1.2

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Azur tendit à nouveau sa main, la ponctua d’un arrêt sec.

Rouge souffla la flamme de sa bougie, posa la chandelle sur la tablette dans le couloir secret et se saisit de la main du jeune homme. À y regarder de plus près, Azur n’avait pas tort. Elestac n’avait du temps pour personne. Juste quelques fragments de minutes, puis elle s’envolait à ses occupations de reine, mais surtout de chasseuse, de guerrière. C’était comme si le temps de l’affrontement lui manquait. Elestac cherchait le goût du risque. Finalement, Rouge comprit. Azur était comme lui. Il attendait une femme qui ne désirait qu’une chose : décimer les souffleurs de givre.

— Tu l’aimes ? demanda le garçon.

Azur sourit en lui-même. Était-ce si facile d’amadouer ce jeune prince ? Cette apparence malveillante figée sur son visage, pouvait-elle cacher une part d’innocence ? Sans doute…

— Oui. Je l’aime... mais j’ai la sensation de n’être rien de plus qu’un corps sensuel qui la réchauffe, qu’une oreille qui l’écoute...

— Je suis sûr que tu es plus que cela, pour maman.

— Peut-être.

Azur haussa les épaules. Au fond, il s'en moquait. Il n'avait que pour projet de se venger de sa pathétique vie de soumission. Il jeta une œillade au garçon et sentit la satisfaction le submerger.

Rouge lui ouvrait les portes vers la réussite. Se rendait-il compte qu’il collaborait avec lui, à la mort de sa mère ? Bien sûr que non !

Arrivé devant la porte secrète de ses appartements, Azur poussa la plaque de bois et pénétra dans sa chambre, suivi du prince.

Il quitta sa chandelle sur une commode faite de marbre et de lie-de-vin, et illumina, au passage, le miroir caché de moitié sous un rideau orangé. La flamme éclaira le cadre de bois doré où des narcisses protégeaient la glace fissurée. Une ombre passa. Un visage se pencha. Des yeux verts visualisèrent Azur qui installait Rouge dans un grand lit à baldaquin orné de tentures violine, puis disparurent.

Dans la chambre, où des voilages fins dansaient sous quelques courants d’air, Azur se posa près du prince. Prince qui hésitait à basculer sa tête contre le torse nu du jeune homme. Lisant la gêne sur son visage, Azur se saisit de sa robe de chambre et l’enfila, froissant les draps sous lui.

Il glissa sa main sous la chevelure blanche du garçon, le tira contre lui et murmura :

— Dors en paix. Tu ne crains rien ici.

Le prince sourit et s’exécuta, tout en se relaxant. Pourquoi ne s’était-il jamais approché d'Azur auparavant ? Pourquoi ne lui avait-il pas laissé une chance ? Il était comme sa mère le décrivait. Agréable et chaleureux.

L’enfant lova ses bras autour de la taille de favori et se laissa aller. Son corps se détendit, ses muscles se relâchèrent. Ici, dans la chaleur d’Azur, les cauchemars ne viendraient pas le secouer.

Les minutes passèrent, puis une heure s’installa. Rouge dormait à poings fermés, changeant de position toutes les vingt minutes environ. Azur le contempla. Ce gamin n’avait rien de semblable à sa mère. Ses cheveux et sa peau possédaient la blancheur de la neige. Ses iris noirs reflétaient le jais. Ses lèvres étrangement pourpres se teintaient de sang. Quand il dormait, ses traits s’adoucissaient, il respirait l’apaisement. Il ressemblait à un être venu d’ailleurs. Un enfant de la lune, peut-être ?

Azur le jalousait sans plus se cacher. Rouge possédait ce qu’il n’avait plus jamais eu dès l’âge de sept ans. La protection, l’amour et la tranquillité.

Il avait dû se faire une place dans sa tribu après la mort de sa mère. Lui, le fils de la grande Grindya, était devenu un reclus, vivant avec les plus vieux de la tribu. Lui, choyé par sa mère, était regardé avec pitié. Après avoir failli mourir sous la lame d’Elestac, c’était sous celle de son oncle qu’il eut le plus peur. Le vieux sage de la tribu avait empêché l’homme, en clamant :

— Azur est un enfant, il n’a pas à mourir pour ton avidité. Je serais son tuteur.

Mazatouhara avait été bon, mais il passait le plus clair de son temps à dormir. Pas par paresse, non, parce que le regard de la mort pesait sur lui. Les années lui étaient comptées. Du moins, c’était ainsi qu’Azur le voyait.

Le jeune homme fit glisser une main sur son visage et se redressa. Un puissant sentiment de haine souffla en lui. Sa voix enragée résonnait contre ses os sans traverser sa bouche et le silence qui régnait dans la pièce. Rester silencieux lui était de plus en plus insupportable. Pourquoi devait-il toujours se taire et endurer ? Pourquoi ?

Le sommeil envolé, il arpenta le carrelage de sa chambre lorsque le chuchotement du miroir le retira à ses souvenirs passés :

— Maître, que vous arrive-t-il ? Je vous sens bien sombre, alors que Rouge vous est tombé dans les bras.

Azur se tourna vers l’objet. Il vérifia l’inertie du prince, il dormirait jusqu’au matin.

Devant sa commode, il tira le rideau et posa son regard sur une femme peinte de noir. Elle effaçait le reflet du jeune homme et courba le dos, en une révérence légère et élégante. Elle releva son visage mat où des arabesques se dessinaient dans une encre plus sombre. Deux grands yeux péridot brisaient l’abondance de noir sur sa peau, et se posaient sur le jeune homme en quête d’une réponse qu’elle connaissait déjà. Quelquefois, Azur lui avait relaté l’état de son cœur, de son âme. Un garçon fissuré, blessé, qu’elle avait su attirer à elle… Un garçon qu’elle aimerait posséder tout entier.

— Tu sais bien ce que j’ai... grommela le souffleur. Le temps s’écoule et j’ai la sensation que je n’atteindrais pas mon but.

— Ne soyez pas pressé, maître ! Il faut du temps pour conquérir les âmes, pour toucher un morceau de victoire. Regardez-moi ! Je n’ai pas toujours été l’esprit du miroir. Moi aussi, j’attends que le mauvais sort qui me retient, s’envole... Mais... Le sablier du temps n’est pas encore écoulé.

— Nous sommes pareil, ma pauvre Frizure. Nous sommes deux âmes en attente de réparation.

Azur cassa son cou en arrière, laissant ses cheveux noirs glisser sur le sol dans de fines ondulations.

— Fais-moi penser à autre chose, Fizure.

— Posez-moi l’une des questions magiques, maître, et je vous changerai les idées. Que voulez-vous pour vous distraire ce soir ?

— Miroir, miroir, mon bon miroir, suis-je le plus beau du château ?

Azur élargit ses lèvres fines qui se modelèrent en un vil rictus.

— Vous êtes le plus beau de l’aile sud, mais une femme plus belle que vous réside dans une des tours nord.

— Dans ce cas... rit-il, sans achever sa phrase.

Le jeune homme ferma les yeux, marmonna une formule de magie noire, traçant à l’aide de ses doigts des symboles invisibles dans l’air. Une fumée noire sortit du miroir et fila sous la porte principale de la chambre. Elle parcourut les couloirs, se faufila dans chaque trou, à l’abri des regards nocturnes et se rendit au chevet d’une jeune et belle servante endormie. Sur son corps, le nuage sombre se déposa et le visage de la belle se déforma.

La scène défila dans le miroir et laissa Azur tout sourire. En voilà une, qui ne finirait pas dans le lit d’Élestac.

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