Chapitre XV : Une longue nuit de réconfort (1/2)

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Les efforts conjoints des pompiers et de la Zaptiye, assistés par quelques habitants déterminés à sauver le bureau de poste des flammes, ne suffirent pas à le délivrer de son funeste sort. À leur plus grand désarroi, cet édifice plus que crucial pour la bourgade isolée au milieu de la steppe anatolienne qu’était Ankara, partait inexorablement en fumée.

Plus loin, depuis le centre-ville, on pouvait apercevoir tel un phare au milieu d’un désert d’obscurité, le relais de poste en proie aux flammes ardentes. La nouvelle s’était répandue aussi vite, voir plus, que le feu et les Ankariotes se ruaient de toutes parts vers ce qui était désormais le centre des attentions tout en colportant diverses allégations qui, pour l’esprit avisé, relèveraient plutôt de la vulgaire rumeur :

— Il y a un incendie dans la station ferroviaire ? – Ce n’est sûrement pas un accident ! – Oui ce doit être un acte criminel ! – C’est sûrement quelques bandes kurdes ! – Des Kurdes ? À Ankara ? Mais non ! C’est absurde voyons ! – Peut-être des haïdouks, j’ai lu dans les journaux qu’ils avaient attaqué un train en Roumélie. – Oui c’est vrai mais un militaire en civil parmi les passagers se serait interposé et les aurait repoussés à lui seul ! Quel héros ! – Moi je pense plutôt que c’est l’œuvre d’espions européens ! – Oui tu as raison ! J’étais à la gare, j’y ai vu un couple vêtu à l’occidentale ! – Je les ai vus aussi ! L’homme portait un fez et la femme un voile de mousseline. – Je crois qu’ils ne parlaient pas turc. – Moi je les ai entendu et ce n’était ni de l’arabe ni de l’arménien ! – Je les ai entendu aussi ! Ils parlaient russe ! – Des Russes ? Ça ne m’étonne absolument pas ! – Oui j’en mettrais ma main à couper que c’est un coup des Russes ! Déjà qu’ils ne voulaient pas que nos chemins de fer se prolongent jusqu’à Kars !

Alors qu’une foule compacte remontait les rues animées de l’antique Ancyre, le soleil tantôt moribond, laissait place à la lune resplendissante, si merveilleusement sublimée par le châle noir de Nyx qui enveloppait la ville dans son étreinte opaque. Profitant du couvert de l’obscurité et de la relative désorganisation des cohortes de citadins paniqués, Servetseza et Celâl bey tentaient tant bien que mal de se frayer un chemin à contre courant de cette marée humaine sans en attirer l’attention.

Ainsi, au terme de leur escapade ankariote, les deux jeunes gens débouchèrent sur le bazar de la vieille ville. Fréquenté tant par les résidents que des marchands et des voyageurs de tous horizons faisants halte pour la nuit, ici on ne se souciait ni de l’incendie de la gare ni de l’intense froid hivernal caractéristique du climat continental d’Ankara. L’artère principale de la bourgade était bondée en tout temps.

Emmitouflés dans d’épais caftans de velours doublés de fourrure, couverts de turbans ou de voiles d’étoffes colorés, les Ankariotes hommes et femmes arpentaient la rue marchande. Le doux fumet épicé de soupe de tripes mijotant en plein air s’élevait vers le ciel nocturne en se mêlant aux innombrables effluves qui émanaient des autres stands. Ici, on effilochait la chair des têtes de moutons braisées au feu de bois. Là, les vendeurs de boza* s’égosillaient à vanter les vertus de leur boisson en ces saisons rudes. Un marchand syrien tirant un dromadaire surchargé cherchait une bonne couche pour la nuit. Des vendeurs de marrons chauds faisaient chanter les châtaignes qui se craquelaient sous les braises. Des notes de tambûrrythmées par le souffle diatonique de quelques zurnas s’échappaient des innombrables cafés qui longeaient l’allée.

Tout ce petit monde, étrangement synchronisé, jouait à l’unisson, tel un orchestre improvisé, un hymne à la joie, dont la singulière symphonie se composerait de ces goûts, de ces sons, de ces couleurs et de ces odeurs que l’on ne retrouve que dans les nuits d’Orient et qui, de tous temps n’ont cessées d’envoûter les voyageurs. C’est au milieu de cet univers d’apparence si confus et désorganisé mais qui, en fait se trouvait être un véritable microcosme au sein duquel chacun possédait une place bien définie, que Servetseza et Celâl bey s’étaient retrouvés emportés.

L’étrange couple ne s’était dit mot depuis le début de leur cavalcade à travers les ruelles de la bourgade et à bout de souffle, ils s’arrêtèrent en bordure de l’esplanade de la mosquée Hacı Bayram.

La petite place, à l’écart de l’agitation du bazar, était plutôt calme et peu éclairée. Servetseza, dont le chemisier teinté de sang ruisselait de sueur, s’adossa derrière un vieux saule. Celâl bey, qui lui tremblait d’un mélange d’adrénaline, de froid et d’épuisement, ne sentait même pas la douleur de sa main entaillée plus tôt par la dague de Vambéry. À bouts de bras, il lâcha sa malle de bois qui pesait désormais une tonne et dont la poignée lui avait laissé une marque rougeâtre dans la paume.

Tout aussi ahanant que son amie, l’officier l’observa longuement en même temps qu’il reprenait son souffle. Les cheveux ébouriffés de cette dernière, maintenus en une ébauche de chignon, laissaient s’échapper quelques fines mèches dorées sur ses prunelles d’azur. Une main appuyée contre le tronc de l’arbre l’autre sur la poignée de sa chachka glissée au travers de sa ceinture, elle haletait.

Celâl bey ne la quittait pas des yeux. Plus il la regardait plus il se réjouissait de la voir saine et sauve à ses côtés. Bien sûr sa fierté refuserait de l’avouer, mais il s’était attaché à elle. Elle qui l’avait sauvé, alors que lui, avait failli causer leur perte à tous les deux. Il lui devait la vie. Lui, jeune officier prodige, enfant de bonne famille, fils de l’ambassadeur en France ; se retrouvait redevable envers cette espèce d’odalisque, ancienne esclave qui joue les espionne pour le Sultan. Cette seule pensée continuait de le tarauder.

Voulant dissiper ses tourments, Celâl bey jeta un coup d’œil autour de lui. L’esplanade sur laquelle ils se trouvaient était moins animée que les allées marchandes qu’ils venaient de traverser. Il admira un temps la mosquée sur le mur de laquelle on pouvait encore lire les Res gestae Divi Augusti, trahissant son ancien rôle de temple d’Auguste, lui-même auparavant lieu de culte dédié à Cybèle déesse phrygienne, mère de l’Anatolie. Ce monument à lui seul suffisait à témoigner de l’histoire millénaire de la modeste ville.

Pressez donc la terre anatolienne, à la fois berceau et tombeau des civilisations et elle vous crachera l’histoire de l’humanité !

Cette phrase de Midhat Pacha qui résonnait dans la tête du jeune homme ne pouvait pas sonner plus juste qu’en ce lieu précis. Midhat Pacha était peut-être un traitre mais il n’en restait pas moins un homme d’une grande culture ainsi que d’une grande sagesse. Non ! Le voilà qu’il pensait encore à donner du crédit à Midhat Pacha ! Il fallait se rendre à l’évidence, cet homme qui durant toute sa vie n’avait cessé d’être un exemple, un modèle à suivre pour lui, n’était qu’un vil comploteur, un intriguant de la pire espèce, qui par-dessus tout s’était joué de ses sentiments pour le gagner à sa perfide cause ! Une telle personne ne pouvait mériter son respect. Il lui fallait se l’admettre et tirer un trait définitif sur Midhat Pacha. Mais... peut-on ainsi écarter d’un simple revers de la main l’homme qui durant toute une vie a été pour nous la plus parfaite incarnation de la respectabilité et par-dessus le père de la femme que l’on aime ?

L’air qui se faisait de plus en plus froid ramena bien vite Celâl bey à la réalité. Un vent glacial balaya la place portant avec lui quelque fins flocons. Il neigeait. L’officier retira alors son grand manteau gris et le tendit vers la jeune femme qui tremblotait.

« Tiens ! Mets ça plutôt, il fait froid et tu es trempée, dit-il soudainement en brisant le silence »

Servetseza souleva ses yeux et scruta son interlocuteur d’un regard lumineux, ne manquant pas d’interroger Celâl bey sur la nature de ses pensées.

« Tiens, vas-y, prend le ! répéta le jeune homme un peu gêné par les yeux bleu scintillant qui pesaient sur lui. »

Servetseza abaissa ses fines paupières et affichant un discret sourire, se saisit finalement du manteau. Enfilant le par-dessus, elle remarqua la blessure de Celâl bey.

« Tu saignes, tu es blessé, constata la jeune femme en fixant la main sanguinolente du militaire. »

— Oh ? Ça ? s’exclama-t-il en découvrant lui-même sa plaie. »

Peut-être était-ce la fatigue, le froid mordant ou les deux réunis, mais Celâl bey en été venu à oublier cette entaille de laquelle ruisselait le liquide écarlate.

Servetseza attrapa la main sanguinolente de son compagnon avant de la tirer vers elle.

« Hé ! Mais ! Que fais-tu ? s’étonna Celâl bey à son contact tout en se laissant étrangement faire comme envoûté malgré lui-part la singulière chaleur de ses mains glacées. »

Un fois à niveau, la Circassienne tira un fin mouchoir de soie de sa poche et se saisit de la main sanguinolente du militaire.

« Doucement ! Tu es blessé et une telle blessure pourrait nous trahir, expliqua la kalfa en nouant son beau mouchoir autour de l’entaille. »

Le jeune officier ne pu s’empêcher de remarquer la particularité de ce pansement qui n’avait rien d’un vulgaire bout de tissu. Joliment brodé de fils dorés dessinant des hirondelles en vol, ce raffiné carré de soie digne d’une sultane devait certainement être de grande valeur. Pourquoi une kalfa possédait une telle pièce ? Probablement un présent du Sultan pensa Celâl bey. Mais alors, comment pouvait-elle consentir à sacrifier un si précieux textile ?

« Quel joli bandage ! s’exclama l’officier d’un ton taquin, Mais… n’est-ce pas dommage que de gâcher ainsi une soie de cette valeur ? »

Les mots de Celâl bey arrachèrent un discret rire à la Circassienne qui terminait son nœud la tête baissée.

« Celâl bey ! Décidément… nous n’avons absolument pas la même vision des choses ! Tu sais… la valeur… c’est très subjectif comme concept. N’a de valeur que ce à quoi on veut bien en accorder une ! Or… cette main…. Cette main qui aujourd’hui m’a sauvé, cette main qui s’est faite entaillée à ma place vaut bien plus qu’un vulgaire bout de soie ! expliqua soudainement Servetseza en relevant le visage exposant ainsi un sourire resplendissant comme Celâl bey n’en avait jamais vu. »

Le militaire, littéralement éblouis par un tel spectacle, un rayon de soleil perdu au milieu de l’hiver glacial, resta sans voix devant les paroles de la kalfa. Il était vrai que lors de la confrontation avec Vambéry, dans un élan dont la source le dépasse encore, il avait prit la défense de la jeune femme. À bien y réfléchir, le Hongrois n’en voulait pas à Celâl, au contraire, il se déclarait même de son côté. Il aurait pour ainsi dire très bien pu abandonner l’espionne à son sort. Peut-être cela lui aurait permis de se défaire de cette ingrate mission et de retrouver sa chère Vesîme. Ce qu’une part de lui continuait secrètement d’espérer. Mais… Non ! Il n’était pas un traitre ! Contrairement à Midhat Pacha, jamais il ne trahirait sa patrie pour ses ambitions propres ! Désormais il s’était engagé, il avait fait un choix, un choix signé par le sang de sa main. Ni influencé par ses sentiments personnel ni sous la contrainte du poison, il avait fait un choix de son plein gré cette fois-ci.

« S… Servetseza… tu sais… pour le derviche… tu avais raison. Je… je m’excuse tout est de ma faute ! Si je n’avais pas été si…

— Plus tard Celâl bey, coupa soudain la Circassienne, Nous en discuterons plus tard. Pour l’instant nous ne devrions pas traîner ici. Il nous faut trouver un endroit pour passer la nuit et un moyen de quitter cette ville au plus vite !

— Oui, tu as raison, constata Celâl bey en se ressaisissant, Mais où pouvons-nous bien aller désormais ? C’est à peine si nous pourrions passer la nuit ici… N’as-tu pas entendu les gens discuter entre-eux ? Ils nous prennent pour des espions et nous accusent d’avoir saboté la gare ! On ne risque pas d’aller bien loin dans cette situation ! »

Les derniers mots de l’officier firent réfléchir Servetseza. Celâl bey marquait un point. Si les rumeurs se répandaient, ils ne pourraient pas trouver de toit pour la nuit, ni même un moyen de poursuivre le voyage. En fait, Servetseza avait bien quelque chose en tête mais pour une certaine raison elle préférait éviter d’y recourir. Or, le temps défilait et ne voyant pas d’autre recours, la Circassienne dû finalement s’y résoudre. Acculée dans ses idées, elle soupira longuement puis jeta une discrète œillade à Celâl bey qui observait les alentours l’air inquiet.

« Je… je connais quelqu’un qui pourrait nous aider… annonça soudainement Servetseza d’un ton très bas.

— Comment ? Que dis-tu ? Tu connais quelqu’un ? réagit aussitôt Celâl bey qui avait mal compris cette phrase à peine audible.

— Je… oui, reprit la jeune femme en soufflant, Je connais quelqu’un qui fait partie du réseau d’espionnage de Sa Majesté, il pourrait peut-être nous venir en aide…

— Peut-être ?

— Oui, peut-être, insista Servetseza. »

En même temps qu’elle parlait, la jeune femme jouait avec la sorte d’alliance qu’elle portait au doigt. Celâl bey remarqua cette bague qui ne manquait pas de l’interroger sur sa nature, certain de ne pas l’avoir vu lors de leur première rencontre.

« Tu vois ce petit vendeur de boza ? demanda Servetseza en désignant un enfant qui pliait son étale à la sortie de la mosquée.

— Ce garçon-là ? interrogea à son tour Celâl bey en se retournant.

— Oui, celui-là même, confirma la kalfa avec une certaine exaspération, Demande-lui s’il connait quelqu’un du nom de Zenci Mustafa.

— Zenci* ? s’étonna Celâl bey, Tu es sûre que cet enfant le connait ? Vu la situation il faudrait peut-être mieux éviter de se faire remarquer non ?

— Oui. Ce genre d’enfant des rues connaissent jusqu’à la pointure de chaussure de l’imam ! Et puis tu lui donneras quelques pièces, il sera content et gardera la bouche cousue. Allez ! Vas-y ! Il est en train de partir ! s’énerva la jeune femme en pestant de la main.

— Bon ! Bon ! Soit ! fit l’officier en se résignant. »

Celâl bey revint au bout de quelques minutes, frissonnant comme il avait laissé son manteau à la jeune femme.

« Apparemment il y a une sorte de salon de thé du nom de Chez Zenci Mustafa tenu par un Arabe au bout de la rue qui longe le mausolée de Hacı Bayram Veli, raconta le jeune militaire, Est-ce bien lui ?

— Un Arabe ? Zenci Mustafa n’est pas un Arabe, comme son nom l’indique il est noir, s’indigna Servetseza.

— C’est peut-être lui, je sais que les Turcs ont tendance à désigner toutes les personnes à la peau foncée comme “Arabe” y compris les personnes d’Afrique Noire. C’est un abus de langage courant. À l’école militaire il y avait un élève noir nous l’appelions Ali l’Arabe par exemple. »

La Circassienne soupira, l’air exaspérée.

« Tu as sans doute raison. Ce doit être lui je pense, allons-y. De toute façon j’ai un moyen infaillible de savoir si c’est bien lui… »

Celâl bey, bien que circonspect, n’opposa pas d’objection et ensembles ils quittèrent les ténèbres protectrices du vieux saule avant de se diriger vers l’esplanade de la mosquée. Le jeune homme commençait à connaître Servetseza, il pensait bien qu’elle savait ce qu’elle faisait. Jusqu’ici il s’était méfié d’elle, l’avait regardé avec déconsidération et dédain du haut de son grade de lieutenant. Mais les derniers événements mirent fortement à mal le petit monde dans lequel il vivait, le faisant tomber du haut de son vertigineux piédestal. À Paris, dans l’Orient-Express, à Constantinople, il se trouvait en terrain connu. Mais ici, en plein cœur de l’Anatolie, ses repères étaient bien loin. Il n’avait d’autre choix que de se fier à cette ancienne esclave. Il croyait tout savoir, mais il avait tout à apprendre. Elle, au contraire, ne manquait pas de ressource et voyait juste depuis le début, de la trahison de Midhat Pacha au piège de ce faux derviche.

Qu’était-il d’ailleurs advenu de cet Hongrois au service des Britanniques ? Avait-il péri dans les flammes ? Ou s’en était-il sorti d’une quelconque manière ? Cette question en particulier ne cessait de tarauder le militaire alors qu’ils longeaient le mausolée où reposait le maître soufi fondateur de l’ordre des Bayramis.

« Qui est donc cette fameuse connaissance ? Ce… Zenci Mustafa, interrogea Celâl bey en même temps qu’il marchait.

— Un ancien kizlar agha, répondit Servetseza en fixant un point imaginaire devant elle.

— Un kizlar agha ? Le chef des eunuques du sérail ? reprit le jeune homme quelque peu étonné.

— Oui, il était responsable du sérail sous Abdülaziz. C’est à cette époque que je l’ai connu. Mais comme les eunuques sont liés à la personne du souverain, lorsque le sultan s’est fait renversé il a dû quitter le palais.

— Et donc maintenant il travail comme espion pour Sa Majesté ? »

Servetseza stoppa soudainement le pas. Elle prit un bonne inspiration en baissant les yeux avant de reprendre :

« En fait c’est plus compliqué que ça… Pour être honnête, ce n’est absolument pas une personne recommandable et je ne le porte absolument pas dans mon cœur. Voilà pourquoi je ne voulait pas trop devoir recourir à lui. »

Celâl bey écoutait toujours avec une certaine perplexité. Qui pouvait bien être ce Zenci Mustafa que Servetseza préférait éviter ?

« Après qu’il ait quitté le palais, reprit la Circassienne, il a profité du chaos qui a suivit le coup-d’état des Jeunes-Ottomans pour détourner quelques filles du Palais et anciennes kalfas du Sultan Abdülaziz pour ouvrir une… une… maison close dans le Péra. Cependant lorsque l’ordre est revenu après l’avènement du Sa Majesté le Sultan Abdülhamid II, les autorités ont découvert l’existence de ce lieu de débauche et l’ont fait fermé. Erguvan agha*, c’est son vrai nom, a été alors condamné à mort…

— Erguvan* ? rit Celâl bey en coupant la parole de son interlocutrice, J’ignorais que ça pouvait être un nom !

— Oui, au Palais on donne souvent des noms de fleur aux eunuques, expliqua la kalfa, Donc, comme je disais, Erguvan agha avait été condamné à mort. Cependant comme il s’était avéré qu’Erguvan agha comptait parmi ses clients nombres de Jeunes-Ottomans, Sa Majesté a pensé qu’il pourrait nous être utile et lui a donc secrètement proposé de le gracier s’il acceptait de collaborer avec nous. Ainsi depuis ce jour, Erguvan agha étant officiellement mort exécuté en public, il travaille comme informateur à Ankara sous le nom de Zenci Mustafa.

— Quel scénario… On croirait cette histoire tiré d’un roman ! Je comprends mieux désormais ! s’exclama Celâl bey, Je connais bien le Péra et pourtant je n’ai jamais entendu parlé de cette affaire.

— Oh… c’est bien probable que l’affaire ait été étouffée. Ce qui se passe au Palais ou qui est lié d’une manière ou d’une autre au Palais ne sort pas du Palais. »

Les deux jeunes gens débouchèrent dans une rue aussi étroite que sombre circonscrite par de vieilles bâtisses de bois à encorbellement dans le pur style ottoman si caractéristique des villes d’Anatolie et des Balkans. Loin des artères animés, cette pauvre venelle n’avait pour seule distraction que quelques chats errants se disputants leurs maigres victuailles orchestrés par des aboiements perdus et quelques vagues notes de saz émanants du bâtiment qui leur faisait désormais face. Servetseza analysa longuement la devanture du café sur laquelle on pouvait bien lire avec grande peine : Cbez Zenci Mustafa.

« Nous-y voilà… déclara Servetseza d’une voix peu enjouée.

— En effet… enchérit Celâl bey glissant un regard à son interlocutrice en même temps qu’il réarrangeait sa cravate.

— Cette fois-ci tu me laisses faire. Ne prend pas d’initiative stupide et surtout pas la parole. JE, m’occupe de lui. J’espère que tu as bien compris la leçon… »

Bien qu’il reconnaissait et assumait pleinement son erreur contre Vámbéry, Celâl ne supportait absolument pas que l’on s’adresse à lui de cette manière, encore moins si cela sortait de la bouche d’une ancienne esclave. Il lui devait certes fière chandelle et lui faisait désormais confiance mais il ne comptait aucunement se faire soumettre de la sorte. Pour lui le duel mental contre l’espionne était toujours de mise.

« Puisque tu le connais, il est normal que tu prennes la parole… Cela dit, riposta le jeune homme en fixant son interlocutrice, si j’ai mon à dire je ne me gênerais pas. Je dois reconnaître tes qualités indéniables et tes sens aiguisés, mais, je crois que tu te méprend sur la nature de nos relations. Je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi ! »

Servetseza jeta un regard aussi sombre que l’abysse marin, noyant le jeune homme dans un tourbillon céruléen. Si les yeux bleus portaient malheurs en Turquie, les prunelles d’azur qui dévisageaient Celâl bey l’auraient maudit pour le restant de ses jours.

« Ta fierté te perdra Celâl bey ! Il faut parfois savoir plier pour ne pas casser ! proféra l’espionne en poussant la porte de la gargote. »

***********

*boza : boisson fermentée à base de céréales, très populaires dans tout l’Empire Ottoman et consommée surtout en hiver. Comparable au kvas russe.

*Zenci : (lire « zendji ») Terme turc désignant les populations noires africaines, issu de l’arabe زنجي (zanjiyy) lui-même issu du persan زنگى (zangī).

*agha : du turc « ağa » était un titre civil ou militaire signifiant « chef », « maître » ou « seigneur ». Ici Servetseza l’utilise pour parler du Kizlar agha (du turc Kızlar ağası « agha des filles »). Le kizlar agha de part sa position de chef des eunuques du sérail et donc de sa proximité avec le Sultan, ses épouses et la Sultane validé (sultane mère), était un des hommes les plus puissants et influent de l’Empire. Bien que durant l’ère des Tanzimat, l’influence du sérail et par extension du kizlar agha s’est fortement amoindrie.

*Erguvan : (lire « ergouvane ») Signifie « Arbre de Judée » (Cercis siliquastrum) en turc.

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Angéline L.


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  Nous étions le 27 Août 2012, ma belle-mère était en salle de travail, elle allait le mettre au monde, ce petit prince qui deviendra mon petit frère ci-tôt son nez dehors. Ce petit est né dans des conditions difficiles. Handicapé mental et moteur, ils se battait jour et nuit, sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Bourré de médicaments, de matériel adapté à sa morphologie et son handicape, il gardait le sourire...
 Il était très difficile pour toute la fraterie d'encaisser la maladie de Théophile. Nous étions une fraterie de quatre. Trois garçons et moi. Nous ne pouvions pas jouer avec lui comme nous savions faire, mais nous étions encore jeune, il fallait apprendre à s'adapter à la maladie de notre petit frère pour garantir sa survie. Les garçons avaient peur de s'occuper de notre petit ange, nous savions qu'il pouvait partir à n'importe quel moement. Mais je croyais en lui, la médecine ne lui donnais 24 h et il s'est battu notre battant! J'ai décidé d'apprendre à m'occuper de lui, lui donner ses méddicament, apprendre lui donner à manger, lui changer la couche et un tas d'autre chose spécifique à sa santé. A mesure du temps je me sentais de plus en plus proche de lui. Un lien invisible à l'oeil nu nous unissait. C'était une force psychique et physique. Même à distance je sentais sa joie, ses pleurs, sa douleur, son enthousiasme. J'avais l'impression d'être lui et qu'il était moi.
 J'ai traversé en 2017 une grande phase de dépression, et le seul à réussir à me relver, me donner le sourire, faire battre mon coeur, tenir sur mes jambes... Ce petit être, mon or, mon essentiel, ma raison d'être et de vivre, mon Univers. Ces sourires qu'ils me lançait lorsque je je le tenait dans mes bras. Noous parvenions à communiquer alors qu'il ne possédait même le pouvoir de parler. Personne ne nouos comprenait mais nous on discutait. Son premier mot fut mon prénom Ellye. Lorsque j'étais en 3° je suis partie en voyage scolaire en espagne. Le retour était prévu pour mon anniversaire le 8 avril et à mon retour il a prononcé mon nom. Si vous saviez cette émotion qui m'a éprise! Ce petit bout de chou avait en premier mon prénom avant de dire "maman". C'était le plus beau jour de ma vie. A mesure du temps, la relation avec mon père s'est dégradée, il s'est séparé de la mère de Théophile et nous avons déménagé. Dans la continuité du temps j'ai retrouvé la mienne de mère et elle fut plus présente que jamais. D'ailleurs je ne la remercierai jamais assez. Elle m'a récupérée quand je suis partie de chez mon père et a fait beaucoup pour moi par la suite. Malgré la distance je pensais touojours à lui, il me manquait! Je lui parlais tous de même par téléphone et allais l voir dès que possible. Je ressentais toujours son mal-être et lui le miens. Cette connexion entre nous ne s'est jamais perdue et ne se perdra jamais.
 Aujourd'hui, 31 décembre 2018, il est parti. Cet ange qui illuminait ma vie nous a quittés ce matin. Mon étoile est partie rejoindre le ciel. Mon essentiel, ma source, ma vie, mon sang! Maintenant, j'ai peur. Peur de ne plus réussir à sourire, à avancer et continuer de vivre. Il était le pilier principal de mon existence. Il est parti et je n'arrive toujours pas à le réaliser...
 "Maintenant Petit Ange, c'est à toi que je m'adresse. Je souffre de ton départ énormément. Te perdre est la plus grande douleur qui puisse m'atteindre. Mon pire cauchemard vient de se réaliser. J'ai mal, je hurle et je pleure de douleur, mais toi tu vas mieux, tu ne souffre plus maintenant. Alors je ne dois pas te retenir mon ange. Part, envole toi, profite de ta liberté et de ton bien-être. Tu rejoindras nos proches déjà partis, ils t'acceuilleront à bras ouverts j'en suis sûre. Je t'en supplie Mon ange ne m'oublie pas quoi qu'il arrive. Je t'aime mon étoile."
 Et ce seront les derniers mots que je lui adresserai. Peut-être un jour lui parlerai-je, qui sait? Mais quand mon heure viendra, je le rejoindrai sans regret. Aujourd'hui dois vivre (ou survivre) à son absence. J'ai comme un vide dans la poitrine. Je sais d'où il provient et c'est insoignable, alors, je devrai continuer à vivre ainsi. Ce petit ange me manquera...
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