Chapitre VI : Chez Midhat Pacha

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Midhat Pacha était un homme d'une cinquantaine d'années. Vêtu d'une redingote beige, portant une épaisse barbe grise et souriant chaleureusement, il faisait ainsi bouger ses petites lunettes qui tenaient sur le bout de son nez. Voyant Celâl bey qui s'avançait, il se leva tout en caressant sa moustache soigneusement taillée.

« Midhat Pacha ! dit alors le jeune homme, C'est un immense honneur pour moi que d'être reçu par votre personne et ce, dans votre magnifique demeure ! »

Celâl bey attrapa alors la main du vizir avant de la lui baiser respectueusement comme il était de coutume.

« Héhé voyons Celâl bey tu affectionnes toujours autant les formules pompeuses et les flatteries ! Un vrai éfendi ! dit Midhat Pacha en riant chaleureusement, Je constate avec merveille que Mehmed Pacha t'a inculqué avec succès toutes les formalités ! Mais nul besoin de cela entre nous ! Considère-moi comme l'ami de ton père et non comme le sadrazam ! Tiens installe-toi donc près du feu avec moi il y fait bon ! et il tira un deuxième fauteuil près du feu. »

Celâl bey déconcerté par la familiarité de l'accueil s'installa timidement dans le grand fauteuil recouvert de velours vert. Car oui, autant Celâl bey en bon militaire se complaisait dans les formulations grandiloquentes et autres formalités en tout genre autant il ne savait jamais trop comment réagir face à la familiarité et aux accueils chaleureux. Bien souvent il trouvait ce genres de situations fort inconfortables. 

« Ah ! Comme le temps passe vite mon cher Celâl ! déclara Midhat Pacha en tirant sur sa pipe, Hier je te portais encore dans mes bras et te voilà déjà diplômé de l'école d'officier ! Te voilà un jeune homme vigoureux dans la pleine force de l'âge ! Prêt à défendre notre patrie ! 

– Oui... en effet... répondit Celâl bey en regardant autour de lui, puis pensant à Vesîme hanım il voulu porter le sujet sur elle mais pas trop ouvertement, D'ailleurs je constate que votre compagne est absente. 

– Oui c'est cela, répondit le vizir en s'installant plus confortablement, Elle et les enfants sont partis en villégiature sur la côte égéenne. Nous y avons une résidence et comme l'hiver y est plus doux je les y ai envoyés.

– Et V-Vesîme hanım a dû changer depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, dit Celâl en rougissant.

– Oh Vesîme ! s'exclama le sadrazam, C'est vrai que tu ne l'as pas vu depuis fort longtemps ! À quand remonte votre dernière entrevue ? Avant que tu n'entres à l'académie militaire ? Oh oui ce doit être cela ! C'est maintenant une jeune femme fort élégante sois en sûr ! Elle tient fortement de sa mère ! Mais son caractère est le mien ! Haha ! Toujours à essayer de n'en faire qu'à sa tête ! Haha ! Ça c'est bien moi ! Feu le sultan Abdülaziz me le reprochait si souvent ! Mais bon que veux-tu ! Seul les personnalités fortes sont amenées à apporter le changement ! Et de changement notre pays en a fort besoin ! » puis se relevant légèrement «  Ah mais quel mauvais hôte je fais ! Servetseza ! Veux-tu bien nous apporter du thé ma grande ! »

À ces mots la servante qui s'était tenue devant la porte d'entrée de la pièce durant toute la conversation s'inclina en guise de réponse et sortit préparer le thé. 

L'accueil de Midhat Pacha avait fortement rassuré Celâl bey. De plus, faute d'avoir pu voir Vesîme hanım il avait eut de ses nouvelles. Malgré tout, une chose continuait de le perturber : aucun mot n'avait été encore prononcé sur ce qui l'avait amené ici, c'est-à-dire sa fameuse "mission de la plus haute importance". À quoi pouvait bien jouer le grand vizir ? Qu'attendait-il pour lui parler de sa mission ? Attendait-il que Celâl bey prenne l'initiative d'apporter le sujet sur la table comme pour le tester ? Il n'y avait qu'une seule façon de savoir. Si Midhat Pacha n'abordait pas le sujet dans les prochaines minutes, c'est lui-même qui le ferait.

Quelques instants après la servante revint apportant avec elle un service à thé anglais sur un étincelant plateau d'argent.

« Ah oui j'allais y venir ! dit soudain le sadrazam »

Celâl bey leva les yeux vers lui. Allait-il enfin lui révéler le contenu de sa mission ?

« Depuis mon séjour à Londres je me suis pris de goût pour le thé anglais ! J'ose espérer que cela te convient ! reprit Midhat Pacha.

– Oui absolument... répondit Celâl bey refroidi.

– À la bonne heure ! s'exclama le vieux pacha, Tu verras ! C'est un thé que je fais expressément venir du Ceylan. Les anglais en raffolent ! C'est celui-là même que boit la reine Victoria. Et une fois que tu y auras pris goût tu ne voudras plus jamais boire de thé turc haha ! Allez ma grande sers donc notre convive ! »

La servante se pencha vers la table basse afin de verser le thé dans les fines tasses de porcelaine de Kütahya. 

« Oh par ailleurs ! s'exclama à nouveau Midhat Pacha en tapant dans ses mains comme si une idée venait subitement de lui paraître, Je n'ai pas fait les présentations ! Décidément en plus d'être un mauvais hôte je suis un très mauvais maître de maison ! Celâl Celâleddin bey comme tu as sans doute pu le remarquer nous accueillons une nouvelle servante. Cette charmante demoiselle répond au nom de Servetseza. Comme la première épouse de feu le Sultan Abdülmecid qui était aussi Circassienne.

– Oui nous avons eu le temps de "faire connaissance" sur le palier, répondit Celâl bey en aspirant une gorgée du thé encore brûlant »

– Elle remplace désormais notre regretté Ahmed Aga qui, comme tu le sais a été lâchement assassiné en même temps que le ministre de la guerre Hüseyin Avni Pacha et le ministre des affaires étrangères Raşid Pacha, lors de l’attentat perpétré ici même l’année dernière... Ah j’en frissonne encore rien qu’à y penser ! raconta le pacha. »

Ces dernières paroles avaient jeté comme un froid dans la conversation et Celâl bey ne savait trop quelle réaction il devait exprimer mis à part son malaise certain. 

« Je suis désolé... dit le jeune homme avec lourdeur, Je... j’étais encore à l’académie militaire lorsque cela est arrivé. Tout le monde ne parlait que de cela pendant au moins un mois là-bas. Surtout que... Çerkes Hasan bey, le coupable, était issu de la même école que moi et beaucoup le connaissait dans ma promotion.

– Oui certainement, poursuivit le sadrazam, Mais il était surtout le beau-frère du regretté sultan Abdülaziz et en temps que principal instigateur de sa destitution j’étais la véritable cible de Çerkes Hasan bey. Fort heureusement et grâce à l’intervention très efficace de nos forces de l’ordre, j’ai pu m’en sortir sain et sauf ! »

Le vieil homme s’arrêta un instant afin de prendre une gorgée de thé avant de reprendre :

« Je puis comprendre tout le désarroi ressenti par ce jeune officier... Mais de là à m’accuser d’avoir fait assassiner le monarque déchu ! Non ! Ô grand jamais non ! Certes j’ai mené un coup d’état contre Abdülaziz et ce, pour nous sauver du chaos vers lequel sa politique désastreuse nous menait, mais il serait fou de m’imputer un tel crime ! De plus les médecins sont formels ! Il se serait suicidé en s’ouvrant les veine avec des ciseaux. Ah quelle tragédie ! Quelle vilaine tragédie que vit notre pays ! »

Servetseza la servante, qui était restée là sans bouger avec son plateau d’argent des les mains, n’avait pas manqué d’écouter la discussion avec un curieux intérêt. Croisant le regard de la jeune femme, Midhat Pacha se leva soudainement en brisant le silence :

« Ah ! Et pour en revenir aux présentation, sais-tu ce qui est le plus intéressant sur le cas de ma Servetseza ? dit-il en tirant la jeune fille vers lui, Servetseza est un présent, un cadeau que m'a gracieusement offert Sa Majesté le Sultan pour me remercier de mon travail. Mais ce n’est pas tout ! Elle a une histoire plutôt intéressante ! C’était une kalfa* de Sa Majesté Abdülhamid lorsqu’il était encore prince impérial. Dans son enfance, elle fut enlevée à ses parents et vendue comme esclave avant d’atterrir, par le truchement de ce triste marché, au Palais où elle fut confiée au jeune prince Abdülhamid. Le point sur lequel je veux attirer ton attention, c’est que, vois-tu Celâl bey, le commerce d’esclaves blancs et surtout circassiens à été abolis il y a plus de vingt ans déjà en 1270*. Je trouve cela totalement aberrant qu’aujourd’hui encore et ce, malgré notre constitution garantissant l’égalité entre tous les sujets ottomans, il subsiste un tel commerce clandestin ! continua-t'il d’un ton enflammé tout en massant les épaules de la servante qui se laissait faire docilement, Comme j'éprouve une grande aversion envers cette pratique absolument abominable et arriérée qu'est l'esclavage j'ai tout bonnement décidé d’en faire mon combat personnel ! En plus d’avoir insisté longuement auprès de Sa Majesté le Sultan afin que l’interdiction de l’esclavage soit garantie par la constitution, dès que j'ai l'occasion de me procurer des esclaves, je les achète et les affranchis aussitôt avant de leur proposer d'entrer à mon service en tant que personnes libres cette fois-ci. N'est-ce pas là la meilleur des façons de procéder ? Et si chacun d'entre nous pouvait agir de la sorte je suis sûr que nous viendrons à bout de cette vilaine pratique. Ce sera là une grande victoire de la civilisation et nous pourrions prouver une fois de plus au monde que nous ne sommes pas un pays arriéré qui n'a rien à envier à l'Europe !

– En effet c'est tout à fait remarquable mon pacha, approuva Celâl bey

– Oui absolument et je suis ravi d'avoir en face de moi un homme de culture qui comprenne mes points de vues. Même si, reprit le vizir en caressant les long cheveux soyeux de la servante toujours aussi docile, même si il m'arrive aussi d'éprouver des moments de doute ! Surtout face à une telle beauté circassienne ! Si je devais m'exprimer tel un esclavagiste je dirais c'est une "pièce rarissime" ! Ce visage lisse sans aucun défaut, ces yeux profonds comme la Mer Noire, ses cheveux de soie, continua-t'il en prenant son visage dans sa main, Mais quel genre de monstre peux se résigner à réduire en esclavage un tel ange ? »

Celâl bey continuait de boire son thé. Il ne comprenait pas vraiment où voulait en venir Midhat Pacha. Pourquoi donc ce pamphlet sur l'esclavage ? Pourquoi donc tout ce discours sur cette servante qui s'était montrée si insolente envers Celâl bey ? Pourquoi lui accordait-il tant d'importance ? Y avait-il quelque chose d'autre qu'il devait savoir sur elle ? Ainsi cette jeune servante qu'il avait plus tôt trouvée hautaine et narquoise suscita chez Celâl bey un intérêt nouveau. De sorte que lorsque Midhat Pacha la laissa partir et qu'elle reprit position devant la porte il ne pouvait désormais s'empêcher de jeter quelques regards en sa direction. 

« Alors ce thé ? interrogea soudainement Midhat Pacha.

– Excellent ! répondit Celâl Bey.

– Ah je suis ravi qu'il te plaise ! s'enjailla le vizir, tiens prends donc quelques shortbreads avec ! Ils viennent d'Aberlour en Écosse ! »

Celâl bey prit alors un biscuit et le porta à sa bouche.

« Vous êtes vraiment un anglophile mon pacha ! déclara Celâl bey en riant.

– Haha c'est comme ça qu'aiment me faire paraître mes détracteurs auprès de Sa Majesté le Sultan, répondit le sadrazam en buvant une gorgée de thé.»

Un quart d'heure était déjà passé et il semblait que Midhat Pacha ne voulait toujours pas en venir à la mission. Cette fois-ci Celâl bey comptait bien mettre le sujet sur la table. Cependant au moment où il allait prendre la parole le vizir se leva.

« Oh mais j'y pense quelle heure est-il ? demanda le sadrazam en regardant sa montre, Oh il est midi passé et tu viens d'un long voyage. Tu dois être affamé ! Servetseza ma grande veux-tu bien informer Giuseppe que nous avons un convive et qu'il prépare donc le déjeuner en conséquence. 

– Bien maître, répondit la servante avant de quitter la pièce. »

Celâl bey voulait plus que jamais aborder le sujet et ne tenait plus en place dans son fauteuil. 

« Je te vois fort agité Celâl tu dois être mort de faim, constata Midhat Pacha, Mais ne t'en fais pas Giuseppe mon cuisinier va te régaler ! Es-tu déjà allé en Italie ? »

Celâl bey secoua la tête pour dire non.

« Ah dans ce cas je vais te faire voyager ce midi ! Giuseppe est originaire de San Severo. Une petite ville des Pouilles dans le Sud de l'Italie. Et il fait les pâtes comme personne d'autre ! »

Derrière Servetseza mettait méticuleusement la table  tout en jetant quelques regards du côté de la conversation. Le feu crépitait. Celâl bey qui fixait le foyer se racla la gorge avant de se tourner vers le vizir.

« Certes, dit soudainement Celâl bey d'une voix claire en se levant, Je vous remercie pour tout, votre accueil des plus chaleureux, le thé ainsi que le repas que nous allons prendre. Mais je n'ai pas oublié pourquoi je suis expressément venu de Paris à votre rencontre. Comme moi vous savez que c'est tout sauf une visite de courtoisie et si j'ai bien compris le contenu du télégramme que vous avez envoyé à l'ambassade il est question d'une affaire on ne peut plus urgente. Donc, sauf votre respect, je ne comprends pas bien pourquoi vous semblez depuis ma venue vouloir à tout prix éviter le sujet. Chaque fois que j'ai voulu l'aborder vous vous êtes arrangé pour en dévier, pour faire diversion. Encore une fois ne prenez pas à mal ce que je vais vous dire mais désormais il suffit. Je veux savoir ! »

Le vieux pacha se leva à demi pour attraper un des ustensiles qui étaient accrochés à côté de la cheminée afin bouger les bûches ardentes. Puis il rapprocha ses mains du feu comme pour se réchauffer. 

« Il est vrai, commença-t'il, Il est vrai que j'ai cherché à éviter le sujet. Mais c'était davantage car je ne savais trop comment j'allais te le présenter que par manque d'envie. Comprends-le. La mission que je m'apprête à te confier est d'une importance capitale. Non seulement pour toi mais pour notre pays tout entier. Lorsque Sa Majesté le Sultan m'a demandé de me charger personnellement de trouver une personne en qui je pouvais avoir entièrement confiance mon choix c'est naturellement porté sur toi car je te considère comme mon fils. Je ne vois point de différence entre Ali Haydar et toi mis à part que tu es son aîné. Car vois-tu...

– Veuillez m'excuser mais le déjeuner est prêt maître, coupa soudainement Servetseza en baissant poliment la tête. 

– Ah bon et bien nous en discuterons après manger je n'ai point envie de te couper l'appétit, déclara le sadrazam, Allez allons donc manger voyons ce que Giuseppe nous à préparé. » 

Ainsi Midhat Pacha et Celâl bey s'installèrent à la table qui avait été mise dans la même pièce. Bien qu'ils ne fussent que deux la table richement ornée était assez grande pour accueillir encore cinq personnes. Des assiettes en porcelaine finement décorées de tulipes ondulées, des verres en cristal sur lesquels se reflétait si merveilleusement la lumière du lustre et d'éclatants couverts d'argent composaient le couvert. Servetseza s'approcha avec un guéridon sur lequel était disposé un plat de pâtes, des ustensiles pour le service ainsi qu'un morceau de parmesan bien sec. 

« Ce midi le chef vous propose des orecchiette alle cime di rapa, annonça Servetseza

– Oh des orecchiettes aux fanes de navet ! Une spécialité des Pouilles ! s'exclama Midhat Pacha, hum et qu'allons nous boire avec ceci...? Ah tiens pourquoi pas un Lambrusco pour rester dans le thème ! Apporte-nous donc une bouteille de Lambrusco ma grande ! »

La servante servit alors les pâtes dans les assiettes avant d'aller chercher une bouteille de Lambrusco qu'elle déboucha. Elle fit le service en faisant tout d'abord goûter le vin au pacha qui approuva. 

« Désirez-vous un peu de parmesan sur vos pâtes ? demanda la jeune fille.

– Oh oui volontiers mais sers donc notre invité en premier, répondit Midhat Pacha. »

La servante s'exécuta et en approchant de Celâl bey afin de râper le parmesan directement sur son plat, elle lui écrasa le pied de son talon. Le jeune homme surpris serra les dents mais ne sortit pas même un son. Pourquoi donc se comportait-elle ainsi ? Celâl bey la fixa furieusement mais elle continua en ignorant tout bonnement son regard. 

C'est ainsi que le repas se déroula. On parla de tout et de rien mais sans aborder le sujet crucial. Celâl bey raconta ses péripéties à Paris et Midhat Pacha fit part de ses anecdotes du Palais et de la Sublime Porte. Le tout sous le regard avisé de Servetseza qui se tenait comme à son habitude postée devant la porte.

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*kalfa : servante du palais attitrée. Chaque membre de la famille impériale avait à son service ses kalfa personnelles.

*1270 : date donnée selon calendrier rumi correspond à l’année 1854 du calendrier grégorien.

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Angéline L.


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 Et ce seront les derniers mots que je lui adresserai. Peut-être un jour lui parlerai-je, qui sait? Mais quand mon heure viendra, je le rejoindrai sans regret. Aujourd'hui dois vivre (ou survivre) à son absence. J'ai comme un vide dans la poitrine. Je sais d'où il provient et c'est insoignable, alors, je devrai continuer à vivre ainsi. Ce petit ange me manquera...
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