Chapitre X : "Adieu la vie, adieu l’amour..."

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Le lendemain, on vint réveiller Celâl bey à la première heure de l’aube. Le jeune homme se leva, non sans mal. Bien que son corps ait évacué tout le poison, il avait toujours cette sensation de faiblesse. Encore quelque peu engourdi, il s’assit sur le bord de son lit, essayant de se remémorer avec exactitude les événements de la veille.

« Quelle journée riche en rebondissements ! se dit-il, Elle a commencé en rencontrant un marin français et voilà que je la finis en manquant de me faire empoisonner par cette catin ! Et au vu de la situation, je ne pense pas que ça aille en s’améliorant... »

Après avoir pris le bon bain qu’il n’avait pu prendre la veille, Celâl bey rassembla ses affaires avant de changer ses vêtements usés de quatre jours d’un long et périlleux voyage. Puis, il se regarda une dernière fois dans le miroir de chevet afin de recoiffer son habituelle houppe de cheveux bruns qu’il laissait toujours dépasser sur le côté gauche de son fez. Il enfila une redingote en tweed avant de quitter la chambre malle en main. Dans le long couloir, Celâl bey croisa Servetseza qui allait en tenant une pile de linge propre dans ses mains. Il jeta un bref regard dans la direction de la jeune femme pour tester sa réaction. Elle continua son chemin sans même se retourner. Elle avait pourtant bien vu Celâl bey, mais avait manifestement choisi de l’ignorer. Comme si les événements de la veille n’étaient plus qu’un mauvais rêve dont il ne reste aucune bribe au réveil.

Une fois les quelques marches de l’escalier descendues, Celâl Celâleddin bey arriva dans le salon où il avait été reçu la veille. Là, installé confortablement dans son fauteuil devant un vif feu de cheminée, Midhat Pacha feuilletait un journal tout en fumant sa pipe. 

« Je vous souhaite le bonjour mon cher pacha ! lança Celâl bey en s’approchant »

Surpris dans ses pensées, le vizir se retourna aussitôt.

« Ah mais voilà donc que notre hôte est debout ! Alors ? Comment s’est passée cette nuit ? J’espère que tu as pu prendre ton aise et te reposer comme il se doit ! »

Le jeune homme, se souvenant de sa nuit mouvementée, afficha un sourire gêné. Puis se ressaisissant :

« Oh oui ! Oui ! Tout était parfait ! Je vous en remercie infiniment ! Je ne sais si je pourrai un jour vous rendre la pareille ! »

Cette dernière phrase fit sourire Midhat Pacha, qui se leva de son siège en posant son journal sur la table basse. Le vieil homme s’avança de quelques pas, pipe en main, afin de se rapprocher de son interlocuteur. 

« Mon cher Celâl ! dit-il en posant sa main sur l’épaule du jeune homme, Tu es bien trop aimable ! Pas de cela entre nous ! Je n’ai nul besoin, ni envie que tu me sois redevable d’une quelconque manière que ce soit ! Tout ce qui importe désormais pour moi est que tu accomplisses ta mission avec succès et que tu nous reviennes sain et sauf.

– Oui... oui certes. Vous avez sans doutes raison, dit Celâl bey en acquiesçant. »

Tenant toujours le jeune homme par l’épaule, Midhat Pacha, l’air absorbé par ses pensées, tirait sur sa pipe en détournant le regard vers la grande fenêtre qui illuminait la pièce des premiers rayons matinaux. 

« Vous ne devriez pas fumer de si bon matin, dit Celâl bey

– Ah ! Mon cher Celâl ! répondit le vizir, Il y a beaucoup de choses que je ne devrais pas faire mais que je continue de faire. Chaque homme a son vice et celui-ci est le mien. Je fume... Je fume surtout lorsque je suis préoccupé...

– Et qu’est-ce qui peut bien vous préoccuper de si bonne heure ? interrogea Celâl bey d’un ton emprunt de naïveté. »

Cette question fit sourire le vieil homme qui, après avoir aspiré un dernier coup, retira la pipe de sa bouche pour répondre.

« En temps que grand vizir de l’Empire Ottoman, il m’incombe beaucoup de responsabilités comme tu le sais très bien. D’ailleurs selon la constitution je suis officiellement un "premier ministre" et non plus un "grand vizir". Mais bon... il semblerait que cela soit plus délicat que prévu... 

– C’est donc cela qui vous occupe tant l’esprit ? demanda Celâl bey. »

Le vizir soupira longuement.

« Oui hélas... entre autres... Peu avant que tu ne te réveilles, j’ai reçu un ordre de convocation au Palais afin de discuter de la constitution avec Sa Majesté le Sultan. La promulgation de la constitution s’est avérée plus compliquée que prévu. Sa Majesté ne semble point apprécier le trop peu de pouvoir qu’elle lui laisse. Il voudrait pouvoir y ajouter un article lui accordant le droit d’exiler n’importe qui sans aucune justification ! Quel intérêt d’avoir un régime constitutionnel dans ce cas ? Est-il réellement différent de son oncle au final ? Ah ! Au diable la politique ! Tu dois avoir faim ! Allons discuter devant un bon petit déjeuner plutôt ! répondit-il avant de tirer son jeune ami par le bras. »

Tandis qu’il se laissait entraîner vers la salle à manger, une pensée vint à l’esprit de Celâl bey. Il repensa à la conversation qu’il avait eu la veille avec Servetseza, tout en considérant les nouveaux éléments que venait de lui apporter Midhat Pacha. Le grand vizir était-il réellement un traître à la nation ? Quand bien même, il semblait se démener corps et âme pour sortir l’Empire de la crise politique. Toutes ces accusations de trahison et de complots avec les Britanniques n’auraient-elles pas au final comme fond un désaccord avec le sultan ? Ne serait-ce pas là une manœuvre du jeune sultan fraîchement intronisé pour écarter du pouvoir un vieux ministre un peu trop influent ? En ayant choisi, bien que sous la contrainte, de faire confiance à Servetseza, ne venait-il pas de condamner le seul homme capable de sortir l’Empire de la crise ? Et par dessus tout, le père de la femme qu’il aimait. Toutes ces questions hantaient désormais l’esprit du jeune homme qui était maintenant installé à table en train de remuer machinalement son verre de thé. 

« Voyons mon cher Celâl ! s’écria soudainement Midhat Pacha en posant sa main sur la table. »

Le jeune homme, pris en plein dans son débat intérieur, sursauta.

« Ne tire pas cette tête ! reprit le vizir, Tu devrais manger. Dieu sait quand sera la prochaine fois que tu trouveras une telle abondance ! »

Celâl bey balaya la table de son regard morose. En effet le petit-déjeuner était fort bien garni. Chacun des deux convives avait devant lui une omelette et sur le reste de la table, se succédaient fromages en tout genres, olives, viennoiseries, pastırma* ainsi que du sucuk* et des piments grillés. Sur le côté, Sevetseza tenant une théière, attendait impassiblement qu’on lui fasse signe pour remplir les verres. Le jeune homme arrêta son regard sur elle un instant. Elle se tenait là, la tête docilement inclinée et le visage inexpressif en exécutant les ordres de son maître dans un zèle presque militaire.

« tss, fit Celâl bey d’un air exaspéré.

– Qu’y a-t’il donc mon cher Celâl ? Je te vois bien nerveux tout à coup ? réagit Midhat Pacha qui n’avait pas manqué de remarquer la crispation du jeune homme, Est-ce l’appréhension de ta mission qui te rends ainsi ? »

Le jeune officier resta un moment sans donner de réponse, puis en avalant une bouchée d’omelette :

« Peut-être bien... fit-il »

Le vieil homme réfléchit un instant en caressant sa moustache grisâtre avant de reprendre :

« Bon quand tu auras finit de déjeuner, il faudra que je te montre quelque chose avant que tu ne prennes la route. »

Après ce bref échange, aucun mot ne fut prononcé jusqu’à la fin du repas. Midhat Pacha se leva alors en invitant son hôte à le suivre. Ils arrivèrent ainsi dans le bureau du vizir. Celui-là même où ils avaient discuté longuement la veille. Celâl bey ne comprenait pas bien ce que le sadrazam pouvait avoir à lui montrer. Tout avait déjà été dit au sujet de la mission. Le vieil homme ouvrit alors le tiroir de son meuble de bureau avant d’en sortir un écrin de velours noir. Celâl qui le repéra, fixa l’objet d’un air intrigué. Midhat Pacha leva les yeux vers son ami et le regarda à son tour d’un air plutôt ému. Puis, il tendit la boîte vers Celâl bey.

« C’est un présent de Vesîme, dit le vizir, J’aurais... j’aurais voulu qu’elle puisse te la remettre en personne, mais au vu des circonstances, je ne sais pas quand est-ce que vous allez pouvoir vous revoir... »

Celâl bey fut touché en plein cœur par ce geste. Rien qu’à entendre les paroles de Midhat Pacha, une joie incommensurable le saisit. Il tendit progressivement sa main toute tremblante d’émotion vers l’écrin. L’ayant pris en main, il se hâta de l’ouvrir. À l’intérieur se trouvait, délicatement disposée, une montre à gousset en platine richement ornée.

« Je...je ne sais comment vous remercier ! dit le jeune homme plein d’émois, C’est... C’est...

– Ce n’est pas moi qu’il faut remercier mais Vesîme ! C’est elle qui en a eu l’idée. Et puis, tu n’as pas tout vu ! Ouvre-la donc ! corrigea le vieil homme. »

Celâl bey sorti alors la montre de son écrin avant de l’ouvrir. À l’intérieur, sur le bâtant qui fermait le cadran, était incrustée la photographie d’une jeune demoiselle fort élégante.

Le jeune homme n’en revenait pas de ses yeux, Vesîme hanım lui avait fait cadeau d’une montre contenant sa photographie. Comment pouvait-il être plus comblé ?

« Ah ! Et elle a aussi laissé ce petit message à ton attention, fit Midhat Pacha en sortant une lettre du tiroir. »

Celâl bey, ne pouvant se lasser d’examiner son cadeau, prit la lettre machinalement. Voici donc le contenu de la dite lettre :

" Cher Celâl bey,

Si tu lis cette lettre c’est que tu as reçu mon cadeau, non pas de mes mains, mais de celles de mon père. Bien que je désirasse plus que tout pouvoir te le remettre en mains propres, je ne pense pas que nous allons pouvoir nous revoir avant quelques mois. En effet, nous avons prévu de nous rendre sur la côte égéenne avec ma mère et Ali Haydar afin d’y passer l’hiver. T’es-tu déjà rendu sur la côte égéenne ? C’est un lieu des plus splendides ! Notre konak se situe non loin de Marmaris. L’air y est si pur ici ! Les gens si aimables ! Rien à avoir avec la capitale ! Oh ! Et que dire de la mer ! Rien qu’à entendre les vagues venir caresser la plage, toute mon âme s’en trouve apaisée ! As-tu entendu parler des bains de mer ? Tu sais cette pratique qui consisterait à plonger une partie de son corps dans l’eau de la mer. Loin de là l’idée que je désire m’adonner à cette pratique vulgaire, ne te méprends pas ! La princesse Seniha, la sœur cadette de Sa Majesté le Sultan, m’en ayant parlé je voulais m’en assurer auprès de toi qui te rends régulièrement à Paris. On dit que cette pratique fait fureur en Europe ! Les Anglais se rueraient sur les plages françaises !  On dit même que l’ancienne impératrice française Eugénie en est adepte ! Enfin bref, je m’égare, mais il y a tellement de choses dont j’aimerais tant te parler que le papier me manquerai.

Pour en revenir au sujet, je voulais absolument t’offrir quelque chose de spécial pour fêter l’obtention de ton diplôme. J’ai longtemps cherché ce qui pourrait bien te faire plaisir. C’est une montre fabriquée exclusivement pour toi par un véritable maître horloger suisse que m’a conseillé ton ami Laurent. Comme tu as toujours peur d’être en retard je ne pouvais trouver un meilleur présent à t’offrir ! De plus tu as dû voir j’y ai fait glisser une petite surprise à l’intérieur. Ainsi, où que tu sois, je serai toujours auprès de toi ! J’ai entendu dire à demi-mots de mon père que tu allais être en mission pendant un long moment. Tu ne peux deviner à quel point je meurs d’envie de te revoir ! J’espère que tu seras de retour pour le premier jour du printemps ainsi nous irons pique-niquer dans la forêt de Belgrade comme tu me l’avais promis l’année dernière (oui je n’ai pas oublié) !

Sur ces mots je te souhaite bon courage pour ta mission du plus profond de mon cœur. Que Dieu te protège et te guide.

Bien à toi,

Ta chère Vesîme."

Celâl bey finit la lecture de la lettre une larme ruisselant sur son visage. Il serra la lettre contre son cœur battant et sourit dans ce mélange de mélancolie et de bonheur. Ce sentiment si particulier que l’on ressent lorsqu’une personne aimée nous paraît si proche mais tellement loin à la fois. Si proche car plus profondément présente dans notre cœur que jamais mais tellement loin car tout nous séparent actuellement rendant impossible notre réunion physique. À cet instant lui revinrent les paroles échangées avec Servetseza et le sort qu’attendait Midhat Pacha.

« Et une fois qu’elle saura toute la vérité, pourras-tu la regarder à nouveau dans les yeux ? »

C’était les paroles exactes de Servetseza et elles hantaient Celâl bey plus que jamais. Comment pourrait-il regarder Vesîme hanım dans les yeux ? Pourra-t-il ? Sous le poids de la tourmente, il se laissa soudainement tomber sur la chaise qui se trouvait devant lui. Midhat Pacha s’approcha alors de lui en posant sa main sur son épaule.

« Celâl ? Tu vas bien ? Cette lettre a, semble-t-il, suscité beaucoup d’émotions en toi ! dit le vieil homme un sourire chaleureux aux lèvres.

– C’est.. euh... oui certes, répondit Celâl bey d’une voix faible presque maladive, Vesîme... je... j’aurais aimé la voir avant mon départ... Je regrette tant l’insouciance de notre enfance... Mon pacha, vous rappelez-vous ce jour d’été lorsque nous étions tous allés pique-niquer dans la forêt de Belgrade. C’était du temps où vous veniez d’être nommé gouverneur du Vilayet du Danube. Nous étions enfant avec Vesîme et avions grimpé sur ce vieux chêne. N’étant pas aussi bon grimpeur qu’elle, je m’étais complètement écorché le genou, déchirant mon pantalon tout neuf. Sachant que je me serais fait gronder, Vesîme avait pris ma défense en prétendant que c’était son idée et que c’est elle qui m’avait poussé à grimper...  Vesîme a... elle a toujours été là pour moi et... j’aimerais pouvoir en faire autant pour elle. Enfin vous comprenez où j’essaye d’en venir mon pacha ? »

Midhat Pacha qui s’était adossé à son bureau pour mieux écouter son ami, se rapprocha à nouveau avant de se baisser à son niveau.

« Oui je comprends parfaitement ce que tu ressens mon cher Celâl... dit le pacha d’un ton paternel, Je me rappelle avoir ressenti les mêmes choses... lorsque j’ai rencontré mon épouse... »

Le vizir prit un temps d’arrêt comme s’il s’apprêtait à une déclaration.

« Par ailleurs, reprît-il en remontant ses lunettes, Il est de mon avis qu’à ton retour nous prenions le temps de... comment dire... de discuter avec ta famille au sujet de votre avenir à Vesîme et toi... Si tu vois ce que je veux dire. »

Celâl bey eut un soudain frémissement.

« N-notre avenir ? À Vesîme et moi ? Qu... comment ? Que voulez-vous dire par là ? interrogea Celâl bey confus de gêne.

– Voyons mon cher Celâl ! reprit Midhat Pacha riant tendrement tout en tapotant l’épaule du jeune homme, Je sais très bien que tu as compris où je veux en venir ! J’ai conscience de la nature des sentiments que vous éprouvez l’un envers l’autre bien que vous refusiez de vous le déclarer ouvertement. L’œil d’un père ne se trompe pas ! »

Celâl bey eut le souffle littéralement coupé par les paroles du pacha. Avait-il bien compris ? Midhat Pacha venait-il réellement de donner sa bénédiction à un potentiel mariage avec Vesîme hanım ? Ne rêvait-il pas ? Tout ceci était bien trop beau ! Non même pour un rêve, cela était trop beau !

« J-je... Il est vrai que... Vesîme hanım et moi... essaya de dire Celâl bey dont le cœur s’affolait sans cesse.

– Allons ! Allons mon jeune ami ! coupa le vieil homme, Ne te mets pas dans ces états-là ! Nous aurons amplement le temps d’en parler lorsque tu seras rentré ! Il ne faut pas que notre discussion te tracasse pendant ta mission ! »

À cet instant précis, un homme de couleur noire vêtu d’une redingote à col d’officier et coiffé d’un fez se présenta sur le seuil du bureau dont la porte était restée ouverte tout ce temps. 

« Monsieur le pacha, veuillez m’excuser de vous interrompre mais la voiture que vous aviez demandée est arrivée, annonça le valet.

– Ah parfait ! Merci Ibrahim ! dit Midhat Pacha en se retournant. »

Le vizir se redressa et s’étira avant de regarder son ami en poussant un long soupir.

« Bien bien bien ! Je... crois qu’est venu le moment des adieux mon ami ! reprit Midhat Pacha avec une certaine émotion dans ses paroles. »

Après quoi, il l’invita à le suivre et ils traversèrent le couloir qui les menait vers le hall d’entrée où attendait tout le personnel de la maison, alignés de part et d’autre de la porte. Seule Servetseza semblait étrangement manquer à l’appel. Celâl bey balaya la scène du regard. Le hall était assez spacieux et illuminé par le soleil matinal. Les serviteurs formant la haie d’honneur le regardaient tous admirativement. Le jeune officier s’avança d’un pas déterminé, quoiqu’un peu gêné par cette mise en scène, vers la porte qu’ouvrit le valet Ibrahim. Midhat Pacha qui le suivait s’arrêta au niveau de Giuseppe son cuisinier afin de lui glisser discrètement quelques mots :

« Où diable est passée Servetseza ? interrogea le pacha visiblement agacé par l’absence de sa servante favorite.

– Elle... a dit je crois qu’elle allait acheter du café car nous n’en avons plus apparement... répondit le cuisinier en tentant de se remémorer.

– Était-ce si urgent que cela ?! grogna le vizir, Cela ne pouvait-il pas attendre un autre moment ! En plus elle sait pertinemment que je préfère de loin le thé ! Ah fichtre ! Elle mériterait une bonne correction ! termina-t’il d’un ton étrangement satisfait. »

Celâl bey franchit le seuil de la porte suivit de près par Midhat Pacha. Dehors, la neige tombée durant la nuit recouvrait tout le jardin. Un froid glacial y régnait. Dans la rue, attendait un fiacre sur lequel le valet était en train de charger la malle du jeune homme. Avant de monter dans la voiture Celâl bey se retourna et promena son regard tantôt sur le vieux vizir tantôt sur l’arrière plan où étaient postés les servants. Midhat Pacha fixait quand à lui le jeune officier d’un regard ému. Celâl bey, comme à chaque fois qu’il éprouvait de la gêne, recoiffa son fez à l’aide de son pouce. Il inspira profondément puis se lança :

« Bon et bien... Je ne suis pas très doué pour les discours d’adieux mais... Je tiens à vous remercier encore une fois pour votre accueil des plus chaleureux. J’espère pouvoir mener à bien ma mission et ainsi pouvoir vous revoir au plus vite... »

Suite à cela, Celâl bey s’avança vers Midhat Pacha pour lui attraper la main afin de la lui baiser comme il était de coutume. Cependant le vieux vizir repoussa la main du jeune et le serra plutôt longuement dans ses bras. Il sentait l’eau de Cologne à la rose. Le pacha baisa le front de son ami puis, se saisissant de ses épaule le regarda profondément.

« Celâl Celâddin bey, fils de Mehmed Çavuş Pacha ! Je compte sur toi... Non ! L’Empire compte sur toi pour mener à bien ta mission ! Si je t’ai choisi c’est que tu es un homme juste et bon. Un homme des plus dignes de confiance ! Une fois là-bas il t’incombera de faire des choix. Des choix peut-être lourds de conséquences. Mais j’ai confiance. J’ai confiance en ta capacité à choisir ce qui est juste. Notre avenir dépend désormais de toi ! Adieu mon ami ! »

Sur ces derniers mots, le jeune officier monta dans la voiture et fit quelques ultimes signes d’au-revoir. Une des servantes versa un sceau d’eau derrière le fiacre qui s’éloignait.

Malgré ces belles paroles, Celâl bey savait pertinemment que c’était probablement la dernière fois qu’il reverrait Midhat Pacha. Si ce que Servetseza avait dit était vrai, le grand vizir allait être démis de ses fonction et envoyé en exil pour trahison. Midhat Pacha était-il réellement coupable de trahison ? Était-il sincère quand il disait qu’il lui faisait confiance ? Celâl bey ne s’était-il pas juste retrouvé au beau milieu d’une querelle de pouvoir entre le nouveau sultan et le vieux ministre ? Et Vesîme hanım dans tout ça ? Alors que leur amour était sur le point de se concrétiser, ne venait-il pas de tout gâcher en laissant Midhat Pacha à son sort ? Alors que tout le monde semblait désormais compter sur lui, jamais Celâl bey n’avait autant douté de lui. À ces pensées, alors que le fiacre se faisait complètement engloutir par l’épais brouillard qui recouvrait Constantinople, Celâl bey fondit en larmes.

———

*pastırma : viande de bœuf séchée et épicée

*sucuk : (prononcé "soudjouk") saucisson de bœuf

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Angéline L.


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 Aujourd'hui, 31 décembre 2018, il est parti. Cet ange qui illuminait ma vie nous a quittés ce matin. Mon étoile est partie rejoindre le ciel. Mon essentiel, ma source, ma vie, mon sang! Maintenant, j'ai peur. Peur de ne plus réussir à sourire, à avancer et continuer de vivre. Il était le pilier principal de mon existence. Il est parti et je n'arrive toujours pas à le réaliser...
 "Maintenant Petit Ange, c'est à toi que je m'adresse. Je souffre de ton départ énormément. Te perdre est la plus grande douleur qui puisse m'atteindre. Mon pire cauchemard vient de se réaliser. J'ai mal, je hurle et je pleure de douleur, mais toi tu vas mieux, tu ne souffre plus maintenant. Alors je ne dois pas te retenir mon ange. Part, envole toi, profite de ta liberté et de ton bien-être. Tu rejoindras nos proches déjà partis, ils t'acceuilleront à bras ouverts j'en suis sûre. Je t'en supplie Mon ange ne m'oublie pas quoi qu'il arrive. Je t'aime mon étoile."
 Et ce seront les derniers mots que je lui adresserai. Peut-être un jour lui parlerai-je, qui sait? Mais quand mon heure viendra, je le rejoindrai sans regret. Aujourd'hui dois vivre (ou survivre) à son absence. J'ai comme un vide dans la poitrine. Je sais d'où il provient et c'est insoignable, alors, je devrai continuer à vivre ainsi. Ce petit ange me manquera...
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