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Premier carré puis deuxième, troisième toujours plus vers le nord. Des rues et des lambeaux de maisons d'où s'exhalent des odeurs de fond d'égout mélangées à la sueur de la terre. Carrément nauséabondes.

C'est pas flatteur pour les narines. C'est même de pire en pire. Je préfère presque les parfums de la cité mixés à la sauce marketée.

Il marche de longues heures à travers un dédale de blocs écroulés.

La nuit on dirait qu'i vont se mettre à parler  pense le jeune homme.

Quelques lampadaires exténués dispensent encore une lumière mourante.

Ça sent la fin Li.

De temps à autre ils croisent un zonard fantomatique, une silhouette d'homme ou de femme qui se débine vite. Ils sont pour la plupart bien plus vieux que Jérôme et les quelques jeunes le dévisagent méchamment.

On aime pas les connectés ici.

La nuit s'éclaircit des premières lueurs de l'aube. Il n'a rien trouvé et Li le presse de faire demi tour.

Tu n'es jamais allé aussi loin Jérôme. Ici les ondes circulent de plus en plus mal. Leur conversation intérieure devient de plus en plus difficile et s'entrecoupe de grési...

Li, Li?...Li !

Rien... que le bruissement d'une brise de jour naissant, fraîche mais soudain très inhospitalière . Rien, toujours pas de Li. Inquiétant.

Qu'est ce que c'est que ce traquenard ? J'ai jamais entendu un silence pareil, c'est vide comme la mort, ça me colmate les oreilles... j'suis peu être devenu sourd. C'est dur... J'suis lone... c'est pas marrant...Ça me fout les jetons... Li t'es où ?... J'suis super déconnecté... c'est un vrai bad trip ça... lone... ou presque...

Il sursaute au bruit sec d'un caillou qu'il dérange de son pied.

Tous ces bruits du dehors Li... suis pas bien... t'es où... t'es où... je commence à gamberger ferme...

Jérôme s'arrête, met tous ses sens en éveil comme une bête que l'on traque mais qui ne connaît pas son prédateur...

–  Aïe, des pas ... y a quelqu'un ... si c'était...

Mais rien...

– allez je rentre dare dare... Li tu m'entends ? Je vais pas être fichu d'me repérer ...

Jérôme accélère. C'est nouveau et très désagréable... Il n'aurait pas imaginé être à ce point déstabilisé par l'absence de Li. Il en vient à la regretter, l'implorer, se souvient de toutes les fois où il l'a remballée, où il s'est moqué d'elle pour sa prudence statistique. Li, li... il sangloterait presque, il se sent fragile sans elle. Des ombres, non, des silhouettes longent les murs, tentaculaires, suivent son errance, s'allongent jusqu'à le toucher, elles chuchotent, parlent entre elles, de lui sûrement, elles le menacent...

Cool reste cool  se dit il, t'as rien à craindre. c'est bientôt le jour, le soleil va raccourcir mes fantômes puis tous ces figurants de cauchemar vont rentrer dans le ventre des immeubles... bientôt j'entendrai Li...

Mais pas de Li... Jérôme insiste... rien, il se déplace, cherche, tente de retrouver l'emplacement de leur dernière connexion, il appelle et rappelle son double informatique... le contact, enfin.

Li, ah je suis content de t'entendre... ça fait bien deux plombes que je tourne, Li

– Deux heures ? À peine une demie heure, Jérôme... ton pouls est rapide... Tu es essoufflé, tu as couru... la peur t'a donné des ailes...

– vas y moque toi, j'ai eu la trouille de ma vie ouep...On rentre, je te suis... mais note les points GPS pour quand je reviendrai, j'ai trop trop la hâte de retrouver les copines de cette page, tant pis pour la peur.

Le soleil est déjà bien haut quand il ouvre la porte de son studio au cœur de cette bonne vieille cité bien rassurante et qu'il n'a jamais autant chérie qu'à cet instant. Ah le bourdonnement incessant du web, les visages connus, les nouvelles, les vidéos, la voix de Fred – cette fameuse voix, le défilement continu des informations sur son mur... qu'est ce que ça fait du bien pense-t-il. Il n'aurait jamais imaginé regretter aussi vivement les rituels de sa vie de connecté. Li tu me fais quelque chose à manger... non d'abord fais moi couler un bain. Le jeune homme s'installe dans la baignoire, s'enveloppe de la douce chaleur maternelle d'une eau légèrement parfumée. Il est bien. Peu à peu les aigreurs de la journée se dissipent. Il sourit enfin soulagé, repense à ses frayeurs et en rit avec Li. Dans ses yeux le sanctuaire des livres qu'il va découvrir, ça ne fait pas de l'ombre d'un doute. 

–Li on remet ça ce soir... 

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