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Cinq anneaux descendent du ciel, d'où cinq silhouettes émergent. Cinq ombres sur la blafarde obscurité d'un matin printanier.

— Tiens, le bleu.

L'ombre numéro cinq attrape de justesse un porte-clé en forme de banane.

— Encore ? Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec tous ces trucs ? Y'a même pas de clé sur votre porte-clés !

— Oui, parce que j'ai besoin de la clé.

— Mais pas du porte-clés ?

— Non.

— Pourquoi est-ce que tu me le files, alors ?

L'ombre numéro deux hausse les épaules. L'ombre numéro cinq grommelle :

— Ça va que j'ai de grosses poches, hein.

— Corduvac, Louboutou ! Quand vous aurez fini de vous courtiser, y'a un mur à escalader.

En effet, une muraille rocailleuse tranche la pénombre, telle une citadelle de...

— C'est pas une porte de jardin, ça ?

— Oui...?

— Ta clé, ça l'ouvrirait pas ?

Un soupir irrité épaissit la brume.

— Non.

— Elle ouvre quoi, alors ?

— Fallait pas dormir pendant le brief.

— J'avais pas fermé l'œil depuis des jours !

— Bon, les jacasses...

La plus massive des ombres les attrape par le col :

— … Ça vous dit de prendre un raccourci ?

— Raccour...?

Deux projectiles de forme humanoïde s'envolent par-dessus la barrière de pierre, bientôt rejoints par trois formes agiles (et bien plus silencieuses).

Devant leurs yeux, un manoir – que dis-je : une bastille ! – abîmé mais pas trop, transperce le brouillard. Fier comme un... Fier comme un château, pardi !

L'ombre musculeuse mène la marche, et conduit l'équipage jusqu'à l'entrée secondaire, où Louboutou révèle ses talents de crocheteur.

— Du coup ta clé ouvre pas cette porte-là non plus, je suppose.

— Chhhhh !

Accueillis par une tapisserie d'une laideur à intimider les flaques de vomi, nos amis parcourent le couloir moutarde, puis se séparent à la recherche de la pièce secrète. Devant la chambre parme et pelure d'oignon, dont l'odeur excède presque la couleur, Milo mime un « oh » sans oser émettre le moindre son, et s'avance sous les bibelots tantôt parme, tantôt pelure d'oignon, tantôt re-parme. Mais point de salle secrète. Bardan lui calotte muettement l'arrière de la tête et Milo, d'un cri coi, l'observe singer un passage secret. Le naufragé devenu cambrioleur acquiesce et délaisse l'étude de ces colifichets – sauf pour vérifier s'ils n'activeraient pas un petit quelque chose – en faveur des murs et meubles.

Un grondement résonne depuis la salle de Spara, et tous se ruent dans l'antre viride et colombin. Le contrecœur de la cheminée s'abaisse et nos héros courent se cacher derrière les canapés poussiéreux. Sauf Milo, figé tel un têtard-pourceau devant les phares d'un vaisseau. Les ronchonnements alarmés de ses coéquipiers échouent à le décongeler tandis que le contour (et l'intérieur aussi) d'une vieille dame émerge de l'âtre. Ses yeux antiques trouvent l'intrus pétrifié, et...

— Milo ! Qu'est-ce que tu fais ici, mon petit ?

— Mamie ?!

Milo, ébaubi, bée devant sa mamie. Réjoui de la voir encore en vie, même s'il réalise dans l'instant son erreur, son espoir mal placé.

— Mais... depuis quand tu as un château ?

Mamie écarte les yeux derrière ses verres grossissants, de sorte que deux boules de billard le fixent.

— Aaaah ! Une plaisanterie ! Viens, mon petit. Charles va te servir un thé.

Du coin de l'œil, il remarque Spara pointer frénétiquement l'équipage.

— Ah, euh, mamie ?

— Oui ?

— Ça, euh... ça va si je ramène des amis ?

— Arrête de demander la permission pour tout, c'est chez toi aussi. Et puis il faut bien que la piscine serve à quelqu'un. Enfin, préviens-moi quand même la prochaine fois que tu arrives à l'improviste, parce que je ne sais pas ce que tu vas pouvoir manger... Il n'y a que du rôti de veau, des crevettes marinées, du homard grillé, de la ratatouille, de la terrine de canard, de la dinde farcie, du tartare méditerranéen, de la soupe d’artichauts... Je devrais envoyer Eugène faire quelques courses. Tu aimes le filet mignon ? Bien sûr que tu aimes le filet mignon. Eugèèèèène ! Filet mignon, ce soir ! Dépêche-toi avant que la boucherie ne ferme !

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