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La nuit s'installe éclaircie d'une lune blanche et de quelques rares enseignes vacillantes. Jérôme continue inlassablement sa recherche. La jeune insurgée lui a indiqué une direction vague. Lui a t elle menti ? Aucun moyen de savoir alors autant continuer. Li le suit, quadrille le quartier, l'oriente. Ils trouveront, le jeune homme en est certain. Ça prendra le temps que ça prendra. Ils ne lâcheront pas. Enfin au détour d'une rue plus en retrait que les autres, une rue barrée par le pied d'une colline prolongée par un chemin visiblement très fréquenté, repliées sur elle mêmes, des pages. De plus en plus de pages, déchirées, arrachées, séparées de leur société de pages, blessées ou inertes. Tout autour dans les murs éventrés, des ombres et des yeux indifférents à Jérôme. Des voix d'hommes et de femmes remplies de colère et de pleurs mêlées au silence des corps qui attendent. Tous redoutent la seconde vague d'expulsion. Ça ne tardera pas. Juste le temps de panser un peu les plaies, de souffler à l'ombre de ses grands murs. Spectacle de désolation.

- On approche Li.

Des béances énormes par où s'épanchent un flot de vieux livres mutilés, expirent la souffrance du lieu.

- C'est triste Li, ça ressemble à un décor de guerre comme on en voyait sur YouTube, tu vois ce que je veux dire Li. Elle a beau être particulièrement amochée, la Grande Dame inspire le respect. Elle a en a subi des assauts. Ce devait être une bibliothèque magnifique à son heure de gloire.

Il entre, lève les yeux sur des plafonds vertigineux soutenus par des voûtes de pierres usées. Des boiseries fatiguées recouvrent encore les murs. Pour combien de temps ?

La menace d'un effondrement est générale, il faut que je sois vigilant... Li... Li ? Je t'entends difficilement,

L'endroit est très peut relié au réseau et les murs anciens sont très épais. Jérôme il y aura des coupures.

A l'intérieur ça le saisit immédiatement. C'est immense et sombre. Ça respire difficilement. Un court instant le jeune homme envisage de faire demi tour. La crainte et la curiosité se disputent ses réflexions. Il continuera. Il avance prudemment dans ce sanctuaire d'un autre temps, admire les rayonnages qui s'élèvent du sol jusqu'au bout du plafond une dizaine de mètres au dessus. Des ouvrages partout encore soigneusement rangés et une odeur toute particulière un peu acide qui le prend à la gorge violemment puis le relâche. Étrange odeur âcre et envoûtante. Il ne voit ni n'entend personne dans ce lieu à l'abandon où de temps à autre...

Il sursaute.

Une colonne remplie de livres vient de s'effondrer bruyamment. Le son rebondit dans les entrailles de la demeure puis se perd quelque part tout au fond. Il souffle et se détend.

– Encore un pan de l'ancien monde qui s'écroule se dit-il.

Le sol est jonché de ces petits animaux, certains gisent inertes, d'autres battent désespérément de leurs pages diaphanes comme des éphémères bousculés par la mort prochaine. Spectacle fascinant mais triste. Il marche ainsi avec précaution, attentif aux faiblesses du parquet, écoute la nuit traverser la bâtisse agonisante. De temps à autre une brise se faufile par les murs éventrés, soulève les ailes blanches. Il monte alors un murmure fantomatique et inquiétant. Une rumeur venue du sol, un bruit de révolte croit-il. Des livres volent au vent, des livres jetés par dessus les rayonnages en nombre en surnombre, blessés, pages ouvertes vers le ciel que le soleil cuit que la lune consulte – elle est bien la seule.

S'il faut je me balade dans un repère de revenants genre hostiles contre wam. Et si c'était les murmures d'un grand soulèvement ?

Il sourit à peine. Sa pensée l'effraie un peu. Une rébellion, l'ancien monde se rebifferait-il ? De réflexion en réflexion, il arrive dans la grande salle qu'on disait être une salle de lecture. Li a tout raconté. Li par ci Li par là et Li lance la meute de ses circuits à la poursuite de l'info demandée par son humain chéri.

Li ma petite Li où on est. Silence bref.

Nous sommes dans le fin fond de la vieille ville mais si je te donne les points GPS ça ne te dira rien.

Alors j'suis...

Nulle part.

Comment ça nulle part !

Nulle part...c'est à dire dans un lieu sans coordonnées

Je m'lance, Li. Li ?

Mais Li reste silencieuse.

Il respire à l'économie, se déploie délicatement entre les pages et les livres. La demeure souffre. Il s'enfonce dans sa souffrance, en ressent les spasmes. Au bout du couloir, un mouvement d'ombre dans une petite flaque de soleil. Il y a quelque chose ou quelqu'un là bas. Il y a de la lumière et des bruits de feuilles qu'on tourne, comme un dialogue discret entre un lecteur et sa lecture. Le couloir est long et tout au bout Jérôme distingue une porte ouverte sur quelque part avec une aube qui gagne sur le sol, s'étire goulûment dans le corridor qui lui fait face, donne un relief d'accident aux petites choses étendues sur le plancher décoloré et dedans l'ombre. Elle se répand comme un long cri. La maison craque, s'inquiète de la présence de Jérôme, elle voudrait protéger encore la silhouette, la soustraire plus longtemps au regard du jeune homme.

Elle va crier j'en suis sûr. Sûr qu'elle va l'alerter.

Il s'avance doucement, il sent bien qu'on ne l'aime pas ou qu'on a peur de lui ici. Il n'est pas très rassuré non plus. Les petites bêtes à pages s'agitent sur son passage, les bruits de tentative d'envol se font plus nombreux...

Tous ces books que j'effraie, ça me rend véner.

Le plancher soudain sonne l'alarme, un craquement sourd résonne dans le ventre de la bibliothèque. Ça veut dire : attention il y a quelqu'un ! Le vent se met de la partie tourbillonne entre les rayons comme un chef d'orchestre et le chœur livresque bat des ailes dans une symphonie pitoyable. Pourront jamais voler pense Jérôme. Tous le dénoncent à la longue silhouette plus dense dans la lumière d'un jour qui monte comme un bout de vie intensément combatif.

Li j'ai la trouille, écoute mon pouls. Mais Li ne répond toujours pas.

I faut que je continue, ils ont tous aboyé comme des sirènes ici et...

et la silhouette dans le rai de lumière s'est immobilisée. Elle écoute. Jérôme se fige sur la pointe des pieds, retient son souffle, les yeux rivés sur la chose à quelques mètres de lui. Il ne pourra pas tenir longtemps dans cette position. Il faut qu'il se passe quelque chose maintenant. Il décide de tenter sa chance : un pas de plus en espérant que les habitants de ce lieu comprendront qu'il n'est pas une menace.

Plancher chut ! J'ai bien plus la reup au bide que toi. Ici t'es chez toi, not wam, j'peux aller jusqu'à la porte, juste mater qui respire là dedans, j' suis inoffensif. Chut les books, pouvez crever en paix, j'veux du mal à personne.

Peine perdue ses mots ici n'ont aucun crédit et le battement des ailes d'encre se fait plus intense plus rapide et les lattes usées du plancher se font cri plus angoissé encore.

Raté. Li , j'ai la trouille. L'ombre bouge. Elle va sortir.

Mais Li ne répond pas.

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