre le sol parce qu’elle avait du mal à suivre le rythme. Plus loin, il glissa sa main le long de son avant-bras, regarda autour de lui, et la fit entrer dans une pièce éloignée des visiteurs. Quand il ferma la porte, elle s’apprêta à riposter, mais elle fut dans ses bras bien avant qu’elle n’en ait le temps.

Son étreinte était si serrée et si ferme. Katerina sentit son torse se gonfler contre sa poitrine et son nez se nicher dans son cou. Les bras d’abord ballant, ses mains vinrent se déposer d’elle-même sur son grand dos. Elle les déplaça dans ses cheveux coiffés quand un reniflement parvint à ses oreilles. Elliot l’emprisonna un peu plus, les bras croisés autour de ses épaules. Des bouffées de chaleur la gagnèrent quand il se détacha petit à petit et porta ses mains autour de son visage. Ses larmes lui brisèrent le cœur. Kat le regarda avec autant de peine que de honte et commença à les essuyer quand il approcha sa bouche de la sienne.


  • Non… se recula-t-elle.

Leurs lèvres se croisèrent pourtant dans l’instant d’après. Des frissons parcoururent sa colonne quand il attrapa sa nuque pour l’embrasser à pleine bouche. Comme une adolescente, son estomac se tordit. Et lui se laissait porter par sa fougue, la poussant contre le dossier d’un des fauteuils. Ses mains voyageaient dangereusement sur ses courbes.


  • Non ! s’écria-t-elle en le repoussant d’un coup.
  • Kat… souffla-t-il en tentant de l’embrasser à nouveau.
  • Arrête… Ta femme…
  • Elle est morte, lâcha-t-il d’une voix cassée.
  • C’est irrespectueux ! le poussa-t-elle pour le gifler. Oh je… je suis désolée…
  • Non… Ne le sois pas. Mais attends…
  • Il vaut mieux que je parte.
  • Alors pourquoi es- tu venue ?
  • Je ne sais pas… mais je m’en vais. C’était une mauvaise idée.
  • Attends…

Comme un coup de vent, Katerina disparut en claquant la porte derrière elle. Il s’obligea à ne pas la poursuivre et s’attrapa le visage. Tout ce qu’il craignait venait de se passer en quelques secondes de temps, et honteusement, il passa son pouce sur ses lèvres. Elliot brûlait encore d’amour et de désir pour la belle Hodaïbi. Fâché contre lui-même, il enfonça son poing dans le fauteuil et se recoiffa ensuite. Après avoir pris une longue et profonde respiration, il redressa les épaules pour revenir dans la chambre funéraire. Mais tous ses efforts pour paraître sur de lui s’effacèrent en tombant sur Michael qui rendant hommage à sa femme. Lorsque leurs regards se croisèrent, il craqua presque et se sentit comme la pire des ordures.

Et pendant qu’il s’efforçait de déguiser sa peine aux yeux des autres, dans le salon d’où il venait, après de longues secondes à attendre, cachée derrière l’une des bibliothèques, Faye sortit de sa cachette. Elle n’avait pas voulu les espionner. En fait, elle n’aurait même voulu rien voir de tout ça. Dépitée, elle s’avança au milieu de la pièce et se laissa tomber dans le plus grand fauteuil.

Tout ce qu’elle venait de voir lui semblait irréel, incapable de penser à autre chose qu’à ce baiser qu’elle rejouait en boucle dans sa tête.

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